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lementaire; mais il aurait fallu pour cela dans le parlement, un peu d'indépendance et d'esprit politique ; c'était trop attendre de cette majorité pour laquelle l'empire, dont elle était la créature, était une sorte de fétiche dont elle ne voulait pas même supposer la chute comme possible ; elle ne permit même pas que cette commission fût élue par le parlement ; elle en laissa le choix au ministre et, dès lors, elle ne fit de cette commission qu'une simple réunion de commis.
Par suite de cette combinaison, le général Palikao, président du conseil des ministres, conserva la direction absolue des affaires. C'était ce même général qui avait assez facilement conquis, dans sa campagne de Chine, une grande réputation d'habileté militaire, et pour qui l'empereur avait demandé une dotation à titre de récompense nationale, dotation que la Chambre, sous certaines impressions fondées ou non, qui se rattachaient au partage des dépouilles de Pékin, ne ratifia pas. Le temps avait effacé ces impressions, et la réputation de ce général comme organisateur habile lui avait valu la confiance de tous les partis, pour la réorganisation de nos armées.
Il avait à se décider entre deux partis à l'égard de l'armée qui se réorganisait à Châlons : ou il pouvait faire de cette armée une sorte de bouclier pour cou* vrir Paris vers lequel les Prussiens s'avançaient déjà, ou il pouvait, livrant Paris à ses propres forces, et confiant dans la résistance de notre capitale, diriger l'armée de Mac Mahon vers Metz pour délivrer le maréchal Bazaine et ensuite revenir sur les Prussiens.
Ce dernier plan, quoique présentant le danger de découvrir Paris, aurait pu se justifier ; car cette ville, grâce à ses remparts et à ses forts, était déjà en état de résister au moins pour quelque temps : mais c'eût été à la condition de suivre une tactique tout autre que celle qui fut suivie^ Il aurait fallu attendre que
l'armée de Châlons fût complètement réorganisée, que son moral fût relevé, sa discipline rétablie : on aurait pu, pendant ce temps, laisser Tarmée du prince Charles prononcer davantage son mouvement sur Paris, et alors le maréchal Mac Mahon, profitant de l'avance qu'il aurait eue, aurait pu se porter rapidement sur les derrières de l'armée du prince Frédéric qui tenait Bazaine bloqué, la placer entre deux feux et la détruire, alors que le prince Charles eût été dans l'impossibilité de la secourir.
Il parait que le maréchal Mac Mahon n'approuvait pas cette manœuvre : aussi apporta- t-il dans son mouvement la lenteur et l'irrésolution d'un homme qui n'y avait pas confiance. Ce fut sur l'ordre formel du général Palikao qu'il se décida à lever son camp de Châlons et à se diriger vers le nord. Il avait encore deux ou trois jours d'avance sur le prince Charles, et on ne s'explique pas comment ce dernier put cependant le devancer sur le champ de bataille de Sedan.
C'est cependant ce qui arriva ; et au lieu de prendre l'armée du prince Frédéric entre deux feux, ce fut lui qui fut entouré par les différents corps de l'armée prussienne. Il avait pris position sur les collines qui dominent cette ville; mais le général de Failly, dont le rôle devait jusqu'au bout être si funeste à la France, se laissa surprendre ; son corps tout entier se dispersa sous Tinfluence d'une panique dont nous n'avons vu que trop d'exemples, pour l'honneur de notre armée dans cette guerre. Le maréchal, tourné par une de ses ailes, disputa encore, avec un grand courage, la possession des collines qu'il occupait; mais il dut céder à des forces supérieures : gravement blessé au commencement de l'action, il avait confié le commandement de l'armée au général Ducrot, qui avait toute sa confiance. Le général Wimpfen, envoyé la veille de t^aris* étranger â cette armée, réclama son
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droit au commandement, et s'en saisit. Nos troupes, écrasées par la supériorité de Tartillerie prussienne, furent successivement refoulées dans les murs de Sedan. Les collines qui dominent cette ville se couvrirent bientôt d'une artillerie formidable qui écrasait de ses feux notre armée confusément entassée dans un étroit espace. C'est alors que le général Wimpfen aurait, ainsi qu'il l'a affirmé, proposé à l'empereur de se placer au milieu d'un corps de soldats d'élite qui, encouragés par sa présence, se frayeraient, par un coup d'audace, un passage au travers de l'armée ennemie, proposition que Louis-Napoléon aurait déclinée, préférant envoyer son épée par un aide de camp au roi de Prusse.
