‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 36 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

le YÔlre de se préoccuper ainsi qu'ils Tout fait de leurs amis ou ennemis personnels I... Le jour où Charles X, dans une proclamation célèbre déclarait que ceux qui voteraient pour les 221 députés signataires de l'adresse seraient ses ennemis personnels, il signait son abdication. Et lorsque Louis-Philippe eut la fatale inspiration de qualifier d*en7iemiSj ceux qui lui demandaient la plus modeste et la plus inoffensive des réformes, il rendait inévitable sa déchéance. Ce n'est jamais impunément que les gouvernements descendent de la hauteur de leur mission, au rôle de chef de parti : ceux que vous appelez vos amis personnels sont nombreux sans doute, et, cependant ils pourraient tenir dans cette enceinte, et je vous le demande de quel poids pèseraient-ils au jour d'une catastrophe? — C'est de' l'opinion générale que vous devez vous préoccuper et non des sentiments intéressés de tels ou tels. Ces sentiments se modifient, d'ailleurs, avec les événements. Voyez quelle influence s'est déjà exercée sur les hommes qui passent pour les moins bien disposés eu votre faveur: il y a quelques jours, je causais avec le duc de Broglie dont vous connaissez les liens avec la famille d'Orléans; eh bien I il n'hésitait pas à me faire cette déclaration : « Puisque le gouvernement parait vouloir se rapprocher des conditions du gouvernement parlementaire, il n'y a pas un vrai patriote, pas un libéral sincère qui ne doive prêter son aide au succès de cette tentative. Quant à moi, je la favoriserai de toute mon influence. » — (Ce fait parut faire impression sur Napoléon.) — Et puis, permettez-moi de vous le dire, Sire, vous avez adopté un dangereux point de départ ; vous avez dès le début, déclaré que vos points d'appui étaient surtout dans les classes pauvres et inintelligentes, et quelles concessions ne leur avez vous pas faites pour capter leur faveur? Et, cependant, que de haines fermentaient dans ces classes contre votre gouvernement I Vous avez pu en voir les symptômes dans les dernières élections et dans les con* férences populaires plus récentes. Vous avez fait fausse route : c'est dans la partie intelligente de la société, dans ses éléments vraiment conservateurs, que seront vos véritables points d'appui, comme ils sont ceux de tout gouvernement qui cherche de bonne foi à concilier la liberté avec les conditions inhérentes à toute société civilisée. Ce sont des éléments tout à la fois libéraux et conservateurs qu'il faut réunir et armer contre les désordres et les passions déma-

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gogiques ; vous y parviendrez au moyen d'une profonde dé« centralisation, mais surtout en vous rapprochant des conditions du gouvernement parlementaire qui répond aux sentiments et aux besoins de ces classes intelligentes. Vous avez donc obéi à une nécessité impérieuse lorsque vous avez rendu la vie au parlement ; mais vous avez fait en même temps acte d'une haute habileté; il y a toujours grand avantage à prendre à ses adversaires le drapeau dont ils se pourraient prévaloir, contre vous. Charles X eut le grand tort de laisser à ses ennemis le drapeau tricolore, et vous, vous auriez un grand tort de laisser à vos adversaires le drapeau parlementaire...

L'Empereur écoutait ces conseils, quoique donnés dans une forme peu ménagée, avec la plus bienveil* lante attention : puis il me renouvela Toffre des fonctions de procureur général à la Cour de Cassa-, tion, me disant que je n'avais pas pour les refuser, le même motif que pour celle de garde des sceaux ; qu'on lui avait dit qu'elles n'exigeaient pas un grand travail ; qu'il en avait causé avec M. le premier président Devienne qui lui avait assuré que ce choix serait agréé par toute la cour, etc.

Je lui répondis qu'on l'avait induit en erreur : que le poste de procureur général était loin d'être une sinécure; qu'au moins, pour moi, il .serait le plus rude et le plus difficile des labeurs. Qu'en effet, si je Toccupais, je me croirais obligé de faire revenir la Cour de cassation sur trois ou quatre arrêts de sa jurisprudence qui avaient gravement altéré son autorité morale et judiciaire, et que, pour cela, il fallait plus de jeunesse et de vigueur que je n'en avais. — L'Empereur n'insista plus : la conversation reprit un ton familier, il me demanda si je demeurais toujours à Bougival, etc., qui lui rappelait de vieux et chers souvenirs.

