CHAPITRE XI
Ce qui se passa dans cette Assenâblée agonisante, jusqu'au jour où elle expira sous les coups de son adversaire, mérite à peine d'être raconté.
Le lendemain du rejet de la proposition des questeurs, les uns s'excusaient d'avoir voté contre cette proposition, en disant, comme M. Daru, par exemple: Quils ne voulaient pas avoir de tache de sang sur les mains; les autres, annonçaient que, lors de la loi de responsabilité, ils prendraient leur revanche, en établissant une forte pénalité contre ceux qui, président ou ministres, refuseraient d'obéir aux réquisitions de l'Assemblée : vains projets inspirés par les remords tardifs ou par les espérances obstinées de mourants.
Pour nous, bien que sans espoir, mais par devoir, nous poursuivîmes la tentative commencée de modififer la loi du 31 mai; la tâche était malheureusement devenue impossible.
La réunion de la rue des Pyramides, tout en décidant qu'elle repousserait la proposition des questeurs, avait résolu de maintenir intégralement la loi du 31 mai ; agissant ainsi à l'inverse de ce que la po-
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litique la plus vulgaire aurait conseillé , elle désarmait le parlement d'un côté, et, de l'autre, rejetait forcément dans les rangs de Tennemi la partie la plus nombreuse et la plus énergique de l'armée résistante.
Quant à la Montagne, elle se montrait d'autant plus éloignée d'accepter de simples modifications à la loi du 31 mai, qu'elle se tenait désormais pour assurée, grâce à la complicité de Louis-Napoléon, d'en obtenir l'abrogation totale.
Enfin, les bonapartistes repoussaient également avec énergie nos propositions qui auraient enlevé à Louis-Napoléon , tout le bénéfice de sa manœuvre : aussi vit-on les Murât ^ les Bonaparte et tous leurs amis, voter dans cette circonstance, avec les membres les plus avancés de la gauche, ce qui aurait dû avertir ces derniers qu'ils faisaient fausse route.
Néanmoins, et malgré cette étrange coalition d'opposants, nous parvînmes à faire voter, à une assez forte majorité, le chapitre spécial relatif au droit électoral, avec une réduction de la durée du domicile à deux années seulement.
Si la gauche ne nous eût point paralysés par un système absurde autant que coupable d'abstention systématique, nous eussions obtenu des modifications plus profondes à la loi du 31 mai. Il ne s'en fallut que d'une voix, une partie de la Montagne s'étant décidée à voter avec nous, que nous n'obtinssions la réduction à une année seulement de la durée du domicile.
Que serait-il arrivé si nous avions réussi? la gauche se serait-elle enfin décidée à faire cause commune avec nous, à réunir ses votes aux nôtres en faveur de la révision? On entre ici dans le domaine des conjectures : ce qui est certain, c'est que nos efforts furent rendus impuissants par les résistances que nous ren-
contrâmes, tant chez les conservateurs que dans les rangs du parti démagogique.
Encore, si ce dernier parti s'était borné à désarmer le parlement par ses votes ou à faire avorter nos tentatives de conciliation par son abstention; mais non, il fallait qu'il servit d'une autre manière, et la plus •efficace, peut-être, les projets ambitieux de Louis- Napoléon.
Non contents de proclamer dans tous leurs discours, du haut de la tribune, qu'ils revendiqueraient, au besoin, par les armes, le droit au suffrage universel, dont ils prétendaient avoir été dépossédés par une violation flagrante de la Constitution, ils annonçaient solennellement, dans un manifeste rédigé par Michel (de Bourges) et signé de quarante des montagnards les plus exaltés, que, si leurs eftbrts pour recouvrer par les voies pacifiques le droit au suffrage universel étaient impuissants, alors ils feraient appel au patriotisme de tous, c'est-à-dire à l'insurrection.
I]s se vantaient, dans un autre manifeste, d'avoir, par leur refus de la révision, enfermé l'Assemblée dans la lettre stricte de la Constitution comme dans une impasse.
