RETOUR SUR LE PASSÉ
Tel a été le dénoûment de la journée funeste du 24 février : je ne crains pas de l'appeler funeste, et elle l'a été dans ses conséquences plus que je ne le pressentais moi-même, lorsque je m'efforçais d'arrêter mon pays sur cette pente fatale, où quelques hommes imprévoyants l'entraînaient : elle n'a pas seulement interrompu le progrès fait pendant quarante années de pratique du gouvernement représentatif; elle a détruit les forces morales acquises, envenimé la plaie sociale, brisé les traditions d'une sage liberté et nous a jetés sans guide, ni boussole, dans une suite d'aventures dont il nous est difficile, même après vingt années, d'entrevoir le terme.
Et c'est au moment, où la seule force de nos institutions venait de triompher de la résistance opposée à toute réforme, et où la borne étant enfin renversée, une carrière désormais entièrement libre s'ouvrait à toutes les améliorations économiques, morales et politiques que pouvaient rêver les esprits les plus avancés, c'est à ce moment que le peuple de Paris brisait, ou du moins laissait briser, sous ses yeux, ce même
trône de Juillet, qu'il avait fondé dix-huit ans auparavant au prix de son sang, sur lequel il avait fondé tant d'espérances et qui, à ses yeux, devait être la consécration définitive du triomphe de la souveraineté nationale contre le droit divin et de l'inviolabilité du contrat contre les abus de la force et les coups d'État : il le brisait sans motif légitime, car si le pacte constitutionnel avait été faussé par une détestable politique, ce pacte n'avait pas, du moins, été détruit dans ses bases essentielles, comme en 1830, et les atteintes qu'il avait reçues par des lois de circonstance pouvaient être facilement réparées; ce peuple, aveuglé par sa colère, perdait ainsi la plus belle occasion qui pût jamais lui être offerte d'entrer en plein exercice du gouvernement du pays par le pays ; plus inconséquent encore que les sauvages dont parle Montesquieu , il abattait l'arbre, et il ne devait pas même en recueillir les fruits.
Que du moins les enseignements utiles que nous pouvons tirer de cette catastrophe ne soient pas perdus ! c'est dans ce but que nous avons voulu en rechercher et en signaler les véritables causes ; non certes pour en faire peser la responsabilité sur tel ou tel parti ou sur telle ou telle individualité, mais pour reconnaître les vices qui ont fait crouler tout à coup, à la grande stupeur de la France entière, cet édifice qui paraissait si solide, et pour les signaler à nos successeurs afin qu'ils puissent y remédier.
S'il importe très-peu en effet, de savoir qui, de MM. Royer-Collard ou de Polignac, qui, de MM. Guizot et Duchâtel ou de MM. Thiers et Odilon Barrot, doivent répondre les uns, de la révolution de 1830, les autres, de celle de 1848; il importe, au contraire, grandement de connaître les vraies causes de cette révolution, car de l'opinion que s'en formera notre pays peut dépendre son avenir.
A ne consulter que les acteurs qui ont joué un rôle dans ce double drame, il serait bien difficile d'en expliquer le dénoûment : car nul d'entre eux ne s'avouerait coupable ; Charles X ne me disait-il pas, sur la route de Cherbourg, que ses ordonnances n'étaient qu'un acte de conservation et de défense légitime, et quHl avait mieux aimé monter à cheval qu'en charrette^ comme son frère ; Louis-Philippe, jusque sur la terre d'exil, ne disait-il pas qu'il serait prêt à recommencer, et que tout, même l'abdication était préférable aux réformes qu'on lui demandait : j'ai lu, avec l'intérêt qu'ils méritent, les mémoires que M. Guizot a cru devoir faire paraître de son vivant; j'en ai admiré la modération et surtout le grand style ; mais, je l'avoue, j'y ai vainement cherché le pourquoi de la révolution de 1848, à moins que ce pourquoi ne soit à ses yeux dans la détermination du roi qui lui aurait retiré trop tôt le pouvoir ! Qu'on demande à ce groupe de conservateurs qui, plus éclairés que leurs collègues, voyant s'avancer la catastrophe, n'auraient pas mieux demandé que de la conjurer par des concessions devenues indispensables, s'ils n'ont pas quelque regret de n'avoir pas forcé la main duroi? je doute qu'il y en ait beaucoup qui en conviennent ; et nous-mêmes les opposants, à qui les événements n'ont donné que trop raison , n'avons-nous pas à nous reprocher d'avoir eu trop de foi dans le libre jeu de nos institutions et surtout, d'avoir trop cru à la force de ce gouvernement qui se disait si fort et qui n'a pu supporter l'épreuve de cette agitation réformiste qu'il avait lui-même provoquée? N'aurait-il pas mieux valu attendre dix ans, vingt ans même, s'il l'avait fallu, ces réformes que nous poursuivions, que d'exposer notre pays aux perturbations et aux réactions contre lesquelles nous nous débattons encore? Pour moi, je n'hésite pas à en faire l'aveu, mais combien m'imiteront?...