Je pris enfin congé de lui, disant que je ne voulais pas prolonger un entretien qui lui prenait un temps

réclamé par des affaires plus sérieuses. Il me reconduisit avec les mêmes témoignages d'affection.

Si j'avais pu craindre que ma franchise Teùt blessé, je fus rassuré, car le surlendemain je recevais l'invitation de l'accompagner à la chasse à Rambouillet, invitation que je déclinai poliment, mais de manière à lui faire comprendre que je voulais bien sacrifier au devoir envers mon pays, mon repos et mes habitudes, et que je n'entendais pas aller au delà.

Quelques jours plus tard, nous eûmes avec l'Empereur, le ministre de l'Intérieur et moi, une conférence aux Tuileries pour arrêter la composition de la commission de décentralisation dont la présidence m'avait été conférée ; je crus remarquer, aux objections qui me furent faites sur certains noms que je proposais, que je n'avais pas complètement converti Sa Majesté à ma théorie politique sur les amis et sur les ennemis personnels des gouvernements : le césar se laissait toujours entrevoir derrière le chef constitutionnel!,.

DÉNOUMENT

Je rouvre mes mémoires pour y consigner le récit du dénoûment aussi terrible qu'imprévu qui, après dix-huit ans d'une prospérité trompeuse et énervante, est venu terminer l'existence du second Empire. Comme le premier, il est tombé, enivré de sa puissance, encouragé par ses flatteurs, perdu par ceux qui se disaient et qu'il croyait ses amis ; comme le premier Empire, il nous laisse aux prises avec les conséquences d'une invasion formidable; il avait proclamé, lors de son avènement, qu'il venait nous sauver de l'anarchie, et une anarchie plus redoutable que jamais nous menace. Il avait dit, dans un langage pompeusement décevant, dont l'école bonapartiste nous a fourni tant de modèles : Je suis la paix/ et il nous lègue une guerre effroyable dans laquelle l'existence, ou tout au moins la grandeur et l'honneur de la France sont gravement compromis, et qui le conduit comme son oncle, à mourir captif de l'étranger; expiation tardive et bien méritée du coup d'État de 4851, mais aussi leçon cruelle donnée à notre nation pour s'être si imprudemment livrée corps et âme à un homme dont les antécédents lui étaient cependant bien connus.

J'ai laissé mon récit à ce moment où Napoléon III, changeant tout à coup de langage et de politique, annonçait sa résolution de pratiquer loyalement le gouvernement parlementaire, et proposait les modifications à apporter à la Constitution de 1852, pour l'approprier à cette forme de gouvernement. Quelles causes avaient provoqué ce changement? D'abord, les progrès de l'opinion libérale révélés par les dernières élections, et, en outre, l'intérêt évident de Louis-Napoléon, qui, comme père, sentait qu'il était temps de préparer l'avènement de son fils, et qu'il n'y pourrait réussir qu'en substituant au gouvernement personnel, qui ne se transmet pas, le gouvernement parlementaire qui est essentiellement impersonnel.

D'ailleurs, l'âge, les fautes commises, le sentiment d'une responsabilité devenue impossible à porter, surtout depuis l'expédition du Mexique et le dénoûment de Sadowa : tout l'avertissait de se soulager de cette respionsabilité par un ministère sérieusement responsable. J'avoue que cette résolution était tellement dans les nécessités du temps, sinon dans l'intérêt de celui qui la faisait, que j'ai cru un instant à sa sincérité, et je n*étais pas le seul. Les hommes les plus considérables et les plus considérés de ce qu'on appelait alors les anciens partis , ceux-là mêmes qui avaient eu le plus à soufiVir du coup d'État, saluaient avec joie, et même avec une certaine confiance, ce retour au régime parlementaire.

