‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 27 sur 42 · IV. lo · texte numérisé non relu

IV. lo

nommé, en vertu du trop démoire article 32 de la Constitution, avec !a mission défaire exécuter nos résolutions. Le général Oudinpt, duc de Reggîo, accepta cette mission d'autant plus honorable qu'elle était désespérée. Comme quelques membres objectaient au général son expédition de Rome, il demanda aussitôt, en homme d'esprit, la permission de s'adjoindre, comme chef d'état-major, le colonel Tamisier, qui appartenait à l'opinion républicaine la plus prononcée, et cette proposition fut accueillie par un assentiment unanime. Mais à ce général il fallait des soldats. Oudinot se présente, armé de la résolution de l'Assemblée, aux militaires qui étaient déjà massés sur l'escalier, et essaye de se faire reconnaître. — Il leur lit l'article 32 de la Constitution et le décret du 10 mai 1848, qui commandent à tout officier d'obéir aux réquisitions de l'Assemblée. — Un officier lui répond : Mah^ général, vous avez renoncé^ il y a quinze jours, à ce droit/,., M. Berryer s'élance aune fenêtre donnant sur la cour, où se trouvaient quelques gardes nationaux, et de là, il jette quelques-unes de ces paroles chaleureuses qu'il sait si bien dire. Vaines tentatives! Il y a des jours où peuple et soldats se lèvent d'eux-mêmes et, changeant de rôles, les uns prennent les passions des citoyens, les autres le courage du soldat, et tous bravent la mort pour une cause qui les a passionnés; mais il en est d'autres où rien ne peut les émouvoir, où les plus gros attentats contre la loi les trouvent indifférents. Ceux qui avaient cru à la force du droit abstrait dans notre pays pouvaient reconnaître maintenant combien avait été grande leur erreur.

Il était temps que cette scène pénible et humiliante eût un terme. Un commissaire de police se présenta dans la salle et nous somma de nous séparer. Mais, sur la déclaration du bureau que l'Assemblêo était dans^^

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son droit, qu'elle ne céderait qu'à la force matérielle et qu'elle rendait responsable tout agent qui l'emploierait contre elle, ce fonctionnaire hésita et sortît pour aller chercher de nouveaux ordres. Quelques moments après, un plus jeune commissaire apparut qui réitéra la sommation déjà faite, l'appuyant de la présence des soldats, introduits au milieu de nous. Le vice-président Yitet, ayant de nouveau déclaré que nous ne céderions qu'a la force matérielle, un sergent s'avança et le prit par le bras ; alors, le bureau sortit de la mairie, suivi de tous les membres de la représentation nationale. Â la porte, était une haie de chasseurs de l^ncennes, les mêmes qui avaient été organisés par le duc d'Orléans ; ils nous enveloppferent; le général Forey, ce même général qui était le bras droit de Changamier, le même qui m'avait causé de si cruels embarras pour l'Assemblée constituante, et que j'avais eu tant de peine à défendre, commandait cette troupe. Plusieurs de nos collègues s'avancèrent vers lui et ne lui épargnèrent pas les plus sanglants reproches ; il les reçut avec une complète impassibilité.

C'est à travers cette haie de soldats que nous fûmes conduits à la caserne d'Orsay, dont les portes s'ouvrirent et se refermèrent sur nous.

Dans les rues que nous traversâmes était une foule qui cherchait à s'expliquer cet étrange spectacle de la représentation nationale , en masse, conduite en prison. Aux fenêtres, des curieux s'interrogeaient avec anxiété; personne ne semblait se rendre compte de l'énormité de l'attentat : les soldats eux-mêmes ne paraissaient pas en avoir la conscience.

Renfermés dans la cour de la caserne, tristes, mais non abattus; soutenus, d'ailleurs, par le sentiment du devoir, nous nous réunîmes en cercle autour des membres de notre bureau; un des secrétaires fit à

haute voix Tappel nominal, et chacun répondit: après quoi, nous nous retirâmes dans les salles qui nous avaient été assignées jusqu'à ce qu'on disposât de nous.

