CHAPITRE XII
Il reste à faire ressortir, autant qu'il est en moi, les enseignements qui dérivent des événements que je viens de raconter : quelle autre compensation, en effet, à de telles catastrophes que les leçons qu'elles laissent après elles?
De ces enseignements, les uns sont moraux, les autres politiques ; les uns dérivent des lois éternelles et immuables de la morale, et ont le même caractère de certitude; les autres sont encore soumis à des contingents futurs et ont besoin de la sanction des événements. Je vais exposer les uns et les autres, dégageant ma pensée de tout calcul comme de tout ressentiment.
Qu'avons-nous vu d'abord? un gouvernement, issu de l'élan le plus universel et le plus légitime de tout un peuple, tomber tout à coup et tout d'une pièce, sans qu'il ait été possible de trouver dans toute la France un seul point où l'on pût organiser la résistance. Nous avons vu toute cette centralisation administrative, si admirée, si enviée, dit-on, par l'Europe, non-seulement impuissante à défendre ce gouverne-
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ment eoatr« une surprise, mais prête, dès le leinlemain, à fonctionner pour le gouvernement n<oaivea«. Nous avons vu, à une simple réforme que touit le monde appelait, se substitiiier, à la grande stupéfaction de tous, une révolution dont personne ne voulait, et puis cette révolution sans cause, étonnée d'elle-même, chercher sa signification et ses appuis dans des rêves socialistes impossibles, suivis d'horribles bouleversements, et, en définitive, d'un honteux avortement. N'y a-t-il pas là autant de leçons bien éclatantes à l'usage de ceux qui mettent au-dess«is de toute chose leur sécurité dans les forces morales de leur pays plutôt que dans cette seule force organiquie et concentrée qui appelle les révolutions bien plus qu'elle ne les prévient. Quant à ceux qui, possédés de la manie des révolutions, affectent de si superbes mépris pour ce qu'ils appellent dédaigneusement les pentes réformes^ elles enseignent que si ces réformes, à la différence des révolutions radicales, s'opèrent lentement, successivement, sans grands coups de théâtre, elles laissent, du moins, après elles, des traces d'autant plus durables et plus fécondes, qu'elles ne font passer dans les lois que ce qui est déjà dans les aaceurs.
Nous avons assisté, au lendemain de cette révolution, à un second essai de république en France , comme si rien ne s'était passé depuis 1789, comme si plus d'un demi-siècle d'épreuves de toute nature avait été complètement perdu pour l'éducation politique de notre France ; nous avons vu se reproduire chez les Constituants de 1848 les mêmes erreurs qui avaient égaré les Constituants de 4789 — même poursuite de l'absolu, même abus de la logique, même manie d'unité, d'uniformité; même foi aveugle et puérile dans les formules écrites, dans les théories abstraites; même mépris des faits, même ignorance de l'influence
des passions humaines dans le jeu des institutions, et aussi même avortement.
Il est difficile de prévoir sur quel rivage notre malheureux vaisseau tout désemparé sera poussé un jour par les vents et les courants. Il est possible qu'un troisième essai de république soit tenté dans notre France; mais si la double leçon de 1789 et de 1848 est perdue pour ceux qui la dirigeront, si les mêmes répulsions pour tout élément monarchique, les mêmes défiances de toute supériorité quelconque, le mémo culte pour Tuniformité, pour la force organique et concentrée dominent chez eux, je ne crains pas de leur prédire un nouvel et infaillible naufrage.
L'école radicale sera-t-elle donc toujours dupe des mots? République et monarchie ne sont que des mots et des formes : le fond des choses c'est la liberté.
Cette école, à force d'essais avortés et d'expériences malheureuses finira-t-elle par reconnaître qu'il n'y a pas de république dans laquelle n'entrent nécessairement des éléments monarchiques et réciproquement; que vouloir d'une république qui n'a rien de commun avec la monarchie, tout comme vouloir d'une monarchie qui n'emprunte rien à la république, c'est tout simplement refuser à l'une et à l'autre les conditions d'existence. Tant et de si éclatantes leçons auront-elles converti nos démocrates? Je le désire plus que je ne l'espère.
