‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 18 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

la révision de la Constitution était constitutionnellement permise n'avait pas encore sonné !... » La proposition n'en fut pas moins adoptée par 321 votants contre 242.

La commission ne fit pas longtemps attendre son rapport. Elle concluait à ce que les propositions de révision fussent portées immédiatement devant l'Assemblée, et qu'au cas d'un premier rejet, elles pussent être renouvelées au. bout de six mois; dans le cours de la discussion ce délai fut même réduit à trois mois.

Quoil vous voulez exposer la paix publique, s'écriait M. Jules Favre, en multipliant et rapprochant des débats aussi irritants que ceux d'une révision de la Constitution! Ne voyez-vous pas que la situation est détendue, que l'horizon s'est dégagé de ces menaces de coup d'État faites par des gens qui avaient plus d'ardeur que de zèle, et qui se sont aperçus qu'ils pourraient bien rester seuls dans cette campagne, à saluer un maître dont la France ne veut pas î

Le rôle de l'opposition qui ne voulait pas de la révision était de jouer la confiance dans les intentions de Louis-Napoléon, et de manifester, au contraire, une grande défiance et de l'opinion et du parlement; par contre, les partisans de la révision devaient tenir à ce que les épreuves de cette révision pussent se renouveler à de courts intervalles, car ils ne pouvaient, espérer le succès que de la pression continue et répétée de cette opinion du dehors. Une assez forte majorité se prononça par assis et levé pour cette faculté de renouveler au bout de trois mois l'épreuve de la révision.

Plus la crise qui devait décider de la cessation ou de la prorogation de ses pouvoirs approchait et plus Louis-Napoléon sentait le besoin de provoquer des manifestations populaires en sa faveur ; il reprit ses

tournées et se dirigea cette fois sur la Bourgogne. A Tonnerre, à Dijon, toujours même enthousiasme des foules qui se portent au-devant de lui; mais le langage des fonctionnaires devient plus clair et plus précis.

Espérons, lui disait le maire de Dijon, que la nation, dans rexercice de sa souveraineté, saura trouver la meilleure expression de sa reconnaissance. — A quoi le Président répondait : Si l'Assemblée m'a donné son concours pour les mesures de répression, elle me Ta refusé pour toutes les mesures de bienfaisance que j'avais conçues dans Pintérêt du pays... Quels que soient les devoirs que le pays m'impose, il me trouvera décidé à suivre sa volonté. Croyez-le bien. Messieurs, la France ne périra pas dans mes mains I...

De part et d'autre ce langage était assez clair.

Quelques jours plus tard, à Toccasion de l'inauguration de la statue de Jeanne Hachette, à Beauvais, il disait « qu'il y avait des êtres qui étaient prédestinés à sauver leur pays, » et laissait entrevoir à travers cette allusion trop transparente, que, lui aussi, avait reçu de la Providence la mission de sauver la France.

Ce n'était certes pas là le langage d'un homme qui se préparait à résigner ses fonctions, c'était bien plutôt celui d'un futui* dictateur qui est prêt à mettre la , main sur la suprême puissance, en se couvrant d'avance de la volonté du peuple, et même des desseins de la Providence ; et c'était en présence du président de l'Assemblée, M. Dupin, et du ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, que de telles paroles étaient prononcées.

Il est vrai que ce dernier obtint que le Moniteur ne reproduirait qu'une version fort amoindrie de l'étrange discours de Dijon. Voici en effet comment il était traduit dans la feuille officielle :

Si mon gouvernement n'a pu réaliser toutes les améliorar

lions qu'il avait conçues, il faut s'en prendre aux factions qui paralysent la bonne volonté des assemblées comme des gouvernements...

Mais le texte original avait éclaté comme un coup de foudre à Paris, et causé dans le monde parlementaire une sorte de stupéfaction.

Le 3 juin, des interpellations furent adressées à ce sujet au ministre de Tintérieur, qui se contenta de répondre qu'il ne reconnaissait que le texte du Moniteur .: c'était un désaveu des paroles de Louis-Napoléon, désaveu qui couvrait tout au plus la responsabilité du ministre. L'Assemblée le jugea cependant suffisant, et vota l'ordre du jour.

L'anxiété n'en resta pas moins profonde: aussi les regards se tournaient-ils vers l'armée; et, dans la préoccupation des esprits, tout débat amenait forcé ment cette question : Que fera Varmée, si Louis-Napoléon la pousse à un attentat contre le Parlement et la Constitution? Obéira-t-elle?...

