‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 29 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

dépend du prestige qu'ils inspirent ; ils ne peuvent supporter impunément un seul échec ; ils sont condamnés à être toujours heureux; un revers les perdrait en détruisant ce prestige dont ils vivent. Les gouvernements libres qui associent tout un peuple à leur action et à leurs destinées, peuvent seuls subir des défaites et les réparer. C'est là un des privilèges les plus précieux de la liberté.

Que ceux-là donc qui ont acclamé le coup d'État et le glorifient pour ses résultats ne se complaisent pas trop dans leurs illusions, l'expérience n'est pas encore achevée, et il viendra un jour, j'en ai l'assurance, où ils seront les premiers à reconnaître que, lorsqu'ils ont livré à un seul homme l'honneur et la fortune de la France et toutes nos libertés si chèrement achetées, ils n'ont pas manqué seulement de dignité morale, mais même de prévoyance.

J'irai plus loin, je doute que Louis-Napoléon, au point de vue de son intérêt personnel, ait lui-même fait un bon calcul. Cette assertion paraîtra bien hasardée vis-à-vis d'un homme que la fortune a élevé si haut, dont elle a fait et le maître absolu d'un grand empire et l'arbitre du monde ; et cependant, je maintiens mon affirmation, Louis-Napoléon a atteint, il est vrai, les plus hautes sommités que rêvait son ambition ; il a goûté les plus vives jouissances que peut donner l'orgueil satisfait, mais ces jouissances sont empoisonnées, peut-être, par les remords du passé et très-certainement, par les incertitudes de l'avenir.

Nous en revenons toujours à cette même question que je lui avais posée au début de nos relations, c'està-dire au choix à faire entre deux sortes de grandeurs, la vraie et la fausse ; celle qui repose sur le culte du droit, du juste et de l'honnête, n'admettant jamais que le bien puisse sortir de moyens que la morale et la justice réprouvent ; et celle, au contraire, qui, peu

scrupuleuse sur la moralité des moyens, poursuit et atteint son but à tout prix. Louis-Napoléon a fait son choix, il a vouhi, il a fait ces grandes choses dont il me parlait; il a étonné, il a même, si on veut, ébloui le monde de Téclat de ses succès, mais il n'a pas connu la vraie grandeur, et, de plus, il n'a pas élevé un édifice durable.

C'est bien peu de chose, je le sais, au milieu de ce concert presque universel d'adulations qui, en toute occasion, éclate autour du maître de la France, que la réserve froide et silencieuse de quelques honnêtes gens qui se tiennent à l'écart.

Et cependant cette réserve se remarque, se commente; elle trouble le maître jusque dans l'ivresse de sa toute puissance.

Un de mes amis qui, par la hardiesse intelligente et heureuse de ses spéculations, a servi utilement le nouvel empire, me posait un jour cette question : « Ck>mment se fait-il, qu'à la différence du premier Napoléon qui, lorsqu'il eut à constituer son gouvernement, n'éprouva que l'embarras d'un choix à faire entre tous les hommes éminents des régimes précédents, le Napoléon actuel voit au contraire tous les hommes qui ont marqué sous les gouvernements précédents s'éloigner et former autour de lui comme un cordon sanitaire?... » — Si vous tenez compte, lui répondis-je, des différences qui existent entre les deux époques et les deux situations, vous ferez vous-même la réponse à la question que vous me posez. Le premier des Napoléon venait après le régime de la terreur; il recueillait une société qui avait vécu au milieu des échafauds et des menaces d'une invasion étrangère, et qui, par cela seul, était prédisposée à recevoir, sans le discuter, un gouvernement quelconque, pourvu qu'il lui permit de se reposer et de se refaire un peu. Le second succédait, sauf le court

intermède d'une république qui, après tout, n'avait été que stupide et trop confiante, à quarante années de gouvernement libre, ce qui rendait l'établissement du despotisme bien autrement difficile pour lui que pour son oncle. Que si vous ajoutez la différence des procédés entre les deux ' dictateurs , l'un, n'ayant été d'abord que l'instrument d'un parti parlementaire et n'arrivant à la suprême puissance que par des transitions ménagées et lentes et surtout par l'éclat qu'avaient jeté ses victoires; l'autre, brutalisant son usurpation, brisant avec éclat une constitution qu*il avait jurée la veille, emprisonnant le parlement entier, faisant servir les armes qui ne lui avaient été confiées, sur la foi de son serment, que pour faire respecter les lois, à violer outrageusement ces mêmes lois, alors, vous comprendrez facilement comment le premier Napoléon a trouvé un grand nombre d'hommes éminents empressés à lui prêter leur concours pour essayer de rétablir quelque ordre dans ce chaos sanglant du régime de 1793, et pourquoi l'autre, au contraire, n'a éprouvé, en 1832, que des refus de la part de tous ceux qui avaient gardé quelque sentiment de leur dignité, quelque respect pour leur passé.

