IV. i
aceosalion. Si on adoptait les mesures préventives, on courait risque , au premier conflit d'opinions entre les deux pouvoirs et dans vn premier roonvement de colère, de recourir k ces mesures, et par là, de désorganiser et d'affaiblir beaucoup trop le ponvoir {Nrésidentiel ; si on laissait,., ara contraire, le Président armé de tons les pouvoirs gonvemementanx jusqu'au jour où raccusation serait votée e<Hitre lui, poiLvait-<»i espérer qu'il assisterait, soumis et résigné, à toutes les phases d'une longue instruction qui tendait à le perdre, alors que, d'un mot, d'un geste, il pouvait arrêter ses accusateurs? Se flatter qu'il se rencontrerait facilement des présidents assez vertueux pour, étant armés, ne pas se senir de leurs armes, a&i de devancer le coup qui va les frapper dans leiir honneur,, dans leur ambition, dans leur liberté, c'était trc^ présumer de notre humanité.
Le projet présenté n'oftrait aucune solution h ce problème, aussi ne fut-il pas pris au sérieux.
BL de lînguy faisait une proposition qui aurait eu phzs d'efficacité; mais elle était malheureusement tardive. 11 proposait d'autoriser ks conseils généraux à se réunir de plein droit en session extraordinaire, au cas de force majeure et pour aviser aux plus surs moyens de préserrer la chose publique.
Pareille proposition avait été faite sons l'Assemblée précédente, lorsqu^cm craignait pour Paris les violences des clubs et àes ateliers nationaux; cette fœs, c'était pour un tout autre danger que- le même remède était indiqué.
Mais les forces sur lesquelles on a bese4n de s'appuyer dans un moment de crise suprême ne s'improvisent pas du jour au lendemain; il faut qu'ellfs préexistent^ qu'elles aient pour elles la puissance d^u» droit depuis longtemps reconnu, et de plus, HnMence des moeurs, des habitudes et de Vofînkm générale.
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Ton» ïes goirrernenfnents arrivés à cette crise, et alors •qwe tout autour d^eux s'écroulait, ont instmcti veulent tourné lés regards versr les conseils généraux; tons ont songé à leur demander appui : le premier empire, comme les monarchies qui M ùïïî succédé. Mai» tous, atr tempfif de Feur puissance, s'étaient appliqués à an»o4udrif , à annihiler politiquement cette institution : est^î) étonnant qu'elle leur ait manqué au moment du <ianger? Il en était ainsi de la proposition de M. de Tînguy. On Itâ répandît : Il est trop tard!...
Cétait, d'ailleurs, un sentiment qui était asser général dans FAssemblée, qu'une bonne et forte organisaticm municipale et départementale était la meilleure garantie que la France pût trouver contre ces déplorables alternatives d'anarchiaet de dictature; et, sous l'influence de ee sentiment, notre commission s'empressa de terminer son travail sur cette organidotion, dan» l'espoîP que, si elle était impuissante pour sauvegarder le présent, elle ne pouvait qu'être utile pour Tavenir.
Trois rapporteur» vinrent successivement, au nom de la grande commission municipale, lire leurs rapport»; Fun, sur Forganisation délia commune, c'était M. de Vatimesnil; l'autre, sur les cmrseils généraux et le» conseils de préfecture, c'était M. de tarcy ; enfin, le lroisièn»ej et c'était moi, sirr Torganisation cantonale, laquelle était la grande et principale innovation de notre projet de loi, et on peut dire la pierre angu- Isare detoutï'édîllce. H semblait que, dans le pressentiment df'uae catastroplre prochaine, nous avions Iiâte de laisser ce» jalons pour Tavenir; et, en eifet, c'est à «es travaux soigneusement éfeborés, que la France, tôt <mtard, aura recours lorsqu'elle voudra sérieusement asseoir sa société sur dés fondements assez solides pour supporter et braver le» agitations inévitables d(3 la liberté.
