IV
bien arrêtés de TEmpereur, en lui disant toute la vérité. Étrange justification bien digne des hommes et des caractères de ce temps.
Voilà pour les préparatifs de la guerre : voyons comment les négociations qui Tout précédée ont été conduites. Il fallait trouver un prétexte à cette guerre; on crut faire merveille en choisissant celui qu'offrait la candidature d'un prince de Hohenzollern au trône d'Espagne ; on y voyait le moyen de placer la guerre sur un terrain autre que celui de l'unification de l'Allemagne.
C'était une conception malheureuse et qui produisit un effet opposé à celui qu'on en attendait.
Sans doute, dans cette offre de la couronne d'Espagne à un prince prussien et dans l'autorisation accordée à l'acceptation de cette couronne par le roi de Prusse, le tout à la suite d'une négociation cachée avec soin à notre gouvernement, il y avait quelque chose qui pouvait à bon droit exciter les susceptibilités de la France. Déjà la Prusse s'était assuré l'alliance de l'Italie ; si elle donnait en outre un roi à l'Espagne, il était à craindre que notre pays ne fût désormais enfermé dans un cercle d'influences hostiles^ et que sa position et sa sécurité n'en fussent compromises. Bien que l'expérience ait appris combien peu d'influence ont ces alliances de famille sur la politique des États, il y avait là incontestablement un danger possible.
Les remontrances que nous adressâmes à ce sujet par voie diplomatique au Cabinet prussien étaient donc fondées; elles trouvèrent faveur auprès des différentes puissances de l'Europe. L'Angleterre s'interposa, le prince de Hohenzollern retira sa candidature, et le roi de Prusse son autorisation : la réparation que nous demandions nous était donc accordée ; elle était aussi complète qu'il était raisonnable de le désirer; elle l'était même d'autant plus que les reproches
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que nous adressions au roi de Prusse d'avoir agi en cette circonstance dans un esprit d'ambition et d'hostilité contre la France auraient été plus fondés, car alors sa retractation prenait le caractère d'une sorte d'amende honorable.
Tout paraissait fini sur cet incident: M. Emile Ollivier, sur la nouvelle de la renonciation du prince de HohenzoUern était même venu déclarer à la Chambre, avec l'accent d'une joie exaltée que la paix était désormais assurée, et cette déclaration avait été accueillie par des transports unanimes de la majorité de la Chambre.
Ce ministre n'avait sans doute pas alors reçu les confidences de Louis-Napoléon dont ce dénoûment contrariait les résolutions; car, dès que les pensées secrètes du maître furent connues, le Cabinet changea subitement de conduite et de langage. Ordre fut transmis à notre ambassadeur à Berlin d'exiger du roi de Prusse qu'il écrivit une lettre à l'empereur, dans laquelle il donnerait des garanties pour l'avenir.
Une telle exigence était une injure qui devait nécessairement provoquer un refus, et c'est ce qu'on voulait aux Tuileries. Aussi, à peine le roi Guillaume eut-il signifié à H. Benedetti qu'ayant fait tout ce que lui commandaient ses bons rapports avec la France, il n^accepterait plus de conversation diplomatique sur ce sujet, qu'une grande clameur s'éleva dans le monde officiel et officieux : « La France, s'écriait-on, est insultée dans la personne de son ambassadeur, la guerre seule peut laver un tel outrage. » A(. Benedetti avait beau protester que le roi de Prusse n'avait manqué en rien aux égards qui lui étaient dus, on lui imposa silence : il fallait qu'il fût insulté, et M. le duc de Gramont, ministre des Affaires étrangères qui venait d'être nommé, vint porter à la tribune, dans les termes les plus arrogants, la déclaration de guerre que
la majorité ne manqua pas d'acclamer comme elle avait acclamé la veille les assurances de paix que lui avait apportées M. Emile OUivier.
Ce dernier, après s'être fait le hérault de la paix, vint avec le même empressement se faire Tapologiste de la guerre. Il eut même dans cette occasion une de ces expressions malheureuses qui pèsent cruellement sur la vie d'un homme politique. « JamaiSj s'écria-t-il, égaré par son enthousiasme, je ne parierai (Tun cœur plus léger la responsabilité de mon vote. » J'aime à croire que cette phrase lui a échappé dans son improvisation, et qu'en présence de nos malheurs actuels, ces mots doivent peser bien lourdement sur s'a conscience.