Cette protestation raisonnée et persévérante de quelques hommes généralement estimés, même en face des clameurs enthousiastes et irréfléchies de la multitude, a son poids dans l'opinion; elle aura son influence sur l'avenir. Louis-Napoléon le sait bien, et c'est déjà pour lui une première expiation.

Mais là ne s'arrêtent pas les difficultés de sa situation. Si, pour triompher des vices et des imprévoyances de la Constitution républicaine, il s'était appuyé sur le parlement dont la majorité était toute disposée à lui donner son concours, alors il aurait pu continuer à gouverner avec le parlement et conserver les institutions libres de son pays, sauf à les améliorer pro-

gressivement. Ayant procédé par la violence , la première nécessité qui s'est imposée à lui a été de détruire et le gouvernement représentatif et la libre discussion. Après ce qu'il venait de faire, il eût été, en effet, trop dangereux pour lui de se laisser discuter. Il a été forcé de reprendre les fameuses constitutions de l'empire, et de nous faire rétrograder tout à coup de 1851 à 1800. Il a cru pouvoir effacer d'un trait de plume nos quarante années de liberté réelle et pratique ; il a ressuscité, chose que, je l'avoue, je croyais impossible, ce Sénat prétendu conservateur, qui avait disparu en 1815, au milieu des mépris et des sifflets de toute la France ; il a rempli son cadre officiel de tous ces ambitieux vulgaires qui, fatigués de végéter au second ou au troisième rang, étaient heureux de l'occasion qui s'offrait à eux de s'élever au premier, et pour qui, d'ailleurs, l'attraît d'un fort traitement était un appât irrésistible ; il a reconstitué aussi un Corps législatif, mais il a refusé à ce fantôme de représentation nationale tout droit d'initiative et d'interpellation , c'est-à-dire toute influence directe et sérieuse sur l'action du gouvernement : il n'a même pas permis à ce corps d'amender les projets de loi, si ce n'est à la condition vraiment insultante de faire agréer préalablement ses amendements par le Conseil d'État, conseil entièrement composé de ses créatures, et qui, suivant la tradition napoléonienne, est devenu le principal instrument du règne.

Il a fait plus, il a déclaré que ses ministres ne répondraient de leur administration qu'à /ut seul, et, de peur qu'il ne s'établît entre eux et le Corps législatif un contact quelconque, il les a consignés dans leurs bureaux et leur a défendu de paraître sur les bancs de la représentation nationale, môme pour y expliquer ou défendre leurs propres actes. Il a substitué ainsi à la responsabilité ministérielle sa propre rcs-

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ponsabilité personnelle, se déclarant solennellement responsable de tous les actes ée son gouvernement vis-à-vis du pays : responsabilité dont il sera un jour écrasé, mais qui, ne pouvant être mise en adion que par une révolution, n'est, dans le <x>ur6 ordinaire des. choses, qu'une amère dérision.

En un mot, au gouvernement parlementaire, il a substitué le gouvernement purement consultatif, se réservant le premier et le dernier mot dans les a£Paires du pays.

Pour assurer cette œuvre, il a imaginé, pour la presse périodique, son système ingénieux d'autodsations préalables, d'avertissements, de suspension et même de suppression arbitraires ; de manière qu'un journal ne peut naître et vivre que sous le boa plaisir de la police : et alors a conunencé ce monologue du pouvoir auquel nous assistons depuis douze ans, monologue parfois troublé par les imprudences bientôt expiées de quelque journaliste moins craintif ou moins habile que les autres. La censure directe était un instrument usé qui engageait d'ailleurs trop la responsabilité des censeurs. Il a deviné que la censure de la peur serait bien autrement efficace et, dans tous les cas, plus commode ; il l'a préférée. C'est un véritable trait de génie que le gouvernement ottoman vient de lui emprunter. Il a eu le courage de décorer tous ces faux semblants , toutes ses hypocrisies de liberté trompeuse, de la glorieuse date de 1789. On n'a jamais aussi insolemment abusé de la crédulité et de la sottise publiques.