212 MEMOIRES D'ODILÛN BARROT.
Je n'ai pas besoin de dire que chacun des projets que nous proposions, sans réaliser toutes les idées des partisans de Témancipation des pouvoirs municipaux (car nous avions eu à surmonter bien des résistances dans le sein de la commission, particulièrement de la part de quelques radicaux, tels que MM. Michel (de Bourges) et Emmanuel Arago, et par conséquent, bien des concessions à faire) offraient cependant de grandes et utiles modifications à la centralisation existante. Nous ne ferons qu'indiquer les principales de ces modifications : ainsi, pour les communes, l'institution de registres matricules destinés à fixer le personnel ainsi que les droits et les responsabilités de la commune ; la faculté, pour les conseils municipaux, de se réunir à volonté; le droit de recours à une juridiction supérieure substitué au droit préventif de l'administration, pour presque tous les actes de l'autorité municipale; la création de conseils cantonaux où chaque commune avait son représentant, exerçant les pouvoirs municipaux qu'on peut appeler collectifs, parce qu'ils répondent à des intérêts communs, tels (jue V instruction, la voirie, la garde nationale^ la,' police rurale, etc , et enfin les conseils généraux^ dont les attributions étaient de beaucoup étendues avec des commissions permanentes chargées de surveiller l'exécution de leurs décisions; ajoutez à ces projets une organisation tout autre des justices de paix, tirant leur origine de l'élection des conseils généraux et se reliant fortement à l'institution cantonale ; et, de plus, la faculté, pour chaque conseil général des départements ayant des intérêts communs, de régler ces intérêts dans des commissions de délégués, et on aura une idée de cette reconstitution de notre état social et politique que nous préparions, et qui offrait d'égales garanties à l'ordre et à la liberté, problème que nous poursuivons depuis 1789, et dont la solution,
grâce à notre manie d'uniformité et de centralisation, nous a toujours échappé jusqu'à ce jour.
C'est au milieu de la discussion de ces divers projets qu'est tombé le coup d'État.
Chose étrange, le parti conservateur, après un moment de défiance extrême, était passé à une sorte de sécurité, au moins momentanée, soit qu'on finisse par s'accoutumer à un danger toujours menaçant, mais qui n'éclate pas, soit que la méprise dans laquelle ils étaient précédemment tombés, et qui leur avait attiré tant de moqueries, eût jeté nos amis dans un excès d'incrédulité ; au moment même où tous les préparatifs se faisaient, presque ostensiblement, pour les frapper, les chefs du parti parlementaire cherchaient les plus puériles raisons pour se rassurer : Nous avons au moins un mois devant nous, disait le yénéral Changarnier ; Louis-Napoléon ne voudra pas irriter contre lui tout le petit commerce de Paris, en troublant les transactions qui remplissent cette fin de l'année. Aux révélations qui étaient faites à MM. de Malleville et Duvergier de Hauranne, révélations tellement précises, qu'on leur donnait le texte des proclamations préparées, les noms des principaux agents de la conspiration, et, entre autres celui de M. de Morny qui devait, comme ministre de l'intérieur, être chargé de toute la partie civile de l'expédition ; ces messieurs répondaient qu'ils ne croyaient pas à une conspiration dans laquelle un homme de plaisir, un joueur, comme M. de Morny, était appelé à remplir un rôle principal. Comme si, dans tous les temps, ce ne sont pas précisément ces hommes livrés à une vie déréglée ([ui sont les instruments les mieux disposés et les plus appropriés à de pareils attentats: ils avaient donc oublié leur histoire romaine, et parmi quelles gens Catilina avait trouvé ses complices. Il fallait avoir bien besoin de s'abuser pour rejeter par de pareilles rai-
sons les avertissements, hélas ! trop certains, qui leur étaient donnés à la dernière heure. Et pui&, ces messieurSf qui savaient bien que leur ennemi appartenait à une école fataliste, pour qui la superstitioia des anniversaires est traditionnelle, et, pour ainsidire liéréditaire, auraient dû se défier, un peu plus qu'ik ne le firent, du 2 décembre^ ce jour qui rappelait tout à la fois et le couronnement du premier eny>ereur et la victoire d'Austerlitz : mais pour arûir trop facilement donné créance à un rapport qui s'était trouvé faux, ils étaient devenus trop luicrédulas pour ceux qui étaient vrais, et c'est grâce à cette incrédulité que le £Oup d'État devait les surprendre .: et, en effet, le 2 Décembre était le jour que LouisNapoléoii avait choisi pour frapper le coup qu'il méditsût et préparait depuis si longtemps.