Vainement M. Thiers et la plupart des membres de la gauche demandèrent-ils que les documents sur lesquels on motivait cette guerre fussent soumis à un examen attentif de la Chambre, vainement exprimèrent-ils des doutes sérieux sur nos préparatifs, rien ne put arrêter l'entraînement aveugle de la majorité ; elle couvrit de ses cris de réprobation les observations si simples et si sages de M. Thiers : la guerre fut votée d'enthousiasme dans la soirée de cette séance. Une foule composée de cette partie de la populace dont on connaît les affinités avec la police, se porta au domicile du courageux orateur qui s'était opposé à la guerre, et l'insulta par des cris menaçants. Ce mouvement d'enthousiasme puéril fut encore plus prononcé dans le Sénat, qui, non content de se lever comme un seul homme à la communication qu'on lui faisait de cettç déclaration de guerre, et d'interdire tout débat préalable, renchérissant sur la Chambre des députés, se porta tout entier aux Tuileries pour féliciter l'Empereur de sa détermination. Le président du Sénat, dans son adresse de félicitation, déclara à titre d'éloge que Louis-Napoléon méditait et préparait cette guerre depuis quatre ans ; ce discours restera
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comme un témoignage de plus de la servilité traditionnelle des Sénats impériaux ; et en même temps comme un démenti anticipé à ce mensonge de Louis- Napoléon, qui prétend aujourd'hui qu'il ne voulait pas personnellement la guerre, mais qu'il l'a déclarée sous la pression de la France.
Comment s'est-il fait que ces majorités si essentiellement pacifiques en elles-mêmes, se soient montrées tout à coup si belliqueuses ?
Pour l'expliquer, il suffirait peut-être de se reporter à l'habitude qu'avaient contractée depuis leur origine ces majorités, d'obéir aveuglément à l'impulsion que leur donnait le chef de l'État; mais il y a eu aussi de leur part un calcul politique.
Quant au Sénat, il était amoindri par le retour aux institutions parlementaires ; placé au sommet de l'édifice impérial par la Constitution de 1853, les réformes qui venaient d'être opérées, le faisaient descendre à un rang politique assez insignifiant. Bien qu'appelé à connaître du vote des lois, l'influence gouvernementale était désormais concentrée dans le sein du Corps législatif; il le sentait et aspirait à tout changement qui lui rendrait son ancienne importance : la guerre pouvait opérer ce changement.
Quant à la majorité de la Chambre des députés, depuis que le ministère lui-même avait hautement désavoué les candidatures officielles dont elle était née, elle se sentait, en quelque sorte, politiquement dégradée et mise au ban de l'opinion ; elle n'envisageait qu'avec effroi les chances que lui ferait courir une nouvelle élection : de là sa subite conversion en faveur de la guerre qui, seule, pouvait changer cette situation en reconstituant le gouvernement personnel et la réhabiliter en la présentant comme poussant, même jusqu'à l'exagération, le sentiment de l'honneur national.
Louis-Napoléon, de son côté, attendait le même résultat de la guerre, indépendamment de Toccasion qu'elle lui oflrait de consolider sa dynastie.
Ce sont donc deux calculs personnels et égoïstes qui se sont rencontrés pour enfanter cette guerre, qui devait être si désastreuse pour la France. Il faut aussi tenir compte de quelques considérations secondaires, telles que Fambition des généraux et des officiers de l'armée ; leur impatience d'avancement, la fermentation même qui commençait à se manifester parmi les soldats de la flotte et de l'armée, résultat inévitable de leur contact habituel avec le peuple et de l'appel qui leur était fait incessamment de voter sur les actes du gouvernement, et par conséquent de les discuter. Mais tout cela n'aurait pas suffi pour provoquer la déclaration de guerre ; on ne saurait trop le répéter, le motif déterminant de cette guerre, est la combinaison de deux calculs égoïstes ; l'un dynastique, et l'autre parlementaire,
La guerre étant ainsi résolue, il était impossible de l'engager plus mal que ne l'a fait notre gouvernement.