Un comité secret, s'intitulant : de la Résistance^ inonda les ateliers de ses bulletins ; dans le dixième, il disait : « Aujourd'hui, plus de pardon possible! frappez sans pitié ; les traîtres ne méritent aucune miséricorde... » — Et, dans le bulletin suivant, ce comité expliquait et formulait ainsi ses atroces menaces contre tous les partisans de la révision, c'est-à-dire contre l'immense majorité de la France.
Auront-ils le triste courage de réviser la Constitution? S'ils ont cette téméraire audace, que le peuple et l'armée se lèvent pour les frapper!... Nous prévenons les membres de la majorité que ceux d'entre eux qui, parleurs vote?, donneront le signal du carnage, auront prononcé eux-mêmes
leur arrêt de mort: l'inscriptioQ de leurs noms au Moniteur tiendra lieu de jugement. 11 est temps d'en finir avec cette caste incorrigible dont on n'aura définitivement raison qu'en lui arrachant ses richesses mal acquises*
Vive la république sociale !
Dans un autre de ses bulletins adressés à Tarmée et répandus dans les casernes, ils disaient aux soldats :
Apprêtez-vous à seconder vos frères; vous n'êtes ni de vils prétoriens, ni de lâches bourreaux; vos cœurs sont au peuple, vos balles à l'ennemi. 11 faut vous attendre à lutter contre la vermine de l'Elysée, de Wiesbaden, deClaremont..
Et toujours le même refrain :
Vive la république sociale !
On peut juger de l'impression de terreur que laissaient après elles de pareilles publications , et combien elles ajoutaient à la tendance générale que le pays n'avait déjà que trop à se jeter dans les bras d'un sauveur quelconque!
Aussi, le parti napoléonien s'emparaît-îl avec ardeur de ces impressions de terreur pour les exploiter et les redoubler par ses commentaires.
Le terme où nous touchons, disait le Spectre rouge, libeUe bonapartiste^ c'est le chaos social, la barbarie. Il n'y a, sur le vieux sol de la Gaule, que des riches inquiets ou des pauvres dressés à la haine, à la soif du pillage. Ce qui les retient à cette heure, c'est l'armée!...
Le moi Droit, ajoutait-il, dans un autre numéro, n'a aucun sens. Je n'en vois nulle part la traduction dans la nature ; il est d'invention humaine, et à ce titre, il m'est suspect: les prolétaires ne le connaissent pas. Ils aspirent au jour où ils tiendront nos petits-enfants et les écraseront sur la pierre ! Je me représente qu'en 1852 on verra se lever la masse prolétaire, dédaigneuse des lois faites, marchant à l'urne du scrutin, malgré préfets et gendarmes... J'annonce la Jac-
querie,,. entre le règne de la torche et le règne du sabre, vous n'avez plus de choix. Ce sabre, grâce à Dieu, n'est pas celui de Tamerlan : il ne sortira pas du fourreau pour détruire, mais pour protéger; il est devenu Télément civilisateur^ car il combat la barbarie!...
Iln'y a pas jusqu'au journal des Débats qui ne fit aussi sa partie dans ce concert, et qui, d'un ton plus doucereux, mais non moins perfide, n'écrivit qu'il n'y avait pas à redouter un coup d'État, et que l'Assemblée n'avait à craindre que ses propres imprudences.
L'archevêque de Paris lui-même, dans un de ses mandements, poussait vers le Ciel un cri désespéré.
La sagesse humaine, disait-il, est à bout, la société tout entière chancelle, comme un homme ivre au bord delabîme, le vieil ordre social s'affaisse!
C'est ainsi que tout concourait à dégrader l'Assemblée, à grossir les terreurs du public, à faire naître par là le besoin universel d'un remède héroïque, et par conséquent à préparer d'avance le succès du coup d'État.