Les conspirateurs n'avaient pas prévu cette opiniâtre obstination de TAssemblée àse réunir : ils délibérèrent à rÉlysée sur ce qu'il y avait à faire de cette masse de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient presque tous les hommes que, depuis quarante ans, la France avait appris à honorer et à respecter. Les avis se partagèrent ; les uns, opinaient pour la violence, les autres, pour la modération : on s'arrêta à la résolution de s'assurer provisoirement de la personne des représentants arrêtés en les distribuant dans les forteresses de Vincennes et du Mont-Valérien et dans la vaste prison cellulaire de Mazas, sauf à aviser plus tard, sur ce qu'on en ferait.

Pendant ces délibérations, nous nous fîmes servir par un restaurateur du voisinage, un fort maigre repas ; les familles de quelques-uns d'entre nous parvinrent à nous faire passer quelques vêtements de nuit. Je reçus aussi mon petit paquet avec des nouvelles des miens, et je m'apprêtais à passer la nuit sur un banc, lorsqu'on nie pria, de la part du colonel Féray, de descendre chez lui ; je crus que c'était pour me désigner une destination ; je pris donc mon paquçt sous le bras, et quittai mes collègues : le duc de Broglie avait été également mandé ; dans l'antichambre, nous rencontrâmes un monsieur, se disant l'ami intime de M. de Morny : il affecta une pénible surprise en me voyant : « Quoi, M. Odilon Barrot, vous ici!... mais il y a là, nécessairement un malentendu. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas rester! » 7- « Je vous demande pardon, monsieur, lui répondis-je froidement, c'est ici ma place, car c'est celle du devoir et de l'honneur. Je n'ai jamais entendu me séparer de mes

collègues; moins aujourd'hui, que jamais !... que si ma présence ici peut servir à mieux caractériser la violence qui est faite à la représentation nationale, j'y vois un motif de plus pour rester. » Le monsieur n'insista plus. — M. le duc de Broglie, présent à ce dialogue, donnait son assentiment à mes paroles ; mais comme j'avais été témoin de ses souffrances toute la journée, je le suppliai de profiter de l'offre • qui nous était faite, et d'aller chez lui recevoir des soins dont il avait un urgent besoin. Il finit par céder, et se retira, non sans protester qu'il se considérait, de fait, comme prisonnier, et comme invariablement associé à la destinée de ses collègues.

Le colonel, à son tour, me pria d'accepter pour la nuit, l'hospitalité dans son salon où je rencontrerais plusieurs de mes collègues qui y étaient.déjà réunis; j'y trouvai en effet Berryer, Léo de Laborde et deux ou trois autres, qui étaient les amis particuliers de la famille Féray.

La nuit se passa en conversations remplies des excentricités de Léo de Laborde; elle fut même égayée, car quelle situation en France n'a pas ses éclairs de gaieté, par un ou deux épisodes : c'était d'abord M. Quentin-Bauchart , qui nous pria d'intervenir auprès du colonel, pour qu'on lui permît d'aller rassurer sa femme, s'engageant à revenir se constituer prisonnier dès qu'il aurait satisfait à ce devoir, et qui, au bout d'une heure revint en effet, reprendre ses fers. Nous le saluâmes, en riant, du titre de Régulus moderne ; mais lui ne riait pas, et poussait de gros soupirs. « Qu'avez-vous donc, mon ami, lui dis-je?» — Ah ! me répond-il piteusement, lorsque j'ai quitté mon fils, il paraissait si malheureux!... « Hé bien, mon pauvre Bauchart, allez retrouver votre fils ; décidément, vous êtes trop bon père et trop bon époux, pour être martyr de la liberté. » — Le colonel

s'y prêta et Baiiehart ne se le fit pas répéter deux fois. Il sortît, et quelques heures après il était à TËlysée, négociant sa réconciliation et rejetant fièrement une place de maître de requêtes qu'on lui offrait, parce que, disait-il, il valait mieux que cela : il fut, en effet, nommé conseiller d'État. — Un peu plus tard, c'était H. Debrotonne^ également un de mes amis et collègues du département de l'Aisne, qui encouragé par l'exemple de Bauchart, nous manifesta aussi le désir de sortir, et à qui nous nous permettions de donner congé de notre propre autorité,, mais qui, arrêté par les sentinelles, nous revenait tout déconcerté, ce qui nous obligea à solliciter de nouveau le colonel qui, trouvant qu'il importait peu au succès de la journée que des hommes comme MM. Quentin-Bauchart et Debrotonne fussent retenus prisonniers, se prêta de bonne grâce à les laisser sortir.

