IV
lant, à la marine et aux colonies ; un préfet, M.Yaïsse^ au ministère de Tintérieur; H« Magne, à celui des travaux publics; M. de Germiny, au ministère des finances; M. Giraud, de Tlnstitut, à Tinstruction pu> blique et aux cultes, et M. Schneider, à celui du cornmerce et de l'agriculture.
La crise gouvernementale était, par ce ministère, bien plutôt aggravée que terminée ; aussi les interpellations ne manquèrent-elles pas.
M. Hovyn-Tranchère, un des conservateurs les plus prononcés, adressa cette question aux ministres:
Êtes-vous un incident ou un système ? Le message déclare bien, dans son humilité officielle, que vous n*ôtes qu'un ministère provisoire et de transaction ; mais baisser la voix n'est pas toujours suffisamment répondre. On parle, dans ce message, de propositions faites à des hommes considérables. Les propositions étaient -elles bien sérieuses et n'étaient-elles pas rendues d'avance inacceptables par le parti pris, affiché dans le message du 31 octobre, de garder le gouvernement personnel?,,. Pour rassurer les esprits inquiets et troublés, il ne suffit pas d'être inconnue : c'est assez pour les gouvernements personnels, ce n'est pas assez pour les gouvernements libres. D'ailleurs, il y a toujours eu jusqu'ici contradiction entre les intentions annoncées et les actes. Le message du 31 octobre annonçait le gouvernement personnel, il a été suivi du ministère le plus soumis au parlement; celui du 12 novembre ne respirait qu'union et conciliation, et il a abouti à l'atteiate la plus grave à la dignité, à la sécurité de cette Assemblée. La loi du 31 mai va bientôt être mise eu discussion, quel sera l'avis du gouvernement? Je ne vous demande qu*un oui ou qu'un non!,.. pas de phrase. Le message dit que les deux pouvoirs sont indépendants l'un de l'autre : distincts, oui; indépendants, non!... La constitution de 1791 a eu, elle aussi, la prétention d'isoler les deux pouvoirs l'un de l'autre. Les ministres d'alors n'étaient, comme vous, que de simples hommes d'afïaires ; comme vous, ils devaient rester étrangers à la politique. Vous ne pouvez ignorer à quels abîmes ils ont conduit la France.
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Ce discours était net, pressant; mais il avait le tort de s'attaquer à un ministère qui se défendait par sa nullité et son humilité même.
M. de Royer tira parti de cette position, non paur répondre aux questions posées, mais pour les éluder.
Nous ne sommes , dit-il , qu'un ministère de transition destiné à attendre, à faciliter une combinaison définitive que nous appelons de tous nos vœux« Nous pourrions donc nous dispenser de répondre sur notre politique; mais cette politique sera de pratiquer avec fermeié la politique du message du 12 novembre, cette politiqpie qui a calmé le pays et qui est Tœuvre commune de* TAssemblée et du pouvoir exécutif. Malgré notre modeste origine, je ne baisserai ' pas la voix en parlant d'une mission que nous n'avons pas recherchée et dont Tacceptation méritait peut-être quelques égards .
Cette réponse ou plutôt cet acte d'humilité, fut accueilli avec d'autant plus de faveur qu'il épargnait à l'Assemblée la nécessité de prolonger un débat qui n'aurait pu avoir d'autre conclusion sérieuse que la mise en accusation du Président de la République.
De mon côté, je ne me crus pas suffisamment provoqué à porter à la tribune des explications qui eussent été plus à la charge des chefs du parti conservateur, que de Louis^Napoléon : le débat n'avait donc plus d'objet.
Aussi, des cris demandant V ordre du jour suivirent ces explications qui n'expliquaient rien, puisque le nouveau ministère ne répondait même pas à la question si précise posée par M. Hovyn-Tranchère, sur la loi du 31 mai.
