‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 2 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

mêler, et, lorsqu'il y intervenait, sa voix était trop souvent méconnue.

Ainsi, sur le vote d'urgence proposé par le Gouvernement pour le projet de loi qui investissait les préfets du droit temporaire de destituer, selon leur bon plaisir, les instituteurs, TAssemblée s'était partagée en deux parts égales : 3121 contre 342. Il avait fallu annuler le scrutin et le recommencer, pour qu'une majorité de quelques voix fît passer la mesure, non sans les violentes protestations de la gauche.

Lors de la discussion de la loi qui assignait l'Algérie aux déportés de Juin, un des membres les plus vifs de la majorité, M. de Kerdrel, député breton, s'étant approché du banc des ministres, s'était permis de dire à haute voix au ministre de l'intérieur, avec une franchise toute bretonne : « f espère bien, qu après le vote^ le Président, par des grâces accordées, ne voudra pas faire de la popularité aux dépens de l'Assemblée. »

Dans les grandes discussions, la majorité se plaignait souvent que le ministère n'intervenait pas et semblait se réserver.

C'est sans doute sous l'impression de cette insuffisance de ses ministres que le Président de la République retira des mains de mon frère le portefeuille du ministère de l'intérieur, et le confia à M. Baroche, qui, s'il n'avait pas plus d'autorité dans l'Assemblée, avait au moins plus d'expédients dans l'esprit, et, surtout, plus d'audace dans la parole.

Dans ce même temps, deux affaires extérieures oc*cupèrent assez gravement l'Assemblée. La première naissait à l'occasion de la guerre qui existait depuis longtemps entre Montevideo et la république de Buenos-Ayres. M. Thiers et la commission roulaient une intervention armée ; le gouvernement se contentait d'une intervention diplomatique. Uîie sorte de transaction fut adoptée entre ces deux modes.

RÉAOtlON. 19

La conduite af» moirt* étrange du gouvernen*ent anglais à Tégard de la Grhue faillit prendre un caractère bien plus grave. Un juif, qui se disait sujet de l'Angleterre, le sieur Padfieo, croyant avoir des indemnités à réclaifter de la Grècej k gouveraernent anglais, sans attendre que là justice du pays eût prononcé, avait tout à coup ordonné à sa flotté de pénétrer dans le Pîrée, de mettre le séquestre sur tous les vaisseaux grecs, menaçaf^ ce faible gouvernement de mesures encore plus acerbes, s'il ne s'exécutait pas tout de suite. Un tel procède révolta toute l'Europe ; la France rappete son am^bassadeur, et le ministère anglais, alors présidé pat lord Pahnerston, reconnaissant, un peu tard, qUlï avait outrepassé ses droits, accepta notre médiation. Les relations diplomatiques se rétablirent alors entre les deux pays.

Quant à l'affaire de Rome, les négociations se poursuivaient avec le Pape, mais bien plus mollement, et ne devaient pas tarder à être tout à fait abandonnées. L'Assemblée eut cependant à s'en occuper, à propos d'un crédit que notre occupation prolongée nécessitait. Le rapporteur était M. Gustave de Beaumont, qui affirma, avec une certaine solennité, que la République avait fait deux grandes choses qui la recommandaient à l'estime de l'Europe : File avait, disait-il, vaincu le socialisme et fait l expédition de Rome / A un représentant qui, en sa qualité de chef de bataillon, était entré à Rome avec l'armée assiégeante, et qui déclarait avoir vu, en entrant dans cette- ville, une population de 100,000 âmes exaspérée et brandissant le poignard de la vengeance, le général Oudinot répondit, avec autant d'à-propos que de bon sens, que, si l'allégation était vraie, 25,000 hommes n'auraient jamais pu pénétrer dans une ville sur les remparts de laquelle étaient braqués 200 canons, quand les Français n'en avaient que vingt, et que, dans tous les cas,

<iO MÉMOIRES D'ODILON BARROT. .

ceux-ci n'auraient jamais pu s'y maintenir. Le crédit fut voté par 462 voix contre 1 98, au milieu d'une explosion effroyable de protestations de la gauche. Cette question, en effet, avait toujours pour résultat de soulever les passions les plus violentes de ce parti, alors même que les faits étaient irrévocablement accomplis.

Telle était la situation, lorsqu'eut lieu l'élection de trente-trois représentants, en remplacement de ceux qui, ayant été condamnés par la haute cour, étaient déchus, par arrêt, de leurs droits civils et politiques ; élection qui fut tout à la fois l'occasion d'une manifestation éclatante de l'opinion parisienne contre la réaction, et le prétexte de la fameuse loi du 31 mai.

Ici, nous entrons dans la seconde période, celle du gouvernement abandonné, pour quelque temps, à la majorité.

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