Qu'avons-nous vu encore dans ces quatre années? Nous avons vu, au nom de cette fraternité trompeuse, fondée sur l'égalité absolue, des ouvriers et des bourgeois s'entr'égorger; républicains et royalistes, légitimistes et orléanistes se livrer une guerre acharnée, et le despotisme, faisant son chemin à travers tous ces conflits, finir par soumettre au même joug tous les combattants.
Était-il besoin de cette leçon pour nous apprendre
que le nivellement est le plus dangereux mode de Tégalité, que niveler ce n'est pas rapprocher ni fondre les classes entre elles, que c'est bien plutôt les diviser et les rendre hostiles les unes aux autres ; que ces haines de classe à classe, ces exclusions systématiques et intraitables que se donnent les partis dans une société réduite en poussière, que le nivellement et l'excès de centralisation ne peuvent que profiter au despotisme ; si, au moins, cette expérience avait éclairé les masses, et si, désormais, oubliant leurs querelles de mots, renonçant à poursuivre une égalité absolue aussi antisociale que chimérique, tous les partis sincères se ralliaient sur ce terrain de la liberté commune, où tous peuvent se rencontrer et s'unir sans abdiquer ce qu'il y a de vraiment essentiel dans leurs croyances, certes, le coup d'État ne nous aurait pas fait acheter trop cher un tel bienfait.
On le voit, par cette analyse rapide et sommaire, chaque faute a eu son expiation, et porte aussi avec elle son enseignement.
Mais si les vaincus du coup d'État ont bien des enseignements à recueillir des fautes qui ont amené leur défaite, les vainqueurs n'ont-ils pas aussi des leçons à recevoir et des expiations à subir?
Ai-je besoin de dire que l'attentat du 2 décembre est, à mes yeux, une des plus grandes et des plus dangereuses immoralités des temps modernes. Les éclatantes prospérités que la fortune s'est plu à accumuler sur la tète de son auteur n'ont en rien affaibli ma première impression à cet égard.
Ce sentiment n'est pas celui que la grande majorité de mes concitoyens éprouve, au moins à ce moment^ je le sais, et je le déplore; mais si j'ai un grand î'espect pour l'opinion du public, j'en ai un plus grand encore pour le juste; l'honnête et le vrai.
Je pourrais me borner à poser une seule question
aux apologistes du coup à'Ëtat : Gotument Taurai^D-t-ils jugé, s*il n'avait pas réussi? Je ne erains pas d'affirmer qu'il serait, de leur part, l'objet d'une réprobation encore plus générale et plus éclatante qu« ne l'avaient été auparavant les tentatives de Strasbourg et de Boulogne, et ce ne serait que justice, car ces tentatives, du moins, ne se compHquaâent ni de parjure ni de haute trahison.
C'est donc le succès seul qui nous divise ; tes uos glorifient le coup d'État, parce qu'il a réussi ; les autres le condamnent d'autant plus sévèrement qu'il a plus réussi, et je m'honore de compter parmi ceux-ci. Le succès, à mes yeux, n'excuse pas un acte immoral en soi ; il l'aggrave au contraire, car, à la eriminalHé du fait, il ajoute le prestige dangereux de l'impunité et même de la récompense.
Je comprends que des hommes qui, toute leur vie, avaient combattu les immoralités et le despotisme du premier empire se soient sentis émus et presque désarmés devant la grande expiation de Sainte-Hélène; je comprends moins ceux qui n'ont d'admiration que pour les crimes triomphants et non encore expiés.
Il 7 a toujours eu, dans notre pays, une disposition trop générale, non-seulement à excuser mais à honc^ rer les triomphes de la force contre le droit.
M. Thiers^ dans son grand ouvrage sur le Consulat et l'Empire, ouvrage consacré et qui est dans toutes les mains, justifie ainsi le coup d'État du 18 brumaire.
La légalité,, dit-il, est une illusion à la s»iite d'une révolution comme la nôtre ; ce n'est pas à l'abri de la puissance légale que tous les partis pouvaient venir se soumettre et se reposer: il fallait une puissance plus forte pour les réprimer, les rapprocher, les fondre et les protéger tous contre l'Europe en armes^ et cette puissance c'était la puissance militaire^ etc.
