‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 5 sur 42 · CONTRE L'ASSEMBLÉE · texte numérisé non relu

CONTRE L'ASSEMBLÉE

Pendant que la réaction se poursuivait ainsi et que les chefs de la majorité dans FAssemblée, enivrés qu'ils étaient de la toute^uissance que paraissait leur abandonner san» partage le Président de la République, ne voulaient pas voir le piège qu'il leur tendait et y donnaient en plein, Louis-Napoléon poursuivait en dehors de TAssemblée son travail persévérant de propagande bonapartiste : il cédait volontiers au par> lement tout ce qui pouvait blesser le sentiment populaire ; il gardait pour lui les mises en scène brillantes, les fêtes, les discours pleins de promesses et de flatteries, les distributions de récompenses, de croix d'honneur, etc., enfin tout ce qui pouvait lui rattacher de plus. en plus les masses.

, L'inauguration du chemin de fer de Saint-Quentin lui fournit une de ces occasions qu'il ne laissait jamais échapper d'exalter le sentiment napoléonien ; sentiment qui, au reste, a toujours été très-vivace dans le département de l'Aisne.

LES BU1fe«RAVBS. 3d

Comme présideiit du conseil général de ee département, je ne poiifais, sans manquer k toutes les convenances, me dispenser d*assister au moins à la réunion qui devait avoir lieu à Saint-Quentin de toutes les autorités pour recevoir le Président de la République. Cétait dans cet Hôtel-de-Yille, monument très-bien conservé delà Renaissance, qui devrait rappeler mieux qu'il ne le fait, aux Saint-Quentinois, leurs anciennes franchises, qu*avail lieu la réception. Notre entrevue avec Louis-Napoléon, la première depuis ma sortie du ministère, fut frœde, réservée et parfaitement officielle. Après la revue de la garde nationale, la réception des maires et autres autorités, le Président prononça un discours dont les événements ultérieurs se sont chargé» de faire ressortir toute la portée, mais qui, dès ce moment, pour ceux du moins qui savent comprendre, était très-suffisamment intelligible.

Je recherche, dit-il, avec piaîstr,,les occasions qui me mettent en contact avec ce grand et généreux i>euple qui m*a élu ; car, voyez-vous, mes amis les plus sincères, les plus dévoués, ne sont pas dans les palais, ils sont sous le chaume; ils ne sont pas sous les lambris dorés, ils sont dans les ateliers^ dans les campagnes. Jesens^ comme disait l'Empereur, que ma fibre répond à la vôtre, et que nous avons les mêmes intérêts» les. mèiaes instincts...

Et, comme pour mettre ses actions d'afccord avec ses paroles, il faisait immédiatement sortir de la foule un simple valet de ferme, et attachait à sa blouse la décoration de la Légioa d'hoimeor..

Le popuiihne était enivré^ 1» bourgeovsîe Fêtait moins. Je me troorais en ce moment à côté de M. de Rothschild à qui je dis: VoUà quelque diose qui wm» re* ffenrdt^ bavoul — Ba^ répondit le spirituel banquier, je sais bien par ûkje le repéeberm; et il ne se- trompait pas»

Les empereurs romains pouvaient faire de la popularité sans recourir aux hommes d'argent, car les richesses du monde entier étaient leur trésor, et leurs soldats suffisaient à le remplir incessamment. Mais dans nos temps modernes, où l'argent ne peut provenir que de deux sources, le travail national ou le crédit public, la condition est bien différente : on a beau s'appeler Napoléon, être élevé et soutenu au pouvoir par six millions de suffrages ; avoir à sa disposition une armée victorieuse et dévouée et disposer de cet instrument si puissant et si commode de la centralisation administrative, encore faut-il, lorsqu'on veut surtout frapper les imaginations par le grandiose des entreprises, de l'argent, et beaucoup d'argent. C'est pourquoi tous les despotes commencent par capter la faveur populaire, mais ils seront toujours, tôt ou tard, forcés de recourir à ceux qui disposent de l'argent et du crédit.

