CHAPITRE YI
Ce fut M. de Rémusat qui, dans la séance suivante, prit rinitiative de Tattaque ; en quelques paroles trèsfermes, il s'étonna que, suivant les usages toujours observés, le ministère qui venait d'être constitué ne donnât pas à l'Assemblée l'explication de la mesure qui frappait le général Changarnier; si le ministère ne répond pas, ajoutait-il, je demanderai que l'Assemblée se retire immédiatement dans ses bureaux pour former une commission chargée de prendre toutes les mesures que les circonstances peuvent commander. Je veux que l'Assemblée rompe un silence qui a duré trop longtemps.
Cette proposition de nommer une commission sans autre mission que d'aviser ressemblait bien au Caveant consules de la république romaine, et semblait annoncer la résolution prise d'en finir enfin avec une situation devenue impossible. La majorité l'accueillit par des cris d'approbation, et se pressa autour de l'orateur, en le félicitant de son courage; c'était le vase dans lequel se versaient depuis longtemps, goutte
à goutte, les menaces et les outrages qui débordait enfin.
Vainement MM. Baroche et Rouher reproduisent ces palinodies qui avaient naguère réussi à M. d'Hautpoul : — Mais reconnaissez-nous donc, ne sommes nous pas des vôtres? Nous sommes les mômes hommes qui combattaient hier avec la majorité et qui étaient ses instruments directs : que pouvez-vous donc craindre de nous ?... Mais les esprits étaient bien changés et ces paroles doucereuses étaient accueillies par des murmures.
Dufaure monte à la tribune et avec une vivacité de langage qui ne lui était pas ordinaire :
On nous dit de ne pas parler politique, s'écrie-t-il, mais on en parle à côté de nous. (Vive adhésion.) L'histoire nous montre que, dans les jours funestes où Ton a voulu porter atteinte à la dignité du pouvoir législatif, on a commencé par le dégrader. La presse anglaise joint ses injures à celles de la presse bonapartiste (ce qui n'était que trop vrai). Je demande à ne pas m'expliquer sur ce point, je serais obligé de me rappeler la part que l'Angleterre a prise aux revues de Satory ; des officiers anglais étaient près de Napoléon. (Sensation prdongée.) Que voulaient dire ces aeclamations séditieuses qui n'ont jamais été poursuivies ? pourquoi échauifer les masses d'un souvenir que trente-six ans d'un gouvernement parlementaire doivent avoir, pour toujours, relégué dans l'histoire ? La commission de prorogation a eu la générosité de tenir ses procès-verbaux secrets et cependant de quelles attaques n'a-t-elle pas été l'objet? Le cabinet demande à n'être jugé que sur ses actes? Soit : il en est un qui a motivé sa formation, c'est le renvoi éa général Ghangarnier an lendemain. da jour où l'Assemblée avait applaudi à ses assurances de dévouemeat et de respect pour le parlement, et c'est à raison même de cette approbation qu'il a été frappé. Au reste, ce n'est que le commencement d'une série de faits sérieusement attentatoires depuis quatorze mois à la dignité de l'Assemblée : on parie d'Jussurer l'ordre, mais comment y parvenir^ si l'Assemblée perd
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la moindre partie de la force morale qu'elle' doit avoir? (Applaudissements.)
M. Rouher insiste pour rassurer rAssemblée contre ce qu'il appelle les rêves d'un coup d'État.
Le pouvoir qui atteindrait un pareil triomphe, dit-il, aurait tristement à le regretter, car à l'instant il cesserait d'exister ! Mais lorsqpi'il s'écrie : Soyons calmes, faisons de la conciliation ! (Des éclats de rire partent de tous les côtés de la salle.)
Le général Bedeau, qui ramène le débat aux points précis des revues de Satory, de la destitution du général Neumayer et de celle de Changarnier, est, au contraire, accueilli par des applaudissements. M. de Rémusat déclare que, puisque les ministres ne donnent pas les explications satisfaisantes qu'il avait demandées, il persiste dans sa proposition. — C'est un Comité de salut public, s'exclament les ministres. — La proposition n'en est pas moins votée par 350 voix, contre 273 : — plusieurs montagnards s'abstinrent.
Bientôt après, M. le duc de Broglie, président de la commission nommée à la suite de ce vote, venait demander que les procès-verbaux de la commission de prorogation fussent produits. Le vent était à l'accusation : les ministres demandèrent à leur tour la publication et la distribution de ces procès-verbaux, ce qui était fort habile, car par là ils gagnaient du temps, et c'est beaucoup ; c'est souvent tout en politique.