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Si M. Thiers, brutalement arraché de son domicile par des agents de police, jeté dans un fiacre, conduit à Mazas et de là en exil, s'était souvenu à ce moment de son apologie de la puissance militaire employée contre la légalité, peut-éti*e aurait-il eu quelque chose à en retrancher.
Au reste, Louis-Napoléon a reconnu lui-même qu'il avait besoin d'être absous. Il a demandé cette absotion au pays, déclarant qu'il n'était sorti de la légalité -que pour entrer dans le droit, (Paroles de sa proclama^ tion.)
Que signifie ce mot de droit opposé à celui de légalité? Est-ce un jeu de mots, une vaine antithèse, ou faut41 y chercher un sens sérieux?
Quand Charles X brisait la charte, il croyait agir en vertu d'un droit divin, supérieur, en effet, dans sa pensée, à toute légalité.
Nous ne pensons pas que ce soit un droit de cette nature que Louis-Napoléon avait entendu opposer à la Constitution, et qu'en saisissant par le coup d'État le pouvoir souverain, il ait eu la prétention de reprendre un bien qui, selon lui, faisait partie de l'héritage que les sénatus-consultes du premier Empire lui assuraient.
Non, telle n'a pu être sa pensée ! Elle serait trop directement contraire au serment qu'il avait trèsvolontairement prêté à la République et à toute sa théorie sur la souveraineté nationale.
Ha voulu dire que la souveraineté nationale, étant. supérieure à toute constitution, il est toujours permis d'en appeler de eetle^ à celle-là.
Nous n'admettons pas une telle théorie; les nations sont liées par les constitutions qu'elles se donnent, tout autant que les monarques le sont par les chartes qu'ils octroient. Leur droit souverain a été déposé par elles dans la Constitution, le jour où elles l'ont
librement votée, soit directement, soit par leurs délégués, et ce droit se confond dès lors avec la légalité. Soutenir le contraire , ce serait tout simplement accorder que, s'il y a un droit certain sous les monarchies, il n'y en a pas sous les républiques : ce serait faire trop beau jeu aux premières.
Et puis, que signifie cet appel déféré à une nation sur un fait consommé et irréparable? Je ne puis y voir, pour mon compte, qu'un indigne charlatanisme dont on a trop abusé et qui ne saurait rien couvrir ni rien justifier.
Quoi ! vous placez un peuple entre un gouvernement détruit et le gouvernement vivant, agissant et tout armé qui lui a succédé, et vous demandez à ce peuple de se prononcer entre les deux ! Est-ce que son choix n'est pas forcé? Peut^il faire revivre les morts, et ne vaut-il pas mieux garder le gouvernement existant , quelle qu'en soit l'origine, que de n'en avoir pas du tout?
Aussi, toutes les fois que la France a été interrogée dans de pareilles circonstances, sa réponse a été invariablement affirmative en faveur du fait existant.
Il n'est pas nécessaire de remonter bien haut pour en trouver des exemples. Certes, la république de 1848 n'était ni attendue ni désirée ; ses plus chauds partisans eux-mêmes redoutaient son avènement prématuré et avouaient que la France n'y était pas préparée. Si elle eut été mise aux voix dans la matinée du 24 février, à peine eût-elle reçu les suffrages de quelques obscurs sectaires; mais le lendemain du triomphe, elle obtenait une apparente unanimité ; les corps officiels lui rendaient hommage ; les électeurs donnaient avec éclat leurs suffrages à ceux qui en avaient pris l'initiative, et les membres de la représentation nationale , ceux-là même que l'avènement de la République avait le plus froissés, ne l'en accla-
maient pas moinse/txà onze fois avec un enthousiasme bruyant. On ne peut pas dire que ce fût là de Thypocrisie : c'était tout simplement une résignation forcée.
Si Louis -Philippe avait eu recours à ce procédé après la révolution de \ 830, et il a eu peut-être tort de ne pas le faire, qui oserait affirmer qu'il n'aurait pas obtenu au moins la même unanimité en faveur de son gouvernement?