Cette démarche du souverain fut décisive et détermina cette fatale capitulation qui livrait à l'ennemi une armée de plus de cent mille hommes, avec ses bagages : catastrophe inouïe dans les annales militaires du monde, qui devait puissamment avoir bientôt sa répétition, à la gr^inde honte de nos armes et à la surprise douloureuse de notre pays.
Les lenteurs dans la marche de l'armée, la défaillance de tout un corps d'armée, l'entassement de cette armée dans un vrai cul-de-sac et l'empressement de l'Empereur à se rendre furent sans doute les causes principales de cet horrible désastre ; mais, il faut bien le reconnaître, le moral de cette armée avait été pro- • fondement affecté par les premiers^ revers qu'elle avait essuyés, et elle ne s'en était pas encore relevée; la discipline y était à peu près perdue, et nous ne pouvons pas oublier qu'au moment même où cette armée s'ébranlait pour aller délivrer le maréchal Bazaine, un convoi entier de vivres et de munitions avait été pillé par des soldats, en plein jour, les bourgeois achetant à vil prix les objets pillés. Et ce désordre s'était prolongé pendant oinq à six heures, sans
être réprimé. C'était là, il faut en convenir, une bien mauvaise entrée en campagne, et qui devait faire concevoir sur son issue les plus tristes pressentiments.
Le général Palikao se garda bien de rendre immédiatement public le désastre de Sedan; il espérait encore pouvoir sauver la dynastie impériale ; il mit à profit rignorance du public pour prendre ses mesures dans ce but. On prétend même qu'il aurait préparé à cet effet une sorte de coup d'État qui aurait fait de lui le lieutenant-général de la Régence, et l'aurait investi d'une dictature militaire. Si tel a été son plan, il se serait fait à son tour une bien complète illusion ; l'heure de la dynastie impériale avait sonné, cette heure n'avait que trop tardé, car, quelques jours plus tôt, le désastre de Sedan, avec toutes ses conséquences, eût pu être épargné à la France.
Dans la soirée du 3 septembre, la nouvelle commença à transpirer, et on vit s'avancer sur les boulevards une foule silencieuse se dirigeant vers la Chambre des députés, et obéissant évidemment à un mot d'ordre. Jules Favre venait de proposer la déchéance de Louis-Napoléon, et l'Assemblée, sur laquelle les événements qui venaient de s'accomplir commençaient à exercer leur influence, renvoya au lendemain pour délibérer sur cette proposition. Mais, le 4 septembre, la nouvelle de la capitulation de Sedan qui, la veille, ne faisait que transpirer, avait éclaté comme la foudre dans le public, avait frappé les uns de stupeur et excité chez les autres une exaltation révolutionnaire. Ce fut, cette fois, la population de Paris en masse qui se porta sur la Chambre, poussant les cris de : Déchéance/ et de : Vive la République!
Les députés s'étaient retirés dans leurs bureaux pour délibérer sur la proposition de Jules Favre, et, avant qu'ils fussent entrés en séance, l'enceinte était envahie par la foule, la déchéance et la République
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étaient acclamées, et, comme en 1848, un gouvernement provisoire était formé, dont les députés de Paris, appartenant" tous à l'extrême gauche, sauf M. Thiers, firent partie. Rochefort lui-même, le héros des Folies-Belleville, fut tiré de prison pour y siéger. On jugea plus prudent de Tassocier aux responsabilités du pouvoir, que de le laisser en dehors, et on eut peut-être raison. Ce 'que ce gouvernement, ainsi improvisé, fit de mieux, fut de choisir pour son président le général Trochu qui, déjà, sous la pression de Topi* nion, avait reçu la mission d'organiser la défense de Paris, et qui devait acquérir un éternel honneur, par la manière dont il a rempli cette mission.