Ce jour était celui de la réception hebdomadaire i rÉlysée. Jusqu'à minuit les salons du Président étaient remplis, et rien dans la figure du Président et de son entourage n'annonçait qu'un grand acte allait s'accomplir. M. de Morny avait même affecté de se montrer à l'Opéra..
Mais aussitôt que les salons furent vidés, quatre personnages: MM. de Persigny, de Morny, le ministre de la guerre et le préfet de police de Maupas, restèrent en conciliabule avec Louis-JNapoléon; on se distribua définitivement les râles et l'action commença.
Des proclamations au peuple et k l'armée avaient été d'avance rédigées, et le directeur de l'Iniprimerie nationale avait été averti de se tenir jprét : un officier d'ordonnance du Président, M. de Béville apporta dans un fiacre ces proclamations qui furent à l'iosts^ même livrées à l'impression- Pour être plus assuré du secret on avait fait entourer l'Imprimerie nationale par un b haillon de gardes municipauK qui avait la consigne expresse d'empêcher toute communication
LE COUP D*£TAT. iib
quelconque des ouvriers entre eux et avec l'extérieur. La nuit n'était pas terminée que le même offieier d'ordonnance rapportait la masse de ces proclamations tout imprimées ; les unes étaient remises au préfet de police, pour être affichées par ses soins sur tous les murs de Paris : les autres, au directeur des postes, pour être envoyées dans les départements.
L'ordre était en même temps envoyé au général Magnan, de mettre sur pied toute l'armée de Paris, dès trois heures du matin, avec vivres et munitions et d'occuper des points assignés d'avance.
Enfin, le préfet de police Maupas avait appelé une trentaine de commissaires de police, choisis k dessein, dans son cabinet ; il leur remettait les mandats nécessaires pour arrêter les personnes désignées, et parmi lesquelles figuraient, au milieu de quelques obscurs démocrates, tous ceux dont l'influence sur le peuple ou larmée pouvait être redoutée. C'étaient, entre autres les généraux Cavaignac, Changarnier, de Lamoricière, Bedeau, Le Flô, le colonel Charras ; c'étaient, MM. Thiers, Baze, Roger (du Nord), etc. Ces mandats étaient accompagnés d'instructions de nature à en assurer l'exécution par tous les moyens quelconques : chaque commissaire devait être accompagné d'agents sûrs et même de serruriers pour crocheter au besoin les portes. C'est à cinq heures du matin que cette expédition commença ; à sept heures elle était consommée : pas une des victimes désignées n'échappait à cette main-mise; toutes passaient de leur lit dans les cellules de Mazas : c'est là^ il faut le reconnaître, un des exploits les plus brillants de notre police française.
Au palais Bourbon l'expédition pouvait rencontrer plus de difficultés : là, était un brave militaire résolu à tout, plutôt que de laisser violer dans ses mains le dépdt confié à son honneur, le général Le Flô, qui
avait souvent assuré qu'il était en mesure de résister à un coup de main et de tirer le canon. A côté de lui était son collègue, M. Baze, dont le courage et la résolution égalaient au moins les siennes : il fallait les surprendre, car, si on leur eût laissé la possibilité de se reconnaître, ils auraient résisté à tout prix; et la moindre résistance qui aurait mis des soldats face à face, et les auraient obligés de tirer les uns sur les autres, pouvait tout compromettre.