Ainsi et puisque cette approbation après coup d'un fait consommé et irréparable est obligée, qu'on n'essaye pas d'en faire sortir un droit quelconque. Ce serait un moyen trop facile et trop assuré pour tout usurpateur de légitimer son usurpation.
Nous n'examinerons même pas si les suffrages donnés au coup d'État, après son succès, ont été libres; on pourrait en douter. Il n'y avait plus alors, en effet, ni tribune, ni presse, ni réunions libres; la France était en état de siège, couverte de commissions militaires qui internaient, exilaient, déportaient quiconque était réputé hostile; la terreur était partout, aussi a-t-on vu les départements dont les populations presqu'en entier avaient pris part aux insurrections socialistes donner le plus grand nombre de votes approbatifs au coup d'État, et cela s'explique, ces populations compromises voulaient se racheter.
Je n'admets donc pas cette absolution après coup provenant du vote populaire; je ne l'admets pas au point de vue légal, puisque ce vote n'était pas libre ; je l'admets encore moins au point de vue moral, car un peuple tout entier voudrait intervertir les lois éternelles de la morale, et faire qu'un parjure ne soit pas un parjure, qu'il n'en aurait pas, Dieu merci, la puissance.
J'admets encore moins cette étrange théorie de la mission des hommes providentiels, produite depuis par Napoléon lui-même, dans son livre sur la vie de
César. S'il suffit de se dire Finstrument de la Providence pour se croire antorisé à tout faire, à se jouer des lois de son pays, de ses serments et à rejeter le crime, non sur ceux qui le commettent, mais sur ceux qui s'y opposent, alors qu'on efface toute loi civile ou sociale, toute morale privée ou publique, tout bien politique ou religieux de ce monde, il n'y a plus qu'une seule loi aveugle comme le destin, celle de la force triomphante.
Qu'on ne cherche donc pas une justification morale ou légale du coup d'État, on pourrait tout au plus lui chercher une explication et une excuse dans les nécessités du salut public. Jugeons-le à ce point de vue.
Ces nécessités ont été invoquées pour couvrir et excuser tant et de si éclatantes infamies, depuis la SainlrBarthélemy et la révocation de FÉdit de Nantes, jusqu'aux tueries systématiques du Comité de Salut public et aux exécrables assassinats des prisons, en 1793, qu'avant d'admettre telle excuse, il faut y regarder de très-près.
Je ne nie pas qu'il se produise dans la vie des nations des circonstances telles qu'il soit quelquefois nécessaire de faire fléchir momentanément les règles ordinaires. J-a France était-elle dans une de ce$ situations exceptionnelles au mois de décembre 4851?
Une opinion est assez généralement accréditée en France et même en Europe, c'est celle que le coup d'Etat a préservé notre pays d'une horrible Jacquerie, et que l'échéance de mai 4852, qui laissait la France sans gouvernement, à un jour donné, pouvait être Foccasion d'un cataclysme politique et même d'une grande perturbation sociale, dont le coup d'État nous aurait sauvés.
Voyons ce qu'il y a de vrai dans cette opinion.
Avant le coup d'État, le socialisme et la démagogie
avaient fait plusieurs fois l'épreuve [de leurs forces contre la société, et celle-ci en avait toujours triomphé, sans pour cela détruire la liberté.
Après le coup d'État, la facilité avec laquelle les insurrections socialistes ont été partout comprimées, bien que cette fois, la Constitution, outrageusement violée, eût donné à ces insurrections une couleur de légalité, prouve assez que Tennemi n'était pas aussi redoutable qu'on veut bien le supposer, et que ses menaces étaient plus bruyantes qu'elles n'étaient réellement dangereuses.
Quant au cataclysme que pouvait faire craindre la disparition simultanée des deux grands pouvoirs de l'État, il n'était pas impossible, ainsi que je l'ai fait voir dans le cours de ce récit, d'y remédier, d'abord par la révision de la Constitution, ensuite et en désespoir de cause, par la rétractation du décret qui avait si imprudemment rapproché les époques où les deux grands pouvoirs de la République devaient se retirer. Il n'est pas douteux, pour moi, que cette rétractation qui, d'ailleurs, n'aurait été qu'un retour aux dispositions premières de la Constitution, n'eût été votée à une immense majorité.