Et, en effet, ce premier élan ne fut pas de longue durée; dans la commission surgirent des objections de forme. Comment qualifier légalement cette commission dont M. de Rémusat proposait la formation ; quelle mission précise lui serait donnée?... seraitelle chargée de préparer una mise en accusation qui
n'avait pas été demandée ? était-on d'ailleurs résolu à pousser les choses aussi loin ? En définitive, la majorité de la commission se réduisit à proposer à T Assemblée la déclaration suivante :
L*Âssemb]ée nationale, tout en reconnaissant que le pouvoir exécutif a le droit incontestable de disposer des commandements militaires, blâme l'usage que le ministère a fait de ce droit; et déclare que l'ancien général en chef de l'armée conserve tous ses titres au témoignage de conQance que l'Assemblée lui a donné dans sa séance du 3.
Cette conclusion n'avait été adoptée dans la commission qu'à la majorité d'une seule voix : 8 contre 7. Quelques membres, tout en blâmant les actes du gouvernement, étaient d'avis que le message du 12 novembre avait tout couvert ; d'autres consentaient à un blâme contre le ministère ; d'autres voulaient bien formuler un acte de défiance contre les ministres pour avoir méconnu les conditions qui doivent garantir l'union des pouvoirs constitutionnels, mais ils ne voulaient rien ajouter qui fût relatif à la personne du général Changarnier.
Le rapporteur motivait les conclusions de la majorité sur ce que, depuis longtemps, il s'était manifesté près du pouvoir exécutif peu de foi dans les institutions et une tendance à préconiser le gouvernement absolu et à faire dans un avenir indéterminé une sorte de restauration impériale. Il rattachait à cette tendance et les outrages incessamment adressés à l'Assemblée par des journaux non-seulement tolérés, mais encouragés par le privilège de la vente publique et les cris séditieux de : Vive T Empereur!., proférés dans les revues, et la destitution du général Neumayer, et la révocation du général en chef.
Bans notre opinion^ dit le rapporteur, il n'y a pas lieu de faire remonter la responsabilité de ces faits plus haut que le
pouvoir ministérieL La responsabilité ministérielle a été établie par la Constitution, précisément pour éviter la nécessité de mettre enjeu, pour des détails d'administration, et, sans une rigoureuse nécessité, celle du chef du pouvoir exécutif.
Cette déclaration excita quelque agitation dans l'Assemblée, et, en effet, elle ne prêtait que trop à la critique.
Il était évident pour tous que si les malheureux ministres étaient coupables de faiblesse, le vrai coupable des faits dénoncés, c'était le Président de la République lui-même, et c'était bien étrangement qualifier ces faits que de les appeler de simples détails d' administrât ion.
Une autre faute commise par la commission c'était d'avoir joint à ses conclusions une sorte de glorification du général Changarnier e^ la déclaration que ce général avait plus que jamais la confiance de l'Assemblée. La commission, en exaltant ainsi le subordonné et l'élevant à la hauteur d'un pouvoir rival, ne donnait-elle pas raison à Louis-Napoléon, et d'ailleurs pouvait-elle espérer que le parti républicain, qui avait tant de griefs contre ce général, se résoudrait jamais à se réunir à elle dans cette glorification d'un ennemi redouté? et cependant les votes de ce parti, les conservateurs étant réduits d'une centaine de voix par la défection des membres bonapartistes et des gens timides toujours en si grand nombre -dans les Assemblées, étaient nécessaires pour donner la majorité à ses résolutions : il est même à croire qu'elle se fût trouvée en minorité si elle n'eût pas eu la bonne idée de se rallier en désespoir de cause, à un amendement de M. Victor Lefranc, qui proposait un vote pur et simple de défiance contre le cabinet.
Le débat se prolongea pendant^trois longues séan-
iv. 6
ces. Tons les membres importants de l'Assemblée y prirent part : Berryer, de Lamartine, Thiers, de Montalembert, le général Changarnier, le général Gavai* gnac, etc.; tout y fut dit. La situation fut exposée sans aucun ménagement et sondée dans toutes ses profondeurs. Mais, nous le répétons, la conclusion manquait, et c'est pour cela que la victoire du parti conservateur ne fut qu'un avortement.
Ce qui est à remarquer, c'est que la plupart des orateurs s'accordèrent à rattacher les périls de la situation à la dissolution de notre ministère.
Nous n'en serions pas où nous en sommes, disait M. Fresneau, si, au 31 octobre, on avait averti le pouvoir exécutif de la funeste voie dans laquelle il s'engageait. Il faut attribuer les mauvais, les détestables rapports qui existent entre les deux pouvoirs au système que le Président crut devoir inaugurer le 31 octobre, et que la faiblesse de l'Assemblée a cru devoir subir; placée immédiatement après, en contact sans intermédiaires autres qu'un ministère incapable de couvrir le pouvoir exécutif, la garantie constitutionnelle a été mise de côté, et alors le général Changarnier s'est trouvé, par la force des choses, par le vice de la situation et indépendamment de son propre mérite, élevé à la hauteur d'une garantie constitutionnelle...