 peine quelques membres de l'extrême gauche conservaient-ils une attitude hostile, et encore ceux-là mêmes qui refusaient leur concours direct n*osaientils pas se déclarer ouvertement irréconciliables. On peut se faire une idée de la faveur générale avec laquelle était alors accueillie cette résurrection inespérée de nos garanties parlementaires par le fait de

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rélection à rAcadémie française de M. Emile Ollivier qui, malgré un talent de parole incontestable, n'avait d'autre titre à cette distinction que celui d'avoir pris l'initiative de cette réforme et de la personnifier en quelque sorte en lui ; c'est ce qui explique comment MM. le comte de Montalembert , Thiers et autres personnages les plus ouvertement antipathiques à l'Empire, furent les patrons avoués de son introduction dans le sein de l'Académie française.

La démarche que M. Emile Ollivier fit dans le même temps auprès de moi, de la part de l'empereur, et dont j'ai précédemment rendu compte, la résolution annoncée avec grand éclat d'opérer dans les rouages de l'administration une profonde et sérieuse décentralisation ne pouvaient que redoubler notre confiance. Gomment aurions-nous pu croire encore à la persistance du gouverment personnel, alors que l'empereur consentait de lui-même à en briser les principaux instruments.

La fortune, si prodigue envers cet homme, lui offrait en ce moment Toccasion de réparer ses fautes, de se faire pardonner même le crime de son origine, et de fair^e, avec le concours des hommes les plus estimés du pays, ce que les gouvernements qui l'avaient précédé n'avaient pas réussi à faire ; il pouvait fonder la liberté et l'ordre sur des institutions qui, pratiquées loyalement, lui auraient rendu le pouvoir léger et en auraient assuré la transmission à son fils.

Toutefois, la transition avait été si brusque, si imprévue, qu'un fond de défiance restait encore dans l'opinion, et lorsqu'on vit l'empereur et ses nouveaux ministres s'obstiner à garder une majorité dans laquelle dominaient les instruments les plus directs du gouvernement personnel, toujours prêts à lui obéir, les plus confiants commencèrent à douter ; de plus, les procédés étranges du ministère à l'égard de

S96 MÉMOIRES D*ODILON BÂRROT.

notre comité de décentralisation, le parti qu*il prenait de confier à ses préfets et au pouvoir central le droit de choisir les maires des communes, et cela, au moment où nous venions de décider que les maires seraient élus par les conseils municipaux eux-mêmes , ces petites ruses employées pour nous décourager de nos travaux et faire avorter cette pensée de décentralisation qu'il avait annoncée avec tant d'éclat ne pouvaient que fortifier ces doutes. Enfin, Tinsistance avec laquelle Tempereur poursuivit sa campagne plébiscitaire acheva de détruire toute illusion.

Que signifiait, en effet, la clause insérée dans le plébiscite, par laquelle il s'attribuait le droit de consulter le peuple dans les conditions qu'il lui plairait de choisir; il ne craignit pas de l'avouer lui-même, c'était le dessein hautement avoué, au cas de dissentiment entre lui et le parlement, de faire dominer sa volonté sur celle du parlement; c'était la dénégation la plus directe de la condition fondamentale de tout régime parlementaire.

L'empereur gardait ainsi une majorité qui était à sa discrétion, il l'avait créée et pouvait à volonté la défaire et la refaire , car il conservait par le choix des maires les instruments les plus efficaces de ses candidatures officielles; enfin, au cas où, par impossible, il surgirait dans le sein du parlement une opposition, le plébiciste lui fournissait un moyen assuré d'en sortir, sans avoir recours à l'épreuve d'une nouvelle élection et sans être forcé d'employer de nouveau le remède dangereux d'un coup d'Etat. Il lui suffisait de poser à une multitude inintelligente des questions sur lesquelles elle prendrait le change, et, par exemple, ainsi qu'on l'a vu, lui faire voter la guerre lorsqu'elle croyait voter la paix.

Certes, après que toutes les conditions du régime parlementaire avaient été ainsi détruites une à une,

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il aurait fallu une foi bien robuste pour y croire encore.