Le 30 novembre, l'élection d'un représentant, en remplacement du général Magnan, démissionnaire, devait avoir lieu, à Paris. Pourquoi le gouvernement, . qui aurait pu retarder cette élection jusqu'au jour où la question électorale serait vidée dans le parlement, l'avait-il fixée à une époque aussi rapprochée? Interpellé sur ce point à la tribune, le ministre avait répondu que le gouvernement avait agi ainsi pour laisser au commerce de Paris, pendant le mois qui précède le jour de l'an, tout le calme dont il avait besoin pour faire de bonnes affaires. Réponse dérisoire de la part de 'gens qui, dès lors, méditaient un coup d'État dans ce même mois. La vérité est que Louis-Napoléon ne s'était autant hâté de convoquer
les électeurs de Paris que pour devancer les modifications que notre loi devait apporter à là loi du 34 mai, et dans Tespoir que, Télection se faisant d'après les dispositions non modifiées de cette loi, le conflit depuis si longtemps et si hautement annoncé par la Montagne éclaterait, et qu'alors un prétexte et une occasion seraient fournis au coup d'État.
Les républicains devinèrent cette tactique et la déjouèrent; ils s'abstinrent tous de concourir à l'élection, qui se fit par 54, < 00 voix seulement. M. Devinck, négociant, conservateur, fut nommé.
Les moyens détournés manquant, il fallait bien en revenir à une attaque ouverte et directe contre l'Assemblée, et il ne serait pas surprenant que, à partir de ce jour, le plan en ait été dressé et arrêté.
Le travail de la presse, pour dégrader l'Assemblée aux yeux du public, reprit donc avec une nouvelle -vigueur.
Le Constitutionnel dénonça, comme venant d'être découverte, une conspiration prétendue, qui aurait été formée contre le Président de la République, par les chefs de la majorité. Dans le même journal, M. Granier de Cassagnac, déjà rendu fameux par son zèle ardent pour le ministère de M. Guizot et par son duel avec un de mes amis d'alors, M. le baron Lacrosse, se permit, désignant les chefs de la majorité comme des conspirateurs, d'écrire ces lignes insolentes : lU ont chacun la main de la Justice suspendue à un pouce de leur collet : la preuve qu'ils ne sont pas dangereux^ cest qu*ils ne sont pos embarqués L,, »
Certes, quand on écrit de pareilles choses contre ses adversaires, c'est qu'on est bien près de les frapper.
Vainement M. Creton interpella-t-il le ministre de l'intérieur à l'occasion de cette grossière diffamation, M. de Thorigny déclara qu'il ne répondait pas du Constitutionnel, Mais pressé de dire s'il croyait ou ne
croyait pas à la conspiration dénoncée, il répondit qu'il ne croyait pas à la prétendue conspiration, et que s'il y avait cru, il aurait poursuivi les conspirateurs. De tels désaveux n'embarrassent guère les ministres qui les font; et cependant M. de Thorigny fut obligé de rétracter le sien, et, dans le ilfonïVcwr du lendemain, de substituer à la déclaration de non-culpabilité le simple défaut de preuves. Ce n'était pas la première fois, on s'en souvient, que le Moniteur se permettait ces sortes de rectifications, ou plutôt, de falsifications officielles.
M. Baze fit rétablir, par une décision expresse, dans le procès-verbal de l'Assemblée, le texte primitif et seul véritable de la déclaration du ministère.
Ces démentis éclatants, ces outrages échangés en face d'un public anxieux faisaient pressentir qu'un dénouement violent approchait. Cependant l'Assemblée continuait ses travaux, et la fameuse loi de responsabilité, objet de tant d'espérances, venait à discussion. Mais ceux qui avaient cru que cette loi leur offrirait un meilleur terrain que la proposition des questeurs, pour prendre leurs sûretés contre le coup d'État, ne tardèrent pas à voir combien ils s'étaient fait illusion ; et, en effet, il ne suffisait pas de préciser les cas de responsabilité du Président de la République, de distinguer plus ou moins nettement cette responsabilité de celle de ses ministres et de concilier ces deux responsabilités, toutes choses déjà trèsdifficiles ; ce qu'il importait, c'était de rendre l'accusation possible et surtout d'en assurer l'exécution. Or, on se trouvait placé dans cette alternative : ou de faire précéder la mise en accusation de mesures préventives, telles qu'un dessaisissement du pouvoir et même une séquestration préalable au besoin, ou de laisser le chef du pouvoir exécutif armé de toutes les forces du gouvernement, jusqu'au prononcé de la mise en