‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 24 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

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vembre 1851, cette discussion qui devait avoir de si graves conséquences.

Le ministre de la guerre, Saint-Arnaud, reproduisit à la tribune les divers arguments qu'il avait employés dans le sein de la commission; il parla de la division des pouvoirs, de l'unité si nécessaire dans le commandement, du calme général des esprits que Ton va troubler, de la loyauté du gouvernement, etc...., et il conjura l'Assemblée, au nom du salut du pays, de ne pas prendre en considération la proposition.

Le général Le Flô, un des questeurs de l'Assemblée, défend la proposition ; il nie qu'elle soit destinée, comme paraît le craindre la gauche, à mettre l'armée à la disposition de la majorité. Il ne veut pas d'une armée parlementaire, mais il demande pour l'Assemblée le même droit de réquisition que le dernier des maires exerce.

Quoi ! s'écrie l'orateur, rAssemblée a le droit d'accuser le Président de la République, et elle n'aurait pas celui de requérir un caporal? L'armée est hésitante entre l'article 32 de la Constitution et l'obéissance hiérarchique à ses chefs; c'est un fait qui m'a été révélé par des chefs de corps qui sont venus à moi et qui m'ont dit, les uns, qu'ils reconnaissaient le droit de l'Assemblée, les autres, qu'ils le niaient absolument. Tous m'ont assuré que notre proposition, qui faisait cesser cette incertitude, était un bienfait pour eux. Ou l'accord existe entre les deux pouvoirs, et alors vous n'avez rien à redouter de notre proposition , ou il y a entre eux antagonisme, et alors vous avez tout à redouter pour votre indépendance. Si vous repoussez notre demande, vous aurez découvert l'Assemblée, vous l'aurez livrée à un coup de main. Dieu veuille que vous n'ayez pas à le regretter. Pour nous, nous aurons fait notre devoir et dégagé notre responsabilité.

Ces discours causèrent une vive émotion dans l'Assemblée.

M. Ferdinand de Lasteyrie, qui avait proposé un ordre du jour motivé sur ce que le gouvernement, reconnaissant le droit de réquisition directe du président de l'Assemblée, il n'y avait plus d'intérêt à voter la proposition, déclara qu'en présence des dénégations des ministres, il renonçait à cet ordre du jour.

Mais un assez grand nombre de conservateurs des plus influents, parmi lesquels se faisaient remarquer MM. le duc de Broglie, Daru, Lagrenée, Beugnot, Passy, le pasteur Coquerel, le comte de Ségur-Daguesseau, le général Oudinotet autres, qui avaient formulé une contre-proposition portant : « Que l'article 32 de la Constitution ayant conféré à TAssemblée le droit de réquisition directe, il n'y avait lieu à le proclamer de nouveau », crurent devoir y persister. Le parti parlementaire était grandement affaibli par cette division.

Quant à la gauche, ni les menaces du coup d'État, ni les mensonges, ni les désaveux, ni les dénégations insolentes des ministres de Louis-Napoléon, rien ne put l'emporter sur ses ressentiments : elle ne voyait, dans ce conflit, que l'occasion de prendre une revanche contre le parti conservateur, et elle la saisissait avec une ardeur aveugle.

M. Crémieux fut le premier à traduire à la tribune ce misérable sentiment :

Si vous craignez le Président, dit-il, c'est que vous ne sentez pas le peuple derrière vous; vous avez été son complice dans les mesures de réaction. Maintenant qu'il montre une idée populaire, vous le mettez en suspicion; vous craignez que TÉlysée vous enlève de vos bancs, voyons, de quelle manière? {Une voix : On vous le fera voirl...) Pour moi, si le Président dépassait les limites de son pouvoir, il ne serait plus qu'un citoyen coupable ; je m'opposerais à lui dans la mesure de mes forces (rires ironiques). Pour nous, nous n'avons pas la moindre crainte; s'il veut la prorogation, malgré la Constitution, il trouvera le peuple et la Constitution. Vous craignez l'armée, les soldats aiment la

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république? ils se lè?eroDt tous comme ua seul homme contre celui qui aurait l'audace de leur dire : Suivez-moi contre l'Assemblée ! Uoe Assemblée républicaine n'a pas besoin de garde autour d'elle, sa garde^ c'est le peuple ! etc..