C'est ainsi que, à l'occasion d'un crédit demandé pour donner la croix de la Légion d'honneur aux soldats qui, le 24 février, avaient défendu avec tant de courage le poste de la fontaine du Palais-Royal, le général Changarnier ayant déclaré que c'était sur sa vive insistance que ces décorations avaient été données à ces martyrs du devoir militaire et de l'obéissance passive, le colonel Charras cita les paroles suivantes du général Foy :

S'il plaisait à un chef de dire à ses soldats : Marchons aux Tuileries, et assiégeons le palais du roi, ne serait-il pas alors du devoir de ces soldats de dire à leur officier : Vous êtes un rebelle, nous ne vous suivrons pas? Ce qu'ont fait, au reste, ajoute l'orateur, les soldats du colonel Vaudrey, à Strasbourg. Cette autorité d'un aussi brave militaire que le générai [Foy acquiert un intérêt par ce qui s'est passé

récemment au chef-lieu du département de la G6te-d'0r. Âu i8 brumaire, par le fait même de l'obéissance passive absolue^ les bataillons qui furent dirigés contre le conseil des Cinq Cents violèrent la représentation nationale, et Tusurpatioû fut accomplie...

Le ministre de la guerre déclara qu'il ne garderait pas un seul jour le portefeuille de la guerre, s'il n'était assuré de l'obéissance des soldats à leurs chefs.

Alors le général Changarnier se crut obligé d'expliquer sa pensée.

Le soldat, dit-il, entendra toujours la voix de ses chefs, mais personne n'obligera nos soldats à marcher contre la loi et contre cette assemblée. (Vif assentiment.) Dans cette voie fatale on n'entraînera pas un bataillon, pas une escouade (nouvelle et plus vive approbation), et on trouverait devant soi les chefs que nos soldats sont accoutumés à suivre sur le chemin du devoir et de Thonneur. (Très-bien! très-bien I) Mandataires de la France, délibérez en paix ! ! ! (Bravos, applaudissements répétés. — Une nouvelle salve d'applaudissements éclate dans l'Assemblée et empêche le ministre de l'intérieur de se faire entendre.)

Il fallait que l'Assemblée eût bien peur et qu'elle eût bien besoin de se rassurer pour manifester un tel enthousiasme pour ces quelques paroles, qui, tout au plus, laissaient supposer la confiance que le général Changarnier avait dans sa force, mais qui, bien loin d'être de la force réelle, n'étaient à vrai dire qu'une vaine forfanterie. On rapporte qu'un orateur de l'antiquité ayant été vivement applaudi dans un passage de son discours, se retourna vers un de ses auditeurs et lui demanda s'il ne venait pas de dire quelque sottise? Le général Changarnier aurait pu faire la même demande. Comment, lui qui connaissait si bien l'esprit militaire et qui professait si hautement le culte de la discipline, pouvait-il se faire illusion au point d'af&r-

184 MÉMOIRB8 D'ODILOH BARROT.

mer que les soldats désobéiraient à leurs officiers? Il savait bien le contraire. Et comment ne comprenait-il pas qu'en annonçant ainsi qu'ils obéiraient plutôt à des généraux dépouillés de tout commandement qu'aux généraux en activité de service, il adressait à ces derniers une sorte de défi irritant et provoquant! Après cela, cette pompeuse phrase : Représentants^ délibérez enpaixï... n'était dans la situation que ridicule. A quoi bon, d'ailleurs, donner à l'Assemblée une fausse sécurité ? Ce général avait été souvent mieux inspiré : il eût mieux fait de moins parler et de plus agir, et surtout de se tenir mieux au courant de ce qui se passait dans les casernes.

M. Léon Faucher vint à son tour faire de la phraséologie vide de sens : « L'armée française est nationale, s'écria-t-il ; elle ne renferme de prétoriens pour aucun pouvoir, mais elle ne servira pas de marchepied à des conspirations, etc. »

Encore de vaines paroles. M. Léon Faucher n'était pas complice de Louis-Napoléon, et il Ta bien prouvé par la suite de sa conduite ; mais à quel titre répondait-il, lui, de l'armée, et que pouvait-il contre un coup d'État militaire? Rien. Il plaçait sa fatuité civile à la suite de la fatuité militaire du général Changarnier, et voilà tout : aussi cette séance, toute remplie des pressentiments d'un coup d'État, ne fit-elle qu'aggraver la situation.

