IV
2U MJÊMOIRES D'ODILON BARROT.
Mon Dieu, tous ces brevets de parfaite innocence que chacun se donne n'auraient rien que de naturel et de prévu, car on connaît assez les illusions de l'orgueil humain ; on Ta vu de tous les temps se dresser sur les ruines qu'il a faites et demander encore des couronnes : Impavidum ferient ruinœ. Le seul danger que j'aperçois dans ces apologies intéressées, et il est grand, ce serait d'autoriser à reporter sur les vices de l'institution, une responsabilité qui n'appartient réellement qu'aux fautes commises par les hommes chargés de la faire fonctionner. •
Lorsqu'une pièce de théâtre tombe, c'est nécessairement ou par la faute des acteurs qui ont mal joué leur rôle, ou par les vices propres à la pièce; dans le premier cas, il suffira de changer les acteurs ; mais dans le second, il faut renoncer à la pièce elle-même.
Aussi, tous les adversaires du gouvernement parlementaire (et parmi eux j'en connais plus d'un qui doivent à ce gouvernement tout ce qu'ils sont), n'ontils pas manqué de mettre la chute des deux monarchies (4815 et 1830), sur le compte non des gouvernants mais de l'institution elle-même. Ils l'ont, en conséquence, déclarée mauvaise, dangereuse, impossible et irréalisable à jamais pour la France, sous peine de révolutions incessantes.
Cet anathème était naguère répété par un ministre du second empire, homme de grand talent du reste, qui serait bien digne de figurer dans un cabinet responsable et d'avoir à justifier sa propre politique et non à pallier tant bien que mal celle d'autrui : il ne craignait pas d'affirmer que la chute des deux branches de la maison de Bourbon n'était due qu'à ces libertés parlementaires dont elles avaient eu l'imprudence de doter la France.
Si j'avais eu l'honneur de siéger au Corps législatif, j^»urais demandé à ce ministre, si c'était pour avoir
donné la Charte constitutionnelle, ou pour l'avoir insolemment déchirée après l'avoir donnée, que la branche aînée avait perdu la couronne? je lui aurais demandé si Louis-Philippe ne serait pas mort sur son trône et ne Ueùt pas transmis à ses enfants, si seulement il avait imité son gendre, le roi des Belges qui, lui, ne se vantait pas de sa politique personnelle, ne déclarait pas qu'on le pilerait plutôt dans un mortier que de l'en faire changer et qu'il préférerait abdiquer plutôt que de concéder les plus innocentes des réformes.
Remarquons qu'à ce moment même, où du haut de la tribune qui venait d'être relevée, ce ministre jetait aux institutions parlementaires cet anathème, le gouvernement impérial se modifiait tout en protestant.
C'est que la force des choses domine de bien haut, tous les partis pris et les mauvais vouloirs des hommes.
Dans notre Europe, se pose de toutes parts le problème suivant :
Etant donnée la nécessité d'une monarchie héréditaire et cette monarchie, à raison, tant de Tétat actuel de la civilisation, que des charges que les peuples ont à supporter, ne pouvant vivre qu'à la condition de s'entourer de certaines garanties, telles que celles de la libre discussion, de la publicité et du contrôle sérieux des mandataires de la nation , comment et par quels moyens assurer tout à la fois, la durée et surtout la transmissibilité du pouvoir? Une seule solution s'est offerte, c'est celle qui consiste à interposer entre le monarque et les ardeurs de la discussion des mi« nistres responsables qui détournent sur eux les orages de la politique, en en préservant la couronne et la couvrant.
Cette solution est la seule qui, jusqu'à ce jour, ait
paru raisonnable et possible : elle a pour elle Texpérience déjà plus que séculaire de TAngleterre; celle plus récente, mais non moins heureuse de la Belgique. Elle s'essaye en Espagne, en Italie , en Prusse, en Autriche même; elle tend à s'universaliser, comme un fait reconnu nécessaire et qui s'impose partout où on prétend concilier le principe monarchique avec le contrôle sérieux du peuple et de l'opinion publique. Nous-mêmes, nous nous en rapprochons, comme malgré nous, et, par cela même, l'expérience à notre égard, est encore plus décisive.