Quoiqu'il y ait certains points de ressemblance entre l'origine de ce gouvernement et celui de 1848, il faut cependant reconnaître que les circonstances étaient bien différentes, parce que si l'un avait été créé sans causes suffisantes, l'autre était le produit de la plus impérieuse nécessité. C'était la quatrième révolution à laquelle j'assistais; mais du moins, dans celle-ci, je ne figurais ni comme acteur ni comme victime.
Ainsi est tombé le second Empire , après avoir amené, comme le premier, l'étranger aux portes de Paris ; l'oncle et le neveu, après avoir été, quoique dans une mesure différente, les arbitres de l'Europe, finirent par la captivité. Le premier, en tombant sous les coups de l'Europe coalisée, et après cette campagne de France qui ne fut pas sans gloire, pouvait dire au moins comme François I" : Tout est perdu fors V honneur I Le second peut-il en dire autant?... Son avènement avait été le résultat d'un crime, sa chute a été celui de rineptie et de la lâcheté ; c'est une de ces déchéances dont on ne se relève jamais : pour singer son oncle, Louis- Napoléon peut choisir l'île d'Elbe, mais il n'en aura pas le retour.
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La Providence n'avait donc retardé cette expiation, attendue depuis si longtemps, que pour la rendre plus éclatante. Tous ceux qui avaient participé au crime , Tarmée qui s'en était fait la complice , les grands corps de TÉtat qui s'en étaient constitués les instruments et le pays lui-même qui a eu la faiblesse, pendant dix- huit ans, de lui donner son adhésion réitérée, ont aussi! leur part dans le châtiment, et cela n'est que justice. Quant à ceux qui, pendant ces dix-huit-ans , n'ont cessé de flétrir cet attentat , s'ils souffrent cruellement dans leur patriotisme , ils ont du moins la conscience de ne l'avoir pas mé« rite.
Maintenant, quel avenir est réservé à notre malheureux pays? Parviendrons-nous, grâce à l'énergie du désespoir, à repousser l'étranger et à sauver au moins l'intégrité de notre territoire? Ou bien la France, se manquant à elle-même, est-elle destinée à succomber sous les armées nombreuses qui l'ont envahie de toutes parts? et alors seraitril possible qu'on vit, au dixneuvième siècle, un de ces cataclysmes dans lesquels une race entière disparait sous la domination d'une autre race? aurions-nous à subir cette opération que firent subir aux Romains abâtardis du Bas-Empire les Barbares du Nord : l'infusion d'un sang nouveau?Non, une pareille extrémité n'est pas à craindre ; de telles subversions qui changeraient la face du monde ne sont heureusement plus possibles dans l'état de notre civilisation. Ce que je redoute davantage, c'est que la France, sortant de cette lutte, amoindrie et ruinée, il n'en résulte une exaspération des passions populaires qui rende tout gouvernement, même celui d'une république modérée, bien difficile à établir; c'est qu'après avoir subi tous les désastres de la guerre, nous ayons encore à passer par les épreuves d'une guerre civile et même sociale.
Nous avons vu, en 1848, ce qu'avaient provoqué de conflits sanglants les Ateliers nationaux qu'on avait eu l'imprudence d'organiser et d'armer, et ce qu'il a fallu répandre de sang pour en triompher. Qu'étaient cependant ces trente ou quarante mille malheureux ouvriers exaspérés par la misère, auprès de ces armées entières d'ouvriers entassés si imprudemment dans nos villes, ayant leur organisation, leurs chefs reconnus, couvant les haines les plus invétérées contre toute supériorité, enivrés des doctrines les plus antisociales, et auxquels on a délivré récemment des armes!... Si notre société avait le malheur d'avoir à lutter contre de telles forces, qu'arriverait-il? Déjà, et, malgré le sentiment du danger commun, des symptômes alarmants se manifestent dans nos grandes villes; heureusement, et par contre, les classes moyennes se sont réveillées de leur vieille torpeur, et ce tiers état qui, reconnu le maître en 4789, semblait avoir complètement abdiqué sous l'influence du double empire napoléonien, s'est enfin réveillé : aujourd'hui, il est armé, il est prévenu, il sait que, dans cette lutte antisociale qui se prépare, c'est la propriété, la famille et la liberté qui seront en jeu. Il sait aussi qu'il aura pour lui dans le combat, la force des choses et les lois de la Providence, qui font de ces trois conditions les éléments indestructibles de toute société humaine, et contre lesquelles toutes les attaques sont, en définitive, impuissantes : cela lui a redonné confiance. Il a, désormais, le sentiment de son droit et de sa force, et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le combat recommence, la cause de l'ordre social triomphera.