Quelle a été l'attitude des ministres depuis le 3i octobre? dit M. Monnet, celle de ministres complaisants dévoués à un seul pouvoir, travaillant sans cesse ou laissant travailler à l'amoindrissement du pouvoir législatif...
M. Jules de Lasteyrie.
Nous avons toujours soutenu le gouvernement ; le message du 31 octobre nous a profondément blessés : nous n'avons rien dit. Il y avait, avant ce message, des ministres qui s'étaient dévoués, qui avaient accepté une rude mission et l'avaient conduite à bonne fin. Eh bien ! ils ont été brisés, brisés avec ironie, brisés avec ingratitude I (Plusieurs voix : C'est vrai!) Il y avait beaucoup de personnes dans la majorité qui pensaient à proroger les pouvoirs du Président, et
qui ne se sont arrêtées que devant les moyens employés pour obtenir cette prorogation...
L'orateur dénonce et flétrit avec une grande énergie ces moyens : « Sept à huit mille coquins, dit-il, qu'on peut, à un jour donné, jeter sur le pavé de Paris, sont toujours un danger... » Il signale un banquet donné à rÉlysée, où, contre toute convenance et au mépris de toute hiérarchie, des sous-officiers avaient été admis à la table du Président, tandis que les officiers étaient relégués à d'autres tables. Il repousse avec indignation l'annonce faite dans des journaux semi-officiels d'un prétendu complot de M. Dupin contre le Président de la République, et la nouvelle perfidement fabriquée de l'arrivée de la duchesse d'Orléans à Versailles. « Ah ! ne calomnions pas le malheur et l'exil ! » s'écrie-t-il en finissant, au milieu des applaudissements de la majorité.
M. Berryer :
Les ministres d'avant le 31 octobre ont été renversés par une prétention d'omnipotence personnelle , malgré leurs talents et les sympathies de la majorité. 11 est temps de s'arrêter dans cette voie...
L'orateur fait l'apologie de la démonstration faite par son parti, à Wiesbaden, en faveur du comte de Chambord ; il n'y voit que l'agitation naturelle d'une société libre, qui se trouve encore dans un état précaire et transitoire^ et quirCa élevé à la présidence un Bonaparte^ par 6,500,000 suffrages^ que parce que ce nom se lie étroitentent par les souvenirs à la destruction de la première Bépublique.
11 y a dans l'Assemblée, ajoute l'orateur, grand nombre d^hommes monarchiques , de royalistes , comme je le suis {A gauche : Criez donc : Vive le roi!...), qui, pendant que des hommes illustres de cette Assemblée allaient au lit de mort
8i MÉMOIRES D*ODILOM BARROT.
d'un vieux monarque qu'ils ont servi, allaient, et j'étais parmi eux, voir un autre exilé; exilé, parce qu'il ne peut pas poser le pied sur le sol de cette France, que les rois^ ses aïeux, ont conquise, agrandie, constituée, sans être le premier des Français, le roi!...
Ces éloquents appels aux sentiments monarchiques étaient fort applaudis de la droite ; mais s'ils donnaient satisfaction aux espérances ou aux passions du parti légitiniiste, ils blessaient profondément les sentiments du parti républicain, et Téloignaient de plus en plus de prêter son concours à la majorité dans cette lutte commune contre le bonapartisme.
M. de Lamartine : Lui, ce n'est pas un parti, pas une opinion qu'il prétend servir, c'est sa personnalité blessée, son ressentiment contre le passé qu'il veut satisfaire, le reste lui importe peu :
Moi aussi, dit-il, j'ai été affecté des symptômes de bonapartisme qui se sont manifestés. Il y a des noms qui conspirent. Mais après un message que tous ont applaudi... (M, Charras, avec force : — Non! c'est de l'hypocrisie I — Il est rappelé à l'ordre, et une cinquantaine de montagnards se lèvent pour revendiquer hautement le même honneur que leur ami.) Quant à moi, poursuit M. de Lamartine; quand un homme élevé à cette hauteur profère, sans y être obligé, un nouveau serment, je le crois !...