Il faut donc y faire grande attention ; car si d'un côté ^cette forme parlementaire a pour elle la toute puissance de la nécessité, et si cependant il était démontré qu'elle est impossible en France , quelle perspective s'offrirait à nous? celle d'osciller indéfiniment entre le despotisme d'un seul et la tyrannie collective et mobile d'une multitude irréfléchie et de voir nos destinées réglées tantôt par la caserne , tantôt par le cabaret. Nous devrions nous résigner à voir les nations qui nous entourent grandir et prospérer sous la bienfaisante influence de gouvernements sérieusement contrôlés et sagement pondérés, alors que nous, nous serions condamnés à nous agiter dans des convulsions sans fin et à justifier cette opinion, déjà trop accréditée dans le monde, que notre France est ingouvernable.
Dieu merci, cette prétendue impossibilité n'existe que dans les assertions d'un parti intéressé à nier la liberté : elle est démentie par les faits mêmes dont ils prétendent la faire sortir. Le gouvernement parlementaire n'est pas plus impossible en France que chez nos voisins, et les essais que nous en avons faits, bien loin de prouver que cette forme de gouvernement est une source inévitable de révolutions, prouvent, au contraire, qu'en elle, pourvu qu'elle soit loyalement
pratiquée, est le seul moyen de concilier la stabilité du pouvoir avec les responsabilités et les agitations qu'entraîne tout régime représentatif : la vérité est que les deux gouvernements tombés en 1830 et 1848, non-seulement n'ont pas péri par les institutions parlementaires, mais qu'ils en ont vécu; l'un, seize, l'autre, dix-huit ans; et que si les souvenirs qu'ils ont laissés après eux ont encore assez de force pour troubler la sécurité de leurs successeurs tout-puissants, ils le doivent à ces quarante années de paix et de liberté dont grâce à ces mêmes institutions, quelque imparfaites qu'elles fussent, ils ont fait jouir la France !
Cette vérité ressort avec la plus haute évidence, pour le gouvernement de la branche aînée des Bourbons de l'histoire que mon ami, M. Duvergier de Hauranne, publie en ce moment. On y voit comment, selon que ce gouvernement s'éloigne ou se rapproche des conditions du régime parlementaire, ses chances de durée augmentent ou diminuent : elles s'élèvent avec des ministres responsables, tels que MM. de Serre et de Martignac ; elles s'abaissent et disparaissent complètement avec des ministres favoris, tels que MM. de Polignac et de Peyronnet, jusqu'au jour où la lutte s'établissant ouvertement entre ce régime et le gouvernement personnel, celui-ci est vaincu.
Nous avons vu le même phénomène se produire sous le règne de Louis-Philippe : pour ceux qui ont suivi avec quelque attention le récit que je viens d'en faire, il est évident que l'histoire de ce règne n'est autre chose que cette même lutte entre le gouvernement personnel et le principe parlementaire, reprise dans des conditions et sous des formes différentes, mais amenant le même résultat.
Qu'on se reporte, en effet, aux différentes phases qu'a traversées ce règne: celle des défiances et des peurs irréfléchies, celle de nos luttes contre le gouver-
nement personnel, de nos vaines tentatives pour en prévenir les dangers, celle des ruses, des corruptions, des misérables expédients employés pour maintenir ce pouvoir dans toute sa plénitude, celle des enivrements de ce pouvoir, de ses entêtements aveugles, de ses provocations imprudentes, et, enfin, celle de ses défaillances subites et de sa chute, on ne demandera plus le pourquoi de la révolution de 4848, on s'expliquera très-bien comment ce gouvernement, à force de s'éloigner du principe sur lequel il avait été fondé, à force de rétrécir ses bases, de repousser ses appuis les plus naturels, a fini par dépenser l'immense force morale qu'il avait reçue en naissant, et comment, isolé, ruiné de toutes parts, il est tombé un jour comme tout d'une pièce.