Voici comment nos habiles conspirateurs parèrent à ce danger : le 42® régiment d'infanterie avait pour colonel un M. Espinasse, un de ces hommes qui ne sont que soldats, et pour qui les devoirs civique» ne sont rien. Il avait servi sous le général Le Flô, et professait pour son ancien général le plus grand dévouement; ils se voyaient même dans Tintiraité. Aussi, lorsque la veille du coup d'État, le i2^ régiment vint relever au palais Bourbon le bataillon qui y était de service, le général Le Flô, non-seulement n'en conçut aucun soupçon, mais vit dans ce fait une raison de plus de se rassurer. Bien plus, dans l'épanchement d'une conversation familière avec celui qu'il regardait comme son camarade et son ami, il lui indiqua une certaine porte secrète donnant de son appartement à l'extérieur du palais, et par laquelle il comptait bien, disait-il, pouvoir s'échapper en cas de surprise : le colonel Espinasse fit son profit de cette confidence, et, dans la nuit du 2 décembre, deux sentinelles gardaient cette porte par laquelle étaient introduits des agents de police qui se jetèrent sur le général et le conduisirent à la prison de Mazas ; même traitement fut fait à M. Baze qui, refusant de s'habiller, fut arraché de son lit, en chemise, et entraîné ainsi en prison, au milieu des brutalités d'agents de police.
On peut rapprocher de ce fait les protestations du général Saint-Arnaud qui, quelques jours auparavant,
en présence de toute une commission de T Assemblée, frappait sa poitrine et déclarait quHl était prêt à mourir pour défendre la Constitution^ les déclarations que me faisait officieusement* et sans que je les eusse provoquées, le général Magnan, au moment où il venait d'accepter toutes les responsabilités de l'attentat militaire qu'il devait diriger; alors on aura une idée de ce que, dans ce monde , Louis-Napoléon qualifiait, dans sa proclamation, d'élite de la nation, on entend par V honneur: violer les lois de son pays, mentir audacieusement, mettre son épée au service d'un parjure, trahir même un ami, et cela pour recevoir des grades et même de l'argent ^ : pourvu qu'on soit pfêt à se faire tuer bravement à la tête d'un régiment; voilà ce qui constitue à leurs yeux toute la moralité humaine. Tant que de tels sentiments ne seront pas hautement flétris, en France, qu'on renonce à concilier avec la liberté l'existence d'une armée permanente !
Quant au président de l'Assemblée qui, s'il eût été tout autre que M. Dupin, aurait été le premier et le principal objet des préoccupations des conspirateurs, il ne fut l'objet d'aucune précaution de leur part; on ne lui faisait pas l'honneur de le craindre, et on savait bien d'avance qu'au cas de succès, il serait toujours facile de le rattacher. Cette appréciation ne s'est trouvée que trop justifiée par l'événement ; mais ce dont il est permis de s'étonner, c'est que les conservateurs,
1. On assure que d'assez grosses sommes furen( distribuées, la veille de l'action, aux principaux agents de la conspiration : les propagateurs d'anecdotes précisent même des faits. M. de Persigny aurait, selon eux, manifesté sa surprise de ce que le colonel Espinasse, auquel il avait apporté un paquet de billets de Banque de 100,000 fr. avec un petit billet de Louis-Napoléon, se fût permis de les compter avant de les empocher. Au reste la chronique secrète de cet événement n'est pas encore entièrement dévoilée ; mais elle ne peut manquer de Têtre un jour, et cela sera peu édiQant.
