‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 10 sur 42 · TENTATIVES DE CONCILIATION · texte numérisé non relu

TENTATIVES DE CONCILIATION

Le jour vint enfin où l'Assemblée législative reprit ses séances et il en était temps, car la confusion et le trouble des esprits allaient toujours croissant. Les représentants étaient revenus agités de sentiments divers, mais où dominait celui d'une défiance très-prononcée contre les projets ambitieux du Président de la République : ce sentiment pouvait faire explosion dès les premières séances ; les procès-verbaux de la commission de prorogation, quoique publiés, avaient été, par une délibération spéciale, déposés aux archives du Palais-Bourbon, pour y être laissés à la disposition de l'Assemblée si elle jugeait à propos d'y recourir ; ils pouvaient devenir le point de départ et la base d'une mise en accusation. Or, Louis- Napoléon n'était pas encore prêt pour une lutte ouverte, l'assemblée n'avait pas encore été assez décréditée; et d'ailleurs Changarnier était encore investi du commandement de l'armée de Paris. Un coup d'État eût été donc chose trop hasardeuse : il le sentit. C'est

pourquoi il reconnut la nécessité de détendre la situation et d'ajourner Texécution de ses vues.

•Le message qu'il adresssa à cet effet à l'Assemblée est un prodige d'habileté, car à partir de ce message les bruits de coup d'État tombèrent comme par enchantement. Il y eut un accord général pour jeter un voile sur le passé : tous les partis ayant quelque chose à se reprocher, ils étaient heureux de pouvoir s'abriter sous les paroles rassurantes du Président de la République.

Voici les principaux passage de ce message.

J'ai souvent déclaré, y disait Louis-Napoléon, que je considérais comme de grands coupables ceux qui, par ambition personnelle, compromettraient le peu de stabilité que nous garantit la Constitution ; c est ma conviction profonde, et elle n'a jamais été ébranlée : les ennemis seuls de la tranquillité publique ont pu dénaturer les plus simples démarches qui naissent de ma position. Comme premier magistrat de la République, j'étais obligé de me mettre en relation avec le clergé, la magistrature, les agriculteurs, les industriels, l'administration, l'armée, et je me suis empressé de saisir les occasions de leur témoigner ma sympathie... C'est un service que je crois avoir rendu au pays... La règle invariable de ma vie politique sera de faire mon devoir, rien que mon devoir : il est aujourd'hui 'permis a tout le monde, excepté à moi, de vouloir reviser la Constitution : si elle renferme des vices ou des dangers, vous êtes tous libres de les faire ressortir; Mor, seul, lié par mon serment, jo me renferme dans les limites qu'elle a tracée^. (Approbation. C'est trèsbien, c'est très-sage!) L'incertitude de l'avenir fait naître, je le sais, bien des appréhensions et bien des espérances ; sachons tous faire à la patrie le sacrifice de ces espérances, ne nous occupons que de ses intérêts. (Très-bien ! bravos !) Si, dans t;ette session vous votez la révision de la Constitution, une Constituante viendra refaire nos lois fondamentales et régler le sort du pouvoir exécutif. Si vous ne la votez pas, le peuple, en 1852, manifestera solennellement l'expression de sa volonté nouvelle (phrase équivoque.) Mais quelles que puissent être les solutions de l'avenir, entendons-^

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nous, aûa queeè ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence, qui décident dusortd'uoe graade nation. Applaudissements.) Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas de savoir qui gouvernera la France, en 1SS2, c'est d'employer le temps dont je dispose de manière que la transition f qneUe qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble. Le but le plus noble- d'une âme élevée n'est poinA de rechercher, quand on est au pouvoir, par quels expédients on s'y perpétuera, mais de veiller sans cesse aux moyens de consolider à l'avantage de tous, les principes d^autorité et de morale qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois. (Nombreuses marques d'approbation>) Je vous ai loyalement ouvert mon cœur, vous répondrez à ma franchise par votre conGance ; à mes bonnes intentions, par votre concours, et Dieu fera le reste. (Applaudissements nombreux et prolongés. — Une longue agitation succède au manifeste.)