Il devait surtout éviter de se donner les torts de la provocation, car, dans la disposition où étaient les puissances de l'Europe, il était évident que celui qui prendrait l'initiative de la guerre serait l'objet d'une animadversion universelle, et, en outre, il était trèsimportant de ne point alarmer l'Allemagne sur son unification, qui était devenue sa passion dominante.
Eh bien! Louis-Napoléon s'y est si bien pris, qu'il a réussi tout à la fois à se donner aux yeux de toute l'Europe les torts de l'agression et à soulever contre nous toute l'Allemagne en la blessant dans le plus vif de ses sentiments. Il ne pouvait en être autrement, car, après la renonciation du prince de Hohenzollern et le retrait de l'autorisation du roi de Prusse, il n'é-
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tait plus possible de faire sortir de Tincident espagnol un motif de guerre sérieux contre la Prusse, et l'exigence d'une garantie écrite proposée au roi de Prusse ne pouvait plus apparaître que comme un prétexte pour voiler l'intention bien arrêtée de chercher querelle à cette puissance. Ce moyen détourné devait avoir nécessairement pour effet de donner à notre provocation un caractère de fausseté qui la rendait plus odieuse encore; et c'est, en effet, l'impression que ce procédé produisit, non-seulement en AUemagne, mais dans toute l'Europe,
La révélation faite si à propos pair M. de Bismarck, du malheureux projet de traité, écrit et signé de la main de M. Benedetti, et qui offrait à la Prusse de lui livrer la domination de l'Allemagne, en échange de la Belgique, aggrava de beaucoup cette impression.
Une telle politique ne pouvait avoir d'autre effet que de réunir contre nous tous les États allemands, même ceux que leur désir d'autonomie aurait naturellement portés à nous être favorables, et, en outre, elle nous mit en quelque sorte au ban de l'Europe, comme ayant volontairement troublé lapaix du monde dans des vues ambitieuses.
C'est sous de tels auspices que nous débutions dans cette guerre; il faut bien reconnaître que nous étions battus sur le terrain de la diplomatie avant de l'être sur les champs de bataille.
Nous n'avons pas été plus heureux dans nos préparatifs que dans nos négociations.
La Prusse, avec ses seules forces propres était déjà une puissance bien redoutable; elle l'avait assez prouvé dans sa récente campagne contre l'Autriche; mais réunissant à ses forces celles de toute l'Aile-* magne, et, de plus, les sympathies de l'Europe , c'était un ennemi avec lequel il y avait sérieusement à compter.
Eh bien, qu'avons-nous fait pour nous préparer à cette formidable lutte? on avait joué au fin avec les puissances de l'Europe, on avait affecté de parler bien haut de désarmement, de congrès pacifique , on avait même consenti à une faible réduction dans le contingent du recrutement de Tarmée, et cela tout en continuant les préparatifs qui se ressentaient de cette dissimulation affectée. L'administration de la guerre apportait d'ailleurs dans ses opérations une grande négligence, et peut-être même un défaut de moralité dont nous devions subir bientôt les désastreuses conséquences : ce point important s'éclaircira.
Une conduite toute différente eût été indiquée par la raison la plus vulgaire.
Puisqu'on avait commis la faute d'abandonner le Danemarck aux coups de l'Allemagne, et de laisser ensuite échapper l'occasion favorable qu'avait offert le conflit de la Prusse et de l'Autriche, il n'y avait plus rien de raisonnable à faire qu'à attendre paisiblement que la résistance de certains États allemands à leur absorption par la Prusse devint plus prononcée ; et comme toute la politique du gouvernement prussien dans son action sur ses États, consistait à leur faire peur de nous et à réveiller les souvenirs du premier Empire, il fallait lui enlever cette arme; un retour franc et loyal aux institutions parlementaires aurait merveilleusement servi à un tel dessein ; car c'était surtout la concentration de tous les pouvoirs dans les mains de Louis-Napoléon, laquelle était pour ses voisins une cause d'alarme qu'il fallait avant tout faire disparaître, puisqu'il pouvait à son jour, et sans contrôle, jeter sur l'un d'eux toutes les forces de la France. Or, le gouvernement parlementaire avait précisément pour effet, en le forçant à soumettre ses projets à un contrôle indépendant, de lui enlever cette faculté, et alors les États allemands rassurés à notre
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égard, n'ayant plus en perspective une menace incessante d'invasion se seraient exclusivement voués à la défense de leur autonomie.