Toute la gauche applaudissait à ces niaiseries prétentieuses, non qu'elle poussât la naïveté jusqu'à y croire, mais, si elle craignait bien réellement l'ambition de Napoléon, elle détestait encore plus la politique de la majorité. C'était la suite trop prévue de cette réaction qui se poursuivait depuis le 31 octobre avec si peu de ménagements. Les passions personnelles, pour la pluralité des hommes, sont plus puissantes que leurs croyances, et c'était ce qui se manifestait dans presque tout le parti républicain.

Un représentant, cependant, se sépara avec éclat de son parti, dans cette circonstance, et prouva qu'il avait, lui, le vrai sentiment politique de la situation : c'est le colonel Charras. Il déclara que, depuis la dénégation du droit de réquisition de l'Assemblée par les ministres, il ne lui était plus possible de repousser la proposition.

Ce droit, dit l'orateur, n avait jamais été contesté, j'en atteste les souvenirs de M. Odilon Barrot; la République est placée entre deux périls, celui qui vient du pouvoir exécutif et dont, depuis huit Jours, on s'entretient est le plus grand. Je suis très-attentivement les mouvements qui se font dans la tète et les corps même de l'armée de Paris, et j'affirme que ce sont les régiments dans lesquels la haine contre la République et le dévouement à l'Empire se sont manifestés avec le plus d'éclat qui sont appelés à Paris et auxquels on confie les plus hautes positions. A l'heure qu'il est, dans les saIons,on parle avec un laisser-aller inimaginable, de fermer les portes de l'Assemblée et de proclamer ce que vous savez!... (Sourires et dénégations au banc des ministres. — - Michel (de Bourges) : Les salons, ce n'est pas le peuple!...) iNon, le danger ne vieut pas du côté de la majorité qui n'est

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qu'un composé de partis divergents ; il vient de l'Elysée. C'est pour cela que je voterai la proposition, fusse- je le seul de mon parti.

Cette opinion honorait le colonel Charras. Il y faisait preuve d'un courage bien rare dans les temps de révolution : celui de résister au courant qui entraînait ses amis.

MM. Michel (de Bourges), Emile de Girardin, Pascal Duprat et autres hommes d'État de la République, se piquaient d'être de plus profonds politiques que le colonel Charras ; à leurs yeux, le danger ne venait que du côté des conservateurs ; c'était là qu'il fallait frapper avant tout. Aussi, M. Michel (de Bourges), jouant en cela la partie de Louis-Napoléon, et parlant comme écrivaient à ce moment tous les journaux bonapartistes, pour qui le mot d'ordre général suivi était de railler les terreurs du parti conservateur, commence ainsi son discours :

Comprenez-vous le danger qui nous est attesté par je ne sais quelle réunion nocturne? (11 faisait allusion à cette nuit pendant laquelle un certain nombre de députés avait bivouaqué au palais Bourbon; et cette allusion est accueillie par les rires de la gauche et même de quelques membres des centres.) Quand une assemblée est en danger, elle le proclame, se lève, et avise au danger : elle ne fait pas, comme votre rapporteur, des dissertations en vingt pages sur des questions de droit. Vous avez peur de Napoléon et vous voulez vous sauver par l'armée!... L'armée est à nous, je défierais qui que ce fût de faire marcher un soldat contre le peuple!... (Toujours la même illusion.) Et je me permets d'ajouter que, s'il y avait un danger de ce côté, il y a id une smtinelle invisible qui nous garde. Je n'ai pas besoin de vous la nommer, c'est le peuple!... (Vifs applaudissements à gauche. — Lorateur est accompagné à son banc par une triple salve d'applaudissements.)

Le mot de Michel (de Bourges) sur la sentinelle in-

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visible est devenu historique. Bien invisible, en effet, a été cette sentinelle qui, au jour du combat, ne s*est montrée nulle part.

Le rapporteur pouvait faire honte à la gauche de sa passion imprévoyante et inintelligente ; il préféra raviver cette passion et Texciter encore davantage.