Ces scènes avaient certainement leur côté comique, mais aussi leur côté sérieux; elles nous avertissaient que le gros de notre armée ne ferait pas une bien longue résistance, et qu'elle était toute prête à capituler.

Eofin, sur les deux heures du matin, un grand bruit de chevaux et de voitures se fit entendre dans les cours. Il était causé par l'arrivée des omnibus de la poste aux lettres, de voitures cellulaires employées au transport des criminels et autres véhicules qu'on avait réunis à grand'peine, et qui devaient nous emporter à nos diverses destinations.

Nous voulions être du premier convoi, et nous nous disposions à sortir, lorsque le colonel nous engagea à attendre le dernier départ, ce qui nous permettrait de voyager de jour, et en effet, lorsque notre tour vint, le jour commençait à poindre : deux départs nous avaient précédés ; l'un, pour le fort du Mont-Valérien ; l'autre, pour la prison de Mazas : quant à

nous, c'est ù VinceDB^s. que nous fuunes conduits.

Des sergents de ville prenant nos noios avec cette faHÙliarité qu'ils apportent daas leurs rapports avec les gens qu'ils rainassent dans la rue, des agents de police nous entourant au oaomenit où nous montions en voiture, un commissaire de police se plaçant le dernier en travers la portière, une escorte de lanciers précédant et suivant notre voiture, auc^une des humiliations d'une arrestation ordinaire ne nous fut épargnée : encore fûmes-nous plus heureux que plusieurs de nos collègues, car nous étioos dams uu omnibus de la poste, tandis qu'un grand nombre d'entre eux avaient été transportés dans d'ignobles voitures -cellulaires, où M. le duc de Luynes savait eu à souffrir du défaut d'haïr, et M. Lemaire (Oise), qui était fort grand, du défaut d'espace.

Lorsque nous traversâmes le faubourg Saint-Antoine, les ouvriers commençaient à sortir de chez eux pour se rendre à leurs ateliers ; ils s'interrogeaient sur ce que contenaient ces voitures si bien escortées. « Akl disaient-ils, après avoir appris qui nous étions, ce sont les viH§^t-<inq francs gu*OM va coffrer /... C'est bien fouél.,. » — C'est là tout l'intérêt que montrait, aux élus du suffrage universel, la population de ce faubourg, si fameux et si redouté pour ses passions démocratiques.

C'est ainsi que successivement, et une à une, s'évanouissaient toutes les illusions que s'étaient faites et les conservateurs et les républicains. Ils avaient dit : // n'osera pas!.,, et il avait osé ; ils avaient affirmé que pas un soldat ne voudrait marcher contre l'Assemblée nationale, qu'ils désobéiraient plutôt à leurs officiers, et les soldats avaient marché et les officiers avaiei]it été parfaitement obéis ; ils avaient affirmé avec une grande solennité que le peuple tout entier s'insurgerait pour la défense du droit et de la Constitution ; et

2à2 MÉMOIRES D'ODILON BARROT.

C'3 peuple n'avait que des sarcasmes pour les victimes du droit et de la Constitution!...

Enfin, les ponts-Ievis de la vieille forteresse s'abaissèrent, et nous fûmes reçus par le général qui mit à notre disposition les appartements qu'avait occupés le duc de Montpensier, au temps où ce prince commandait rartillerie sous le règne de son père.

