‹ Mémoires posthumes de Odilon BarrotChapitre 6 sur 42 · LES BURGRAVES · texte numérisé non relu

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tile que juste entre la République et Tinsurrection qui Tavait précédée et créée.

Pour mettre le comble à cet outrage porté de propos délibéré à la révolution du 24 février, et comme pour en faire la contre-partie, des pensions en faveur des familles des soldats morts en combattant pour le maintien du gouvernement renversé furent au contraire votées par Ténorme majorité de 461 contre 97 voix.

Comme on le pense bien, de pareils votes ne pouvaient qu'irriter jusqu'au délire ces républicains qui avaient vu dans l'insurrection du 24 février l'acte nonseulement le plus légitime, mais le plus glorieux de leur vie, et qui, il faut bien le dire, avaient été confirmés dans cette opinion par les démonstrations bruyantes des populations et par l'assentiment »non sincère, au moins très-hautement exprimé des classes élevées de la société. La discussion ne pouvait que s'en ressentir, et elle offrit plutôt les caractères d'une objurgation violente où les deux partis paraissaient toujours prêts à en venir aux mains, qu'à un débat parlementaire sérieux et solennel.

Sans doute, si on avait pu faire abstraction du côté politique de la question, le parti conservateur aurait eu raison d'éprouver une vive répulsion à récompenser une insurrection que ne justifiait aucune violation de contrat; et qui, eu substituant une révolution dont personne ne voulait, à une réforme à laquelle tous aspiraient, avait infligé au pays cette longue et douloureuse série d'épreuves qu'il traversait. Mais ce qu'un philosophe ou un publiciste écrivant un livre peut exprimer en toute liberté, l'homme d'État qui se trouve en face de faits existants dont il doit tenir compte ne peut pas toujours le faire. Presque tous les gouvernements précédents : la branche ainée après la restauration, le gouvernement de juillet après la

révolution de 4830, avaient cru devoir récompenser ceux qui avaient favorisé leur avènement, et cela nonseulement par un sentiment bien naturel de gratitude, mais aussi pour s*affîrmer, en quelque sorte, solennellement, à la face du monde : pourquoi déroger à cette tradition et faire une exception unique au préjudice du gouvernement issu de la révolution du 24 février? n'était-ce pas renier en quelque sorte ce gouvernement et le flétrir dans son origine?

Et puis, à quoi bon? la majorité conservatrice ne voyait donc pas qu'en se donnant cette satisfaction, elle se déracinait de plus en plus de ce terrain de la République, sur lequel elle était cependant condamnée à prendre son point d'appui contre les manœuvres du bonapartisme.

Dire que tous les conservateurs aveuglés par leur ardeur de réaction contre le parti républicain fermaient tout à fait les yeux sur les tendances de plus en plus marquées de Louis-Napoléon vers une restauration impériale, ce serait trop dire: la plupart d'entre eux voulaient bien de la réaction monarchique, mais il y en avait encore bien peu alors qui fussent convertis à l'empire. La plus grande partie commençait même à s'apercevoir que le danger à conjurer ne venait pas seulement du côté de la démagogie, certains' symptômes leur en laissaient apercevoir un peut-être plus redoutable dans les menées très-apparentes du parti napoléonien; et ils entraient en défiance de ce côté.

Aussi l'agitation fut-elle grande dans l'Assemblée, lorsque, tout à coup, y fut porté un projet de loi demandant un supplément de 2,40(),000 francs pour le traitement du Président de la République. On se rappelle que nous étions déjà parvenus sous la Constituante à faire doubler ce traitement et à l'élever de six cent mille francs, chiffre fixé par la Constitution, à

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1,200,000 francs. Ainsi, de 600,000 francs de traitement jugé suffisant pour le Président de la République, ce traitement se trouvait être porté, au bout de deux ans à peine, à trois millions 600,000 francs ; et cela indépendamment des bons que le Président délivrait pour ses aumônes ou ses largesses, et que le ministre de Tintérieur acquittait toujours et sans examen; indépendamment aussi des ressources que les domaines de l'ancienne liste civile pouvaient fournir en nature, sinon en argent. Cela commençait à ressembler fort à une liste civile bien plus qu'au traitement d'un magistrat républicain, et il devenait par trop évident que, par ces exigences, Louis-Napoléon tendait à changer la situation dans laquelle le renfermait la Constitution ; ses besoins d'argent n'étaient devenus si pressants que parce qu'il ne se contentait pas du rôle modeste de premier magistrat de la République, et qu'il anticipait sur celui d'empereur.