Aussi, la confiance du parti libéral s'évanouit-elle comme par enchantement. Les trois ministres qui représentaient dans le cabinet le centre gauche, MM. Buffet, le comte Daru, et le marquis de Talhouët donnèrent leur démission, et, par contre, les partisans du gouvernement personnel qui, un moment avaient regardé leur cause comme à jamais perdue, reprirent courage.

Le plébiscite eut encore cet autre résultat d'enivrer l'empereur, il prit sept millions de Owt, sortis du scrutin populaire, pour une nouvelle investiture populaire du pouvoir absolu et dictatorial.

Telle n'avait pas été la pensée de ceux qui avaient cru, au contraire, donner leurs suffrages au retour d'un régime de contrôle et de liberté. L'habileté vraiment machiavélique avec laquelle la police impériale avait déchaîné le spectre rouge, juste au moment du scrutin, faisant succéder du jour au lendemain à la sévérité la plus implacable la tolérance la plus absolue pour toutes les violences de la démagogie, manœuvre qui n'a jamais manqué son effet en France, firent prendre complètement le change sur le sens et la portée du vote : si le peuple avait cru voter pour le rétablissement du gouvernement personnel absolu et surtout pour la guerre, il aurait répondu : Non, sans aucune hésitation, car le gouvernement personnel et la guerre avaient bien peu d'adhérents en France. C'est parce qu'il crut n'avoir à voter qu'entre l'Empire devenu libéral et la démagogie socialiste^ que sept millions de Oui sortirent des urnes plébiscitaires.

Le tour était joué : la cour et le monde officiel s'emparèrent de cette équivoque, proclamant que la toutepuissance de l'empereur avait reçu du peuple une nouvelle consécration. Louis-Napoléon, lui-même, ne songea plus qu'à profiter de l'occasion pour assurer

la transmission de son pouvoir à son fils, et comme rien en France n'est plus propre que le prestige de la victoire , pour donner le pouvoir , la guerre qui , jusqu'alors n'était chez l'empereur qu'à l'état de projet, devint une sorte de nécessité dynastique, et fut résolue.

C'est ainsi que, par une de ces voies providentielles qui trompent si souvent les pensées humaines, le régime impérial devait trouver sa ruine dans ce qui paraissait devoir lui assurer une longue durée à travers les générations, et que, par la plus étrange des méprises, toute une nation croyant voter pour la paix et la liberté qu'elle voulait résolument, se trouva avoir voté le despotisme et la guerre.

Ce fut, en effet, après le vote du plébiscite que l'on commença à parler de guerre dans les conseils du gouvernement.

Le moment était cependant bien mal choisi pour agiter de tels projets. Si une guerre paraissait nécessaire, l'affaire-du Danemarck en aurait offert une bien meilleure occasion. L'Angleterre demandait alors à notre gouvernement son concours : il nous eût suffi d'envoyer notre flotte se réunir dans les eaux de la mer Baltique à celle de la Grande-Bretagne pour faire échec aux violences que la Prusse, aidée de l'Autriche, s'apprêtait à faire subir à notre plus vieux et plus fidèle allié. Combien la situation de la France n'eûtelle pas été forte et belle en Europe si, après avoir déjà protégé la Turquie contre les présentions de la Russie, elle avait de nouveau, et dans cette occasion, tiré l'épée pour la défense du faible contre le fort. C'est alors qu'elle aurait pu se déclarer protectrice du droit en Europe et revendiquer, avec quelque raison, le titre d'arbitre du monde.

Louis-Napoléon ne le voulut pas; il refusa le concours que l'Angleterre lui demandait.