Le reste de la journée se passa à nous installer tant bien que mal, à recevoir les visites de ceux de nos parents et amis qui avaient pu découvrir où nous étions, et obtenir de M. de Morny des permissions de nous voir. Ma bonne et courageuse Agathe fut une des premières à se montrer dans notre prison : elle avait même, au moment de franchir le pant-levis, dit à haute voix à quelques hommes du peuple, réunis autour de la porte : Celui que je vais voir est OdiUm Barrot, l'homme qui vous a constamment défendus; les journaux ne vous disent pas quil est prisonnier : moi^ je vous l'annonce/.,. Et elle entrait la tête haute. Lorsqu'elle me vit, elle ne put cependant s'empêcher de fondre en larmes ; mais ce ne fut qu'un instant de faiblesse, elle reprit bientôt tout son courage. Le soir venu, il s'agissait de nous préparer nos lits ; il n'y avait plus de metibies depuis longtemps dans ces vastes appartements; on nous jeta des matelas sur les parquets, et nous campâmes comme au bivouac ; mon matelas était à côté de celui de mon collègue, M. de Talhouët ; ayant remarqué du sang à sa chemise, je lui en demandai la cause; il me dit que ce sang provenait d'un coup de baïonnette qu'il avait reçu dans le bras, au moment où nous avions tenté de forcer l'entrée du Palais Bourbon ; il ajouta même que, par bonheur, il avait son manteau enroulé autour de son bras, sans quoi, le membre eût été traversé. Les jeunes officiers d'artillerie qui composaient la garnison du fort, nous prodiguèrent les soins les

plus délicats; portant nos matelas, nous aidant à faire nos lits, etc.

Pendant la nuit, de temps à autre, les bruits de la fusillade arrivaient jusqu'à nous, et nous laissaient livrés à toutes sortes de conjectures.

Le matin, on vint nous avertir de préparer nos paquets, et, en effet, un commissaire de police ne tarda pas à se présenter, et nous donna lecture d'une liste sur laquelle étaient portés les noms de presque tous les représentants enfermés à Vincennes, à l'exception de dix à douze, tout au plus.

On avait répandu le bruit que nous devions être transférés dans le fort de Ham, et nous descendions tout résignés pour monter dans les voitures qui nous attendaient dans les cours, lorsque M. Berryer nous arrêta par cette observation : « Mais si on se proposait, par hasard, de nous mettre en libertjé, est-ce que nous accepterions une telle libération ? ce serait une sorte de reconnaissance et de consécration de la détention de ceux de nos collègues qu'on retient. » Un mouvement d'hésitation se manifesta aussitôt; déjà on parlait de remonter, lorsque l'un de nous fit remarquer 'que parmi ceux qui étaient retenus, était Larabit, bonapartiste de la veille , qui avait volontairement suivi Napoléon !«' à l'île d'Elbe, ajoutant qu'il était peu probable qu'on lui destinât un sort plus rigoureux que le nôtre, et alors nous consentîmes à monter dans les voitures ; un commissaire de police monta après nous, et nous partîmes.

Après de longs détours nous arrivâmes sur les boulevards extérieurs, non loin de la Salpêtrière , et là, tout à coup, les voitures s'arrêtèrent. Les commissaires de police en descendirent, nous saluèrent respectueusement en nous annonçant que nous étions libres!... Nous restâmes quelques instants sans croire à un dénoûment si imprévu ; puis, chacun de prendre

son paquet et de chercher uq véhicule. J'accoiufiagnai M. Dambray, le fils de Tancien chancelier, qui était souffrant, jusque chez lui, et, de là, je rentrai dans ma maison, au grand ébahissement de mes pauvres compagnes^ qui me croyaient sur le chemÎH de Ham.

Que s'était-il passé à Paris, pendant notre détention de quarante-huit heures? la Haute-Cour de justice, présidée par M. Hardoin, conseiller à la Cour de cassation, s'était constituée et avait rendu un anrêt en exécution de la Constitution : M. Renouard, autre conseiller, avait accepté courageusement les fonctions de procureiur général , et requis Tinstruction ; cette haute magistrature fit donc son devoir et ne céda que devant Tintervention de la force matérielle : le Conseil d'État, lui-même» presque tout entier, avait délibéré et signé une protestation.