C'est ce que fit remarquer M. Mathieu (de la Drôme), qui eut le tort de profiter de l'occasion pour interca-
1er un discours fait pour un autre débat, discours dans lequel il relevait tous les griefs que le parti républicain avait contre le parti conservateur : ce discours hors de saison en provoqua un autre de M. Léo de Laborde, non moins inopportun, dans lequel ce dernier déclarait, qu'il attendrait avec impatience la révision pour proposer de remplacer l'article premier de la Constitution par celui-ci : La France revient à la monarchie comtitutionnelle.
C'est ainsi que dans cette malheureuse Assemblée, qui n'avait ni unité ni un sentiment vrai de la situation, les discussions dérivaient presque toujours de la question posée pour aller se perdre dans des menaces révolutionnaires ou contre-révolutionnaires.
Le débat, en s'égarant ainsi, ne pouvait plus aboutir qu'à des folies : l'Assemblée avait hâte de le terminer. Elle ne voulut pas entendre M. Michel (de Bourges), malgré la vive insistance et les protestations de la Montagne, ce qui arracha à un des montagnards, M. Bourzat, ce cri de colère : « Et maintenant^ quand il voudra^ il peut venir avec une cravache et vous chasseï' comme des laquais I... » Il aurait pu ajouter avec non moins de vérité : « Et mes amis et moi nous l'y aiderons par nos votes. »
C'est au milieu de toutes ces passions soulevées que tomba une demande bien inopportune de i ,800,000 fr. , à titre de subvention, pour le Président de la République ; il fallait que les besoins d'argent fussent bien pressants à l'Elysée pour qu'on se hasardât à fournir aux ressentiments de la majorité une occasion si facile de se satisfaire, et qu'on s'exposât à un échec qu'il était aisé de prévoir; mais peut-être cet échec même entrait-il dans les combinaisons de Louis-Napoléon, qui tenait beaucoup à s'offrir au peuple français comme victime, tantôt de la Constitution, qu'il disait avoir été faite spécialement contre lui,
tantôt de TÂssemblée, qui lui refusait tout, même les moyens de vivre.
Quoi qu'il en soit, ce refus ne se fit pas attendre : M. Piscatory, rapporteur de la Commission, le formula avec rénergique franchise de son caractère :
Le crédit accordé l'année précédente, dit le rapport, avait été accordé malgré bien des scrupules, au désir de maintenir la bonne harmonie entre les pouvoirs. Ce désir ne s'est pas réalisé, la confiance de l* Assemblée s'est retirée^ etc..
Ainsi motivé, ce refus prenait une grande gravité politique ; ce n'était plus contre les ministres seuls que l'Assemblée proclamait le défaut de confiance, c'était cette fois contre le Président lui-même ; mais si les ministres pouvaient se retirer devant une telle manifestation, le Président ne se retirerait pas. Et alors, que faire? c'était encore trop ou trop peu : une nouvelle inconséquence ajoutée à tant d'autres.
L'Assemblée était si impatiente de saisir l'occasion qui lui était offerte d'infliger, à celui qui l'insultait et la menaçait journellement, une éclatante leçon, qu'elle voulait passer immédiatement au vote. C'est avec peine que M. Léon Faucher obtint d'elle qu'elle attendît au moins que le rapport fût imprimé et distribué.