Il attaque ce qu'il appelle cette nouvelle coalition, où il reconnait les mêmes hommes de 1842; il reproche à la commission de prorogation d'avoir été composée d'éléments trop exclusivement monarchi-* ques, et l'accuse de n'avoir celé ses procès-verbaux que pour donner à son accusation la force du mystère; il parle du scandale monstrueux de l'affaire d'i4- /a?^;bref, il défend le parti bonapartiste ii pour sauver, dit-il, la République l >> Aussi, et bien qu'il proteste n'avoir eu avec Louis-Napoléon aucune conférence
CONFMTS. 85
personnelle, il laisse planer sur les motifs de sa conduite des doutes qui font que son discours est accueilli par une défaveur marquée et cause une douloureuse surprise.
Tous les orateurs, même ceux qui n'étaient pas favorables à la proposition de la commission, ne laissaient pas que de jeter un certain blâme sur la conduite du gouvernement ; il était temps que le pouvoir trouvât un défenseur sans réserve ni restriction, et M. Baroche se chargea de ce rôle. Il commença par rejeter toute solidarité avec les journaux qui attaquaient TAssemblée, avec la société du Dix Décembre, dont les actes ont, d'ailleurs, été exagérés, dit-il, puisqu'elle a été acquittée par les tribunaux (Rires ironiques). Puis, récriminant contre ceux qui attaquent le gouvernement : « De quel droit, s'adressant aux conservateurs, attaquez-vous de prétendues manifestations impérialistes, vous qui avez été porter vos hommages avec éclat à nuprétendant^ et qui venez d'arborer à cette tribune même le drapeau de la légitimité?... La révocation du général Changarnier a ému les anciens partis, parce qu'elle a trompé des espérances qu'ils ne se donnaient pas la peine de dissimuler. Ce général était devenu un troisième pouvoir dont chaque parti entendait faire l'instrument de ses projets. Et quant au Président, s'il menace l'ordre, il faut l'accuser du moins devant la haute Cour; nous trouverons des juges... »
Ce discours appela le général Changarnier à la tribune : sa situation était difficile; aussi, lorsqu'il demanda la parole, une certaine sensation se manifestat-cUe dans l'Assemblée :
Cinq partis, dit-il, divisent la France : les constitutionnels monarchiques, les légitimistes, les républicains modérés, les démagogues et les hommes qui veulent la dictature
80 MIÊMOIRES D'ODILON BARROT.
impériale, même sans gloire et sans le génie de l'homme immortel dont l'univers s'entretient encore (Mouvement). Je n*ai voulu être, je n'ai été l'instrument d'aucun de ces partis. J'ai voulu l'exécution des lois, la sécurité de Paris et de la France; j'ai l'orgueilleuse satisfaction d'avoir un peu contribué à vous donner ces biens. (Applaudissements répétés à droite et aux centres.) Malgré d'odieuses insinuations propagées par l'ingratitude, je n'ai favorisé aucune conspiration, aucun conspirateur... (Nouveaux applaudissements) et des cinq partis que je vous ai signalés, les deux derniers m'ont voué des haines bien méritées, et qui, pour mon honneur, survivent à ma chute...— J'aurais pu devancer cette chute en donnant ma démission; mais ceux qui ont cru que je devais la donner sont-ils bien sûrs que ma présence aux Tuileries ne leur ait pas été utile? (Sensation.) Messieurs, mon épée est condamnée au repos, au moins momentanément; mais elle n'est pas brisée Xd'une voix émue), et si un jour le pays en a besoin, il la trouvera bien dévouée et n'obéissant qu'aux inspirations d'un cœur patriotique et d'un esprit ferme et très-dédaigneux des oripeaux d'une fausse grandeur...
Ces quelques paroles, dignes, fermes, quoique mesurées et contenues, sont suivies, dit le Moniteur, de marques bruyantes et prolongées d'approbation ; le général, en retournant à son banc, est salué par deux salves d'applaudissements: cela était mérité. Il est toujours difficile de parler de soi à la tribune, et surtout au lendemain d'une destitution; on tombe ordinairement dans l'excès d'une résignation peu digne ou d'un ressentiment trop vif; le général avait évité l'un et l'autre de ces excès: il avait suffisamment laissé entrevoir les offres qui lui avaient été faites et qu'il avait dédaignées, sans pour cela se porter accusateur, ce qui n'était pas dans son rôle : il était resté cette fois dans la juste mesure.