Quant à ces montagnards, si sûrs d'eux-mêmes et dont le plan était de se défaire d'abord de l'Assemblée par Louis-Napoléon, puis ensuite d'avoir raison de ce dernier, ils avaient vu la première partie de leur plan complètement réalisée ; mais la seconde ne leur paraissait plus d'une exécution aussi facile qu'ils l'avaient d'abord pensé : ils se réunirent dans plusieurs comités insurrectionnels, tantôt sous la présidence de Michel (de Bourges], tantôt sous celle de Carnot ; et ils publièrent diverses proclamations appelant le peuple aux armes pour la défense de la Constitution : mais la sentinelle invisible ne &e montrait pas, ou faisait la sourde oreille; à peine quelques barricades à la Porte-Saint-Martin et dans le faubourg Saint-Antoine s'élevèrent-elles comme par une sorte d'habitude, barricades que l'action combinée de la police et de la troupe auraient parfaitement suffi i empêcher, s'il n'était entré dans les vues du général Magnan, ainsi qu'il l'avoue dans son rapport, d'avoir

une apparence de 1:)aUiille, et, en effet, quelques malheureux furent tués sur ces barricades.

Ui^ des représentants de Textrême gauche, M. Bau- Klin, slndignait hautement de cette indifférence du peuple : a Bah! lui répond un faubourien, croyezvous que fions irons nows faire casser le cou pour vos ?5 /rancs?» (Toujours ces malheureux 25 francs! ) « ffé bien ! je vais vous montrer comment on meurt pour 25 francsL,. » réplique le montagnard, et il saisit un drapeau, court à la première barricade» monte au sommet, agite les trois couleurs, crie : Vive la République /... et tombe criblé de baHes ; deux de ses collègues étaient avec lui. Un d'eux est blessé, c'est M. Madier de Montjau ; Tautre parvient à s'échapper ; du moins ceuxlà accomplissaient l'engagement solennel qu'ils avaient pris de mourir pour la république, au jour où elle serait attaquée. Mais que dire de ces tribuns aux paroles retentissantes, aux assurances si téméraires qui, après avoir livré l'Assemblée désarmée à Louis- Napoléon, rentraient tranquillement chez eux, croyant avoir soulagé leur conscience par des appels dérisoires à ce peuple qui se moquait d'eux? Que dire surtout de ce prince de la montagne qu'on vit le lendemain du 2 Décembre courir de l'Elysée aux divers -comités insurrectionnels; suspect partout, et qui, après avoir partagé tous les fanatismes, toutes les aveugles passions de la démagogie, s'accommodait très-bien des honneurs et des avantages plus positifs ^e la principauté ?

Quant à la classe moyenne, ce fut d abord, chez elle, une sorte de stupéfaction : nous avons dit quelles précautions avaient été prises pour empêcher tout appel des gardes nationaux; on avait vu malheureusement leur uniforme le 24 Février i848, au milieu des débauches de la démagogie, on ne le vit pas. Dieu merci, le 2 Décembre, dans celle du despotisme. Le

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général Lawœstine leur adressa/ le 5 décembre, le plus étrange et le plus ironique des remerciements.

Soldats de la garde nationale^ dîsait-il dans un ordre du jour; je ne vous ai pas appelés à prendre part à la lutte; vous avez fait céder Vdan de votre patriotisme à l'obéissance que je vous ai demandée^ je vous en remercie.

Mais cette bourgeoisie à laquelle tous moyens de se réunir enarmes, avaient été soigneusement enlevés, n'en manifestait pas moins ses sentiments de répulsion et de mépris pour le coup d'État ; répandue dans les rues, et principalement sur les boulevards, elle accueillait la troupe par des sifflets et des cris : A bas rUsurpateur ! à bas Soulouque t... Il fallait mettre un terme à ces démonstrations insultantes et répondre à ces mépris par des coups de fusil : c'est ce qui donna lieu à ce massacre du 4 décembre, qui est un des épisodes les plus odieux de ces criminelles journées.