Est-ce le principe parlementaire qui, inspirant ces défiances inintelligentes, empêchait de faire entrer largement la classe moyenne dans le cadre électoral? est-ce lui qui s'opposait à l'émancipation plus complète des communes et des départements? non certes, car autant le gouvernement personnel tenait à conserver sa centralisation, qui était son instrument nécessaire, pour agir sur le cercle restreint du pays légal, autant le principe parlementaire était intéressé, au contraire , à l'émancipation des communes et des départements qui devait lui servir de moyen d'action et de point d'appui.
Ce n'est certes pas non plus du principe parlementaire que* dérivait cette manie de Louis-Philippe de tout faire, démettre la main à tout, et de vouloir nonseulement être, mais paraître le seul éditeur responsable d'une politique qui, de jour en jour, excitait . des ressentiments plus universels en accumulant sur la tête du roi des responsabilités plus pesantes : étaitce montrer la moindre intelligence de ces institutions parlementaires, dont le principal bienfait est dans
l'élasticité qu'elles donnent aux ressorts du gouvernement, que d'adopter ce système de résistance à outrance à toute concession et d'exclusion systématique contre tous les dissidents, de manière à briser ces ressorts à force de les tendre et de se voir acculé à un seul parti et à un seul homme au moment de la lutte suprême.
11 y a un public qui, par cela seul que des faits se sont succédé, est disposé à les relier ensemble comme causes et effets. La révolution de 1848 a éclaté après les banquets ; donc ce sont les banquets qui ont fait la révolution : cet argument Post Aoc, propter hoc qui séduit les esprits irréfléchis, est ici faux de tout point. On conviendra que le gouvernement de Juillet eût été bien fragile si son existence eût tenu à ces innocents banquets dont le parti conservateur se moquait d'abord si agréablement : étaient-ce les banquets qui, depuis cinq ans, faisaient que Louis-Philippe n'osait plus passer une revue de la garde nationale et qui l'empêchaient de la convoquer en masse le 24 février? non, c'était la mauvaise politique dans laquelle il s'opiniâtrait depuis de longues années.
Dire que le gouvernement de Juillet a péri par la fatale influence des institutions parlementaires, c'est commettre une aussi grossière méprise que si, lorsqu'une machine locomotive, d'ailleurs très-bien confectionnée, fait explosion parce que les soupapes de sûreté n'ont pas été ouvertes à temps, on s'en prenait à cette machine et non à l'ouvrier imprudent chargé de la diriger.
Ah I si on disait que le gouvernement représentatif, qui n'est autre chose que le gouvernement de l'opinion publique, produit inévitablement une certaine agitation dans les esprits, et que la société pour n'en être ni ébranlée, ni même troublée, a besoin de trouver dans sa constitution des forces résistantes qui font
que cette agitation, loin d'être une cause de perturbation, est, au contraire, un élément de vitalité et d'énergie ; si Ton disait que ces conditions, notre société ne les possède pas, grâce à cette centralisation qui Ta réduite en poussière; si Ton assurait que c'est pour avoir voulu associer ces deux choses aussi profondément incompatibles que l'organisation impériale et le gouvernement parlementaire et pour avoir essayé de faire vivre ensemble ces deux forces contraires qui ne peuvent que s'entre-détruire ; si l'on soutenait que là est la véritable cause par laquelle ces deux gouvernement de 1830 et de 1848 ont succombé, je me garderais d'y contredire ; on serait dans le vrai.
Tous les gouvernements en France, en effet, depuis la vieille monarchie, jusqu'au second empire, sans en excepter nos deux essais de république, se sont attachés à étendre et à fortifier leur action centrale aux dépens des forces spontanées de l'individu, de la commune ou des provinces ; ils ont réussi à affaiblir, à annihiler toute force qui ne procédait pas d'eux mêmes ; ils ont réussi à supprimer toute résistance, mais aussi à se retirer tout appui, car ainsi qu'on l'a dit, avec tant de raison, il n'y a que ce qui résiste, qui appuie : est-il étonnant que ces gouvernements après avoir ainsi absorbé en eux toutes les forces vitales d'une nation et accumulé sur eux toutes les responsabilités finissent par en être écrasés? Est-il surprenant qu'une société qui n'a plus de charpente^ pour ainsi dire, ne puisse résister à rien? pas plus aux coups d'État, qu'aux surprises et aux entraînements de la démagogie? faut-il s'étonner que cette société qui se sent livrée sans défense à tous les hasards, à toutes les audaces, se prenne de peur à la moindre agitation et subisse ces alternatives de révolution et de contre-révolution, dont nous sommes les témoins?