La question de l'obéissance passive du soldat fut encore ramenée dans le débat, à l'occasion de la loi organique de la garde nationale.

Quels sont les devoirs du garde national actif? se demandait M. Arnaud (de l'Ariége) ; les situations difficiles ne se dénouent pas par des hyperboles de langage. De grands malheurs se préparent pour mon pays... Si un gouvernement commande un acte qui soit une violation de la loi, soldat

de la garde naticoale, je désobéirail... On me demande: qui jugera?... Je réponds : ma conscience!...

(Le Président se récrie ; Que devient alors la discipline? — Il rappelle à Tordre l'orateur. Toute la gauche proteste et demande si les soldats de Vaudrey devaient désobéir à leur colonel? — Le Président ne répond pas.)

C'est qu'en effet de pareilles thèses ne se discutent pas : les trancher par Tabsolu dans un sens ou dans un autre, ce serait aller à l'absurde. La gauche citait aux orléanistes les soldats de Vaudrey; elle aurait pu citer aux bonapartistes ceux du général Mallet, mettant bravement le préfet et le ministre de la police impériale en prison. C'est une question de mœurs et non de loi. Dans les pays où le respect de la loi et du droit est entré profondément dans les mœurs publiques, le soldat, qui est imprégné des idées, des sentiments, des habitudes de la population dont il sort, ne consentira pas plus à marcher contre l'autorité, qui représente pour lui la loi et le droit, qu'il ne consentirait à fusiller son père : il raisonnera dans les deux cas son obéissance, et la refusera dans l'un par instinct de nature, dans l'autre par la force d'éducation. Mais dans les pays, au contraire, où le droit et la loi sont si souvent violés, et le sont non pas seulement impunément, mais avec succès, mais aux applaudissements de tous, mais avec toutes les illustrations de la renommée pour récompense, on fera bien de chercher d'autres garanties pour le droit contre l'abus de la force armée, que celles que peuvent offrir quelques articles de Constitution ou des paroles plus ou moins retentissantes de la tribune.

Aussi, je n'ai jamais compris comment des hommes d'épée comme les généraux Changarnier, Bedeau, Cavaignac, de Lamoricière, Charras, qui certes connaissaient bien le soldat et l'esprit qui l'animait, avaient pu s'imaginer un seul instant que le droit abs*

trait, que les militaires ne comprennent guère, l'emporterait jamais en eux sur le commandement direct de leurs officiers *.

Après plusieurs lois qui n'étaient pas de nature, malheureusement, à rapprocher la gauche de la droite et à les disposer à unir leurs forces contre l'ennemi commun ; après des débats irritants par eux-mêmes, car il s'agissait tantôt de proroger la loi qui interdisait toute réunion publique, même au temps des élections, débats rendus plus irritants encore par le ton et le tempérament de M. Léon Faucher, qui ne craignait pas de qualifier d'abominable un discours d'un M. Pelletier (Rhône), qui n'était qu'absurde, vint enfin le jour où la révision de la Constitution put être discutée : la commission chargée de préparer le rapport sur cette grave question n'encourait pas le reproche qu'on avait adressé à la commission de prorogation : toutes les opinions y étaient représentées en nombre à peu près égal.

C'étaient, pour le parti républicain, le général Cavaignac, le colonel Charras, Jules Favre, Charamaule; pour le parti légitimiste, Berryer et de Melun ; pour les conservateurs à outrance, MM. Baze, de Mornay; pour les conservateurs modérés, c'étaient le duc de Broglie, de Tocqueville, de Corcelles, Dufour, Moulin et moi. Je ne saurais trop comment classer M. de Mon-

1. Quand le 2 décembre où le coup d'État fut consommé, je Toyais les chasseurs de Vincennes courir sur nous, au commandement de leurs orûciers, et en chargeant leurs armes, certes, pas un de ces soldats ne s'enquérait sUl violait ou non le droit. A peine savaient-ils qui nous étions; ils obéissaient au commandement, et Yoilà tout. Ils savaient si peu ce quUIs faisaient que, lorsque plus tard nous fûmes conduits à la caserne du quai d'Orsay, entre deux files de soldats^ au grand ébahissenient de la foule qui se pressait pour voir un si étrange spectacle de toute une représentation nationale conduite en prison, un de ces soldats disait à ces curieux : « Mais ne pressez pas si fort ^ respectez vos représentants,», »

talembert, depuis qu'il s'était fait si hautement le répondant de Louis-Napoléon.