Au jour le plus rapproché, la discussion eut lieu pour la forme, car la majorité avait pris son parti. M. de Royer ne manqua pas de se plaindre de ce que la Commission, dans son rapport, découvrait le Prési" dent de la Républiquç, Plaisant scrupule de la part d'un ministère qui ne pouvait couvrir rien ni personne^ parlant au nom d'un Président qui avait hautement annoncé qu'il ne voulait plus se laisser* couvrir par personne,
M. de Montalembert, se séparant violemment de ceux avec lesquels il avait voté jusqu'alors, et se por-
tant, à la grande surprise de tous, du côté de Louis Napoléon, s'échappa à prononcer une de ces harangues passionnées où il dépassait toute mesure :
Le peuple est plus préoecupé des vingt-cinq francs que nous touchons, s'écrie Torateur, que des trois millions demandés par le Président. (Ce qui n'était que trop vrai, mais ne concluait pas.) Une partie delà majorité est entrée dans une hostilité systématique. Je ne suis pas le garant du Président, je suis son témoin, et je déclare du haut de cette tribune qu'il est resté fidèle à sa mission. Né sous les ombrages paisibles du Luxembourg, je n'avais jamais vu ces luttes parlementaires... Moi, je suis convaincu que cela n'amuse pas le pays : ces jeux ne sont ni sérieux, ni sincères, et tournent trop souvent au tragique... (Ohl c'est trop fort!— A l'ordre!... — Le Président : Vous attaquez les intentions ; vous abusez de TAssemblée qui ne peut accepter ces paroles. — M. de Mantalembert^ rappelé à l'ordre au nom de la majorité : C'était une bien grande preuve de la confusion qui régnait dans les partis..) Le pays était tranquille; il n'a pas été à Wiesbaden, à Claremont ou même à Satory; qui Ta agité, inquiété? (Murmures.) Grâce pour le pays. Ce qui sortira de nos luttes, ce n'est pas l'Empire, ni le gouvernement parlementaire, mais le socialisme. Il s'explique aujourd'hui^ après l'avoir d'abord blâmée, la destitution du général Changarnier, d'après la conduite, le langage de ce général et les conseils qu'il a donnés...
Et comme le général Changarnier le somme de citer des faits, il répond, au milieu des murmures de la majorité : <( Que, d'après des conversations privées, il a découvert qu'il y avait incompatibilité d'humeur entre le Président et son général... » Enfin, il termine ce discours emporté par cette phrase tant soit peu contradictoire :
Le Président pourra un jour me faire regretter et rétracter le témoignage que je lui apporte ; mais il ne pourra jamais gâter le plaisir que j'éprouve en venant protester contre une des ingratitudes les plus aveugles et les moins justifiables parmi celles qui remplissent l'histoire de France!...
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Si M. de Montalembert avait dit à la majorité : Où allez-vous? vous en ètes-vous bien rendu compte? Vous faites tout pour exaspérer le Président de la République, qui vous a aidés à vaincre la démagogie, san& pour cela vous rapprocher de cette dernièf e : vous allez vous trouver, au jour du conflit, seuls, désar^ mes, en face de deux ennemis que vous aurez réunis contre vous : alors même que, contre toute attente, vous sortiriez victorieux de ce conflit, vous ne sauriez que faire de la victoire; car vous n'êtes pas d*accord entre vous sur le but vers lequel vous tendez , et le pays le sait bien, vous le lui avez assez dit. Ce langage eût été celui de la vérité et d'un politique sensé ; mais se faire Tapologiste de Louis*Napoléon, proclamer sa fidélité, parler d'ingratitude envers lui, lui sacrifier à la face du pays le Parlement, c était trop fort I
Le rapporteur, — J'aurai le droit, à mon tour, de parler de la patience derAssemblée... Comment 1 sous ses yeux ont passé successivement des cabinets dont l'origine était au moins parlementairement douteuse; elle s'est tue parce qu'elle a sans cesse espéré... Dans ces derniers temps, les faits, les paroles, tout a été un défi jeté à l'Assemblée. (Marques nombreuses d'approbation.) Ce crédit même qu'on nous demande, par qui le demande-t-on? par des hommes qui ne peuvent répondre ni du passé ni de l'avenir. Pour le passé, ils répondent : Nous y avons été étrangers; pour l'avenir, nous n'en répondons pas, (Approbation.) Peuvent-ils nous demander un vote de haute confiance? Si le Président poursuit dans la voie où des amis imprudents le poussent, il échangera une des plus belles, des plus grandes situations, une des tâches les plus enviables contre une des chimères les plus dangereuses. (Vive approbation.) En l'avertissant, vous rendez à lui, à sa personne, à son nom un éminent service...