Notre pays a ses réactions contre les excès du despotisme, comme il en a eu contre les désordres de l'anarchie ; celles-ci sont surtout plus promptes, plus vives, parce que les intérêts matériels, troublés et menacés, réagissent plus vite que les intérêts moraux ; mais ces réactions de la liberté contre le pouvoir

absolu n'en sont pas mi[>ins inévitables et irrésistibles; aussi, déjà se font-elles sentir. A peine cette organisation impériale était-elle terminée, qu'on vit bientôt que tout cet échafaudage de corps sans attributions sérieuses, d'institutions pompeusement décorées et chèrement payées pour ne rien faire, ressemblaient par trop à un vain replâtrage destiné à masquer le vide.

Louis-Napoléon lui-même s'en aperçut : il ne voulait pas que ses institutions eussent une vie réelle, car cela n'eût pu s'obtenir qu'aux dépens de cette omnipotence qu'il entendait bien se réserver ; mais il voulait qu'elles eussent au moins les apparences de la vie, et qu'il se fît un peu de bruit autour d'elles : ce silence du tombeau l'effrayait pour la durée de son œuvre.

Il se mit d'abord à stimuler l'activité de son Sénat, dont il signala l'inertie dans un article officiel, comme si ce malheureux corps, dont la principale attribution était de répondre oui ou non à la question qui revenait toujours la même à l'occasion de chaque loi votée par le Corps législatif : Vous opposez-vous, ou ne vous opposez-vous pas? pouvait se prendre lui-même au sérieux; il sentit la nécessité de vivifier un peu ce cadavre par le souffle de la publicité ; il l'autorisa, en conséquence, à rendre ses discussions publiques par la voie des journaux, et comme il lui avait attribué, à l'exclusion du Corps législatif, le droit d'examiner les pétitions; il y eut là une occasion de débats animés qui rendirent quelque vie à cette institution.

Le Corps législatif appelait aussi une modification, car il y avait quelque chose de par trop choquant, pour un peuple qui avait connu les réalités du gouvernement représentatif, à lui offrir le spectacle d'une représentation nationale nommée avec grand appareil par la nation entière, et cela, pour ne faire autre

chose que de donner un vote, à peu près forcé à des lois qu'il ne pouvait pas même amender librement. C'est dans ce but que le fameux décret du 24 novembre fut porté. Le Corps législatif fut convié à discuter tous les ans, au début de sa session, à propos de V Adresse, la politique du gouvernement, « et cela, dit Louis-Napoléon dans ce décret, pour soulager sa propre responsabilité. »

Ces discussions qui passent en revue chaque année toutes les affaires du pays ont, en effet, un grand retentissement, mais un retentissement tout à fait stérile. En l'absence de ministres interpellables et responsables, ces discussions, qui viennent toujours après les événements accomplis, etqui ne préviennent ni ne réparent rien, ne sont que de vaines paroles. 11 est remarquable que le seul emprunt que l'Empire ait, jusqu'à présent, fait au régime parlementaire soit précisément ce parlage inutile à propos de l'Adresse, objet de tant de sarcasmes et d'accusations contre ce régime, de la part des bonapartistes.

Si le pays ne pouvait comprendre l'absence de la discussion des affaires dans le sein de la représentation nationale, il ne comprendra pas mieux la stérilité et le non-sens de ces discussions : il s'en fatiguera. Déjà, au sujet du décret du 24 novembre, on dit assez généralement dans le monde politique : C'est trop ou trop peu I Les uns voudraient rétracter ce droit de discuter la politique du gouvernement à propos de l'Adresse; les autres voudraient, au contraire, lui donner quelque efficacité, en mettant les orateurs en présence de ministres interpellables et responsables, et en y ajoutant la puissance vivifiante d'une presse libre.

Mais admettre la pleine liberté de discussion, y pense-t-on! Lâcher j a bride à toutes ces récriminations sur le passé, permettre de discuter l'origine d'un

gouvernement né d'un parjure! non, cela est impossible ! Reconstituer un conseil de ministres responsables devant les Chambres, cela n'est pas plus praticable. Ce serait tout simplement rentrer dans cet odieux gouvernement parlementaire dont on était si heureux d'être sorti. Comprend-on Louis-Napoléon se transformant en roiconstitutioilnel, se couvrant de la responsabilité de ses ministres et disparaissant presque tout entier derrière ce paravent constitutionnel? Mais alors le manifeste du 31 octobre et le coup d'État n'auraient plus de sens: le grand empereur accepterait ce que le président de la république n'avait pu subir?