A un signal donné, des colonnes d'infanterie et de cavalerie se ruèrent sur la foule qui encombrait les deux côtés des boulevards, frappant aveuglément, tirant aux croisées, pénétrant dans les maisons ; dans un club situé au coin de la rue de Grammont, des soldats ivres, prétendant qu'on avait tiré sur eux d'une des fenêtres, voulaient égorger tous les assistants. L'intervention d'un vieux général, membre de ce club, parvint à grand'peine à empêcher cette tuerie: sur le boulevard Poissonnière, une pièce de canon fut braquée en face du magasin de tapis Sallandrouze, et elle tira à mitraille contre cette maison, dont les énormes brèches se voyaient encore béantes plusieurs jours après. En quelques instants les dalles des boulevards furent couvertes de morts et de mourants ; les cadavres furent enlevés, et dans ce tas de morts, on voyait des enfants, des vieillards, des femmes même,

dont les mains étaient encore dans leurs manchons, et que la mort avait frappées dans cette situation.

Il manquait à cette série d'immoralités et d'attentats, qui avait commencé par un éclatant parjure, de finir par un égorgement prémédité.

Cet égorgement n'était pas simplement, comme le dit le Mémorial^ journal dévoué aux intérêts bonapartistes, le réisultat d'une déplorable méprise , mais l'exécution froidement conçue, d'un atroce calcul. On a trouvé sur le bureau du Président de la République, un billet de M. de Maupas qui l'explique. Un de mes amis a vu et lu ce billet ; il y était dit : « Tout va bien! à ce soir, les barricades!... du canon/ du canon /n Et, en effet, il fallait un peu de terreur, ne fût-ce que pour grandir l'événement, et se soustraire au mépris par l'odieux.

Les socialistes de la province servirent merveilleusement Louis-Napoléon dans cette partie de ses combinaisons : ils s'insurgèrent dans diverses parties de la France, mais au nom de la république sociale. On vit même, dans certaines provinces, dans les Hautes- Alpes, par exemple, des femmes suivant les bandes insurgées et portant des sacs dans l'espoir du pillage^ Les journaux bonapartistes ne manquaient pas de faire retentir bien haut, tous les actes qui pouvaient donner à cette insurrection le caractère socialiste, et les bourgeois eifrayés se rejetèrent dans les bras du nouveau dictateur : c'est ainsi que ce parti socialiste en faisant diversion à la réprobation qu'avait excitée d'abord, dans les classes éclairées le coup d'État, concourait encore et jusqu'au bout au succès des projets de Louis-Napoléon à Paris ; l!us.urpateur se prévalait des ressentiments du peuple contre les bourgeois ; dans les départements il exploitait les peurs de ceuxci, à l'aide des violences des démagogues insurgés ; tout le servait et s'il a prévu cet heureux concours

de circonstances en faveur de sa conjuration, cela fait honneur au moins à sa perspicacité, comme conspirateur.

Il manqua cependant de jugement en un poînt. II s'imagina d'établir, pourTarmée, un mode particulier de votation ; il ordonna par un décret que cbaque officier et soldat serait tenu d'inscrire son nom lui-même sur un registre ouvert à cet effet : un Oui ou un Non^ au bas de la proclamation dans laquelle il demandait tout à la fois, un bill d'indemnité, pour le passé, et des pleins pouvoirs pour l'avenir. Cela accusait de sa part un sentiment de défiance envers l'armée, que assurément elle ne méritait pas, et dont elle fut profondément blessée ; déjà des murmures se faisaient entendre dans les rangs : le prince Jérôme accourut à l'Elysée et fit enfin comprendre à Louis-Napoléon, que reconnaître le dévouement dont l'armée venait de lui donner une preuve si éclatante, par une pareille défiance, c'était commettre bien gratuitement, une faute énorme. Le décret fut rapporté et les soldats^ admis à voter comme les autres citoyens à bulletins fermés.