Cet avertissement fut donné par 396 votants contre 294. Plusieurs membres s'abstinrent: j'étais de ce nombre.
Ainsi se creusait tous les jours davantage Tabime qui séparait les deux grands pouvoirs de l'État : malheureusement TAssemblée, tout en se prononçant de plus en plus contre le Président de la République, ne montrait aucune tendance à se rapprocher du parti républicain; bien au contraire, elle semblait avoir plus que jamais pris à tâche de Tirriter, et les occasions ne lui manquèrent malheureusement pas.
Tantôt c'est la loi organique de la garde nationale qui offre un champ de bataille où conservateurs et républicains se battent avec acharnement. Après avoir divisé la garde nationale en garde active et armée, et en réserve, cette loi faisait entrer dans la première catégorie les citoyens désignés par un comité laissé à la nomination du sous-préfet, et dans la seconde reléguait tous les hommes hors d'état de s'habiller et de sacrifier leur journée. Tantôt c'est la prorogation des pouvoirs des officiers de cette garde qui allait expirer, et cela sous le prétexte qu'il ne valait pas la peine, à la veille d'une réorganisation générale, d'agiter le pays par de nouvelles élections. Déjà l'Assemblée avait prorogé les conseils généraux par le même motif : De prorogation en prorogation, disait Topposition à la majorité, pourquoi n'arriveriez-vous pas à proroger le Président et l'Assemblée? Tantôt c'est M. Creton qui, dans sa louable mais inintelligente obstination, reproduit sa demande d'abrogation des lois d'exil contre les princes, ce qui donne lieu à un débat irritant où légitimistes et démagogues se réunissent pour combattre cette abrogation. M. Marc Dufraisse va même jusqu'à dire que non-seulement il approuve les lois de bannissement, mais que cette sensibilité gui gémit sur de grandes infortunes lui a toujours été suspecte, et que ceux gui s'apitoyaient sur le sort de Louis XVI voulaient ramener la royauté. Cette justification de la Terreur excita un cri d'horreur dans l'As-
semblée, et l'orateur fut rappelé à Tordre par le président, au nom de la dignité du Parlement et de son honneur : « On ne peut, s'écrie avec sévérité M. Dupin, glorifier des crimes que l'histoire a justement flétris. »
Tantôt c'était l'afiaire de Rome qui revenait, à propos des crédits nécessaires pour payer l'armée d'occupation, et qui ranimait les vieilles querelles entre la gauche et les centres sur ce sujet; tantôt ce sont des interpellations sur des dissolutions de gardes nationales r celle de Strasbourg avait été dissoute parce que cette garde, ainsi que l'affirmait M. Chauifour, député de l'Alsace, s'était permis, lors de la visite de Louis-Napoléon, décrier Vive la République/,,, tantôt ce sont les détenus de Belle-Isle qui, à la suite de scènes violentes, sont punis, et se plaignent des rigueurs qu'on leur fait subir; tantôt ce sont des propositions simplement libérales, telles que celle rehtive à l'abolition du monopole de l'imprimerie, et celle qui donne aux conseils généraux la faculté de se réunir de droit et sans convocation, en cas de circonstance extraordinaire, qui sont toutes impitoyablement repoussées par le parti conservateur.
Tout cela ajoutait encore à l'irritation de la gauche contre la droite, au point qu'un membre, M. Hennequin, remarquant que les ministres, interpellés sur la loi du 3i mai, n'avaient pas répondu, disait :
Le Président de la République aurait-il une arrière-pensée à l'égard de celle loi? Voudrail-il, par un coup de théâtre, rappeler la popularité et déjouer ainsi la campagne dont il est l'objet? (Hilarité prolongée aux centres; el certes, il n'y avait pas de quoi rire.) Si, la veille de l'éleclion de i8;)2, le Président prenait Tinitialive d'une telle résistance, eh bien, nous qui sommes si scrupuleux sur la légalité, nous De le chicanerions pas sur la forme... Il y a certains coups d'État que nous considérerions peut-être comme des péchés véniels ou comme des délits accompagnés de circonstances atténuantes.
