ÉPILOGUE
sures sur l'entière conversion du chef de l'État, et ils gardaient quelque défiance à l'égard du caractère personnel de celui qui, chargé de former le cabinet, en était naturellement le chef.
De là des tiraillements qui tenaient les esprits dans une grande perplexité et nuisaient au succès des efforts que l'on faisait.
C'est dans ces circonstances que M. Emile Ollivier me fit demander un rendez-vous par son collègue et ami M. Maurice Richard.
Je le lui donnai sur le champ.
J'avais quelque peu connu M. Emile Ollivier au début de sa carrière législative, lorsqu'il faisait partie des cinq députés qui, seuls dans le corps législatif, tenaient le drapeau de l'opposition ; tout en approuvant la ligne de conduite qu'il avait adoptée depuis en se montrant disposé à appuyer le gouvernement s'il se réconciliait avec la liberté, je ne l'avais pas vu sans inquiétude opérer assez brusquement cette volte-face et se permettre même quelques sorties inconvenantes contre ses anciens amis ; mais ce n'était là que des fautes de conduite, des intempérances de langage. Au fond, sa politique était la seule raisonnable.
Après quelques paroles échangées sur les difficultés de la situation, M. Emile Ollivier me lut une lettre de l'Empereur dans laquelle Sa Majesté le chargeait de m'offrir le portefeuille de la Justice et voulait bien ajouter que ce serait un événement heureux pour la France^ si je me décidais à rentrer au pouvoir.
Un retour aussi complet qu'imprévu à mes principes et à ma personne, après vingt ans de séparation, et quelle séparation ! ne pouvait que m'étonner et m'émouvoir ; je n'hésitai cependant pas à déclarer à mon interlocuteur que, tout en donnant mon adhésion à cette nouvelle phase de la politique du gouvernement, je ne pouvais cependant pas lui accorder un concours
direct comme ministre ; que j 'étais étranger aux Chambres, que d'ailleurs mon âge ne me permettait pas de prendre un tel fardeau.
M. Emile OUivier me parla alors des fonctions de procureur général à la Cour de cassation qui, disaitil, me replaceraient au milieu de mes goûts et de mes aptitudes. Je refusai plus péremptoirement encore ; tout honorables qu'étaient ces fonctions, elles n'étaient, à mes yeux, qu'une place à laquelle je ne pouvais ni ne voulais faire le sacrifice de mon repos. — Mais du moins, vous accepterez la présidence de quelque grande commission, telle que celle de la décentralisation, me dit M. Emile Ollivieren me faisant entrevoir le concours tout- puissant du gouvernement pour faire passer enfin, dans les faits, des idées auxquelles j'ai consacré toute ma vie. J'acceptai : j'ajoutai même que si le chef de l'État croyait utile de connaître mes idées sur la situation, je me mettais à sa disposition.
Deux jours après, M. Emile Ollivier me conduisait aux Tuileries.
C'était jour de conseil, et les membres du nouveau cabinet étaient réunis dans le salon qui précède le cabinet de l'Empereur. L'un d'eux s'approchant de moi, me demanda si je le reconnaissais? Il me rappela qu'il m'avait aidé à faire mon lit à Vincennes, que son matelas était près du mien et que je m'y prenais fort mal pour le disposer. — « Oui, certes, lui dis-je, je vous reconnais, vous êtes M. le marquis de Talhouët. Eh bien, souvenir pour souvenir ; je vous rappelle à mon tour, que lorsque vous eûtes quitté vos vêtements, je remarquai sur votre chemise une tache de sang et vous en demandai l'origine : vous me répondîtes que c'était la suite d'un coup de baïonnette que vous aviez reçu dans le bras au moment où nous nous étions présentés à la grille du palais Bourbon pour y reprendre