Mais est-il donc impossible qu'il se rencontre un
jour en France un gouvernement qui, éclairé par Texpérience de ses devanciers; mieux inspiré qu'eux sur les vraies conditions de sa conservation, suive une politique entièrement opposée et qu'à leur différence, il emploie tout ce qu'il aura d'ascendant et d'habileté, non à éloigner les citoyens de toute gestion des affaires communes, mais à les forcer, au contraire, d'en prendre leur grande part, et par cela même d'en partager les responsabilités : est-ce une vaine utopie de penser que le peuple qui fait lui-même ses affaires, en prend nécessairement le goût et l'intelligence ; qu'il y puise ce respect du droit, cette soumission à la règle; ce sentiment de la responsabilité individuelle, et cette solidarité entre tous les droits et tous les intérêts qui constituent les mœurs d'un peuple vraiment libre?
Est-il impossible que par cette longue et incessante participation de la nation dans toutes ses affaires locales, départementales, centrales, il ne se forme dans son sein un certain nombre d'hommes qui, par leur caractère, par la confiance qu'ils inspirent au public en seront les guides naturels et constitueront ce que j'appellerai l'aristocratie des services rendus, y préviendront ainsi les mouvements désordonnés d'une démagogie livrée à elle-même?
Certes, je suis loin de croire que cette transformation de notre société soit une chose facile et qu'elle puisse s'opérer du jour au lendemain ; il est plus aisé, je le sais bien, de changer une constitution écrite et de tracer sur le papier de magnifiques déclarations de droits que de donner à un peuple, qui depuis des siècles a été façonné par et pour le despotisme, les mœurs et les conditions de la liberté ; mais nous n'avons pas le choix: ou il faut opérer le changement, ou, ballottés indéfiniment entre le despotisme et la liberté, il faut nous résigner à vivre et à mourir dans des convulsions sans fin.
Pourquoi, d'ailleurs, nous découragerions-nous? N'est-ce pas déjà un grand point que de savoir où est la cause du mal et d'entrevoir la possibilité du remède : ne voyons-nous pas se former, en France, une opinion qui s'étend tous les jours de plus en plus, qui signale les abus de la centralisation et songe à la modifier profondément? que celte opinion s'universalise, comme je l'espère, que tous les esprits éclairés, tous les écrivains accrédités, lui prêtent leur concours, et elle deviendra un courant irrésistible qui finira par triompher des fausses idées comme des fausses habitudes qu'un long despotisme nous a léguées.
Que notre cri de guerre à nous tous, qui voulons sincèrement la liberté, et qui ne désespérons pas encore de notre France, soit donc le même : réforme, réforme radicale de ce régime d'absorption centrale qui, après avoir tué le premier empire, en supprimant tout contrôle, toute publicité, toute résistance légale, a tué ensuite le gouvernement de la Restauration, en encourageant ses adversaires et celui de Juillet, en rendant possible sa fatale résistance à toute réforme, qui a fait ensuite succomber la république sous les coups de ce même pouvoir concentré qu'elle a eu l'imprudence de ne pas vouloir modifier, et qui tuera tout gouvernement libéral quels qu'en soit la forme et le titre, s'il a l'imprudence de s'entêter sur un tel régime. Cessons de nous en prendre à la liberté de nos révolutions, mais attaquons-nous énergiquement à ce qui rend toute liberté impossible dans notre pays, et alors nous pourrons voir notre démocratie française se montrer capable et digne de se gouverner elle-même.
Si, pour ma faible part, je pouvais avoir contribué à atteindre un tel résultat, je me regarderais comme quitte envers mon pays.