106 MiMOIRBS P'ODII«ON BARROT.
Il faut conyenir que si la majorité donnait au Président des avertissements, la Montagne ne lui épargnait pas les encouragements.
M. de Royer se crut enfin forcé de déclarer que la loi du 3i mai serait respectée comme la loi de TÉtat, et qu*elle serait appliquée même à Télection présidentielle. Mais que valait une pareille déclaration? Il n'y a que les ministres qui couvrent réellement le pouvoir qui aient la puissance de l'engager.
Épuisée par tant d'émotions, l'Assemblée aspirait à prendre quelque repos, et une prorogation de quinze jours fut demandée; mais sur l'observation de M. Piscatory, que l'Assemblée ne pouvait prudemment se proroger alors qu'elle n'avait pour garantie que des ministres intérimaires et extra-parlementaires, la prorogation fut convertie, sur la demande dii pasteur Coquerel, en un congé de huit jours,. motivé sur les devoirs religieux que chacun avait à remplir.
Pendant ces quelques jours de répit, Louis-Napoléon fut encore une fois tenté de faire cesser l'intérim ministériel en constituant un ca.binet parlementaire, et dans les derniers jours de mars il s'adressa^ encore à moi ; mais il voulait conserver dans le ministère les <leux ou trois ministres les plus compromis dans la dernière lutte avec le Parlement, et je dus lui porter mon refus. Je me croyais délivré, quand un soir, au moment où je faisais ma partie de piquet habituelle avec Abatucci, ma femme et ma belle-mère travaillant de leur côté, le domestique annonce M. Bac- <5iocchi. A ce nom, ma femme, qui était déjà avertie par quelque rumeur de la disposition où était M. le Président de m'appeler, se lève, et, peu habituée à réprimer un premier mouvement, s'écrie : « Que vient laire ici cet homme ? Ne laissera- t-on donc jamais mon mari tranquille, et n'avez-vous pas déjà assez abusé de lui?... )) — Pour couper court à cette scène, qui
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devenait embarrassante, j'emmenai Témissaire du Président dans mon cabinet, et lui demandai de bien préciser l'objet de sa visite. — « M. le Président, me dit-il, vous prie de vous rendre à TÉlysée ; il désire s'entretenir avec vous de la formation d'un cabinet. » Dans la prévoyance de cette démarche, j'avais déjà délibéré avecmoi-méme si jedevais accepter ou refuser le concours qu'on allait me demander. Je ne pouvais me dissimuler que, depuis le 31 octobre 1849, le mal s'était aggravé au point d'être devenu à peu près irrémédiable. Ces promenades triomphales à travers toutes les parties de la France, ces discours qui révélaient avec si peu de ménagement la pensée d'une restauration impériale, ces attaques réitérées contre l'Assemblée, ces journaux fondés ostensiblement par l'Elysée, tous obéissant à un même mot d'ordre : la dépréciation des institutions représentatives et la glorification du gouvernement d'un seul ; les revues de Satory, le renvoi du général Changarnier, le ressentiment de l'Assemblée, ses peurs, sa défiance profonde, et, plus que cela encore, cette duplicité persévérante qui ne permettait plus de se fier à la parole du chef de l'État, tout cela devait naturellement m'éloigner de répondre à l'appel qui m'était fait dans ce moment. Tel était le sentiment bien profond de ce qui m'approchait de plus près : ma femme, ma belle-mère, me suppliaient avec larmes de ne pas m'exposer à une épreuve dont le succès était impossible, et où mon honneur lui-même pouvait être compromis. Ces nobles et courageuses femmes, auxquelles la ruse et le mensonge étaient si profondément antipathiques, me voyaient avec effroi, embarqué de nouveau avec un homme qui, disaient-elles, ne pouvait manquer de se servir de mon nom pour couvrir ses projets ambitieux : Si l'éckafaud était dressé devant nous^ me disaient-elles avec l'accent du désespoir^ et qu'il fallût y
monter pour vous épargner le déshonneur dont vous êtes menacé^ nous n'hésiterions pas un instant!.,. Et ce n'étaient pas là de vaines paroles. Je le savais et ne pouvais qu'en être fortement ébranlé !