M. Michel (de Bourges), dit-il, nous a demandé de lui signaler le péril; c'est son alliance avec ceux qu'il protège. (Applaudissements à droite répondus par d'autres applaudissements émanés de la gauche.) Il nous a dit qu'il avait, pour repousser les agressions du pouvoir, une arme qu'il appelle, le peuple; que moi, j'appelle, /'msurrec^ion/... (Rumeurs à gauche. — Le colonel Charras : Oh! alors!...)

La phrase était malheureuse et fit une fâcheuse impression. Et avec qui, grand Dieu, M. Vitet voulait-il défendre le parlement et la Constitution contre la force organisée, qui était tout entière dans la main de Tennemi? Lorsque, plus tard, à la tète de ses collègues, il protesta contre l'abus de la force et montra un courage qui Thonore, une petite insurrection populaire, survenue à Tappui, du droit ne lui aurait pas paru tout à fait inopportune.

M. Thiers sentit Timprudence du langage du rapporteur et voulut le réparer : il est accueilli par les cris : Aux voix! aux voix!,., et n'obtient la parole que par un vote exprès de l'Assemblée.

Il ouvrait à peine la bouche, que M. Pascal Duprat lui demande ironiquement de parler des dangers courus l'autre nuit, et que M. Jérôme-Napoléon Bonaparte ajoute plus insolemment encore : Parlez-nous aussi de la patrouille parlementaire ? Il était digne de ces messieurs d'insulter la victime avant de la livrer. Le silence se rétablit enfin, et l 'orateur reprend son discours : il dit que ce n'est pas la loi du 31 mai qui a provoqué la proposition des questeurs, mais la circu-

laire du ministre de la guerre, dans laquelle il affe te de passer sous silence le respect des lois, pour ne parler que de Tobéissance passive du soldat à ses chiBfs et pour exalter Tesprit militaire. L'orateur est de nouveau interrompu par des clameurs furieuses, et il descend de la tribune en lançant à TAssemblée cette cruelle et prophétique apostrophe :

Dites à la France que lorsqu'il s'agissait de r indépendance de l'Assemblée, de l'avenir du gouvernement représentatif et de Vexistence de la dernière Assemblée, peut-être, qui nous représentera véritablement, vous, représentants, vous avez refusé de m' entendre!.,. {M. de Tocqueville et autres membres de la droite : Oui! ouil très-bien! — A gauche. C'est une injure à la France l...)

Le ministre de la guerre se plaint qu'on interprète jusqu'à son silence et répète ce ridicule non sens : qu'il ne conteste pas le droit de l'Assemblée de requérir, pourvu que cette réquisition passe par la voie hiérarchique.

Si j'avais fait une telle réponse en 1849, toute la Montagne aurait croulé sur ma tête, et c'est en 1851, à la veille du coup d'État, que cette même Montagne tient pour bonne une explication aussi dérisoire!... Quel aveuglement I Quel délire !...

M. Jules Favre déclare qu'il votera contre la proposition, parce qu'elle est le premier acte d'une accusation projetée; puis, continuant ce thème d'attaques sarcastiques contre le parti conservateur :

On a demandé, dit-il à M. Thlers, des explications sur ce fait, d'une immense gravité, de la réunion nocturne chez un des questeurs où on a joué la comédie de la peur. Ou vous croyez que le Président conspire, alors accusez-le ; ou vous ne le croyez pas, et c'est, dans ce cas, vous qui conspirez contre la République!...

L'orateur venait de dire qu'il repoussait la propo-

silion parce qu'elle était un commencement d'accusation : la haine ne se pique pas d'être logique ; et puis ces mots si malheureux : la comédie de la peur!.,, combien M. Jules Favre, lorsqu'à quelques jours de là, il a vu la tragédie du coup d'État, n'a-t-il pas dû les regretter?

Enfin, le général Bedeau rend au débat son caractère sérieux, et, par cette seule interrogation adressée de sa place au ministre de la guerre, rétablit la vérité de la situation :

Est il vrai que le décret du It mai, approuvé dans sa signification légale par l'honorable chef du cabinet d'alors, M. Odilon Barrot, affiché dans toutes les casernes par le ministre de la guerre, son collègue^ le général Rulhières, est-il vrai que, par ordre du pouvoir exécutif, il ait été retiré?... (Mouvement. Voix à droite, — Répondez!...)