. M. Thiers reprend l'historique de sa conduite depuis la République ; il retrace et son vote en faveur
de Louis-Napoléon pour la présidence, et les avis qu'il lui a donnés après son élection comme Président:
Prenez, lui avait-il dit, des hommes nouveaux pour le pouvoir. Vous en trouverez de talents éminenls, de grande considération ; nous serons à côté d'eux pour prendre de la responsabilité tout ce qu'on peut prendre, quand on ne veut pas effacer ceux qui sont au pouvoir; tous les dangers seront communs entre eux et nous, les luttes seront communes. Laissez-leur le titre, les avantages du pouvoir, s'il peut y en avoir aujourd'hui. — A Louis-Napoléon, qui lui disait que, pour occuper l'ardeur des esprits, û fallait ou une grande entreprise au dehors y ou une grande création au dedans^ il répondait : qu'une grande entreprise, c'était la guerre, et à la suite, la coalition; que, quant à une grande création populaire, la Providence ne tenait pas en réserve de ces secrets merveilleux pour le jour où on a besoin d'un succès. Nous, dans notre humble pratique, ajoutait-il, nous vous disons : Faites renaître la sécurité ; à plus tard les améliorations. Eh bieni cette politique a produit ses fruits : un jour, le Président a trouvé qu'elle ne répondait pas à son impatience, il a changé le ministère et accompagné ce changement du message du 31 octobre. Ce message nous a profondément affligés, pour trois raisons : la première, c'est en renvoyant des hommes qui avaient dignement, fortement représenté le pouvoir dans des temps difficiles, et que je crois être plus capables que d'autres de le soutenir encore avec la même force, la même dignité. (Très-bien 1 très-bien!) — (M. de Ségur d'Aguesseau : Des hommes, dont la majorité et M, Thiers le premier, étaient fort mécontents!.,.) — M. Thiers : Ce que je sais, c'est que la majorité les soutenait avec confiance, avec force, et qu'elle les a vus partir avec un grand regret et une grande estime. {Voix nombreuses : C'est vrail c'est vrai!)
Qui avait raison de M. Thiers ou de M. Ségur-d'Aguesseau? L'un et l'autre : Tun, en modifiant quelque peu la vérité historique, attestait au moins un regret; l'autre, en restant dans la brutale vérité des faits, s'il se montrait moins politique, se montrait plus conséquent.
L^orateur poursuit ainsi son récit rétrospectif:
Noire deuxième raison d'être affligés était de voir annoncer que les hommes d'action arrivaient; que quelque chose d'extraordinaire et de merveilleux allait se produire, alors que le bien, toujours si difficile, ne se réalise que par le temps et la bonne conduite. Notre troisième raison enfin, c'était de trouver dans le message une sorte d'omnipotence qui nous prouvait que si les descendants de Napoléon se sont familiarisés avec les idées républicaines, ils le sont bien peu avec les idées du gouvernement représentatif. Si nous avions été tracassiers, nous aurions demandé aux nouveaux ministres ce qu'ils étaient pour remplacer M. Odilon Barrot, M. Dufaure, M. de Tocqiie ville? Nous aurions pu leur dire : Vous n'êtes pas les hommes de la parole, mais de l'action. Or, cette action extraordinaire, quelle est-elle? Il y a des gens qui croient qu'il suffit, pour des ministres, d'avoir la confiance du Président; nous aurions pu prouver que cela ne suffit pas, qu'il faut encore qu'ils aient la confiance de l'Assemblée. Nous n'avons rien demandé, rien comparé, et cependant...
Tout cela était de l'histoire, mais un peu arrangée pour la circonstance; la vérité était que nous avions perdu l'appui des chefs de la majorité, parce que notre ministère avait trop d'importance politique, et nos successeurs avaient eu cet appui précisément par la raison contraire; et en cela, ces messieurs et Louis- Napoléon s'étaient trouvés parfaitement d'accord. C'est pour cette raison seule que le 31 octobre n'avait amené aucune interpellation, et non à raison de la crainte de paraître tracassiers, crainte qui n'eût été que ridicule, alors que le principe fondamental du gouvernement représentatif et la première garantie de l'Assemblée étaient en jeu; mais ce n'était pas à nous à rectifier ces explications : elles renfermaient une amende honorable qui, si elle était très-suffisante pour notre honneur, était malheureusement tardive pour l'intérêt du pays.
M. Thiers explique ensuite comment, lors de Téleetion de Paris, se voyant dans Talternative d'attribuer cette élection à la mauvaise politique du ministère ou aux vices de la loi électorale, il avait préféré s'attaquer à cette loi et la modifier; que ses amis et lui avaient soumis un projet que le gouvernement trouvait excellent, mais qu'il voulait que les membres de la majorité apportassent à l'Assemblée eux-mêmes. On hésitait devant la responsabilité, on ne voulait pas s'engager *.
Enfin, l'orateur arrive à poser les questions, et s'adressant aux ministres :
Contesterez- vous, leur dit-il, qu'aux revues de Satory od ait poussé des cris de : Vive l'Empereur !.,, Nous en avoos été indignés!... C'était quelque chose de plus que la légalité violée, c'était l'ère des Césars préparée, celle où les légions proclamaient les empereurs!... (Voix nombreuses : C'est cela! c'est cela!) Nous demandons si ce n'est pas le plus redoutable des exemples que de faire émettre un vœu politique par l'armée; car que signifie ce cri, si ce n'est que l'armée demande le rétablissement de l'Empire?... {M, Briffaut: Il signifie un glorieux souvenir et pas autre chose!...)