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On a beaucoup dit, pour l'excuser, qu'à ce moment, une partie de nos troupes étaient encore retenues au Mexique; que nos arsenaux avaient été épuisés dans cette malencontreuse expédition. Cette excuse n'est pas sérieuse. Nous avions certes assez de vaisseaux dans nos ports pour que, joints à ceux de l'Angleterre, ils protégeassent efficacement les côtes du Danëmarck contre les entreprises de la Prusse et de TAutriche. On a prétendu aussi que Louis-Napoléon, blessé par la défection un peu brusque de l'Angleterre dans l'affaire de la Pologne, et surtout par la manière fort peu respectueuse dont lord John Russell avait accueilli sa proposition d'un congrès européen avait cédé, dans cette circonstance, à ses ressentiments personnels. Nous ne le croyons pas. Un des traits distinctifs de l'empereur est l'absence complète, chez lui, de toute susceptibilité et de ce qu'on appelle le point d'honneur. La véritable cause de sa détermination fut le refus que lui fit le cabinet anglais, de lui assurer une indemnité territoriale, soit en Belgique, soit dans les provinces rhénanes, pour les risques que son intervention allait lui faire courir. Quant aux avantages purement moraux qu'il en avait tirés, récole napoléonienne n'est pas, on le sait, disposée à apprécier de tels avantages.

Plus tard, une autre occasion s'était offerte de réaliser, dans des conditions beaucoup plus favorables, ses vues d'agrandissement territorial; c'était lors du conflit qui éclata, en 1866, entre la Prusse et l'Autriche.

Ces deux puissances, en effet, après avoir dépouillé le Danëmarck, ne purent s'entendre sut* le partage de leur butin. Leur vieil antagonisme se réveilla avec plus de violence que jamais, et la Prusse, qui se préparait depuis longtemps à se saisir de la domination en Allemagne, après s'être habilement assurée du

concours de Tltalie, en lui offrant la perspective de la conquête du fameux quadrilatère vénitien, déclara la guerre à l'Autriche, et porta ses armées avec une rapidité foudroyante contre son adversaire , avant que TAutriche et ses alliés aient eu le temps de remuer leurs forces.

L'Italie, de son côté, était entrée en campagne, et, quoique battue par les Autrichiens sur terre et sur mer, elle n'en opéra pas moins une diversion utile à la Prusse.

L'Autriche paya sa défaite de la perte de sa suprématie en Allemagne. La diète de Francfort, qu'elle présidait, fut dissoute et remplacée par une fédération des États du Nord, dont sa rivale s'attribua la haute direction commerciale, diplomatique et surtout militaire. Quelques États du Sud avaient été laissés en dehors de cette combinaison; mais ils y furent bientôt rattachés en vertu de traités particuliers qui donnaient au roi de Prusse le commandement effectif de leurs forces et ne leur laissaient qu'une autonomie plutôt apparente que réelle.

Il était impossible que la France vit avec indifférence de pareils changements; l'opinion publique s'en préoccupa vivement. Ce fut le gouvernement et ses organes officiels qui prirent alors à tâche de la rassurer. On se rappelle ses étranges théories sur la nécessité des grandes agglomérations, sur les tronçons plus à redouter pour la France que l'unité allemande, toutes ces énormités qui alors révoltèrent à juste titre l'opinion et le sens commun, et qu'une majorité complaisante n'en applaudissait pas moins avec frénésie.

C'est qu'à ce moment, Louis-Napoléon avait encore conservé l'espoir d'obtenir de la Prusse la réalisation de certaines ouvertures qui lui avaient été faites à Biarritz par M. de Bismarck, lui laissant entrevoir, pour

prix de sa complicité dans les projets d'agrandissement de la Prusse, des dédommagements territoriaux pour la France. Rien pourtant n'avait été alors définitivement convenu sur ce point. Louis-Napoléon comptait que la guerre entre rÀutriche et la Prusse se prolongerait, et que, lorsque ces deux puissances auraient été épuisées dans la lutte , il serait maître de la position, et pourrait dicter ses conditions au lieu d'avoir à les discuter.

Le dénoûment rapide de Sadowa avait déjoué ce calcul, et lorsque l'empereur reprit les conversations de Biarritz, et crut pouvoir rappeler à M. de Bismarck ses promesses, il était trop tard, et le rusé diplomate répondit que l'Allemagne entière se soulèverait à la seule idée de distraire un seul pouce de son territoire essentiellement allemand. Mais en même temps, il laissait entrevoir que le dédommagement de la France pourrait se prendre aux dépens de la Belgique, sachant bien que l'Angleterre y opposerait un obstacle invincible; c'est dans ce sens qu'avait été rédigé un projet de traité que notre ambassadeur auprès du roi de Prusse eut la naïveté d'écrire de sa main et de remettre à M. de Bismarck : naïveté dont celui-ci devait, plus tard, tirer si bon parti.