Le coup d'Etat n*a donc pas été fait pour sauver la société, pas plus qu'il ne l'a été pour sauver la République, ainsi que l'affirmaient, par le plus impudent des mensonges , les proclamations officielles de Louis-Napoléon et de ses agents, la veille même du jour où ils reconstituaient l'Empire. Ce. qui est vrai, c'est qu'il a été fait au profit d'un homme et d'une famille et pour satifaire des ambitions personnelles; là est la vérité, celle qu'enregistrera l'Histoire.
Il y a d'ailleurs peu de mérite à trancher avec l'épée les complications politiques d'une situation, car il sera toujours facile de faire disparaître les agitations de la liberté en supprimant la liberté elle-même; il ne
faut, pour cela, qu'une armée dévouée et cette audaco dont bien des gens sont capables quand une couronne en est le prix. Mais ce qui est méritoire, c'est de triompher par la liberté même, et en la respectant, des dangers que peut enfanter la liberté. C'est ce que nous avions fait en 4848 et 4849; c'est ce qui aurait été fait également en 4852, si l'ambition d'un homme ne s'était jetée à la traverse, et n'avait confisqué la République sous prétexte de la pacifier.
Mais, dira-t-on, il faut prendre en considération les conséquences du coup d'État, et ces conséquences sont immenses : la sécurité rétablie, la richesse publique et privée développée, la gloire rendue à nos armes, la France replacée au rang qui lui appartient dans le monde : ce sont là des résultats qui dominent de bien haut les petites questions de légalité et de moralité. Louis-Napoléon, comme Scipion, accusé de concussion, peut répondre à ses accusateurs : « J'ai sauvé, j'ai enrichi, j'ai relevé la France; montons au Capitole, et allons rendre grâce à Dieu!... »
J'admets une partie de ces résultats, sans même examiner de trop près à quel prix ils ont été achetés; je ne rappellerai ni la confiscation injustifiable du patrimoine de la famille d'Orléans, ni les corruptions éclatantes qui ont si profondément altéré la moralité publique et privée de notre pays, ni les engagements diplomatiques auxquels on a manqué, ni les expédiditions lointaines et ruineuses qui compromettent tout à la fois, dans un avenir qui se rapproche tous les jours, et nos finances et nos alliances les plus naturelles, les plus nécessaires, ni ces budgets avec leurs déficits toujours croissants, ni le chiffre énormément accru de notre dette publique : ce sont là des détails qui frappent moins un certain public que ne le font les victoires de Crimée et d'Italie ou la restitution de la Savoie à la France.
Je ne m'arrêterai pas non plus à calculer quelle part la fortune peut avoir eue dans ces succès : cette part est grande, sans doute, mais elle n'exclut pas celle qu'il faut faire à la capacité personnelle de Louis- Napoléon, et cette capacité, que ses adversaires ont commis la faute de méconnaître, est incontestable. Je ne suis pas suspect à son égard. Eh bien, je lui ai reconnu, dès nos premiers rapports, des aptitudes que le temps, l'expérience , la confiance que donne le succès, ont depuis développées, mais qu'il était dès lors possible de deviner; alors il ignorait les choses et les personnes qu'il n'avait aperçues et jugées qu'à travers ses ressentiments et ses préjugés de proscrit; mais il laissait entrevoir cette foi dans sa destinée, cette force de volonté, cette patience et cette audace dans ses résolutions, qui en faisaient déjà un homme hors ligne et avec lequel il était nécessaire de compter. Du reste, s'il a pleinement la superstition napoléonienne, il n'a aucune ressemblance ni physique ni morale avec le premier Napoléon. Il n'a ni le coup-d'œil d'aigle, ni le génie organisateur, ni surtout cet esprit d'ordre qui distinguaient son oncle ; mais il n'a pas non plus cet orgueil intraitable, ce faux point d'honneur, qui ne permirent jamais à ce dernier de reculer, et qui le conduisirent jusqu'aux abîmes; il sait, lui, s'arrêter et même reculer quand il s'est mal engagé, et cela lui arrive souvent, car il n'a pas assez de portée d'esprit pour calculer les conséquences de ses entreprises, lesquelles, toujours conçues dans le but d'étonner le monde, s'éloignent souvent des données ordinaires du bon sens. Aussi M. Thiers le compare-t-il avec esprit au colimaçon qui ne voit pas, mais touche les obstacles avec ses cornes, et alors se retire dans sa coquille. C'est là, il faut le reconnaître, une précieuse faculté ; elle a même été, chez lui, le correctif de bien des fautes. Mais ce qu'il a de commun avec le premier
iSt9à MEMOIRES B'ODILON BARROT.