Qu'on rapproche ce manifeste du fameux discours du banquet de Ham, et qu'ensuite on se place en face des faits qui ont précédé ou suivi ces manifestations, et on ne pourra s'empêcher de reconnaître que Louis- Napoléon est peut-être l'homme des temps modernes qui a le mieux pratiqué cette maxime d'un illustre cynique : que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Mais ce qui étonne et humilie le plus, c'est de voir que tant de gens d'esprit, à qui ne manquaient ni l'expérience, ni la connaissance des hommes, que les plijs éclatants avertissements avaient, d'ailleurs, déjà éveillés, se soient laissés prendre à ces paroles trompeuses, et les aient acclamées comme si elles fussent sorties de la bouche d'un Washington ou même du général Cavaignac ; ce phénomène ne s'explique, répétons-le, que par l'état des esprits dans l'Assemblée ; on se défiait, on voyait le danger, mais on avait encore plus le sentiment de son impuissance à le conjurer : on aimait mieux paraître abusé que d'avoir à combattre.

La trêve que le message ayait opérée entre les combattants ne fut cependant pas de longue durée : à peine TAssemblée était^Ue revenue de sa première émotion, que 'Jérôme^'Napoléon Bonaparte demandait à interpeller le ministre de la guerre sur certains ordres dû jour du général Changarnier à Farmée : ces interpellations étaient^Ues concertées avec Louis- Napoléon, et les deux cousins avaient-ils combiné eette attaque contre le général pour préparer les esprits au coup qui allait le frapper ; ce qui est certain c'est qu'elles causèrent une surprise générale. Un eertain nombre de membres demandaient que Tin^ terpellation fût renvoyée à irais mois ; le ministre de la guerre demanda un délai de 48 heures pour prendre connaissance des faits, mais TAssemblée, impatiente de percer à jour cette manoeuvre, ordonna que rinterpellation fût vidée immédiatement.

Si le prince Bonaparte eût fait porter son interpellation sur Tordre du jour récent du général Changarnier, par lequel les manifestations de Satory avaient été très-explicitement blâmées, le débat eût pu devenir très-sérieux, mais il s'en garda bien; il se contenta d'opposer les ordres du jour^ par lesquels le général avait intimé aux officiers qui relevaient de sou commandement l'ordre de n'obéir qu'à leurs supérieurs hiérarchiques, aux décisions récentes de l'Assemblée qui avait consacré et même pratiqué le droit de réquisition directe des troupes, sans aucun intermédiaire> Cétait une pure malice qui n'avait d'autre intention et d'autre portée que d'établir une contradiction entre l'Assemblée et le général, mais elle ne fut pas heu* reuse et tourna à la confusion de son auteur : elle n'eut d'autre effet que de resserrer de plus en plus le lien qui unissait déjà le général Changarnier et le Parlement.

Changarnier expliqua en fort bons termes que les

ordres du jour auxquels s'adressait Tauteur de Tinterpellation avaient été publiés, qu'ils étaient connus de tous; que, faits pour des temps de lutte et de combat, ils étaient nécessités par les circonstances ; mais que maintes fois il avait expliqué que ces rappels à la règle et à la hiérarchie n'étaient nullement inconciliables avec le droit de réquisition directe de l'Assemblée ; que ce droit, il ne l'avait jamais méconnu, et qu'au besoin il saisissait cette occasion de le reconnaître et de le proclamer de nouveau. Ces explications étaient accueillies par un tonnerre d'applaudissements. Vainement le prince voulut-il répondre, son insistance pour parler fut étouffée sous les murmures de presque toute l'Assemblée, et un dédaigneux ordre du jour mit lin à cette petite intrigue.