Cependant, en envisageant la gravité et les périls de la situation, je me demandais si, alors que s'o£Prait une chance, une seule et dernière chance, quelque faible, quelque incertaine qu'elle fût, de prévenir une catastrophe qui, à mes yeux n'était que trop certaine, si, dis-je, il m'était permis de faire évanouir cette chance par un refus qui pourrait un jour peser cruellement sur ma conscience. Je ne le pensais pas, et je me rendis à l'Elysée : je m'y rendis plus résigné que confiant, et je l'avoue même avec l'espoir secret que l'épreuve à laquelle je me soumettais par devoir me serait épargnée ; j'eus soin de me faire accompagner par mon ami Abatucci. Je sentais la nécessité d'avoir un témoin de ce qui allait se passer dans cette conférence dont je pouvais avoir à rendre compte à mon pays.
Le Président m'exprima d'abord le désir qu'il avait de voir renouer nos anciens liens; mais j'étais bien résolu à ne m'engager que s'il me donnait toute latitude sur les hommes et sur les choses. Je connaissais ses candidats; il me restait à présenter les miens:
L'homme, lui dis-je, que je vous proposerais avant tous autres et qui serait le plus capable d'inspirer au parlement cette absolue sécurité que nous voulons rétablir, serait Dufaure. (Le Président fait un mouvement.) Mais malheureusement il a pris, par ses derniers discours, une position si ouvertement agressive contre vous, qu'il m'est impossible, et je le regrette vivement, de vous le proposer. Il est d'ailleurs plus que douteux, au point où en sont venues les choses, qu'il acceptât. Et puis, après ce qui s'est passé, Tavénemenl de Dufaure serait une humiliation que je suis bien éloigné de vouloir vous infliger. Nous avons trop besoin que vous conserviez toute votre force dans l'opinion et tout votre ascendant pour y porter la moindre atteinte. A défaut de
M. Dufaure, je vous proposerais M. de Maleville , qui a été déjà votre ministre. Il est vrai qu'il s'est séparé de vous avec éclat, à la suite d'un fâcheux incident; mais depuis, je l'ai rencontré ici même autour du tapis vert, assistant avec plusieurs de nos collègues à la formation d'un ministère; d'où je conclus qu'il n'existe plus entre vous de ces causes absolues d'éloignement qui rendraient son acceptation impossible. M. de Maleville est d'ailleurs un des hommes les plus généralement aimés et estimés de l'Assemblée; par la netteté de son caractère et la fermeté courageuse de ses opinions, il inspirerait une grande conûance. Ce choix est indiqué dans la situation!...
A ma grande surprise, Louis-Napoléon ne fit aucune objection et accepta M. de Maleville pour ministre de l'intérieur.
La principale difficulté qu'offrait la composition de ce ministère était ainsi surmontée , car ce qui m'importait le plus , c'était que le ministre entre les mains duquel serait remise cette vaste machine , administrative, et surtout la police, m'offrit toutes les garanties d'une intelligente et ferme surveillance. Je consentais bien à me dévouer pour une tentative pleine de difficultés et de dangers, mais je ne voulais pas être pris pour dupe. Or, sous ce rapport, je n'avais plus rien à redouter, dès que Maleville était à l'intérieur.
Nous tombâmes facilement d'accord sur le choix des autres ministres : deux de nos amis personnels, MM. Âbatucci et Quentin Bauchard entraient dans le ministère; de Beaumont et Lanjuinais que j'aurais voulu y faire entrer, s'y étaient refusés après quelques hésitations; mais je me portai fort de l'acceptation de M. de Tocqueville pour les affaires étrangères, et il fut admis. J'ai encore entre les mains la liste de ce ministère à qui devait échoir une si rude tâche ; elle est écrite de la propre main de Louis-Napoléon, qui voulait même l'envoyer immédiatement au Moniteur.