Rien ne nous empêchait, d'ailleurs, d'améliorer nos institutions militaires, tout en pratiquant sérieusement nos institutions parlementaires, aucune puissance, et la Prusse moins qu'une autre, n'aurait pu nous reprocher de chercher à l'imiter en faisant passer toute la nation sous les drapeaux. Mais le temps nous était nécessaire pour atteindre ce double résultat civil et militaire. Notre pays le sentait instinctivement, et il aurait attendu patiemment. Malheureusement, les calculs de l'ambition dynastique et les combinaisons parlementaires ne permirent pas aux grands pouvoirs de l'État d'avoir cette même patience.
Par notre précipitation à déclarer la guerre, nous avons réussi à faire précisément l'opposé de ce que nous nous proposions : de fait, nous avons opéré cette fusion que nous voulions empêcher : nous avons en quelque sorte allumé de nos mains le foyer dans lequel tous ces métaux qui étaient rebelles les uns aux autres sont venus se fondre ; et ainsi avant notre déclaration de guerre, nous avons vu se précipiter de toutes les parties de l'Allemagne des populations ardentes et passionnées qui auraient dû naturellement former notre avant-garde, et qui ont, au contraire, puissamment contribué aux succès de la Prusse.
Il nous reste maintenant à dire, comment cette guerre, si mal engagée, si mal préparée a été conduite : nous nous bornerons à quelques indications sommaires, n'ayant ni les connaissances, ni les documents politiques nécessaires pour préciser les détails.
Dans l'état de nos rapports si tendus avec la Prusse, depuis la bataille de Sadowa, nous avions tout intérêt
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à ne rien ignorer de ce qui touchait à Tétat militaire de cette puissance. Il sera curieux de constater par Fenquête, qui ne peut manquer d'être ouverte sur tous les faits qui ont précédé et préparé la guerre, quels renseignements notre gouvernement avait reçus de ses agents, afin de savoir sur qui doit porter la responsabilité des erreurs fatales qui ont été com* mises. D'ailleurs, et indépendamment des rapports de ces agents, des faits éclatants et bien récents qui venaient de se passer en quelque sorte sous nos yeux, auraient dû suffire à nous instruire pleinement à cet égard.
Dans ses guerres contre le Danemarck et contre l'Autriche, la Prusse ne nous avait-elle pas révélé avec quelle rapidité elle pouvait réunir tous ses corps d'armée, et les porter tout à coup sur un point donné ; n'avions-nous pas connu la précision des mouvements et la rigoureuse discipline de ses troupes ; n'avionsnous pas pu constater sur les champs de bataille même la puissance de ses armes, la portée de ses canons? Dès lors, les plus simples règles de la prudence nous conseillaient de ne déclarer la guerre à cette puissance qu'autant que nous aurions eu à lui opposer une force au moins égale à la sienne.
Comment se fait-il donc qu'à ses cinq ou six cent mille hommes tout prêts à entrer en campagne, et qui pouvaient être immédiatement suivis de S à 600,0000 soldats de la landsturm, nous n'ayons eu que 250 à 300,000 hommes tout au plus à mettre en ligne, que nos approvisionnements en vivres et en munitions se soient trouvés insuffisants dès nos pre* miers engagements, que notre artillerie même que l'on se plaisait à vanter se soit trouvée si inférieure à celle de nos ennemis, et qu'on ne s'en soit aperçu que sur le champ de bataille.
Qu'avait-on fait de tous les milliards que nous avait
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coûtés notre armée ? Cela ne peut s'expliquer que par une grande ineptie ou de coupables dilapidations. Dans tous les cas, il faut que la vérité soit connue, et que, s'il y a des coupables, justice éclatante en soit faite.