Comment! nous étions destinés à entendre dans l'Assemblée cette explication qui fait sourire tout le monde que Vive V Empereur! signifie Vive la gloire de Napoléon! (Rires d'approbation.) Si quelqu'un s'avisait de crier : Vive le roi! ou Vive le comte de Paris!,., prendriez-vous cela pour un simple souvenir? Est-il vrai, oui ou 7ion, que le général Neumayer ait été destitué pour avoir dit ces simples paroles : « Je n'ai pas d'ordre à donner ; mais je ne crierai pas sous les armes!... »
Le message du 12 novembre est venu, et nous avons couvert un acte si énorme. Quel jour avons-nous pris la parole? le jour où le silence n'était plus possible, le jour où le
i . Si j'avais connu cette circonstance, j'eusse été bien plus affirmbtir dans mes prévisions lors de la réunion de la rue des Pyramides.
aO MEMOIRES D*0D1L0N BARROT.
général Ghaogamier, que vos journaux appellent ironiquement le SphinXy a parlé et hautement improuvé les cris séditieux sous les armes. Le jour où il a fait son ordre du jour y le sphinx avait parlé ; mais en même temps il avait . signé sa destitution. (Vive approbation à droite.) Vous dites que le général était un troisième pouvoir. Il avait en effet une double importance ; il était, pour nous, une garantie contre l'anarchie des rues. En outre, cette idée s'est répandue dans PAssemblée que, tant que le général conserverait son commandement, à Tinviolabilité du droit, elle ajoutait l'inviolabilité du fait. C'est une anomalie, dites-vous. A qui la faute? Est-ce que le pouvoir exécutif, depuis deux ans en France, a l'attitude et les habitudes d'un président de république?... Il y a des moments où il faut craindre pour le pouvoir, aujourd'hui, le mouvement des esprits est vers le pouvoir : on n'a pas à craindre pour lui. Il n'y a en face de lui que TAssemblée qui n'a, elle, qu'une force morale. Si elle faiblit, c'en est fait d'elle, elle disparaît; il n'y a plus qu'un pouvoir. Après la chose, le mot viendra quand on voudra : i Empire est fait /...
C'est par ce mot devenu historique que se termina ce discours, qui fit une profonde sensation : il était en effet écrasant de vérité contre le gouvernement; seulement il était tardif, et de plus, inconséquent; il dépassait de beaucoup la proposition de la commission, et sa conclusion logique eût été non une déclaration de défiance contre les ministres, mais une mise en accusation contre le Président de la République.
Le parti républicain était dans une grande perplexité ; il redoutait et surtout détestait encore plus les partis monarchiques qu'il ne craignait les bonapartistes ; et il fallait cependant faire un choix : le général Cavaignac ne voulait pas faire les affaires de la réaction monarchique ; mais il sentait que le danger le plus direct, le plus immédiat, venait du côté du bonapartisme, qui était armé de toutes les forces du pouvoir.
Dans toute lutte, dît-il, il y a un vainqueur, et ce vainqueur ne sera pas la République. Et cependant, ainsi que le disait un jour un de nos éminents collègues , M. Odilon fiarrot, « cette nation-ci est la plus profondément démocratique du monde... Une restauration monarchique ne serait que la préface d'une nouvelle révolution. » Il faut pourtant conclure. On nous dit : « Si vous faiblissez, la tribune sera muette. » Non, la tribune ne périra pas en France '....Nous ne sommes pas menacés d'une attaque matérielle ; notre ascendant est seul menacé ; notre existence ne l'est pas. Nous ne nous passionnerons jamais pour un gouvernement parlementaire qui n'a donné qu'une liberté théorique, nous ne nous passionnerons que pour la République. C'est pourquoi je voterai pour Tamendement Sainte-Beuve.
Cet amendement était ainsi formulé :
L'Assemblée déclare qu'elle n'a pas conûance dans le ministère, et passe à l'ordre du jour.
Ainsi dégagée de ce qui était relatif à .la personnalité du général Changarnier, la proposition, si elle convenait moins au parti conservateur, n'avait plus rien qui empêchâtle parti républicain, dans toutes ses nuances, de la voter : la commision le sentit et se rallia à cet amendement. M. Berryer, en son nom, vint déclarer que l'amendement Sainte-Beuve, qui dégageait la question de tous les points de vue propres à chaque partie devait avoir la priorité ; et l'assemblée accueillit cette déclaration par de nombreuses marques d'assentiment : elle était comme soulagée en voyant que la question se posait mieux.
