IV
Oa se demande si une assemblée complètement étrangère à l'esprit des affaires^ comme à l'esprit politique, n*est pas bien plus un obstacle qu'une garantie, si la France, tant qu'elle dépendra des assemblées, n*est pas fatalement condamnée aux luttes, aux déchaînements, aux révolutions : Vhistoire de ses soixante dernières années est /à, sous nos yeux, pour nous enseigner que le feu a toujonrs été mis au pays par des assemblées. Jusqu'ici, on avait pu croire que l'assemblée constituante avait atteint,en tombant, la dernière limite du discrédit. L'assemblée actuelle semble destinée à franchir cette limite : c'est une grave et solennelle épreuve que subit le régime, représentant f, livré à lui-même et dépourvu d'une haute et ferme pensée, en état de le diriger, de le contenir et de lui résister, ete,
M. Baze demanda que Tauteur de cet article fût cité à la barre de TÂssemblée nationale.
Le général Le Flô, autre questeur, vint fortifier de son témoignage la dénonciation de son collègue, et en aggraver encore la portée politique. « Tous les jours, s'écrie-t-il, c'est lamême chose. Lisez le Constitutionnel, la Patrie; chaque jour amène son outrage, ettoujours sans poursuites. »
M. le colonel Chairas ajoute que : « les journaux qui disent communément que TAssemblée n'est plus bonne à rien se vendent tous les jours dans les lieux publics, sous le patronage de la police. »
Le général Lamoricièxe demande qu'il soit permis à tous les journaux, indistinctement, de se vendre sans autorisation sur la place publique et dans les rues, sans quoi, le gouvernement se fait complice de ce que disent les journaux autorisés par lui. Il rappelle, à ce sujet, qu'un de ces journaux a annoncé, sans être démenti, que le ministre de l'intérieur se proposait de provoquer par les préfets tous les conseils généraux à demander la révision, « afin, dit-il, quau jour de cette révision, le parti qui vous attaque tous les jours vienne vous proposer l Empùre^ nuÀns le génkL*. »
liBS BURORATSS. 51
M. Manuel, de la majorité, déclara que, « si les attaques n'étaient dirigées que .contre TAssemblée, il n'appuierait pas la motion, mais que c'était le gouvernement représentatif qui était mis en question, y Et il n'avait que trop raison.
A ces attaques venant de tous les côtés de l'Assemblée, M. Baroche répond, en se faisant aussi petit, aussi humble que possible :
Ne sommes-nous pas membres de cette assemblée ? s'écriet-il, piteusement et comme demandant grâce ; est-ce que nous voudrions, je ne dis pas détruire, mais seulement affaiblir cette assemblée dont nous ne sommes que les instruments dévoués?
Misérable palinodie dans laquelle le ministre jouait le triste rôle de compère ou de niais ; il ne trompait pas ceux dont les yeux étaient ouverts ; mais il y a dans toute assemblée des aveugles volontaires qui ne demandent qu'à ne pas vok^ et ceux-ci ne manquaient pas d'applaudir aux paroles du ministre.
Néanmoins, l'Assemblée, à une très -forte majorité, ordonna la citation à sa barre de l'éditeur du journal incriminé. Son avocat. M® Chaix-d'Est-Ange, bien loin de désavouer les attaques de son client, vint en quelque sorte les aggraver en disant que « c'étaient les scènes violentes qui se passaient au sein de l'Assemblée et les provocations qui s'y échangeaient tous les jours entre les partis qui jetaient le trouble dans les esprits, et que, d'ailleurs, il était impossible de rétablir la sécurité dans le pays avec un pouvoir qui changeait au bout de quatre ans. — Le journal le Pouvoir^ ajoutait-il en finissant, a pu exprimer son opinion avec trop de vivacité; il a manqué à la discipline, mais il n'a pas manqué de jcourage : de tels soldats, je ne sais pas s'il faut les punir, mais il faut, dans tous les cas, les honorer... »
Le prévenu fut condamné à une amende de 5,000 francs, par 273 votants contre 134. Un assez grand nombre de membres de l'extrême gauche s'abstinrent.
Peut-être aurait-il mieux valu s'enquérir de qui ce soldat indiscipliné avait reçu la consigne ; dans l'intérêt de qui il dénonçait les assemblées délibérantes et les dangers du gouvernement représentatif, si ce n'était pas dans l'intérêt de celui qui se préparait à en hériter? Une enquête sérieuse, poursuivie résolument et allant au fond de la situation, eût infiniment mieux valu que cette poursuite qui était, comme on le dit vulgairement, un véritable coup d'épée dans l'eau ; c'était le début de cette malheureuse série d'actes impuissants, où nous verrons le parlelment toujours menacer son ennemi, sans jamais oser frapper le coup décisif.
Cependant , au milieu de ces passions et de ces anxiétés, la fatigue commençait à se faire sentir : le principe constitutionnel de la permanence de l'Assemblée ne pouvait empêcher que, lorsque le moment habituel des vacances arrivait, il ne se manifestât un besoin universel d'aller respirer l'air libre et de vaquer à ses aff'aires ou à ses plaisirs. Or, l'Assemblée était arrivée à la fin de juillet, elle était épuisée par ses agitations mêmes, et, malgré ses perplexités pour l'avenir, elle éprouvait le besoin de se détendre et de reprendre des forces dans un repos momentané. Aussi, sur le rapport très-bref de M. de Montalembert, et malgré les cris d'alarme poussés par la gauche qui demandait si c'était bien le lendemain du jour où l'Assemblée s'était émue de l'attitude prise par le pouvoir vis-à-vis d'elle, qu'il était prudent de s'ajourner pour trois mois, la prorogation fut votée sans division.