Dès le début, les conservateurs à outrance firent cause commune avec les républicains pour repousser la révision : Baze et de Mornay votèrent avec Charras et Jules Favre. Nous avions choisi pour notre président M. le duc de Broglie, qui était très-résolûment et très-énergiquement d'avis de la révision : nous voulions le^nommer rapporteur; mais une voix amie (celle de M. de Corcelles) fit pencher la balance en faveur de M. de Tocqueville, qui fut chargé du rapport. M. de Tocqueville était d'avis aussi de la révision, mais faiblement; et surtout, au lieu d'y voir une nécessité politique absolue, il n'y voyait, lui, qu'un simple expédient qui, s'il n'était pas adopté, laissait toutes choses en l'état. Il n'était pas lui-même assez pénétré des dangers que ferait courir à la société, et par suite à la liberté, la disparition simultanée des deux pouvoirs, pour faire ressortir avec l'énergie désirable cette vérité, que la révision était devenue, dans la situation donnée, la seule voie de salut. Son rapport, d'ailleurs très-éloquemment écrit, et digne en tout de son auteur, eût été parfait dans des circonstances ordinaires; mais dans une situation aussi brûlante il parut froid et empreint même d'une certaine hésitation ; il laissait trop apercevoir, tout en justifiant la révision, qu'on pouvait s'en passer.

Ce rapport faisait d'ailleurs très-bien ressortir les principaux vices de la Constitution : le suffrage universel faussé par la nécessité des listes collectives; le duel des deux grands pouvoirs condamnés à un têteà-tête perpétuel, sans intermédiaire qui pût les contenir ; la disparition simultanée du chef du pouvoir exécutif et de l'Assemblée, par l'effet de l'imprudente loi du 28 octobre J848, qui avait abrégé les pouvoirs du Président de la République; la terreur qu'inspirait

]38 MEMOIRES D'ODILOK BARROT.

Tabsence de tout gouvernement chez un peuple qui, grâce à la centralisation excessive, peut le moins se passer un instant de son gouvernement, bien qu'il se donne le plus souvent le plaisir de le changer.

Qui nous assure, disait le rapport, que le peuple n'essayera pas de se sauver lui-même en recourant à quelque procédé irrégulier et plus dangereux que cette agitation que la révision amènera? N'est-il pas à craindre que, non par enthousiasme pour un homme ou pour un nom, mais par terreur de l'inconnu, par horreur de l'anarchie, on maintienne illégalement et par une sorte de voie de fait populaire le pouvoir exécutif dans les mains qui le tiennent?... On cherche à se rassurer en disant que le droit sera respecté. Nous ne parlons ni à des rhéteurs ni à des enfants, nous parlons à des hommes qui ont quelque expérience du passé, et nous leur demandons s'ils sont bien assurés qu'au milieu de cette grande crise, non-seulement la Constitution, mais la liberté ne seront pas exposées à périr...

Puis le rapporteur en vient à poser la question :

On avait demandé, dit-il, de ne proposer la révision qu'avec la forme républicaine exclusivement conservée. C'eût été une atteinte à la souveraineté du peuple; mais à titre d'avis et non de prescription, le plus sage est de garder les institutions existantes et de les améliorer : c'est le terrain sur lequel les vrais libéraux se sont maintenus depuis trois ans, sans rien sacriGer de leur dignité. Mais si la révision n'est pas votée (dit en terminant le rapporteur, non sans tomber dans une légère contradiction avec ce qui précède), alors la Constitution aura reçu une nouvelle consécration... Toute tentative ayant pour objet de pousser le peuple vers des candidatures inconstitutionnelles sera coupable. En. conséquence, la commission formule ainsi ses conclusions :

L'Assemblée nationale.

Vu l'article i H de la Constitution, émet le vœu que la Constitution soit révisée en totalité, conformément audit article.

Conclusion adoptée par neuf voix contre six.

Les six opposants étaient les quatre républicains et les deux conservateurs ultras.

Une longue agitation, dit le Moniteur, succède à ce rapport; des groupes se forment et se livrent à de bruyantes conversations. Le bureau est pris d'assaut par de nombreux représentants, qui se font inscrire pour ou contre la révision.

