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CHAPITRE IV

PROROGATION. — REVUES DE SATORY. — RUPTURE ENTRE LOUIS-NAPOLÉON ET LE GÉNÉRAL GHANGARNIER

On pouvait espérer que la prorogation, en séparant les combattants et en les éloignant de ce foyer ardent de la tribune, les calmerait un peu et amènerait entre eux au moins la trêve de la lassitude : il en avait été ainsi pendant les prorogations précédentes et particulièrement pendant celle qui avait eu lieu sous notre ministère; mais, dans ce moment, les partis se croyaient trop près de leur but, pour ne pas employer à s'en rapprocher encore plus la vacance parlementaire; ils en profitèrent à Tenvi pour préparer le dénouement auquel chacun d'eux croyait toucher ; la lutte continua donc: il n'y eut que le champ de bataille de déplacé. Les légitimistes se rendirent avec grand appareil au rendez-vous que le comte de Chambord leur avait donné à Wiesbaden ; là se tint une espèce de congrès, pour négocier publiquement les conditions d'une, restauration qu'ils jugeaient inévitable et prochaine. Les orléanistes suivirent, de leur côté, cet imprudent exemple : il y eut grande affluence à Claremont, où s'agitaient ouvertement les

chances de la candidature du prince de Joinville à la présidence de la république. Les journaux de ces deux partis, usant et abusant de la liberté qui leur était laissée, ne manquèrent pas de donner le plus grand retentissement, en les exagérant même selon leur habitude, à ces divers programmes de restauration monarchique : il semblait voîr des héritiers avides et impatients se pressant autour du lit d'un moribond et se disputant d'avance son héritage.

Hais, de son côté, Louis-Napoléon ne s'oubliait pas, il avait suffisamment préparé les esprits en province, il jugea que le moment était venu de provoquer une manifestation décisive aux portes mêmes de Paris.

La commission de prorogation se réunissait donc dans des circonstances fort critiques : disons quelques mots de la composition de cette commission.

Quoique absent lors de sa composition (j'étais alors à Vichy pour ma santé), j'avais été nommé le premier par 416 voix, c'est-à-dire par tout le parti conserva* teur, renforcé des républicains modérés ; si, par une disposition spéciale de la constitution, le bureau de l'assemblée n'eût pas dû s'adjoindre à la commission, ce qui en déférait naturellement la présidence à Dupin; c'est moi qui, probablement, aurais ett à la présider, comme j'avais déjà présidé la fameuse commission de l'enquête sur les événements de mai et de juin 1848 : cette fois encore une bien grave responsabilité eût pesé sur moi, et peut-être alors les événements eussent-ils suivi un tout autre cours. Les membres se partageaient à peu près également entre les légitimistes et les orléanistes. C'étaient pour les premiers : MM. de Saint-Priest, d'Olivier, Berryer, Nettement, de Lespinasse, Léon de Laborde, de Crouseilhes, général de Lauriston, Vesin et Desvaux; pour les seconds : Jules de Lasteyrie, le général Ghangarnier, le comte Mole, le général de Lamoricière, le comte deMornay,

le comte Beugsiot^ Cr eton^ le général Kulhières, Casimir Périer, Combarel de Leyval^ fiarn^a^ Chambolle ; pas un républicain n'y figurais et c'était une faute : puisque rassemblée désignait cette commission (et le choix de ses membres Tannoace as&ez), avec le pressentiment d'une lutte proehame entre elle et Louii&- Napoléon^ pourquoi mettre aussi Oiuvertement hors de cause la république, qui était cependant la victime promise au vainqueur? pourquoi désintéresser, en quelque sorte, le parti républicain,, dont le concours était si imfKxrtsnt en cas oii le danger pouvait éclater? pourquoi affail^lir, par avance, la fo^rce morale de cette commission, en l'exposant au reproche, qui ne lui a pas été épargné, de xke représenter qu'une coalition, réactionnaire et monarchiq.ue?

Nos procès -verbaux furent d'abord rédigée par un des secrétaires de l'assemblée, M. Planât, homme honnête, mais excessivement timide, et qui avait grand soin d'en écarter tout ce qui était un peu significatif; nous fûmes obligés de confier cette rédaction à un autre secrétaire.

MM. Daru et Léon Faucher figuraient dans la commission, comme vice-présidents ; le premier, malgré les traditions toutes napoléoniennes de sa famille, était peu di&posé à favoriser une restauration impériale ; mais d'un caractère naturellement réservé, il inclinait vers les atermoiements ; Léon Faucher, quoique plus vif et plus résolu, ne pouvait oublier qu'il avait été le mittfetre de Louis-Napoléon et ne renonçait pas à le redevenir : les autre» viee-présidents. panurent peu dan» la comiaission.