Ce n'est pas seulenient dans les rangs de la gauche que ces choses se disaient, elles se murmuraient tout bas parmi les conservateurs. Les conclusions de la commission se ressentaient de cette disposition des esprits. Son rapporteur, M. Flandin, vint proposer de convertir le crédit demandé (2,400,000 fr.) en une allocation une fois faite de 1,600,000 francs, et afin de lui conserver le caractère d'une mesure accidentelle et toute exceptionnelle, il proposait de motiver cette allocation sur la nécessité de rembourser au Président les avances qu'il était supposé avoir faites pour pourvoir à ses frais d'installation. Le gouvernement maintint fièrement le chiAre par lui demandé, déclarant assez insolemment qu'il n'en rabattrait pas un centime. La commission, de son côté, persistait et la perplexité était grande dans l'Assemblée.

C'est à ce moment que je vis arriver un matin à Bougival le général Cbangarnier : il venait me consulter

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sur le parti qu'il devait prendre dans le débat qui allait s'ouvrir et dont l'issue était au moins douteuse. Il était évidemment en son pouvoir de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre; la responsabilité attachée à son vote ne laissait donc pas que d'être assez grande. S'il faisait rejeter le crédit demandé, c'était une rupture et le conflit commençait immédiatement: s'il le faisait accepter, ne se créerait-il pas, un titre de plus à la confiance du Président par ce nouveau service, et cette confiance ne tournerait-elle pas au profit du parti conservateur?

Telles étaient, en efl'et, les deux faces de la question. Il nous parut, après une longue discussion sur la situation, que, malgré les menées ambitieuses du Président qui ne nous étaient pas inconnues, les choses n'étaient pas assez avancées pour qu'il y eût lieu à une rupture ouverte et à une déclaration de guerre ; qu'il était donc plus politique, pour le moment au moins, de continuer les bons rapports entre les deux grands pouvoirs de la République, et au lieu d'exaspérer Louis-Napoléon par un refus d'argent, d'essayer de l'enlacer dans l«s liens de la reconnaissance.

C'est à la suite de cette conférence que le général Ghangarnier se décida à intervenir dans le débat qui avait été jusqu'alors très-vif, très-pressant, et assez peu favorsîble au ministère.

La Montagne, dans la personne de H. Mathieu (de la Drôme), avait vivement combattu l'allocation.

Ce n'est pas le Président, dit -cet -orateur, qui est avide, c'est son •entourage dont nous pariait naguère M. Odîloa Barrot (11 faisait allusion à une conversation privée io discrètement portée à la tribune par M. Lagrange.) Quant au Président de la république, il ne doit que deux choses à ses concitoyens, une bonne administration et de bons exemples; il n*est pas leur grand aumônier. Faire de lui ce que nos pères Iakaient de ia royauté, une seconde providence, c'est

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un contre-sens dangereux. Washington, Jefferson, Jackson, n'avaient pas de liste civile, mais ils avaient du génie et le sentiment élevé de leur noble mission. Les rois puisent leur grandeur hors d'eux, dans des circonstances extérieures où la personne est, en quelque sorte, indifférente; mais le président d'une république puise tout en lui-même, il n'emprunte rien au prestige extérieur, sa personnalité est tout; et c'est pour cela que son autorité est essentiellement personnelle, et par conséquent élecUve. Que Louis Napoléon oublie son berceau, pour ne se rappeler que l'élection du iO décembre : sa gloire vraie est dans le choix libre d'un grand peuple, s'il Bait la justifier !

Puis, passant à un autre ordre d'idées et signalant les premiers symptômes des prétentions ambitieuses du Président de la République, il terminait en disant, avec trop de vérité, que, « voter le crédit demandé, c'était faire passer des munitions à H ennemi!.,, »

Cette opinion de la gauche était prévue et n'avait pas une grande portée politique ; mais ce qui en avait une plus grande , c'est que des membres du parti conservateur, et des plus prononcés, vinrent à leur tour combattre l'allocation demandée. M. Sevestre, entre autres, déclara que la dignité de l'Assemblée serait compromise si elle cédait à la pression que le Gouvernement voulait exercer sur elle, et que, si elle cédait une fois, il n'y aurait plus de limites dans les exigences d'argent du Président*

La discussion prenait une fort mauvaise tournure pour le ministère, qui avait cru cependant admettre dans ses chiffres, malgré ses pruniers refus, une réduction de â40,000 francs, correspondant à pareille somme qui avait déjà été votée au chapitre du ministère des travaux publics, pomr réparations faites à l'Élyséei, lorsque le giénéral Ghimgarnier monta à la tribune.