Aussi, M. Baroche s'efforça-t-il, mais en vain, de déjouer cette manœuvre habile de la majorité. « Il y a une équivoque, s'écrie-t-il, dans le vote qu'on vous propose : la gauche blâme dans le ministère ce qu'il a fait de plein accord avec la majorité, c'est-à-dire les lois sur l'enseignement, sur la presse, sur les clubs,
92 MIÊMOIRES D*ODILON BARROT.
sur le droit électoral, l'expédition de Rome, etc., et la droite blâme, au contraire, ce que la gauche approuve, le retrait du commandement du général Changarnier. »
Vainement, M. de Lamartine appuie le ministre par quelques paroles qui décèlent toujours sa vieille rancune contre le gouvernement parlementaire ; on crie de toutes parts que ce n*est là qu'une misérable chicane, et qu'il importe peu que les motifs soient différents, si le défaut de confiance dans le ministère existe de tous les côtés de l'Assemblée. Enfin, M. Dufaure vient donner à ce malheureux ministère, qui se débat en vain, le coup de massue.
Je déclare, dit-il, que les tendances qui ont éveillé nos craintes ne sont pas chimériques. Oui," nos anxiétés sont fondées. Si Ton se laisse aller sur la pente où Ton est placé, on arrivera à des abîmes. Pour nous, nous croyons qu'il y a eu des actes blâmables, une tendance regrettable. Nous devons donner l'avertissement, et, lorsqu'après ces quatre séances, il m'apparaît que les faits sont dangereux pour la Constitution, je ne peux hésiter à infligera qui de droit le blâme que l'on propose.
Cependant M. Baroche, avec cette persistance de l'ambitieux dont la position est menacée, et l'audace d'argutie d un avocat rompu aux luttes du barreau, fait un nouvel effort pour diviser la droite et la gauche, et il s'attire de la part de M. Thiers cette admonestation très-méritée :
Je ne veux pas vous donner des leçons de- dignité, mais lorsque je me suis trouvé dans une situation semblable à la vôtre, je n'ai jamais voulu faire ressortir ma justification, ni le salut du cabinet que je défendais, d'une difficulté de détail. (Rires d'approbation sur plusieurs bancs. — Réclamations sur d'autres.)
Enfin il est procédé au vote : 417 votants contre 278 se prononcent pour la proposition amendée par la commission.
Si, comme il l'avait fait dans d'autres circonstances, particulièrement sous rÂssemb]ée constituante à l'égard de notre ministère, Louis-Napoléon avait répondu le lendemain de ce vote dans le Moniteur^ par la déclaration que les ministres blâmés avaient conservé sa confiance, et qu'il les maintenait au pouvoir, la lutte ouverte eût commencé immédiatement, mais il s'en garda bien. Ses préparatifs n'étaient sans doute pas encore terminés , il avait rencontré des scrupules chez quelques chefs de corps qu'il avait sondés, et avait, dit-on, envoyé jusqu'en Afrique un de ses affidés pour recruter dans l'armée africaine ceux des officiers que leur impatience d'avancement, l'ardeur de leur caractère et surtout l'état de leurs finances mettaient au-dessus de pareils scrupules. Il lui restait d'ailleurs encore différents préliminaires indispensa-^ blés à traverser. Il fallait, après avoir détaché la montagne du parti parlementaire, la rattacher à Napoléon, et c'est dans ce but que l'on tenait soigneusement en réserve le retrait de la loi du 31 mai : il restait enfin à brouiller le parlement avec le parti conservateur lui-même, sur la question de la révision, en montrant que l'obstacle aux améliorations les plus désirées, les plus nécessaires, venait de l'Assemblée. Aussi, et contrairement à ses antécédents, il céda, tout comme l'aurait fait un roi constitutionnel , et il me fit appeler. Je ne fus pas peu surpris, en entrant dans le ca> binet du président, d'y trouver M. Billault et d'entendre le président me demander si je ne consentirais pas à le prendre pour collègue. Après que Louis- Napoléon m'eut exposé en peu de mots son désir d'opérer une réconciliation entre les deux grands pouvoirs :
La chose est devenue bien difficile, lui dis-je, cependant je n'ai pas cru devoir refuser mon concours à une pareille tentative, et je réponds à votre appel. Toutefois, avant de nous occuper des personnes qui devront composer le ministère que vous m'appelez à former, j'ai une question à vous adresser, car il serait inutile de discuter des noms propres, si nous ne sommes pas d'accord sur le fond des choses. Que Toulez'vous?... La prorogation de vos pouvoirs» par suite d'une réélection rendue possible au moyen de la révision de la Constitution, vous suffit-elle? Réfléchissez, avant de me faire une réponse qui doit être, entre nous, un engagement d'honneur.