C'était un tort d'avoir étendu la révision à la totalité de la Constitution, et de ne pas l'avoir limitée à Taméiioration de la forme républicaine : d'abord, le débat devait en recevoir une direction fâcheuse, chaque parti étant ainsi appelé, provoqué même, à venir planter son drapeau à la tribune, et à faire prévaloir l'un la monarchie constitutionnelle, l'autre la monarchie contractuelle, etc. Le vote ensuite ne pouvait que s'en ressentir : tout républicain, quelque modéré qu'il fût, devait naturellement craindre que la révision n'entrainât l'abrogation de la République; c'était d'avance renoncer aux votes de cette fraction de la gauche, votes qui, cependant, pouvaient seuls nous donner en faveur de la révision les trois quarts des voix que la Constitution exigeait.

Cette faute, et c'en était une, il ne dépendit pas de nous de l'éviter. Les légitimistes, qui faisaient notre majorité dans la commission, exigeaient la révision totale et sans restriction , ils en faisaient la condition de leur adhésion; et la dissidence du général Cavaignac et de ses amis nous mettait malheureusement à la discrétion des députés de la droite.

Le rapport de M. de Tocqueville fut immédiatement suivi d'un autre rapport de M. de Melun, sur les pétitions qui avaient été présentées à l'Assemblée au sujet de la révision.

Ce rapport constatait que 13,247 pétitions revêtues de 1,123,625 signatures avaient demandé la révision; que, sur ce nombre 45,000 signatures concluaient à

liO MÉMOIRES I)*ODILON BARROT.

la faculté de réélire le Président de la république, et 12,103 à la prorogation immédiate de ses pouvoirs; qu'aucune trace matérielle de Tintervention du pouvoir central ne s'était trouvée dans la masse des pétitions, que le ministère s'était borné à avouer hautement qu'il considérait la révision comme indispensable, mais qu'il avait défendu d'exercer aucune pression administrative sur les populations, et que les agents inférieurs n'avaient pas montré la même réserve, ce qui enlevait à la manifestation quelque chose de sa portée politique; que, toutefois, on y reconnaissait V indice d*un sentiment populaire, né d^une souffrance commune^ mais variant dans sa forme, dans son but, et dans les motifs qui l'avaient inspiré. La commission proposa la question préalable, sur les pétitions inconstitutionnelles, et le renvoi au ministre de l'intérieur des délibérations illégales des conseils collectifs.

Maintenant rendons compte de ce grand débat qui allait décider de tant de choses.

Il avait été à peu près convenu dans la commission que l'un de nous ouvrirait la discussion, afin de donner le diapason et d'empêcher les trop grands écarts des orateurs ; ce rôle revenait naturellement à notre président, M. le duc de Broglie, qui s'en serait acquitté admirablement : son talent élevé, l'autorité d'un caractère universellement respecté eût tout de suite placé le débat sur un terrain de raison et de modération dont il aurait été ensuite plus difficile de s'écarter. Soit défiance de son auditoire, soit timidité naturelle, M. de Broglie ne demanda pas la parole, et plus d'une fois, dans le cours de cette orageuse discussion, nous regrettâmes qu'il n'eût pas comme juge du combat, mesuré et limité la lice. Je m'étais réservé, moi, en terminant la discussion, de la resserrer et de ramener les esprits aux véritables points à décider. Je n'ai point manqué à cette mission. C'est le 14 juillet

que commença ce mémorable débat, le Président crut devoir recommander à TAssemblée « la mode* ration et une attention tolérante, afin, dit-il, de ne pas aggraver les craintes du pays pour un avenir qu'il entrevoyait avec anxiété. »

Le débat était à peine ouvert qu'on s'aperçut de la fâcheuse influence qu'exerçait sur les orateurs la trop grande extension donnée à la formule de révision. La question se posa tout d'abord et sans aucun ménagement entre la république et la monarchie.

Le premier orateur, M. Pages, commença par déclarer qu'il aurait consenti à une révision tendant à améliorer la république, mais qu'il repoussait une révision qui la remettait en question.