Ce n'est pas tout. Puisque nous avions pris initiative de la guerre, il fallait du moins en tirer avantage, et attaquer notre adversaire avant qu'il eût réuni toutes ses forces. Nous aurions peut-être réussi par ce moyen à empêcher la réunion des armées du Sud à celles de la Prusse. Une fois sur le territoire de la Bavière, du Hanovre, de la Saxe même, nous y aurions encouragé les éléments de résistance à l'absorption de ces États par la Prusse. Et, dans tous les cas, nous aurions mis à profit cet élan, cette vivacité d'impression qui nous caractérise, et qui a fait jusqu'à ce jour la supériorité de nos armées. Il était si simple de retourner contre la Prusse cette même tactique d'attaque soudaine et de surprise qu'elle avait employée avec tant de succès dans ses récentes campagnes!...
Au lieu de cela, qu'avons- nous fait? que l'on calcule le temps qui s'est écoulé entre la déclaration de guerre et notre entrée en campagne, et on verra combien de jours précieux ont été perdus en tâtonnements et en hésitations; les corps n'étaient pas formés; des généraux, qui n'avaient pour la plupart, d'autres titres que la faveur de la cour, étaient chargés de les commander. Nous avons vu les régiments destinés à constituer des corps arriver des points les plus éloignés de la France, de l'Algérie même, se croiser en tout sens, pour se rendre au lieu du rassemblement.
Il n'y a pas d'excuses à de pareils retards, car si on n'était pas prêt, il ne fallait pas déclarer la guerre. Le seul fait de cette déclaration de guerre faisait supposer que, dès le lendemain, notre armée franchirait la
frontière, et se porterait sur le territoire de Tennemi. Tout le monde s'y attendait : ce ne fut pas sans une grande surprise qu'on vit Louis-Napoléon qui s'était attribué le commandement général de l'armée, prolonger son séjour à Paris, sans aucune utilité ; puis aller s'installer à Metz, avec un appareil plus propre à des réceptions de cour qu'à une entrée en campagne, et perdre encore dans cette ville, en vaines représentations, des jours précieux. Certes, ce n'étaient pas là les exemples que lui avait légués son oncle. Louis-Napoléon avait-il d'avance arrêté un plan de campagne, nous l'ignorons; mais ce qui est certain, c'est qu'on vit, dès les premiers mouvements de l'armée, l'incertitude, l'irrésolution, les contradictions présider à toutes les dispositions. Les corps d'armée changent incessamment de position; ils s'épuisent par avance en allées et venues, en déplacements dont il est difficile de se rendre compte ; au lieu de les masser sur un point et de les tenir sous la main du chef, ils sont disséminés de Thionville à Bâle, sur un long espace, de manière à ne pouvoir se soutenir les uns les autres.
Quant au moral de l'armée, si on en avait jugé par ses manifestations extérieures, par ses chants enthousiastes, il n'aurait rien laissé à désirer, mais pour un observateur attentif, il était facile de voir que ces manifestations mêmes offraient un caractère désordonné et que la discipline était plus que relâchée.
Qui n'a conçu de tristes pressentiments, en voyant ces soldats, la plupart avinés, traverser Paris pour se rendre aux gares de chemins de fer? que de symptômes de désordre et d'indiscipline parmi les groupes de militaires entourés de filles et de gamins, parcourant en fiacre les boulevards ! Eh puis ! en dehors de ces mises en scène préparées dans chaque gare pour stimuler l'enthousiasme ! nous entendons encore ces
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cris : « A Berlin ! à Berlin ! » qui retentissaient dans les rues et dans la presse ; cris de fanfarons qui inspiraient à tous les hommes sérieux un si profond dégoût! Et, ce chant sublime de la Marseillaise^ proscrit la veille par r.empire, provoqué, ce jour-là, pour la circonstance et auquel manquait le sentiment de haute utilité et de dévouement patriotique qui Tavait jadis inspiré : tout sonnait faux et ressemblait plutôt à une orgie, qu'à une préparation sérieuse à la plus grande des épreuves.
Jl en était tout autrement du côté des Allemands; ils se préparaient eux en silence à affronter les périls de la guerre et quittaient leurs foyers, leurs familles, tristes et sérieux, mais résolus ; invoquant religieusement la protection de Dieu. Chacun des deux peuples agissait dans cette circonstance, selon son génie propre, mais on pouvait pressentir dès lors de quel côté serait la persévérance dans la volonté, l'opiniâtreté dans Taction, Tordre, la précision et la rapidité dans les mouvements.