D'un autre côté, revenir en arrière, retirer la vie à un corps politique qui commence à se ranimer, le replonger dans le néant, replacer sous le régime du silence ce public qui s'est réveillé et qui semble avoir repris goût à la discussion sérieuse et au contrôle de ses affaires; faire cette évolution au milieu de ces gouvernements libres qui nous entourent de toutes parts; de ces presses libres, de ces tribunes retentissantes, d'où semblent tomber incessamment et avec éclat des reproches de déchéance adressés au peuple le plus susceptible de la terre, à ce peuple qui, naguère encore, était si fier de ses institutions libres : non, cela n'est pas non plus possible.

Le gouvernement impérial en est donc arrivé à cette crise suprême, où il faut qu'il avance ou qu'il recule, et où, cependant, il lui est à peu près impossible de prendre l'un ou l'autre parti.

C'est la seconde expiation que lui fait subir la violence et l'immoralité de son origine.

Il y a un autre point sur lequel Louis-Napoléon a cru devoir faire une concession aux idées du jour et s'écarter du système du premier empereur, lequel, s'il avait supprimé toute liberté, avait du même coup, et par voie de conséquence, supprimé aussi toute élec-

tion. Le nouvel empereur a conservé le suffrage universel direct et absolu pour la nomination du Corps législatif : il s'en était utilement servi pour renverser la république ; il a supposé qu'il lui serait également utile pour maintenir et consolider Tempire ; c'est là peut-être sa conception la plus neuve et la plus hardie. Ëst^elle la plus sage et la plus politique?

Je ne le crois pas. Je suis convaincu, bien au contraire, que c'est de là que viendra son plus grand danger. Cette confiance du nouvel empereur dans le suffrage universel repose sur deux idées : la première que la légende napoléonienne garantit à jamais au gouvernement actuel la soumission docile et aveugle des masses ; la seconde, que la force de l'administration concentrée suffira à assurer pour toujours l'élection des représentants qu'il plaira aux ministres ou aux préfets de désigner aux suffrages des électeurs.

Ce sont là autant d'illusions dont les faits commencent déjà à démontrer la vanité.

De ce que, contre lesstupides prétentions et les sanglantes réactions de l'émigration, en 4815, et de ce qu'en 1848, sous l'impérieux besoin d'ordre et de sécurité qui s'était emparé de la société française à la suite des orgies de la démagogie, la légende napoléonienne s'est réveillée toute-puissante et a entraîné l'opinion, il serait imprudent d'en conclure qu'elle aura indéfiniment la même puissance dans sa lutte avec la marche de la civilisation et les aspirations de tout un peuple vers la liberté. Cette légende était bien faible, ou s'en souvient, lorsque en 4830, la nation s'est levée au nom du droit et de la liberté ; elle n'était pas beaucoup plus forte lors des tentatives de Strasbourg et de Boulogne ; elle s'est, dans tous les cas, bien peu manifestée lors du procès qui a suivi ces tentatives, et cela malgré tout ce que la politique imprudente de Louis-Philippe avait fait pour la réveiller :

c'est que cette légende n'aura jamais de force réelle, en France, que lorsque Tordre ou la liberté y seront profondément troublés : elle s'affaiblira toujours avec le retour à Tordre et à la liberté.

Ce n'est pas une moins grande erreur que de croire que la pression administrative pourra s'exercer indéfiniment et avec le même succès sur le libre choix des éieeteurs, et qu'il suffira longtemps'encore 4 un candidat, quelque étranger qu'il soit à un arrondissement, d'être désigné par un préfet pour être accepté. Non. Ce n'est pas au peuple le plus spirituel, le plus raisonneur du monde, que les circulaires ministérielles et préfectorales pourront toujours persuader que le suffrage universel ne lui a été donné que pour s'en servir comme un automate obéissant. Le gouvernement y userait tous les ressorts de sa puissante administration , sans y réussir; il finirait par succomber en défifinitive dans cette lutte contre le sens moral et les justes susceptibilités de tout un peuple. Ce résultat est inévitable et fatal; déjà des symptômes l'annoncent : le gouvernement s'en effraye à bon droit

Mais où trouver le remède ? Abandonner Téleclion à elle-même? cela serait bien dangereux: retirer le suffrage universel? ce serait détruire son principe, tarir la source où on a puisé la vie. Autre impasse, autre problème insoluble; autre expiation!

La morale de tout ceci, et elle est consolante, c'est que si la liberté a ses difficultés, ses dangers même, le despotisme, dans Tétat de notre civilisation moderne, rencontre. Dieu merci, pins que des difficultés; il a ses impossibilités.