Cependant, il fallait bien mêler à toute cette débauche de force militaire, quelque élément civil, et alors MH. de Morny et de Persigny composèrent une commission consultative, en y faisant entrer ceux des représentants qui, par leurs votes antérieurs, étaient réputés les moins hostiles au coup d'État : ils se trompèrent toutefois sur plusieurs noms, et reçurent d'éclatants désaveux; mais comme la presse était sous le séquestre, les inscriptions désavouées étaient maintenues, et M. de Morny, répondait froidement à un député qui se plaignait de l'abus qu'on faisait de son nom, que le gouvernement en avait besoin, pour le moment, afin de donner à la commission une certaine couleur .parlementaire; mais que, plus tard, on

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aviserait. Les réclamants en étaient réduits à faire distribuer dans Paris à toutes leurs connaissances des cartes sur lesquelles ils avaient ajouté à !eur nom , ces mots : « qui nest pas membre de la eom^ mission consultative. » M. Léon Faucher, alla même jusqu'à écrire à Louis-Napoléon une lettre dans laquelle, après s'être plaint amèrement de ce qu'on le faisait figurer dans cette commission, il disait que les services qu'il cvait rendus comme ministre ne lui avaient pas mérité un pareil outrage.

Ceux des membres de la commission consultative qui acceptaient cette mission, mus par une sorte de pudeur, y mettaient toutefois une condition, c'est celle que la détention de leurs collègues de l'Assemblée ne se prolongeât pas davantage, et c'est, sans doute, à ce scrupule que nous dûmes d'être mis en liberté aussi promptement.

Pendant ce temps le scrutin se poursuivait au milieu des commissions militaires, des déportations en masse, et sous l'impression d'une terreur telle que les plus compromis étaient ceux qui se hâtaient le plus d'apporter un vote approbatif.

Enfin, M. Baroche, au nom de la commission consultative, chargée de dépouiller le scrutin, vint annoncer à Louis-Napoléon le résultat du dépouille-^ ment qui donnait 7,500,000 votes affirmatifs, contre 640,000 seulement de négatifs.

Louis-Napoléon accueillit cette communication par les paroles suivantes :

La France a répondu à l'appel que je lui avais fait; elle a compris que je n'étais sorti de la légalité que pour reuirer dans le droit; plus de sept niillloQS de suffrages viennent de m*absoudre, etc.

Paroles qui renferment, en effet, tout l'enseignement de ce drame politique. C'est-à-dire qu'en France,

on peut toujours et impunément sortir de la légalité : mais à une condition, celle du succès. Cette légalité, dont on sort et dans laquelle on rentre ainsi à volonté, n'a qu'un nom dans Thistoire : c'est le triomphe de Ja force contre le droit I

 quelque temps de là, tous les masques étaient rejetés : Louis-Napoléon, son préfet de police, M. de Maupas, avaient annoncé que le coup d'Etat était fait foucsauver la République, etc^esiVEmpire qui en sortait, avec son Sénat conservateur, avec son Corps législatif impuissant et son Conseil d'État prééminent; c'est-àdire avec ses dénominations menteuses, ses formes hypocrites et ses faux semblants de liberté, vains fantômes qui servaient à masquer la volonté toute puissante d'un seul homme, se disant dérisoirement responsable devant le pays, afin d'avoir le droit de tout faire impunément; et cette monstrueuse restauration du despotisme napoléonien , recevait dans ce pays , qui venait de traverser quarante ans de liberté et de faire une révolution parce qu'il trouvait qu'il n'était pas assez libre, un plus grand nombre encore de suffrages approbatifs que celui qui avait couvert le coup d'État. Mais ce n'était pas assez de l'approbation des hommes, il fallait appeler celle du ciel sur ce grand attentat.

Comme l'Église fait profession de voir, dans toute force qui réussit, l'œuvre de la Providence, elle ne manqua pas dans cette circonstance de venir, à son tour, donner sa sanction à la conspiration heureuse.

Un Te Deum fut célébré avec solennité dans l'église métropolitaine de Notre-Dame. On avait invoqué Dieu, en témoignage du serment prêté;... on l'appelait à glorifier la violation de ce même serment : on ajoutait ainsi la profanation au parjure, c'était dignement couronner l'œuvre.

Ainsi, pour la seconde fois, et dans l'espace d'une

seule génération , ce nouvel essai de république venait fatalement aboutir à une dictature militaire ; dénoûment prévu, mais qui n'en est pas moins douloureux et humiliant pour tous ceux qui ont foi dans la liberté, et qui voudraient estimer leur pays.

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