C'est moi qui m'y opposai, ne voulant pas m'exposer à un désaveu de la part de M. de Maleville, avec lequel je n'avais pu m'entendre, et dont je n'avais par conséquent pas l'assentiment.
Le lendemain, je me rendis de très-bonne heure chez ce dernier, et lui exposai la situation en lui rendant compte des motifs qui avaient fait cesser mes propres hésitations. Après m'avoir d'abord refusé par des raisons toutes personnelles, il finit par se laisser ébranler :
« Je reconnais, mon cher Barrot, me dit-il lorsque je le quittai, que je vous dois une réparation pour vous avoir abandonné en 1849, dans un moment critique, et je suis disposé à vous la donner ; mais il faut que je consulte quelques amis, avant de vous rendre une réponse définitive. Nous nous retrouverons dans quelques heures à TAsi^mblée, et là, je vous donnerai mon dernier mol. »
Ce mot fut un refus. MM. Thiers, de Rémusat, Duvergier de Hauranne et autres l'éloignèrent d'accepter la coopération que je lui offrais, ou plutôt ils le confirmèrent dans une résolution vers laquelle il inclinait déjà personnellement. Je n'ai pas été appelé à la conférence où cette résolution a été prise, et j'ignore ce qui s'y est dit ; mais on peut en juger par l'article qui fut inséré le lendemain dans plusieurs journaux et dont voici le sens :
M. Odilon Barrot a fait ce matin une démarche auprès de M. de Maleville pour l'engager à entrer avec lui dans un nouveau cabinet et y prendre le portefeuille de Tïntérieur. M. de Maleville a refusé; il n'aurait pu, dans tous les cas, accepter qu'à une seule condition : celle de n'accorder à Louis-Napoléon ni un jour, ni unécu déplus, etc..
Aussitôt que j'entrai à la Chambre ce jour-là, je fus entouré , questionné : encouragé par les uns, inter-
MmiSTERB PROVISOIRE. lit
pellé violemment par les autres : « Quoi I me disait M. Léon Faucher, on assure que vous voulez modifier la loi du 31 mai; sachez que je me ferai plutôt couper un bras que de permettre qu'on touche à cette arche de salut. » Mon ami, M. Duvergier de Hauranne lui-même, me déclarait avec sa véhémence habituelle^ que lui et ses amis étaient bien résolus à me faire de Topposition, si j'entrais dans cette voie. Rien de tout cela ne me surprenait, les journaux du matin m'y avaient préparé. J'avais lu dans VOrdre, rédigé cependant par un de mes meilleurs et plus fidèles amis, M. Chambolle : « Qu'il fallait que M. Odilon Barrot, après avoir bu une fois à la coupe du pouvoir, en eût une soif bien ardente pour consentir à former un ministère dont la mission était de faciliter la réélection du Président, etc. »
J'avoue que cette injurieuse insinuation venant d'un journal fondé en partie par moi, rédigé par un homme que j'avais tant de raison de compter parmi mes amis les plus sûrs, me blessa vivement, et que lorsque Chambolle, avec sa bonne et douce figure et son sourire amical, s'approcha de moi pour me donner la poignée de main habituelle , je me retirai, et lui dis avec une dureté que je ne tardai pas à me reprocher : « Que je ne donnais pas la main à qui n'avait pas craint de me calomnier ; qu'il était permis de ne pas partager mes opinions et de les combattre, mais que je ne permettais à personne, et moins à lui qu'à tout autre, de mettre en question mes intentions et d'attaquer ma loyauté. » Et comme mon pauvre ami manifestait le plus douloureux étonnement : « Vous n'avez donc pas lu, luidis-je, votre premier Paris?... » Il ne me répondit rien. J'ai su depuis de lui-même qu'en effet, il avait reçu cet article de confiance des mains de M. de Rémusat, et n'avait pas cru devoir le lire avant de l'envoyer à l'impression.