Hais la question était posée entre la discipline militaire et le droit de l'Assemblée ; et c'est ce que le prince avait voulu : s'il perdait sa cause dans le Parlement, il la gagnait dansj'armée, grâce à l'esprit de corps, aux habitudes militaires, et à ce mépris traditionnel du soldat français pour le civil ou le pékin ; et c'est surtout là ce que le prince voulait.

Ce nouveau triomphe du général Changarnier dans le parlement, fut vivement ressenti à l'Elysée : quelques personnes ont prétendu que c'est à partir de ce moment que la destitution de ce général fut résolue ; cette résolution était bien plus ancienne, elle avait été arrêtée probablement le jour où Louis- Napoléon, s'ouvrant à Changarnier et lui faisant la confidence de ses projets, lui avait offert, pour l'engager à s'y rallier, le bâton. de maréchal et même l'épée de connétable, et avait essuyé un refus : dès qu'il ne pouvait faire de Changarnier un complice, il fallait bien le briser ; car, tant que ce général était là, à ses côtés, tenant, pour ainsi dire, dans ses mains répée de la France, tous ses projets ambitieux étaient

nécessairement enrayés : seulement, Tmcident qui venait de se vider à l'honneur du général Changarnier fut pour Louis-Napoléon comme un nouvel avertissement de ne pas différer plus longtemps le coup qu'il méditait; le pouvoir et l'influence du* général allaient, en effet, toujours croissant dans le parlement et dans le pays, et l'œuvre devenait de jour en jour plus difficile et plus périlleuse.

Toutefois, avant de frapper ce coup dont il prévoyait bien toute la portée, il fit deux tentatives : l'une, pour se couvrir de mon nom ; l'autre, pour s'autoriser de l'assentiment d'un certain nombre de membres influents dans l'Assemblée.

Je fus appelé à l'Elysée par Louis-Napoléon, qui me proposa de former un ministère dont la tâche serait de retirer au général Changarnier son double commandement : je ne pris pas au sérieux cette proposition et m'en expliquai très-librement :

Je reconnais avec vous, lui dis-je, que la situation du général Changarnier dans l'État, est devenue tout à fait anormale ; il a cessé d*être le général subordonné, le simple agent du pouvoir exécutif: il est deveau une puissance rivale : cette situation ne peut, ne doit pas se prolonger. Mais qui a fait cette situation?... M. le président me permettra de lui dire que c'est lui-même. Le jour où un ministère parlementaire constitué de manière à servir de garantie aux deux pouvoirs a disparu el a été remplacé par un ministère trop faible pour offrir une pareille garantie^ les deux pouvoirs sont entrés d'abord en défiance l'un de l'autre, et les conflits n'ont pas tardé à commencer; alors, le parlement a cherché la garantie parlementaire qui lui manquait dans l'épée du général Changarnier, qui a pris ainsi, dans la Constitition, la place qu'y occupait un ministère collectif et sérieusement responsable. Vous voulez destituer le général de son commandement, le lendemain même du jour où le parlement lui a donné une marque éclatante de sa confiance ?... D'abord, le moment est très-malheureuse-

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ment choisi : le coup |K>rierait bien plutAt sur l'Assemblée que sur le général, et vous n'aurez fait que resserrer davantage le lien qui les unit. — Il y a un moyen plus sûr et bien moins dangeureux de faire cesser cette situation, c'est d'en supprimer la cause : il faut revenir franchement à la constitution d'un ministère assez fort par lui-même pour donner une complète sécurité au parlement ; alors Timportance politique qu'a prise le général tombera d'eUe-méme, car elle n'aura plus de raison d'être. C'est la seule manière de destituer le général et de rétablir le jeu régulier du pouvoir sans s'exposer à tout briser ; c'est la seule à laquelle je consentirais à prêter mon concours.

Louis-Napoléon ne pouvait être de cet avis qui lui faisait faire amende honorable de son message du 28 octobre, sans même lui donner la satisfaction de le débarrasser tout à fait de son antagoniste, et notre conférence en resta là.

Mais le lendemain, je vis arriver le général assez ému, qui me demanda s'il était vrai que j'eusse approuvé sa destitution et offert même au Président de me charger, comme ministre, d'en prendre l'initiative et la responsabilité ?