M. de Falloux avoua que la révision totale, c'était la monarchie : et il présenta avec habileté toutes les raisons qui militaient pour cette forme de gouvernement. Il réfuta cette parole de M. Thiers, que la république était le terrain qui nous divisait le moins»

C'est, dit-il, bien plutôt celui qui nous permet de rester divisés et, pendant ce temps, accrochés au-dessus de l'abîme; nous y glissons peu à peu... La Révolution nous a fait perdre, en nombre comparé de notre population, le rang que nous occupions parmi les nations de l'Europe depuis i789. La France ne s'est accrue que de huit millions; la Russie a vu sa population passer de 33 à 70,000,000. Au point de vue de la sécurité, la garnison de Paris, en i8i5, était de 8 à 10,000 hommes; aujourd'hui, ce n'est plus une garnison , c'est une armée de 60 à 80,000 hommes qui est jugée nécessaire : même aggravation dans la situation morale. En 1830, les clubs étaient spontanément fermés par la garde nationale; les Saint-Simoniens périssaient sous le ridicule. En 4848, la France se couvre de clubs et de sectes socialistes. Le général Hoche, près de mourir, épuisé de fatigue, demandait à son médecin un remède, pourvu que ce ne fût pas le repos. La France aussi demande un remède contre Tanarchie, pourvu que ce ne soit pas le despo* tisme.

142 MEMOIRES D'ODILON BARHOT.

M. de Mornay, celui qui avait donné asile dans son <5hâteau, le lendemain du 24 Février, à madame la duchesse d'Orléans, ne veut pas être dupe, dit-il.

Il ne voit dans la [révision qu'une arme de guerre pour aider à coastituer une dynastie impériale^ et il ne consent pas à renoncer à ses vieilles convictions dans un tel but. Il ne craint pas, dit-il, un coup d'État, malgré les discours de Dijon, de Poitiers, de Beauvais toujours personnels, souvent provocateurs, et où le moi domine. Le nom que porte le Président lui est une sûre garantie qu'il ne voudra pas se parjurer à la face du monde...

C'était, au contraire, ce nom et les précédents qu'il rappelait qui auraient dû donner de sérieuses inquiétudes à l'orateur, dont le discours n'avait d'ailleurs d'autre portée politique que celle de faire connaître indirectement, par son intermédiaire, l'opinion des princes d'Orléans sur la question.

M. le général Cavaignac répond à M. de Falloux :

Ce n'est pas sur le rocher de la monarchie que la société française peut enfin trouver le repos et la stabilité^ car à peine elle y serait, que ce serait pour en descendre encore et recommencer les révolutions. Que, pour lui, il ne pourrait adopter la révision que dans deux cas : celui d'un calme impartial dans les esprits et d'une expérience assez prolongée; que le calme n'existe pas, il en atteste toutes les lois de répression que l'Assemblée avait jugées nécessaires; et que, quant à l'expérience, elle n'a pas encore été faite, puisque, pour expérimenter la Constitution, il aurait fallu la respecter, ce qui n'a pas eu lieu. (Il s'explique brièvement sur les prétendus vices reprochés à la Constitution.) Nous ne voulons pas des deux Chambres, dît-il, parce que nous ne voulons pas d'aristocratie. C'est, d'ailleurs, le Conseil des Anciens de l'an III qui a préparé et facilité le 48 brumaire. Quant à la stabilité qu'on prétend obtenir par la révision, si c'est dans les choses, soit ; mais si c'est dans les hommes qui sont au pouvoir, bien loin d'être désirable, elle a ton-

jours été funeste, car elle a toujours développé les mauvaises passions, et nous n'avons pas affaire à un Washington.

C'étaient là de très-pauvres raisons : le 18 Brumaire avait bien d'autres causes que les dispositions plus ou moins favorables du conseil des anciens, et une cruelle expérience ne devait pas tarder à montrer au général qu'un coup d'État est au moins aussi facile avec une chambre qu'avec deux. Et puis, que penser de cette ridicule peur de l'aristocratie en présence d'une démocratie tout entière qui se précipitait au-devant du despotisme?... Le général voulait attendre le calme pour réviser la Constitution, mais comment ne voyait-il pas que la perturbation dans les grands pouvoirs de l'État provenait des vices mêmes de cette Constitution et que les moyens de rétablir le calme dans les esprits étaient précisément de corriger ces vices?