21B MEMOIRES 1>*CJ>ILQX BARROT.
qui connâissaîeutiout aussi bien que les bQiU|)ailifites^ ce personnage , en présenee d'un eenflit que taui le monde pressentait, aient été cfaoisir, pour |)ràiider TAssemblée, Tbomme qu'ils savaient lephisdifiiposé à pactiser avec la force et le moins propre à courir le moindre risque pour une cause menacée : avant de livrer leur grande bataille parlemeataire afin d'armer le président de l'Assembla du droit de réquisition^ ils auraient dû examiner d'jm peu plus près dans quelles mains cette arme serait remise et quel usage en serait fait; c'est là une des imprévoyances et de& contradictions sans nombre qui ont sif^aialé toute la conduite du parti conservateur.
Indépendamment de ces mesures de préeaAtion prises par l'Elysée, il fallait paralyser l'action de la garde nationale qui pouvait être dis|>osée à prendre parti pour le droit et la Constitution. En conséquence, on imposa au général Perrot, qui commandait cette garde, un M. Vieyra comme chef d'état-major, homme d'expédient et audacieux, qui s'était déjà si^^lé comme tel, et que les considérations morales n'arrêtaient pas. Le général, qui pressentait d^ailleurs dans quelle pensée cet auxiliaire lui avait été donné, se démit de son commandement et Ait remplaoé par M. le marquis de Lawœstine, lequel, de favori de la famille de Louis-Philippe, était, comime tant d'autres, devenu l'homme-lige des Bonaparte : une fois placée dans les mains de ces deux hommes, la garde nationale ne pouvait plus inspirer aucune inquiétude, elle était complètement neutralisée.
Cependant, pour plus de sécurité encore, le nouveau chef d'état-major, Vieyra, eut scun, quelques heures avant le coup d'État, de parcourir, accompagné d'un piquet de soldats, toutes les mairies et d'y faire enlever les caisses de tambours de chaque légion, afin de rendre tout rappel matériellement impossible ; et.
JUS COUP PRETAT. 21»
en effet, |)Our V œuvre qm^e layréparait, les fioldate et la police fittffînient bien; la garde jaatioiiale n'eut été qu'wi obstacle et oia 4anger.
Après s'être ainsi assurés du concours ardent, absolu, de l'armée de Paris, après avoir préparé par des instructions tous les ag^ts de ceitte vaste administration qui tient la France tout entière eaaune dans un réseau, à agir sîmièltauément et avec vigueur, partout où ae rencontrerait la «okidre résistance : après avoir neutralisé par là prison les généraux et les hommes politiques qui auraient pu avoir quelque action sur le peuple ou sur l'armée, les conspirateurs pouvaient se séparer et attendre ce lendemain qui devait leur donner un empire à exploiter ou leur infliger les châtiméats réservés aux plu« grands crimfnels.
Le matin du î décembre, Paris, en se réveillant^ voyait avec stupeur un immense appareil de forces militaires déployées sur les places publiques, particulièrexnent dans le Carrousel et sur la place de la ConciH*de: le palais Bourbon était enfermé dans un cercle de baïonnettes. Le généralMagnan, fidèle à sa consigne, avait tout disposé dès trois heures du matin," et sur les murailles, des groupes silencieux lisaient deux proclamations ; l'une au peuple, l'autre à l'armée, signées : Louis-Napoléon.
Voici ce que pcM^ait la première :
La situation actuelle ne peut durer plus longtemps; l'Assemblée, qui devait être le plus ferme appui de l'ordre, est devenue ub foyer de complots. .« elle compromet le repos de la ï^rance; je l'ai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi... Les hommes qui ont déjà perdu deux monarchies veulent me lier les mains afin de renverser la république. Jlon devoir est de déjouer leurs perfides projets et de maintenir la république t,.. Si vous avez confiance en moi, donnez-moi les moyens d'accomplir la grande mission que je tiens de vous. Persuadé que îlnstabilité du pouvoir, la
prépondérance d'une seule Assemblée, sont des causes permanentes de trouble, je soumets à vos suffrages les bases fondamentales suivantes d'une Constitution que les Assemblées développeront plus tard.