(èttadat à Bupin, dans la position assez difficile qui Im était faite, il se montra tel qu'il a toujours été, personnel, égoïste , plein de témérité dans ses paroles, de réserve calculée dans ses actes. Il dénonçait, avec un grand mépris de paroles, les desseins du bo-

napartisme, mais pressentant les chances de succès de ce parti, il se gardait bien de se commettre vis-à-vis de lui par aucun acte décisif.

Telle était cette commission dont la mission eût été insignifiante dans des temps ordinaires, mais dont les devoirs, à raison des circonstances, devaient être tout à la fois si importants et si difficiles : ses moyens d'information étaient à peu près nuls ; ils se bornaient à un malheureux commissaire de police, M. Yon, qui depuis les événements de mai et de juin était resté spécialement affecté au service de l'assemblée et ne relevait que de notre bureau. La police de Paris n'avait pas vu, sans peine, cette mission spéciale, donnée à un de ses agents en défiance d'elle ; aussi entravaitelle tant qu'elle le pouvait les opérations de cet agent, et était-elle d'avance disposée à lui jouer tous les mauvais tours possibles. M. Yon ne lui en fournit que trop l'occasion, ainsi qu'on le verra bientôt.

A peine étions-nous réunis, que plusieurs de nos collègues qui venaient d'assister aux revues de Satory, près de Versailles, accoururent tout émus, nous raconter les faits dont ils venaient d'être personnellement témoins.

D'après leur récit, au défilé des troupes qui avait eu lieu devant Louis-Napoléon, en présence d'une immense population accourue pour assister à ce spectacle, plusieurs régiments, particulièrement ceux appartenant à la cavalerie, avaient poussé le cri de : Vive P Empereur I., non-seulement sans aucune opposition de leurs officiers, mais sur leurs incitations évidentes: les colonels de ces régiments avaient même reçu les remercîments et les félicitations de Louis-Napoléon publiquement, et avec une affectation marquée. D'autres régiments, au contraire, et particulièrement ceux qui appartenaient à ce qu'on appelle les corps savants de l'armée, le génie et l'artillerie, ayant défilé en si-

lence, leurs colonels avaient reçu un fort mauvais accueil de Louis-Napoléon. De plus, un des régiments, remarqué par ses manifestations napoléoniennes et dont le tour était venu de quitter la capitale, quoique déjà en marche pour se rendre à sa nouvelle garnison, avait reçu contre-ordre et voyait son séjour à Paris prolongé, en récompense de ses bons sentiments. On juge de rémotion que de pareils faits avaient dû produire dans la population ; tous les journaux en retentirent.

C'est en présence de ces faits, tous d'ailleurs irréfragablement établis par les témoignages nombreux et concordants des personnes les plus dignes de foi et dont plusieurs étaient nos collègues, que nous nous trouvions placés.

On émit Tavis d'appeler devant la commission M. d'Hautpoul, le ministre de la guerre, pour qu'il eût à s'expliquer sur ces faits : lorsque mon tour d'opiner sur cette proposition fut arrivé, je déclarai, à la grande surprise de mes collègues, que je la repoussais, et je me hâtai de motiver ainsi mon refus :

Vous allez appeler le ministre de la guerre ; à mon avis, cela est parfaitement inutile, car je peux vous retracer d'avance ce qu'il va vous dire. Il cherchera à atténuer les faits, aies représenter comme de simples accidents^ provenant de l'enthousiasme irréfléchi de quelques soldats isolés, et protestera de son dévouement à la constitution, dira beaucoup de mal des indiscrétions de la presse et du mauvais vouloir des partis et vous ne serez pas plus avancés qu'avant. Qu'est-il besoin de M. d'Hautpoul pour se faire une conviction sur des faits qui se sont passés à la face du soleil, en présence de plus de cent mille assistants, et qui nous sont attestés par vingt de nos collègues, non d'après des on dit, mais d* après leurs témoignages personnels? Les faits sont certains ; il ne reste quà les qualifier légalement. Or, ces faits constituent un embauchage de l'armée nationale, par le Président de la République, pour favoriser une restaura-

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tioQ impériale à son profit. Hé bien, daoïs tous les pays et sous tous les régimes, mais surtout dans une république,c'est là le plus grand et le plus dangereux des crimes politiques; dès lors, la conclusion est forcée : convoquer immédiatement Tasssembiée, motiver dans une adresse cette convocation extraordinaire et prendre les mesures nécessaires pour assurer la réunion des représentants. Si vous recules devant la gravité de cette résolution, fermez les yeux et gardez le silence ; car tout ce que vous feriez en dehors ne serait qu'une vaine et stérile agitation et du bruit sans autre résultat que celui d'exciter l'ennemi et de l'avertir.