C'était pour favoriser l'exécution de ce projet que notre gouvernement s'efforçait de nous persuader, à grands renforts d'arguments, que nous avions tout ^ gagner à ce que la Prusse absorbât les petits États de l'Allemagne, et à ce que nous n'eussions plus en face de nous qu'une grande puissance unifiée, au lieu des simples tronçons qui existaient auparavant.

Mais l'Angleterre, ainsi que l'avait prévu l'habile ministre de Prusse, au premier soupçon de cette négociation, prit feu et déclara qu'elle ne permettrait jamais que la Belgique fût réunie à la France. Il fallut donc renoncer encore à cette espérance,

Cependant, comme Louis-Napoléon ne pouvait se 'résigner à ne rien tirer dç circonstances qui lui avaient fait concevoir de si grandes espérances, il se rabattit sur le Luxembourg. Le roi de Hollande se souciait assez peu de cette province ; l'empereur en traita pour une somme d'argent. Mais cette acquisition, toute modeste qu'elle était, rencontra une opposition générale en Allemagne, qui regarda cette province comme un camp obligé de TEmpire allemand. Et si l'Angleterre n'avait pas réussi à faire accepter, à titre de transaction, la démolition de la forteresse de Luxembourg, la guerre eût éclaté dès ce moment.

Tout en se soumettant et en acceptant cette transaction, Louis-Napoléon gardait au fond de son cœur un vif ressentiment contre la Prusse , à raison de toutes les déceptions qu'elle lui avait fait subir. Malgré ses protestations en faveur de la paix et tout en reproduisant pour la troisième ou quatrième fois ses projets de congrès européen, il se préparait secrètement à la guerre. La Prusse le savait bien et ne négligeait rien, pour mettre de son côté toutes les chances de la victoire.

Les institutions militaires de ce pays ont une grande supériorité sur les nôtres.

. En Prusse, toute la nation passe sous les drapeaux; elle n'y reste que le temps nécessaire pour se former aux habitudes et à la discipline militaires, et elle rentre ensuite dans la vie civile. Aussi est-elle toujours prête à reparaître tout entière sous les armes, avec l'expérience qu'elle a acquise. En outre, Tarmée prussienne n'est pas à former, elle est d'avance toute formée. Ses corps se recrutent par provinces, et n'at* tendent que le signal du départ pour se porter en avant.

Chez nous, ce n'est qu'une partie de la population qui est appelée à servir, selon les désignations du sort ^

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et encore ceux que le sort a désignés sont-ils admis à se faire remplacer. II y a donc une grande partie de la société, et c'est la plus intelligente et la plus instruite en général, qui reste étrangère au service militaire. De plus, nos régiments, au lieu d'être réunis en corps d'armée composés des habitants de la même province, se recrutent dans toutes les parties de la France; ils changent incessamment de garnison, et, sauf les réunions annuelles au camp de Chàlons de quelques divisions pour manœuvrer ensemble pendant deux ou trois mois, ils n'ont aucun point de contact entre eux. Ils ne servent guère, pendant la paix, qu'à la police intérieure, à fournir des sentinelles aux fonctionnaires et à motiver la création à grand prix de grands commandements.

Aussi, au moment d'une guerre, un temps infini est^il employé pour réunir ces régiments en corps d'armée, et on les donne à des généraux qui, la veille, ne les connaissaient pas et qui leur étaient parfaitement étrangers.

En vain avait^on voulu remédier à cet état de choses et rapprocher nos institutions militaires de celles delà Prusse ; tous les gouvernements y avaient résisté, et< il faut bien le dire, l'opinion publique elle-même ne s'était montrée guère favorable à ces tentatives.