1» Un chef responsable, nommé pour dix ans;
2« Des ministres dépendant du pouvoir exécutif seul ;
3® Un Conseil d'État préparant les lois et soutenant la discussion devant le Corps législatif;
4^ Un Corps législatif discutant et votant les lois, nommé par le suffrage universel, sans scrutins de listes qui faussent l'élection ;
5° Une haute Assemblée, formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés du pays.
Ainsi, pour la première fois depuis 1804, vous voterez en pleine connaissance de cause, en sachant bien pour qui et pourquoi. Si je n'obtiens pas la majorité des suffrages, alors je convoquerai une autre Assemblée ; je lui remettrai le mandat que j'ai reçu de vous. Mais, si vous croyez que la cause dont mon nom est le symbole, c'est-à-dire, la France régénérée par la Révolution de 1789, et réorganisée par l'Empire, est toujours la vôtre, proclamez-le, en consacrant les pouvoirs que je vous demande : alors la France et l'Europe seront préservées de l'anarchie; car tous respecteront, dans l'arrêt du peuple, le décret de la Providence.
Fait à l'ÉIysée, le i décembre 1831.
Signé: Lodis-Napoléon.
Il y avait dans cette proclamation trois mots de trop : la républiqve, la liberté et la Providence/... mais ils étaient nécessaires pour abuser jusqu'au bout la crédulité des masses.
L'adresse à l'armée avait un tout autre caractère, elle gardait moins de ménagements; la voici :
Soldats, soyez fiers de votre mission : vous sauverez Ta patrie, car je compte sur vous, non pour violet' les lois, mais pour faire respecter la première loi du pays, la souveraineté nationale, dont je suis le légitime représentant. Depuis longtemps vous souffriez, comme .moi, des obstacles qui s'oppo-
LE COUP D'ÉTAT. 1 2il
saient au bien que je voulais vous faire, et aux démoDstrations de votre sympathie en ma faveur. Ces obstacles sont brisés : TAssemblée a essayé d'attenter à l'autorité que je tenais de la nation entière, elle a cessé d'exister (style napoléonien) ! Je fais un loyal appel au peuple et à l'armée, et je leur dis : Ou donnez-moi les moyens d'assurer la prospérité, ou choisissez-en un autre à ma place. En 4 830, comme en 1848, on vous a traités en vaincus^ et cependant vous êtes Vélite de la nation : aujourd'hui je veux que l'on fasse entendre sa voix. Votez donc librement, comme citoyens ; mais comme soldats, n'oubliez pas que l'obéissance passive aux ordres du chef du gouvernement est votre devoir rigoureux: c'est à moi, responsable de mes actes devant le peuple et devant la postérité de prendre les mesures qui me paraissent indispensables pour le bien public. Aidez, par votre attitude, le pays à manifester sa volonté, dans le calme et la réflexion; soyez prêts à réprimer toute tentative contre le libre exercice de la souveraineté du peuple. Soldats, je ne vous parle pas des souvenirs que mon nom vous rappelle; nous sommes unis par des liens indissolubles; votre histoire est la mienne ; il y a entre nous, dans le passé, communauté de gloire et de malheur; il y aura dans l'avenir communauté de sentiments et de résolutions pour le repos et la grandeur de la France.
Dans ces deux adresses, le langage était différent : dans Tune c'était un appel à la peur ; dans la seconde, à Torgueil et à Tégoïsme militaire ; il était merveilleusement approprié aux deux sentiments dift*érents qui dominaient le peuple et l'armée : aussi ne fut-il que trop bien compris.
Le 2 décembre, je fus d'assez bonne heure averti par mon domestique qui venait de traverser la place de la Concorde, que cette place était remplie de soldats, et que partout étaient apposées des affiches annonçant la dictature militaire de Louis-Napoléon. Presque aussitôt affluèrent dans mon salon, comme au lendemain du 24 février 1848, un grand nombre de représentants, les uns consternés, les autres exaspérés, venant aux nouvelles et se demandant ce qu'il y
222 M£MaiR2S D'DiyrLOK BARROT.
aTait à faire... Non» dfBperserions-nous pour aïrer, chacun de nous dans son département, essayer d'y organiser la résistance , ou bien, resterions-nous à Paris, et ferions-nous un suprême effort pour ressaisir l'exercice de nos foneti<Hi&et tâcher de faire parévaloîr le droit sur la violence?