Je dois avouer, en toute humilité, que je fus seul de mon avis ; et cependant mes prévisions devaient se réaliser de point en point.

Le général d'Hautpoul comparut. Il joua le bonhomme.

Qui pouvait penser, nous ditril, à pousser Tarmée contre l'assemblée? 11 n'y avait que de misérables folliculaires, cherchant partout le scandale,qui pussent avoir une si abominable pensée ; l'assemblée ne devait pas prendre ses inspirations à une pareille source, etc. Est-il étonnant que quelques soldats se soient laissé aller à leur enthousiasme pour les gloires militaires de l'Empire; cela n'est-il pas toujours arrivé, et quels moyens de réprimer de tels élans ? — Puis se retournant vers le général Ghangarnier : Au surplus, j'en fais juge le général. Croit-il qu'on puisse empêcher quelques cris isolés dans une revue, et qu'aurait-il répondu, si toutes les fois que de pareils cris ont été poussés par des troupes placées sous ses ordres, on lui avait demandé d'en répondre ou de subir une enquête parlementaire?...

A quoi le général répondit froidement, mais av^c une grande fermeté, que :

Si le ministre lui adressait cette question, dans ses rapports de ministre à général, il savait ce qu'il aurait à répondre : mais comme député, il n'hésitait pas à affirmer à ses collègues qu'on empêcherait ces cris quand on le vou-

drait; que c'est malgré ses conseils et contre son avis, que ces acclamations avaient été, wm^seulement encouragées, mais provoquées; et que si, comme général en chef de l'armée de Paris, il n'avait pas pris à l'instant des mesures répressives ,, c'est que dans une revue à laquelle assistaient le président et le ministre de la guerre, leur responsabilité couvrait celle du général en chef.

Cette réponse produisît une profonde sensation dans la commission : le général Changarnier venait de brûler ses vaisseaux, et il passait résolument du côté parlementaire. Le général d'Hautpoul était atterré et ne répondait rien. — Le président, M. Dupin, lui fit remarquer la gravité que prenaient ces explications ; que la responsabilité du ministre de la guerre et du Président de la République lui-même y était engagée ; que le ministre, pour dégager cette respoiisabilité^ jugerait sans doute nécessaire d'adresser aux troupes un ordre du jour qui leur rappellerait que les acclamations sous les armes étaient interdites. -^ « Le ministre répondit, en balbutiant, qu'il prenait en considération les observations que la commission lui adressait, mais qu'il ne pouvait s'engager formellement, sa dignité ne lui permettant pas- d'être plus explicite. » Et il se retira.

Et, en effet, bien loin de déférer à l'espèce d'intimation du président de la commission, le lendemain paraissait dans le Moniteur, au lieu de l'ordre du jour demandé, la mise en disponibilité du général Neumayer, chef d'état-major du général Changarnier. On faissdt expier à ce général le tort d'avoir adressé quelques remontrances à un colonel 'dont le régiment s'était fait remarquer par la vivacité de ses acclamatioûs.

De son côté, le général Changarnier, indigné, lançait un oindre du jour à l'armée, dans lequel il interdisait formellement aux troupes toute e^èce d'accla*-

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mations sous les armes , rappelant que de telles acclamations étaient subversives de toute discipline militaire; par là, il jetait un blâme sévère et direct contre ce qui s'était passé aux revues de Satory.

Ainsi, de toutes parts les défis étaient jetés et relevés. A partir de ce moment, la guerre était déclarée entre le Président de la République et le général en chef de Tarmée de Paris. Ces deux puissances se mesuraient, s'observaient, prêtes à tout moment à se choquer ; plus de relations d'aucune espèce entre l'Elysée et le pavillon Marsan, où le général Ghangarnier avait son quartier général. Il y avait là deux camps ennemis en présence ; il ne restait plus qu'à attendre qui commencerait l'attaque.

Je me trouvais à Mortefontaine, lorsque M. de Pontalba , aide-de-camp du général Ghangarnier , vint m'y porter un billet de ce général, dans lequel il me conjurait de venir tout de suite à Paris. « Les conjonctures sont devenues excessivement graves, m'écrivaitil, votre présence est absolument nécessaire. » — Je crus que le moment de la crise était arrivé , et je n'hésitai pas : la chaise de poste que M. de Pontalba avait amenée nous conduisit à Paris, nous y arrivâmes vers minuit. Le général venait de se coucher et dormait, ce qui commença à me rassurer un peu sur l'urgence des événements. Le lendemain, de bon matin, j'étais chez Ghangarnier qui me mit au courant de la situation.