Le premier Napoléon aurait bien fait, même dans son intérêt, de s'arrêter au Consulat. Je suis profondément convaincu que son successeur aurait également fait un mdlleur calcul en restant président de la république : un pouvoir offert vaut toujours mieux,

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même pour un ambitieux , qu'un pouvoir Jusurpé par la force ; Tun est moins brillant, moins séduisant, il ne donne pas ces jouissances enivrantes de la toute puissance que donne Tautre, mais il est plus sûr.

Il n'est pas, sans doute, donné à toutes les âmes de sentir et de comprendre tout ce qu'il y a de vraie grandeur et de gloire pure dans le désintéressement et l'abnégation ; mais il est à la portée de tous de calculer juste, et je persiste, malgré les événements qui semblent, au moins jusqu'à ce jour, me donner un démenti, à affirmer que, dans le parti que Louis Napoléon a pris de sacrifier la moralité de la France à son ambition, il n'a pas seulement manqué à son pays ; il s'est manqué à lui-même.

Il est téméraire de vouloir prédire l'avenir; cela est surtout très-hasardeux dans un pays où, comme dans le nôtre, l'imprévu joue un si grand rcMe : je ne me permettrai donc pas de faire des prophéties sur les destinées de ce nouvel empire issu du coup d'État, ni de fixer la durée de cette dynastie napoléonienne qui prétend régner à toujours sur notre France : mais ce que je crois pouvoir affirmer comme une certitude, c'est que, dans tous les cas, ce n'est pas sous cette forme d'omnipotence personnelle du chef de l'État que cet empire et cette dynastie pourront se fonder.

Il y a deux choses, en effet, qui ne peuvent coexister parce qu'elles s'excluent réciproquement ; c'est le gouvernement personnel et l'hérédité. Le gouvernement personnel, surtout dans les temps modernes, alors que le droit divin et même le respect traditionnel ont à peu près complètement disparu de nos sociétés, n'est possible qu'à la condition de certaines circonstances et de certaines aptitudes personnelles qui ont rendu ce gouvernement possible : mais ces circonstances, qui ont fait d'un homme la personnifi-

CONCLUSION. cQr^

cation des passions ou des besoins du jour, s'éloignent et s'oublient. Ces aptitudes qui ont rendu cet homme capable de soutenir son rôle, s'évanouissent avec lui • rîen de tout cela ne se transmet héréditairement. Sous Tempire romain, le gouvernement était bien vraiment personnel , mais il n'était pas héréditaire : la légion ou la plèbe défaisait ou faisait alternativement les empereurs. Il faut donc bien que Louis-Napoléon fasse son option entre le gouvernement personnel et la transmission du pouvoir à son fils; il ne serait que temps pour lui de faire ce choix, car il ne serait peutêtre pas prudent de rejeter cette transformation d'un gouvernement personnel en gouvernement parlementaire, au milieu des orages d'une minorité.

Mais ce choix, il n'est ni dans sa nature, ni peut être dans ses possibilités de le faire. Il conservera le gouvernement personnel jusqu'à son dernier jour; il l'aggravera même plutôt qu'il ne le modifiera, à mesure que les obstacles grandiront. C'est la fatalité des Bonaparte de représenter, en France, la dictature militaire, comme c'est la destinée d'autres prétendants de représenter la liberté constitutionnelle. Louis-Napoléon s'est lui-même proclamé l'instrument de la fatalité, il en sera aussi la victime ; et il n'aura pas, comme son oncle, la consolation de dire qu'il succombe sous l'effort de l'Europe entière coalisée contre lui. Non! il tombera écrasé par la responsabilité qu'il a accumulée sur sa tête, et ce sera là sa dernière et suprême expiation.

Il existe dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physique de ces grandes lois providentielles que l'homme ne viole jamais impunément; peuples et gouvernements peuvent s'en écarter momentanément, sous l'influence de leurs passions ou de leurs peurs : ils y sont tôt ou tard ramenés par la plus impérieuse nécessité. Aussi, suis-je bien profondément

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convaincu que, le voulant ou ne le voulant pas, mon pays, par le cours irrésistible des choses, sera bien forcé de se replacer sous Fégide de ces institutions libres, où les pouvoirs se pondèrent les uns par les autres, et ag[issent sous le contrôle de la libre discussion , institutions auxquelles il n'a manqué, poiu* être indestructibles, qu'un peu plus de confiance dans les gouvernants et des mœurs publiques plus avancées chez les gouvernés. Cette conviction, qui m'a soutenu dans mes longues luttes pour la liberté, je l'emporterai dans le tombeau ; elle a été ma force dans le passé, elle est ma consolation pour le présent, et mon espérance pour l'avenir.

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