Je compreadsies laéfiances des partis, dît-ilavecautorltéf

mais quand le gouvernement a tout fait pour les calmer, je ne comprends plus de simples difficultés de forme. Si la discussion devait se borner à une chicane de mots elle lasserait bientôt l'assemblée et me causerait un profond dégoût. Si vous voulez donner, ne marchandez pas. J'adjure l'assemblée d'abréger ce débat et de se rallier à l'amendement accepté par le ministère.

Et malgré cette adjuration d'un homme qui avait tant de titres à la conQance du parti conservateur, la majorité fut assez faible; 354 membres seulement contre 308 votèrent la loi : un tel résultat pouvait dissiper, au moins pour le moment, les embarras financiers de Louis-Napoléon, mais il lui révélait en même temps un fonds de méfiance qui commençait à gagner dans la majorité. De plus, être redevable d'un succès aussi contesté à l'intervention du général Changarnier, se trouver ainsi solennellement constitué à l'état d'obligé envers ce général, et placé en quelque sorte sous sa garantie et presque sous sa tutelle, c'était trop pour l'orgueil et surtout pour l'ambition de Louis- Napoléon. Il y a des dettes qui pèsent et qui, bien loin de faire naître la reconnaissance, laissent le besoin de s'en affranchir : la dette que le général Changarnier venait d'imposer à Louis-Napoléon était de cette nature, c'est en cela que le général et moi nous nous étions grossièrement trompés ; ce qui nous semblait devoir relier ensemble et le général et Louis- Napoléon, le Président de la République et le parlement fut , au contraire , le premier signal de leurs divisions, et on put dès lors prévoir que le conflit ne tarderait pas à éclater.

Je ne fais que mentionner l'incident qui vint immédiatement après ce vote, comme pour l'aggraver. Un crédit extraordinaire de 657,866 francs était demandé par le ministre des travaux publics pour excédants de dépenses causés par ces mêmes frais d'installation et

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de régie à TÉlysée. Après les trois millions déjà votés il parut très-dur d'avoir à solder encore cette nouvelle carte à payer, et les orateurs de la gauche s'en exprimèrent avec une vive amertume. Ces dépenses avaient été faites sous notre ministère par M. Lacrosse, qui n'avait pas cru devoir en saisir le conseil ; nous n'ignorions cependant pas ces petites complaisances de notre collègue, mais, connaissant la déplorable situation financière du Président, nous nous étions prêtés à ce moyen détourné de venir à son secours. C'était d'ailleurs le seul moyen qui nous fût donné d'éviter de porter à l'Assemblée ces questions d'argent, en tout temps si délicates dans notre pays, et qui, dans les dispositions hostiles de la Constituante, pouvaient être l'occasion d'échecs politiques dont les conséquences eussent été fatales. M. Lacrosse se défendit assez mal. M. Passy vint à son secours, et le crédit fut voté. Mais chacun de ces votes laissait après lui de fâcheuses impressions, même dans la majorité.

Ce n'étaient là que des symptômes précurseurs d'une rupture plus éclatante. Mais avant cette rupture commença la petite guerre dé la presse. Le parti napoléonien avait fondé plusieurs nouveaux journaux dans lesquels les fautes commises par l'Assemblée étaient dénoncées au public avec une grande vivacité, en même temps que les mérites du Président, ses bonnes intentions et les obstacles qu'il rencontrait dans le parlement étaient mis en relief. La majorité qui se voyait ainsi attaquée systématiquement perdit patience, et un jour, M. Baze, questeur de l'Assemblée, un des conservateurs les plus prononcés contre toute restauration impériale, annonça, au milieu de l'attention générale, qu'il allait faire une motion d'ordre. Il lut à la tribune un article d'un de ces journaux fondés ou inspirés par les bonapartistes appelé Ip. Pou voir, où se remarquaient les passages suivants :

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