C'est à ce dernier partî que nous nous arrêtâmes : nous savions trop , par des expériences multiples, qu'une fois la révolution consommée à Paris, les départements seraient inévitablemeot entrailles^
Je rédigeai à la hâte uae déclaration dans laquelle, après avoir visé les articles de la Constitution qui punissaient comme crime de haute trahison toute tentative faite pour empêcher FAssemblée de se réunir, nous proclamions la mise en accusation de, Louis-Napoléon et de ses complices: cette déclaration,, que j« laissai sur mon bureau, fut bientôt couverte des si> gnatures de tous les députés f rësents, et ensuite de ceux qui arrivaient successivement. Un grand nombre des signataires, aujourd'hui fort engagés dans le gouvernement impérial, soit comme conseillers d'État, soit comme sénateurs, figurent dans ce document.
Au milieu de ce brouhaha d'allants et de venants, je VÎ& entrer* madame Thicrs; elle était fort émue relie m'annonça l'incarcération de »on mari,, cpie Je savais ééjk, et me demanda ce qu'il y avaîf k feire pe^or avoir justice d'un tel attentat. Mon Meu, madame, lui répondis-je , le sort de votre mari va probablement devenir lie nôtre, ear nous allons tenter de nous réunir , et je prévois que la foree matérielle aura facilement raison de nous.
Et, en effet, à peine était-effe sortfe, qu'on vint nou& avertir qu'un bataillon tfinfenterie débouchait au bout de la rue, et s'avançait pour cemerma nrniaon. Nous n'eûmes que juste !e temps de nous donner rendez-vous chez un de nos vice-présidents, M. le
BE" CVfTP lyÈTkT. 223
-comte ©am, dont la demeure^ sitwée de Tantre côté de la mière, près le coîKeir cTÉtat, news mettait phrs à portée du palais^ Bburbon ; chacim de nous se rendit isolément à ee rendez^o«i».
Là sTétaieirt réunis wcte centame de députés, tous appartenant au partr conservateur*. Les vice-présidents et la plupart des seeréfaif es s'y trouvaient. Le bureau était au complet, moins toutefois M. Dupin, le président de FAssemblée, qui se tenait prudemment à Féeart.
La délibératîon s*établit sur la conduite qu'il y avait à tenir. Il" ftit convenu que nous ferrons, en corps, une tentative pour prendre séance au palais Bourbon, et alors on vit une Fongue fîle de représentants du peuple s*avancer gravement, silencieusement, à travers les rueSj vers TAsserablée nationale. Arrivés â fe grille du palais, nous trouvâmes un poste de soldats qui nous en interdit l'entrée, et croisa même ses bafoi»nettes conftre noBS, et comme nous avancions toujours, notï dans Tesponr d'avoir raison de l'obstacle qui nous était opposé, mais pour bien constater la violence faite à la représentation nationale, il y eut un moment de tumulte et de confusion au milieu duquel deux représentants furent légèrement blessés. Pendant ce temps, an voyait accourir de divers points d'autres soldats guidés par leurs officiers et chargeant leurs armes- en courant. Nous dûmes dès lors nous résigner k rentrer dans le même ordre chez M. Daru. Fendant que nousfsâsions cette tentative pour entrer dans^la eoar d'bonneur, d'autres députés pénétraient isolément par une porte de service latérale donnant sur la rue de Bourgogne. Ils se rendirent d'abord elles M. Dupin-, qui était tranquillement resté dans son cabinet, et l'invitèrent à se transporter dans la salle de FAssemblëe pour y terar séance. Hs^y refusa, sous le prétexte qu'if était arrêté, et qrt'il ne pouvait