0«i, lui dis-je en riant, je veux vous destituer, mon cher général, de votre rôle de pouvoir politique; mais Dieu me garde et avoir jamais eu la pensée de vous enlever une épée dont vous vous êtes si bien servi, et qui peut encore nous être nécessaire, — Je lui expliquai alors et lui fis comprendre, non sans quelque peine, que l'importance politique qu'il avait acquise, il la devait à la disparition de la garantie que le parlement avait trouvée jusqu'alors dans un ministère fort et jusqu'à un certain point indépendant : que c'était par le rétablissement d'un tel ministère que j'entendais le destituer de l'importance politique tout à fait anormale qu'il avait acquise, et non autrement. — Mais soyez tranquille, ajoùtai-je, mon avis n'a pas été accepté.

Lotds^Napoié^n ne verni pat plus de moi ç^ite de vous/.., et mon sjfsième ne sera pas mis i tépreuve.

Le second expédient qu'imagina Louis-Napoléon fut de convoquer à TÉlysée à peu près tous les hommes considérables de TAssemblée, et de leur soumettre son projet. Chacun de nous, lorsqu'il reçut cette convo^ cation, s'imagina que le Président nous appelait pour prendre notre avi&, et, en effet, nous le lui donnâmes tous, successivement, en le motivant de notre mieux, et chacun à son point de vue. On trouvera dans les pièces justificatives le procès-verbal que j'ai dressé de cette conférence quelques instants après en être sorti : ce document ne laisse pas que d'être intéressant, en ce qu'on y voit paraître chaque personnage politique dans son caractère propre et avec sa nuance d'opinion; il y eut, d'ailleurs, unanimité parmi nous à reconnaître et à déclarer au Président, que le moment choisi pour destituer le général était des plus inopportuns; que le parlement en serait profondément blessé, et qu'une telle mesure, bien loin de rétablir l'action régulière et l'accord des deux grands pouvoirs de l'État, envenimerait, au contraire, inévitablement, les dissentiments qui existaient déjà entre eux.

Louis-Napoléon 'nous avait laissé parler tous successivement sans nous interrompre et sans donner aucun signe d'approbation ou de désapprobation, et puis il nous déclara : « Que sa résolution était arrêtée ; qu'il nous avait appelés, non pour recevoir notre avis, mais pour nous prier d'affirmer au parlement, qu'il n'y avait rien, dans la mesure qu'il allait prendre, qui fût de nature à alarmer le moins du monde ni même à offenser l'Assemblée ; qu'il était plein de respect pour elle, et que son plus grand désir était de voir des rapports de mutuelle confiance se rétablir entre les deux grands pouvoirs de l'État. » — Nous nous re-

gardions étonnés et semblions dire au Président qu'il ne valait pas trop la peine de nous réunir avec tant d'appareil pour nous faire une telle communication. Enfin, après un moment de silence, Berryer déclara, en notre nom, que nous ne nous chargions pas d'être les garants auprès du parlement, d'une mesure que nous ne pouvions approuver. Je crus devoir ajouter quelques paroles chaleureuses pour essayer de faire ressortir quelles fatales conséquences devait amener le conflit qui allait s'établir entre le Président et l'Assemblée : mais ces paroles furent accueillies trèsfroidement, et nous nous retirâmes. Le lendemain, le Moniteur contenait la mise en disponibilité du général Changarnier et son remplacement par le général Baraguay-d'Hilliers. Les ministres qui avaient contresigné cette mesure étaient MM. Baroche, à l'Intérieur ; Drouyn de Lhuys aux Affaires étrangères; Rouher, à la Justice ; Ducos, à la marine ; de Parieu, à l'Instruction publique ; Magne, aux Travaux publics; Bonjean, au Commerce; Fould, aux Finances, Regnaud de Saint- Jean -d'Angely à la Guerre. Alors la lutte entre les deux pouvoirs devint directe.

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