Notre nation, quoique réputée très-portée à la guerre, a une certaine antipathie pour le service mili^ taire; la faculté du remplacement y est populaire* Une grande partie de la société voit dans cette faculté un allégement à la lourde charge de la conscription^ Un moyen de conserver à Tindustrie, aux sciences et aux professions libérales leurs éléments nécessaires.

En outre, il régnait alors un préjugé partagé même

Ear les hommes les plus éclairés; c'est qu'il n'y a de ons soldats que les hommes qui ont passé sept ou huit ans sous les drapeaux : préjugé qui^ je Inespéré

bien, ne survivra pas à Texpérience que nous faisons en ce moment, et que nous aurons payée si cher.

Il y a environ quatre ans, alors que les éventualités de guerre devenaient de jour en jour plus menaçantes, notre gouvernement avait proposé et fait voter, non sans de vifs débats, une loi qui organisait militairement, sous le titre de gardes mobiles, sans faculté de remplacement, toute notre jeunesse de vingt à vingtcinq ans : c'eût été là, si on Tavait réalisée à temps, une institution excellente, car, à l'avantage de donner à nos jeuiies gens une éducation plus virile , elle aurait joint celui de préparer à la France de puissantes ressources en cas de guerre.

Malheureusement, ce qu'un ministre de la guerre, le maréchal Niel, avait créé dans une vue patriotique, un autre ministre, le maréchal Lebœuf, l'abandonna comme suspect et inutile ; aussi, au moment où elle aurait été si nécessaire, cette institution n'existaitelle que sur le papier.

Si, pendant les quatre années écoulées, depuis que la garde nationale mobile avait été décrétée, toute cette jeunesse eût été formée en bataillons, armée, exercée et ployée aux habitudes militaires , quelle influence n'aurait-elle pas eue sur les événements I nous pouvons en juger par le parti que le gouvernement de la défense nationale en a tiré lui-même, dans l'état d'improvisation et d'imperfection où elle se trouva. Au lieu d'en être réduit, comme aujourd'hui, à envoyer au feu de braves jeunes gens sans expérience, nous aurions pu opposer à l'ennemi une force effective, et, par là, nous aurions évité bien des désastres ; dans tous les cas , nous aurions eu un moyeu puissant pour les réparer.

Puisque l'empereur, ainsi que lui en faisait compliment le président du Sénat, avait résolu et préparait depuis quatre ans cette guerre, pourquoi s'est-il privé

sans motif d'une pareille force? Preuve nouvelle de cette imprévoyance, de cette incohérence de vues et de mesures qui ont marqué chaque pas de ce gouvernement dont tant de gens s'obstinaient et s'obstinent peut-être encore à vanter l'habileté.

Il est vrai que cette jeunesse s'était montrée un peu turbulente et quelque peu disposée à faire de l'opposition ; était-ce un motif sérieux pour se priver d'une pareille force? Le ministre delà Guerre Lebœuf s'était montré du reste, en cette circonstance, bien plus préoccupé du soin de faire sa cour que d'être utile à son pays.

M. Emile Ollivier, de son côté, avait eu le grand tort de conserver dans le nouveau Cabinet, prétendu parlementaire, ce ministre courtisan qui devait être si funeste à la France : ce fut encore là une de ses inconséquences.

Le premier devoir d'un ministre de la Guerre dans la situation très-tendue qui existait entre la France et la Prusse eût été d'étudier avec le plus grand soin les forces réelles de la Prusse. Il y avait pour cela auprès du gouvernement prussien, d'abord notre ambassadeur chargé de se renseigner, et en outre des délégués militaires dont l'unique mission était de fournir ces renseignements. Eh bien, de deux choses l'une, ou tous ces divers agents s'étaient concertés pour tromper le ministre, ou sachant la vérité, le ministre est venu affirmer à différentes reprises à l'empereur, et même aux Chambres, que nos forces étaient prêtes et bien supérieures à celles dont pouvait disposer la Prusse; affirmation mensongère, et quant au nombre d'hommes dont nous pouvions disposer, et quant aux approvisionnements de toute espèce qui se sont trouvés insuffisants dès les premières opérations.

Il est vrai que ce ministre donne aujourd'hui pour son excuse qu'il n'avait pas osé contrarier les desseins

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