Le ministre de la guerre (avec quelque hésitatiop, et après s'être consulté avec son collègue de l'intérieur) répond de sa place :

Je n'ai pas voulu laisser aux soldats un prétexte de doute ou d'hésitation : j'ai fait enlever ces affîches-là où elles existaient encore. (If. Chapot : Vous nous avez donc trompés dans la commission lorsque vous nous avez dit le contraire?...)

Au moment où le ministre fait cette déclaration, une agitation extrême s'empare de l'Assemblée : la plupart des membres se lèvent, quittent leurs places; le banc des ministres est entouré ; et les objurgations les plus dures leur sont adressées. — ( Voix à gauche : Mettez-les en accusation ! . . . — M, le colonel Charras : Je demande la mise en accusation !...)

On aurait pu penser qu'après une telle déclaration du gouvernement, laquelle n'était pas seulement la dénégation du droit de l'Assemblée, mais un véritable

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outrage, aggravé par une odieuse tromperie, tous les membres de cette Assemblée, à quelque parti qu'ils appartinssent, éclairés désormais sur les projets du pouvoir et sur Timminence du coup d'État, allaient se lever comme un seul homme, pour voter à l'unanimité la mise en accusation de ce ministère insolent, et prendre à l'instant même les mesures de sûreté qu'un pareil vote nécessitait. J'avoue que j'y fus moimême trompé, et que j'étais persuadé que la proposition allait être votée à la presque unanimité : le ministre de la guerre le crut aussi, car il se hâta de sortir de l'Assemblée, en faisant signe de le suivre au général Magnan qui assistait à la séance dans une tribune; M. de Morny, de son côté, pâle et défait, sortit aussi, et ils allèrent à l'Elysée concerter les mesures à prendre pour déjouer d'avance le coup dont ils se croyaient menacés. En effet, l'ordre fut immédiatement donné de consigner tous les régiments dans leurs casernes, afin d'être prêts à exécuter les mouvements qui leur seraient prescrits.

Cependant, après la première explosion de colère et d'indignation, les esprits s'étaient peu à peu calmés dans l'Assemblée. M. Madier de Montjau, un des montagnards les plus déterminés, s'écrie : QuUny a rien de changé dans la situation/ On voit MM. Emile de Girardin, Michel (de Bourges) Hugo, Pascal Duprat, parcourir les divers groupes de montagnards et y pérorer avec la plus grande animation. Le vote a lieu à la tribune : l'extrême gauche paraît éprouver d'abord quelque hésitation, mais, cédant enfin aux excitations de ces meneurs, elle se décide, et elle vient en masse, au dernier moment, apporter brutalement dans l'urne ses votes négatifs. 404 votants contre 300, repoussent la proposition des questeurs.

Il n'y a pas à s'y méprendre, c'est la Montagne qui, avec quelques conservateurs timides, a eu la gloire

de fournir cet appoint, dont le parti bonapartiste avait besoin pour son succès. A partir de ce moment, la victime était complètement désarmée ; il ne restait plus qu'à la frapper : la République périssait sous les coups de ceux qui l'avaient imposée à la France. La Providence Ta-t-elle voulu ainsi comme une juste expiation?

Il ne restait plus, après cela, à ces pauvres fanatiques, qu'à crier : Vive la République! Après lui avoir ainsi eux-mêmes planté le poignard dans le cœur, ils n'y manquèrent pas : mais de plus avisés répondaient à leurs cris de triomphe, par cette autre exclamation plus avisée : Ne vous pressez pas tant, ce n'est pas une victoire pour vous/...

Aussitôt que ce vote fut connu à l'Elysée, on s'y rassura; les ordres furent changés. Louis-Napoléon, qui, jusque-là, avait fait attendre les nombreux convives qu'il avait invités, leur dit avec un gracieux sourire : « Maintenant, messieurs, nous pouvons nous mettre à table. » En effet, la journée avait été bonne pour lui.

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