Napoléon, c'est le mépris le plus parfait de toute morale; en cela, il est parfaitement de cette école, pour qui le but est tout, et les moyens, quels qu'ils soient, toujours bons. S'il est vrai que les peuples sont de grands enfants, et que Tart de les gouverner soit celui de les tromper, on ne peut disconvenir qu'il ne se soit montré un grand maître dans cet art; car personne avant lui , pas même son oncle , n'avait poussé plus loin le cynisme du mensonge officiel. On a pu s'en faire une idée dans le cours de ce récit. Il a dépassé, en ce point, les prévisions de ses ennemis les plus défiants et les plus éveillés, et par cela mème^ il est plus facilement parvenu à les surprendre. On a souvent dit de lui qu'il était l'élève de Macbiavel; il est plus que cela, il est son cantemparain^ car il y a en lui une réunion de qualités et de vices qui ne sont ni de notre temps, ni de notre pays; il faut aller en Italie, et se placer en plein seizième siècle pour &i retrouver le type.
Quoi qu'il en soit, grâce aux circonstances et par l'empire de sa volonté, Louis-Napoléon non-seulement a fait accepter à la France son omnipotence, mais il s'est imposé au monde entier, dont il est devenu en ce moment l'arbitre. Il n'y a là, je le sais, un sujet d'orgueil ni pour nous ni pour les puissances étrangères ; mais le fait n'en existe pas moins , et cet homme, qui a commencé par être un objet de risée pour tous, a fini par s'assurer une grande place dans l'histoire, au moins parmi ceux qui ont dominé leurs semblables à force de les mépriser, et qui, à ce titre, ont reçu du vulgaire le nom de grands.
Mais, pour le public honnête et intelligent, il restera un des plus dangereux corrupteurs de la société française, et rien n'efiacera ni ne compensera l'effet démoralisateur de son coup d'État.
Le plus grand malheur, en effet, pour ime nation.
c'est la perte ou même simplement raffaiblissement de ses forces morales ; c'est dans ces forces seules qu'est sa vraie, sa saine vitalité ; elles sont le foyer où s'alimentent incessamment les caractères, les talents, les dévouements qui honorent un pays dans les temps de calme, et le sauvent dans les crises.
Au lendemain du 24 février, nous ne saurions trop le répéter, alors que toute force organisée était dissoute , qui a sauvé notre pays des violences de la démagogie, alors toute-puissante? Ce sont ces habitudes de légalité et de modération, que (retUe ans de liberté pratique nous avaient données ; autour de qui, conservateurs et libéraux se sont-ils ralliés alors pour faire tête à l'orage et réagir peu à peu contre l'anarchie? Autour des quelques hommes consacrés par leurs luttes pour le droit et la liberté. Ëh bien! où seraient, au jour d'un cataclysme, et ces habitudes et ces hommes-drapeaux? Il n'en reste rien. Aux unes ont succédé depuis l'Empire, le mépris le plus édiatant du droit, des lois, des engagements publics et privés, et, à la place des autres, se sont produits sur la scène publique, des favoris de la bourse, des courtisans du pouvoir, de ces hommes toujours prêts à pactiser avec le vainqueur et à abandonner le vaincu.