Enfin, M. de Maleville vint m'apporter sa réponse, et elle était négative; je me sentis soulagé d'une grande responsabilité, et, comme j'avais porté mon dévouement jusqu'à l'extrême limite du devoir, je m'empressai d'écrire de la Chambre même au Président de la République que le refus de M. de Maleville reiidait impossible la combinaison que nous avions arrêtée ; que je renonçais à la mission qu'il m'avait confiée et dont je ne m'étais chargé que sous la condition d'obtenir un concours qui m'était refusé.
Telle fut la dernière tentative faite pour dénouer pacifiquement la situation, et l'on voit pourquoi et par qui elle échoua.
Il est facile, je le sais, de porter un jugement sur les hommes et les choses après l'événement. Je ne me donnerai pas cet avantage vis-à-vis de mes collègues que je n'ai pas cessé d'aimer et d'estimer, tout en déplorant leur fatal aveuglement ; mais l'histoire a aussi ses droits : or, aujourd'hui que le calme est rentré dans nos esprits, qu'une destinée commune nous a d'ailleurs réunis , j'en suis encore à me rendre compte des motifs qui ont déterminé, dans cette circonstance, des hommes aussi intelligents, à se refuser à un essai de conciliation ; ils repoussaient la paix et ne se reconnaissaient cependant pas assez forts pour entamer avec Louis Napoléon une guerre ouverte, c'est-à-dire pour l'accuser. Que voulaient-ils, que prétendaient-ils donc?
Acculer leur adversaire à cette échéance fatale qui s'approchait et ne lui accorder ni un jovr, ni un écu de plus? C'était, en effet, très-net et très-facile à formuler: mais ce n'était là qu'une politique négative : il fallait bien en prévoir les conséquences.
Eh bien, la première et la plus redoutable de ces conséquences s'était offerte déjà à leur esprit; leurs terreurs n'avaient pas d'autre cause que précisément
cette menace d'un coup d'État imminent. Par quelle contradiction^ alors que par leurs discours, par leurs votes, par toute leur conduite politique, ils se disaient menacés par Louis-Napoléon , doutaient-ils encore de Timminence de son attaque et basaient-ils leur politique sur ce doute ?
« // n'osera pas/ disaient-ils; et s'il ose il échouera ; l'armée désobéira; le peuple s'insurgera!... »
Il n'osera pas ! et pourquoi ? Pour ne pas se parjurer, dites-vous?... Pour des hommes aussi sérieux et qui connaissent si bien l'histoire contemporaine, pour l'historien surtout du 18 brumaire, c'était un bien grand excès de confiance ; et, après les revues de Satory, c'était une vraie puérilité.
Il échouera ! les soldats désobéiront à leurs officiers quand ceux-ci leur commanderont de faire violence à l'Assemblée?... Quelle illusion! Il est vrai que les généraux qui étaient parmi eux leur donnaient à cet égard des assurances qui ont pu les tromper ; mais ils auraient dû se défier un peu de ces généraux, qui raisonnaient comme s'ils étaient encore revêtus de leur commandement, et se souvenir qu'un général, fût-il Changarnier ou Lamoricière, quand il a perdu le commandement actif, n'est plus aux yeux des soldats, qu'un civill unpékinf Ignoraient-ils d'ailleurs que cette armée de Paris avait été depuis assez longtemps triée, choisie régiment par régiment, officier par officier, pour le coup qui se préparait; que des paroles avaient été données et reçues; et s'ils ne le savaient pas, ces généraux, leurs collègues, auraient peut-être mieux fait de les en informer et de leur rendre un compte exact de ce qui se passait dans la garnison de Paris et dans les régiments, que de donner des assurances et de prononcer des discours retentissants de tribune, que les militaires en activité de service ne pouvaient que prendre pour autant de défis?