C'eût été au général Cavaignac, ainsi que je le lui disais dans la commission, qu'il aurait appartenu de prendre l'initiative de cette révision dans l'intérêt de la république à laquelle il s'était dévoué corps et âme. D'abord, par cette initiative toute républicaine, il eût fixé le caractère et limité la portée de la révision ; ensuite, il eût réparé autant qu'il était en lui la faute énorme qu'il avait commise, lorsqu'il avait parlé et voté en faveur de l'unité du pouvoir présidentiel, de son élection directe par le suffrage universel, et qu'il avait eu la haute imprudence de placer ce pouvoir en présence d'une Assemblée unique avec laquelle allait s'engager un duel inévitable dont il était trop facile de prévoir l'issue ; et cela précisément parce que le président actuel n'était pas un Washington. Sans doute, larévision même n'eût réparé qu'iiur parfaiteroent les fautes commises, mais enfin, elle eût fourni les moyens de remédier aux dangers les plus actuels; d'enlever tout prétexte au coup d'État; d'af-

144 MÉMOIRES D*PDIL0N BARROT.

faiblir un peu le pouvoir concentré de ce chef élu en répartissant une partie de ses attributions executives entre un sénat et des ministres sérieusement responsables ; de fortifier enfin le pouvoir parlementaire et d'afl'aiblir le pouvoir présidentiel : c'était là, en définitive, le problème à résoudre, et le général Cavaignac aurait dû employer tout ce qu'il avait d'influence pour en faciliter la solution. Mais il lui aurait fallu pour cela une plus haute intelligence des institutions représentatives, moins de prévention contre le régime parlementaire et contre tout ce qui y ressemblait; moins enfin de ces partis pris et de cette disposition en faveur de l'absolu, qui ont jusqu'à nos jours, toujours égaré le parti républicain. On ne s'étonnera plus que je n'aie pas pu m'entendre avec ce général, malgré la haute estime que je portais à son caractère.

Le pasteur Coquerel, à rencontre du général Cavaignac,' qui avait soutenu que tout gouvernement qui selaissait discuter étaitperdu, affirma, avecraisonselon moi, que si le gouvernement de Louis-Philippe eut permis la discussion de la république, il ne l'aurait pas eue pour successeur. Il ne craint pas la réélection du président, dit-il, parce qu'avec lui sera réélue une assemblée qui saura le contenir et corriger des discours comme celui de Dijon.

M. Michel (de Bourges) admet qu'on puisse discuter la république, et il se met à en démontrer la nécessité.

La République seule, dit-il, peut réconcilier le travail et le capital, en faisant voter les travailleurs. (On l'avait bien vu, en effet, au 15 mai et aux journées de juio.) Quand j'ai vu, ajoute-t-il, des hommes aussi libéraux que M. Odildn Barrot (il m'a dit souvent qu'il était plus libéral que moi, je le crois >); quand j'ai vu M. Dufaure proposer l'état de siège,

(1) Nous nous rencontrions avec Michel (de Bourges) dans la corn-

je trouve que vous avez fait de la dictature et non de la république.

Cela était vrai; mais à qui la faute?... Il lit, on ne sait trop dans quelle intention, un fragment du tes* tament du duc d'Orléans, dans lequel ce prince recommande à son fils : « Qu'il soit roi ou qu!il demeure défenseur inconnu et obscur d'une cause à laquelle nous appartenons tous, d'être avant tout l'homme de son temps et de la nation , de rester fidèle à la foi catholique, et serviteur passionné, exclusif, de la France et de la révolution. »

L'orateur entendait-il par cette citation faire naître le regret d'avoir laissé échapper une si magnifique occasion de fonder la liberté en France ; dans tous les cas, cette lettre fit une vive impression dans l'Assemblée, et particulièrement sur moi; je me disais intérieurement : que n'avais-je ce testament entre les mains te 24 février?,.. Malheureusement tout cela était bien étranger à la révision.

M. Berryer monte à la tribune : ce n'était pas précisément l'orateur qui devait ramener le débat à la véritable question. Il rappelle que, sous Henri IV, la France n'a été pacifiée que par un retour à la monarchie traditionnelle.

La France, s*écrie-t-il, n'est pas républicaine, et elle ne peut pas rétre. Les républiques antiques étaient constituées dans des conditions toutes différentes de la vôtre. S'il y a un pays au monde qui soit arrivé à Tétat d'individualisation, c'est à coup sûr la société française ; et cependant vous voulez du gouvernement américain, sauf ce qui en est la base : la fédération.

mission de Torganisation municipale, où il plaidait énergiquemenk pour la centralisation, contre moi, qui voulais, au contraire, étendre les attributions de la commune et du département. C^est à ces débats qu'il fait allusion.

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