Louis-Napoléon, après un moment de réflexion, me répondit : Oui, cela me suffit ; mes désirs ne vont pas au delà. — £h bien! repris-je, nous pouvons maintenant nous occuper des personnes. Je dois seulement vous faire observer que, s'agissant avant tout de rendre à l'Assemblée une complète sécurité, il faut que le ministère que nous allons composer offre toute garantie contre un coup d'État, et fasse, par son seul avènement, tomber toutes ces rumeurs qui sont dans l'air et que tant d'imprudences ou plutôt, si vous voulez^ tant de malentendus n'ont que trop accréditées.
Louis- Napoléon. — Mais votre seule présence dans le ministère ne suffit-elle pas pour produire cet efl'et?
M. Odilon Barrot. — Non! il me faut des auxiliaires qui, loin de contrarier la signification politique de mon nom, y ajoutent encore et fortifient d'ailleurs mon action sur l'Assemblée...
Louis-Napoléon. — Est-ce que vous ne consentiriez pas à prendre M. Billault, ici présent, pour ministre de l'intérieur?
M. Odilon Barrot, — Je ne voudrais pas blesser un collègue avec lequel j'ai été autrefois dans les meilleurs termes, et dont, plus que personne, j'ai pu apprécier le talent; mais je vous dirai, en toute franchise et sans être aucunement gêné par sa présence, que M. Billault ne saurait m'être d'aucun secours dans la mission que vous voulez me confîei*. Sa participation au ministère parlementaire qu'il s'agit de former causerait la plus vive surprise dans l'Assemblée, et n'y serait pas même comprise. On en chercherait les motifs dans quelque combinaison secrète. Il ne faut pas oublier, en effet, que M. Billault a laissé après lui, dans le monde politique, la plus fâcheuse impression, à raison de la posi-
lion qu'il a cru devoir prendre en 184^9, et surtout de son discours sur le Droit au travail. 11 n'a rien fait depuis qui soit de nature à affaiblir cette impression. Je suis bien loin de dire que sa carrière politique soit terminée pour cela, non ! mais il a à refaire sa position parlementaire. Il y parviendra, je l'espère, dans la suite; mais dans l'état des choses, malgré tout son talent, il ne serait pas, pour mol, une force, il serait une cause de faiblesse.
M. Billault restait silencieux et impassible.
Louis-Napoléon n'insista pas. Il passa à une autre combinaison et me proposa M. Léon Faucher. Celui-là, me dit-il, est très-sympathique à la majorité, pourquoi ne le choisirions-nous pas?... — Parce que, répondis-je, il est profondément antipathique à d'autres partis de l'Assemblée que nous avons besoin de rallier à la cause de la révision ; et puis, il est intraitable sur la loi du 31 mai, qu'il faut cependant bien modifier, si nous voulons atteindre le chiffre des trois quarts de voix exigé par la Constitution ; enfin, Léon Faucher, à la droiture, au courage duquel je rends pleine justice, est malheureusement doué d'un caractère tellement roide et cassant, qu'il serait très-peu propre à l'œuvre de conciliation que nous serons appelés à accomplir. Il 'était parvenu à se rendre insupportable à la majorité la plus unie et la plus sympathique, sous la Constituante. Comment pourrait-il nous aider à calmer des irritations et à faire cesser des dissidences telles que celles qui régnent dans l'Assemblée actuelle?
Louis-Napoléon, riant : « Ah ! vous Tavez bien jugé. » Et il se met à me raconter cette anecdote que je savais déjà, et où la naïve vanité de Léon Faucher éclatait dans ce mot : Oui, il y a bien quelque ressemblance entre Casimir Peiner et moi; mais il n'était pas administrateur.
Il était évident que je ne pouvais m'entendra avecle président ni sur les hommes ni sur les choses, et l'entretien se termina. Le lendemain j'étais à la fois sollicité par les chefs de la majorité de porter à la tribune le détail de mes conférences et de le prendre en flagrant délit de mauvaise foi, tandis que, d'un autre côté, les émissaires de l'Elysée me suppliaient de ne
pas sortir de chez moi. J'étais bien déterminé à ne pas aggraver la situation, mais à répondre, si j'étais interpellé, que le président ne m'avait pas mis en demeure de faire un ministère sérieux. La chose a mieux tourné qu'on ne s'y attendait, et j'ai pu rester silencieux sur mon banc, n'ayant pas été assez directement provoqué pour monter à la tribune.