Ce fut à Saarbruck seulement , le 4 août , que les premiers coups de canon furent tirés. Cette petite ville, importante à raison des lignes de chemins de fer qui s'y croisent, est située au fond d'une vallée, dominée par deux rangées de collines boisées. Elle était occupée par une avant-garde prussienne que notre artillerie, p(»stée sur les hauteurs parvint facilement à déloger. L'action était insignifiante, car nous n'avions même pas pris possession de la ville : nous en fimes cependant grand bruit. Le bulletin officiel présentait ce petit succès comme une grande victoire et on parla même d'illuminer Paris. L'empereur s'était porté sur le théâtre de cette escarmouche et avait eu soin d'y amener son fils pour qu'il reçût le baptême du feu et que, selon son langage, il y apprît son métier de prince. On exaltait dans le bulletin de cette
affaire le sang-froid du jeune prince qui avait ramassé une balle morte sur le champ de bataille, et y avait inscrit son nom. On y parlait dans un style singulièrement sentimental, de vieux soldats pleurant d'attendrissement à ce spectacle : tout cela était puéril en. soi, mais laissait apercevoir le véritable mobile de cette guerre, lequel n'était autre que de faire à cet enfant un marchepied pour l'empire.
Cette première ivresse ne fut pas de longue durée : elle fut troublée presque aussitôt par des désastres qui, à partir de ce moment, se sont succédé sans interruption et avec une foudroyante rapidité.
Les Prussiens, mettant à profit les lenteurs et les tergiversations de l'armée française et se masquant de la Forêt-Noire, avaient massé leurs forces sur la rive droite du Rhin, et les portèrent par des marches rapides à travers les bois, juste au point où elles devaient rencontrer les corps français isolés et les écraser sous le nombre. C'est sur cette même ville de Saarbruck dont ils avaient été délogés quelques jours auparavant qu'ils se précipitèrent. La division du général Douai se trouvait non loin de là, dans une position entourée de bois ; les Prussiens profitant de ces bois, la surprirent au moment où nos soldats se baignaient et préparaient leur repas ; elle fut taillée en pièces, et son brave et imprudent général fut tué. La lutte avait été cependant opiniâtre; elle s'était prolongée pendant six heures, et pendant ce long espace de temps, cette malheureuse division n'avait reçu aucunsecoursjtant nos troupes avaient été postées avec peu d'intelligence. Au reste, le défaut de pré- Voyance et de surveillance qui nous valut ce premier échec s'est reproduit invariablement dans toute cette fatale campagne, qu'on pourrait appeler la campagne des surprises.
Après avoir fait cette trouée dans notre première
ligne, l'armée ennemie se jeta sur le corps du maréchal Mac-Mahon qui, n'étant pas appuyé par les autres corps fut entièrement défait à Wœrtz et y perdit tous ses bagages. Le corps du général de Failly était à portée de le soutenir, et s'il Teût fait, cette défaite aurait pu être convertie en une victoire éclatante : mais par une raison ou par une autre, ce général resta dans l'inaction. On a prétendu qu'il ne reçut pas ou comprit mal la dépêche télégraphique que Mac- Mahon lui aurait adressée pendant l'action pour l'appeler à son secours : il est peu important de vérifier le fait ; de pareils contre-temps n'arrivent qu'aux généraux imprévoyants.
Les corps qui étaient à la droite de l'armée furent . à leur tour repliés sur Metz, où se trouvaient réunis le maréchal Bazaine avec l'empereur et sa garde ; quant au corps du maréchal Mac-Mahon, il avait essuyé de telles pertes, qu'il ne tenta même pas de défendre les défilés des Vosges, et ne put rallier son armée qu'à Châlons-sur-Marne.
Ce fut alors que Napoléon, reconnaissant trop tard sa complète inaptitude à diriger des armées, inaptitude dont il avait fait l'expérience dès sa campagne d'Italie, dans laquelle , malgré ses victoires, il avait fait une assez pauvre figure comme général en chef, se décida enfin à se démettre du commandement de Tarmée et à le confier au maréchal Bazaine.