Mais, que nos gouvernants, sous quelque titre qu'ils nous régissent, monarchique ou républicain, se pénètrent bien de cette vérité, confirmée par tant de cruelles expériences, que ce n'est que par la liberté
et la justice qu'ils pourront assurer et rendre défminif ce triomphe.
Or, il n'y a de liberté et de justice possibles que là où le droit de tous et de chacun est inviolable, et il ne Test qu'à la condition, je ne saurais trop le répéter, que les citoyens aient, dans toute circonstance, le courage de le revendiquer et de le défendre, et que les magistrats chargés de l'appliquer soient placés assez haut pour dominer toutes les influences et même toutes les passions. Puisque le terrain est libre devant nous, et que, pour la cinquième ou sixième fois nous allons faire une Constitution, il faut, au lieu de débattre de vaines formules, de nous disputer sur d'inutiles abstractions, nous attacher surtout à organiser notre administration, de manière que les citoyens soient en quelque sorte forcés d'y avoir leur part d'action et de responsabilité , et par là, créer dans notre société ce sentiment de solidarité qui lui fait défaut. Il faut, de plus, au risque même de froisser certaines traditions et de blesser les intérêts de quelques localités, réorganiser notre ordre judiciaire sur des bases toutes nouvelles, et, au lieu de chercher les garanties du droit dans le nombre des juges, il faut les demander à la capacité et à la responsabilité de ces juges.
Quant à nos mœurs publiques, qui ne sont celles ni de la monarchie, ni de la république, ce qui nous fait passer de lune à l'autre par des convulsions incessantes et devenues presque périodiques, elles ne se décrètent pas, je le sais. Mais, si je ne me fais illusion, de bonnes et fortes institutions administratives et judiciaires doivent les modifier profondément, car ces réformes auront pour efl'et inévitable, au bout d'un certain temps, de substituer le courage civil aux lâches complaisances, un puissant esprit public à l'égoïsme individuel et inintelligent des masses, et enfin le règne de la loi et du droit aux turbulences
anarchiques. Nous aurons enfin le sérieux et la fermeté d'un peuple libre, sans rien perdre de cet en* jouement et de cette bienveillance naturels qui font le charme de nos relations. D'un autre côté, notre société, se sentant désormais plus solide et mieux dé* fendue n'éprouvera plus de ces paniques irréfléchies qui l'ont déjà si souvent jetée dans les bras d'un maître, et nous pourrons compter sur un long avenir de paix et de liberté.
Quant à notre rang dans le monde, il sera la con* séquence inévitable de cette transformation ; les na« tiens étrangères, rassurées par le jeu de nos libres et paisibles institutions, se reprendront de sympathie pour nous, et nous ressaisirons l'influence morale que nous exercions naguère sur elles.
De quelque prix que nous ayons payé un tel résultat, nous ne l'aurons pas trop chèrement acheté. La Providence a ses vues, et peut-être a-t-elle voulu faire sortir notre salut de notre extrême malheur; je l'espère, et cette espérance adoucit un peu l'amertume qu'il est impossible de ne pas ressentir au spectacle de l'horrible crise dans laquelle se débat en ce moment notre pays. Puissé-je la voir se réaliser, cette espérance, avant d'arriver au terme d'une vie déjà bien longue et traversée par tant d'épreuves !
Fait à Planchamp, ce 1er noYembre 1870.
Signé : Omiojn Barrot.
OPINION DU ROI LOmS-PHIUPPE