sortir. On lui prouva que cette arrestation était imaginaire, et qu'il était parfaitement libre ; on lui passa son écharpe autour du col, et, moitié de gré, moitié de force, on Tentraina dans la salle. Mais là, ne tardèrent pas à se présenter un chef de bataillon et des soldats qui sommèrent les députés de se séparer; ceux-ci résistèrent. Une sorte de tumulte s'ensuivit, ce qui fournit Toccasion à M. Dupin d'adresser à ses collègues ce reproche si opportun : « Mais, messieurs, vous faites à vous seuls plus de bruit que tous ces braves militaires ensemble. » — On cite de lui un autre mot qui le peint de mieux en mieux. A quelqu'un qui lui reprochait d'avoir cédé aussi facilement, il répondit naïvement : « *Si f avais eu un homme à mes ordres, je Vauraisfait tuer/.,. » Ce qui est certain, c'est qu'après avoir ainsi épuisé ce qu'il avait de courage, il se retira dans ses appartements, et qu'on ne le revit plus nulle part de toute la journée. Revenus chez M. le comte Daru, où plusieurs de nos collègues vinrent nous rejoindre (notre nombre s'était élevé à près de 200), un procès-verbal de ce qui venait de se passer fut dressé, et nous étions en délibération, lorsqu'un chef de bataillon entra, annonçant qu'il avait l'ordre de dissoudre notre réunion et nous priant de lui épargner le pénible devoir d'exécuter cet ordre par la force.
Nous nous séparâmes après avoir chargé quelquesuns d'entre nous de chercher un lieu où nous pourrions trouver un asile et une protection efficaces. Je donnai le bras à M. le duc de Broglie, pour l'accompagner, car il souffrait de la goutte. A peine étionsnous arrivés à son hôtel, rue de l'Université, qu'on vint nous avertir que la mairie du X® arrondissement nous était offerte par les autorités municipales de ce quartier , et que le général Lauriston , un de nos collègues, colonel de la 10* légion, nous assurait de
la protection de sa légion. Nous nous acheminâmes aussitôt vers ce nouveau rendez-vous; il s'y était déjà réuni un grand nombre de députés auxquels s'étaient joints quelques représentants siégeant à gauche.
L'Assemblée se constitua régulièrement, sous la présidence du premier de ses vice-présidents, M. Benoist-d'Âzy, et tint sa séance dans la grande salle de la mairie, comme elle l'aurait tenue au Palais Bourbon. Mais les assurances qui nous avaient été données étaient bien loin de se réaliser; ni le maire ni les adjoints n'étaient présents. Le général Lauriston luimême nous déclara que tout ce qu'il pouvait faire était de donner sa démission de colonel ; nous attendions de lui tout autre chose. Le poste ordinaire des gardes nationaux de la mairie nous montra bien quelque sympathie et fit entendre des cris de : Vive r Assemblée ! Mais que pouvaient faire ces hommes isolés, renfermés dans leur corps de garde? Au dehors, des groupes de curieux ne manifestaient que l'étonnement et l'indifférence. Il était évident que tout ce que nous pouvions faire était de renouveler d'une manière plus solennelle les protestations que nous avions déjà faites en vain, et encore ne fallait-il pas perdre de temps, car on annonçait déjà que des troupes se dirigeaient sur le lieu où nous étions rassemblés.
Notre président, après avoir lu les articles de la Constitution relatifs aux crimes de haute-trahison, posa la question de mise en accusation qui fut votée par acclamation et à l'unanimité; procès-verbal fut dressé à l'instant même de cette délibération. L'un de nous, M. Quentin-Bauchard, demanda que chaque membre présent apposât sa signature; à l'instant même, chacun de s'empresser autour du bureau pour signer. M. Bixio se chargea de la faire imprimer, et sortit à cet effet. Un commandant des troupes fut