Ce dernier, après avoir laissé une forte garnison à Metz, aurait pu et dû, en outre, sans perdre un instant aller en avant, et les deux armées réunies auraient opposé à l'ennemi un front redoutable : il ne le put ou ne le voulut pas* Ce qui est certain, c'est que la retraite était possible ; les Prussiens ne l'avaient pas encore coupée, puisque l'empereur et tous ses bagages purent filer sur Châlons-sur-Marne; le maréchal Bazaine perdit deux ou trois jours^ et lorsqu'il
voulut faire sa retraite, il n'était plus temps. Les Prussiens, avec une rapidité et une précision de mouvement qui les a distingués dans toute cette campagne l'avaient enveloppé de toutes parts.
Est-ce par suite d'une négligence impardonnable ou de calculs ambitieux plus coupables encore que le maréchal Bazaine aurait ainsi laissé passer le moment de se réunir à Mac-Mahon ; aurait-il cédé au désir de disposer seul et librement de l'armée qu'il commandait et de s'affranchir même de la gêne que la présence de l'empereur lui imposait dans l'exercice de son commandement général ? C'est encore là un point que l'histoire aura à éclairer, et cela est d'une haute importance ; car, à ce fait de la séparation des deux maréchaux, peuvent se rattacher les deux plus grands désastres qui aient jamais été infligés aune nation : le désastre de Sedan et celui de Metz ; l'un et l'autre ont pour cause cette situation que Bazaine s'était faite. La perte totale de deux armées, fortes l'une et l'autre de plus de 150,000 hommes a été le résultat de cette fausse manœuvre : mais n'anticipons pas sur les événements.
La position de Louis-Napoléon dans une armée qu'il ne commandait plus était essentiellement fausse. Quelle figure pouvait-il faire au milieu de soldats auxquels il n'avait plus d'ordres à donner ! Il pouvait encore déployer à leurs yeux l'appareil et le faste de l'empire ; ce n'était plus qu'un fantôme gênant ; sa véritable position eût été aux Tuileries, s'il eût osé y rentrer en vaincu après en être sorti en affichant une si grande assurance de succès : il n'osa pas en faire l'épreuve et continua beaucoup trop longtemps pour sa dignité et pour notre salut, ce rôle impossible d'un empereur dégradé, ne commandant plus ni à l'armée, ni à la ville, et n'étant plus qu'un empêchement pour tous.
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Si notre Chambre des députés eût possédé dans son sein quelques-uns de ces hommes ayant assez de tact politique pour prévoir les événements et surtout assez de résolution pour les devancer et les diriger , la déchéance de Napoléon eût été prononcée dès ce moment, et bien des malheurs eussent été par là évités.
J'en fis alors la proposition à mes amis de la gauche, m'efforçant de leur persuader que s'ils ne se hâtaient pas de devancer la foule, celle-ci ferait ce qu'ils n'osaient pas faire ; mais qu'alors la révolution, au lieu d'être réglée dans ses conséquences par la gauche modérée et le centre gauche, serait livrée aux résolutions passionnées de la foule. Je ne fus pas écouté ; on m'opposa des scrupules de légalité bien déplacés en pareille circonstance, et surtout vis-à-vis de l'auteur du coup d'État de 1851.
Ce que j'avais prévu ne pouvait manquer d'arriver : la foule opéra violemment ce que les sages et les modérés s'étaient refusés à faire. Au lieu d'un gouvernement provisoire dans lequel seraient entrés les éléments les plus rassurants du centre gauche et de la gauche modérée, lequel aurait concentré toute sa mission dans la défense nationale, ajournant la constitution définitive du gouvernement jusqu'au jour où l'étranger étant repoussé, une Assemblée constituante en aurait délibéré en toute liberté, nous avons eu la nouvelle édition d'une république improvisée comme en i848, et d'un gouvernement provisoire se créant lui-même, ses pouvoirs n'ayant d'autre titre et d'autre autorité que ceux qu'il puisait dans la crise du sein de laquelle il surgissait.
Avant ce dénoûment trop prévu, une commission de défense avait été créée avec le consentement du ministère; cette commission eût pu être le germe du gouvernement provisoire, qui aurait ménagé la transition, et qui aurait eu du moins une origine toute par-