Le retour à Paris, à travers les principales villes du département, et au milieu d'une foule de plus en plus passionnée, fut une succession d'ovations et de triomphes. A La Fère, il ne manqua pas de rappeler les grandes guerres de l'Empire et d'honorer la mémoire des martyrs morts en combattant pour l'honneur et la grandeur de la France ; à Chauny, les ouvriers l'accueillirent aux cris de: « Vive le père des ouvriers!» et il leur répondit: a f aime à mfivoir entouré de travailleurs qui sont l'objet de ma constante sollicitude^ etc. » Partout où il passait il disait les paroles les mieux appropriées à la disposition des esprits et aux sentiments dominants dans la localité. Me trouvant assis à côté de lui, au banquet que les habitants de La Fère lui donnaient, il m'exprimait le regret de n'avoir pas, comme moi, la facilité de l'improvisation. Je lui répondis, et très-sincèrement. « Vous avez mieux que cela, Monsieur le Président; car toutes vos paroles, pour être mé-

LBS BURGRAVBS. 41

ditéeSj n'en atteignent que mieux leur but y » et cela n'était que vrai. Louis-Philippe était un bien plus grand discoureur que lui, mais quelle différence dans Thabileté et la portée des discours de Tun et de l'autre !

Que faisait TÂssemblée pendant ce temps? elle recherchait toutes les occasions de blesser le peuple dans ses sentiments les plus intimes: elle révoltait, chaque jour, l'opinion générale, par la violence et le désordre de ses débats. Ainsi, non satisfait de la loi que nous avions fait rendre sur la presse et qui armait la société d'une législation bien suffisamment répressive, le parti conservateur crut devoir ajouter encore à cette loi l'établissement d'un droit de timbre, non-seulement sur les journaux, mais sur les écrits de vingt feuilles et, en outre, le rétablissement des cautionnements à un chiffre élevé, surtout pour Paris et les grandes villes, enfin l'interdiction absolue des réunions non autorisées, même pendant les élections, etc. Le ministre Baroche en défendant ce projet se permit sans aucune nécessité de déclarer que, pour luiy il considérait toujours la révolution de février^ ce grand ébranlement social y comme une catastrophe: parole imprudente autant qu'inutile, et qui provoqua une telle explosion d'indignation dans une partie assez considérable de l'Assemblée, que le ministre dut descendre de la tribune aux cris de : A V ordre!,,, poussés avec fureur du côté gauche, et qu'il lui fut impossible d'y remonter.

C'est dans cette loi dont un des articles, celui du timbre, avait été d'abord repoussé, puis repris et voté après avoir été restreint aux publications futures, que fut insérée par voie d'amendement la proposition de H. Tinguy pour exiger la signature de l'auteur au bas de chaque article de journal: cette proposition avait été faite pour remplacer par la garantie personnelle celle du cautionnement; mais on trouva bon de

43 MÉMOIRES D'OBILON BARROT.

prendre cette nouvelle garantie sans abandonner l'autre; et la loi fut votée, ainsi amendée et même étendue, par une majorité de 330 TOtants contre 263, majorité de moins de cent voix et qui allait, comme on le voit, en décroissant»

Hais ce n'était pas assez de ces attaques contre la liberté de la presse: une occasion se présenta de condamner et flétrir la révolution elle-même, et voici comment: il restait une dette à acquitter, dette que toutes les administrations qui s'étaient succédé depuis larévolution du24 févrieravaientreconnue, c'était celle contractée envers les personnes qui avaient souffert pour la cause de la république. On se rappelle par suite de quel malheureux et scandaleux incident, le projet de loi présenté par M. Senard à ce sujet avait dû être retiré sous le ministère de M. Dufaure. Les ministres actuels reproduisaient ce projet de loi, mais singulièrement corrigé et amendé; ils remplaçaient d'abord par de simples secours annuels les pensions qui se trouvaient dans les premiers projets, et, en regard ils demandaient un crédit pour récompenser les soldats qui avaient combattu dans les rangs opposés pour le maintien du gouvernement existant, C'était là une bien grande atténuation apportée au caractère révolutionnaire de la mesure ; il semblait donc qu'elle ne dût rencontrer aucune opposition.

Il n'en fut pas ainsi. Le projet fut rejeté par 326 votants contre 272, après un débat plus blessant encore pour le parti républicain que ne l'était le vote lui-même. En effet, les conservateurs ne se firent pas faute de motiver leur opposition à cette loi, sur ce que l'insurrection du 24 février avait été un crime ; comme la gauche leur répliquait que la République, la Constitution et le mandat même en vertu duquel ils siégeaient dans l'Assemblée, dérivaient de cette insurrection, ils repoussaient Tobjection par une distinction plus sub-

Page 1