Quelques soldats et quelques tribuns de carrefour, voilà ce qui aura force et vie au moment de la crise prévue. Est-il bien rassurant de sentir que les destinées de son pays peuvent flotter un jour entre la caserne et le cabaret? Pour moi, je le proclame bien haut, il n'y a pas de compensation à un tel malheur, à une telle honte, et je n'admettrai jamais qu'on sauve un peuple en le démoralisant I...
On ne lui assure même pas cette sécurité pour laquelle tant de gens se sont montrés si empressés à sacrifier la liberté. Qu'est-ce, en effet, que cette se-
curité à court terme, à peine viagère, qui est subordonnée à un simple accident? Elle peut suffire à quelques spéculateurs audacieux, que la fièvre d'un gain facile et rapide enivre, et qui ne veulent pas voir les dangers de l'avenir pour n'avoir pas à modérer leur jeu ; mais, suffit-elle à ces intérêts sérieux, à ces entreprises à long terme qui ont besoin d'un avenir assuré? Nous ne le pensons pas, et ces intérêts finiront eux-mêmes par préférer à cette sécurité passagère, que leur offre une dictature éphémère, celle que leur assureraient des institutions sérieusement et honnêtement libérales.
Ces institutions, m'objectera-t-on, n'ont pas préservé le pays des révolutions : j'en conviens; mais à qui la faute ? est-ce au peuple ou à ceux qui le gouvernent? Nous entendions naguère un ministre de l'empereur, refaisant à sa guise notre histoire contemporaine, oser affirmer que les deux seuls gouvernements vraiment libres que la France ait connus avaient été renversés, l'un en 4830, et l'autre en 1848, par cette liberté même dont ils avaient fait jouir le pays. Si j'avais eu l'honneur de siéger au Corps législatif, j'aurais demandé à ce ministre si c'était pour avoir donné la Charte ou pour l'avoir déchirée, que Charles X avait perdu sa couronne, et si c'était pour avoir pratiqué loyalement le gouvernement représentatif dans ses conditions les plus essentielles ou pour avoir éludé ces conditions par la fraude et la ruse, que Louis-Philippe, à son tour, était tombé.
Ce que je dis de la sécurité, de la prospérité matérielle, je pourrais le dire même de cette gloire niilitaire que l'Empire a rendue à nos armes, tout en reconnaissant que nous rencontrons ici le principal et même le plus juste titre de Louis-Napoléon aux sympathies populaires.
D'abord, la gloire elle-même ne me consolerait pas
de la démoralisation de mon pays et de la perte de sa liberté.
Ensuite . quelque sévères que nous ayons été dans notre opposition vis-à-vis de la politique extérieure du gouvernement de 1830, il faut cependant reconnaître que, si cette politique avait laissé échapper d'admirables occasions en Espagne et sur le Bosphore de briser le cercle de fer dans lequel, depuis 1815, la diplomatie européenne nous avait enfermés, elle a eu cependant aussi ses moments de vigueur et de nobles fiertés à Anvers, à Ancône , et qu'après tout, si notre orgueil national a quelquefois eu à souffrir, notre influence, comme nation, celle de nos mœurs, de nos institutions surtout n'en avaient pas moins pacifiquement fait de grandes conquêtes en Europe : nous nous en sommes bien aperçus en 1848.
La concentration de toutes les ressources d'un grand pays dans les mains d'un seul homme qui, à sa volonté, peut, les jeter instantanément sur celui de ses voisins qu'il lui plaît d'exécuter, constitue incontestablement une puissance très-redoutable et trèsredoutée. Cette puissance n'appartiendra jamais, j'en conviens, à un roi constitutionnel, dont les ministres auront à répondre incessamment de leurs actes. Mais, toute prééminence qui ne repose que sur la peur est très-menacée ; car elle amène inévitablement les réactions de l'orgueil blessé, elle prépare ces coalitions qui se forment sourdement, et éclatent tout à coup au moment le plus inopportun. Entre deux politiques, dont l'une nous ferait redouter, mais détester, et celle qui, tout en inspirant un peu moins de frayeur aux gouvernements, nous assurerait un peu plus les sympathies des peuples, je préférerai toujours cette dernière.
Ajoutons que la force de ces grands despotes, qui ont absorbé en eux toutes les facultés de leur pays^