« Gomme d'un moment à l'autre l'action peut commencer, me dit-il, je me suis permis de vous relancer dans votre retraite. G'est à qui de nous deux, Louis- Napoléon et moi, prendra l'initiative... — Mais vous êtes-vous assuré du concours du préfet de police? lui demandai-je. — Oh! je suis sûr de Garlier (le préfet de police), il est tout à moi!... Sur la demande que je lui ai carrément adressée, s'il était en mesure

d'arrêter le Président, il m'a répondu que, quand je lui en donnerais l'ordre, il le mettrait dans un panier à ftalade, et le conduirait sans plus de cérémonie à Vincennes/... ^)— Comme je me récriais, et lui faisais observer que Carlier n'avait sans doute eu rien de plus pressé que d'aller reporter cette conversation à Louis- Napoléon, et peut-être même d'offrir de lui rendre le même service à rencontre du général. « Tant mieux, me répondit son aide- de-camp Valazé, nous sommes bien aise qu'on sache à V Elysée ce que nous pouvons faire... »

Étonné de tant d'assurance, j'essayai de sonder Changarnier sur ses vues ultérieures ; mais il fut impénétrable : il n'avait peut-être pas lui-même alors de parti bien arrêté. Une fois qu'il aurait écarté Louis- Napoléon, à qui transmettrait-il le pouvoir? de quelle branche de la monarchie serait-il le Monck?... Placé entre les orléanistes et les légitimistes qui le pressaient de se prononcer, il donnait des espérances aux deux partis, sans se lier à aucun. Je crois que cette situation d'arbitre souverain des destinées de la France lui plaisait assez, et qu'il n'était pas pressé de la faire cesser. — Cependant, je lui fis observer que le ressort était tellement tendu, que la crise ne pouvait se prolonger plus longtemps. Qu'attendez-vous pour en finir?...

« — Oh! me répondit-il, je n'attends qu'une signature de Dupin. — Ah! que vous êtes jeune, général, lui dis-je, vous ne connaissez donc pas encore cet homme?... Cette signature que vous attendez, vous l'aurez avec cent autres après le succès; mais avant, et lorsque la chance est encore incertaine, n'espérez pas une syllabe de son nom !... »

Je ne me trompais pas : ayant été du quartier général de Changarnier au bureau de la commission de surveillance, je trouvai celle-ci réunie. Elle montrait autant d'hésitation et de frayeur que le général afîec-

tait d'assurance. On y discutait à perte de vue les différents partis à prendre, et on n'en prenait aucun. On y paraissait assez d'accord sur ce point, que si Louis Bonaparte frappait le général Changarnier de destitution, comme il l'avait déjà fait vis-à-vis du général Neumayer, ce fait serait considéré par la commission comme mettant en péril la représentation nationale et la Constitution, et qu'alors l'Assemblée serait extraordinairement convoquée, et le général provisoirement maintenu dans son commandement.

Je ne suis cependant pas bien assuré, qu'au moment de voter une telle résolution, le cœur n'eût pas manqué à la majorité de la commission, et que les formalistes qui se produisent toujours dans de pareilles circonstances ne l'eussent emporté sur les politiques.

Quoi qu'il en soit, Louis-Napoléon, informé sans doute des dispositions de la commission, s'abstint de frapper ce coup décisif, et, en cela, il se montra prudent et habile.

Le temps s'écoulait ainsi au milieu de ces hésitations et de ces incertitudes. Le terme assigné à la prorogation n'était plus éloigné, et plus on en approchait, plus il y avait de raisons pour ajourner les résolutions extrêmes. C'est presque à la veille de la réunion de l'Assemblée que survint l'incident Alais^ qui, tout ridicule qu'il était en lui-même, n'en eut pas moins une certaine portée politique.

Alais était un de ces misérables qui se rencontrent dans la lie des populations des grandes villes, et qui, n'ayant pas le courage de gagner honnêtement leur vie, se mettent au service, tantôt des passions révolutionnaires, tantôt de la basse police, également préparés à paraître en Brutus sur des barricades, ou à se glisser comme espions dans les sociétés secrètes dont les allures et la composition leur sont d'ailleurs familières : cette espèce «st plus nombreuse qu'on ne

le pense dans les bas-fonds de notre société française, et ce ne sont pas les révolutions qui en diminuent le nombre. Alais avait commencé par figurer sur les barricades à Rouen, lors de Tinsurrection qui y avait éclaté à la suite du 15 mai. Arrêté, condamné pour ce fait, il s'était bientôt entendu avec la police rouennaise et était devenu un de ses agents secrets. Quelques rapports mensongers et calomnieux l'avaient forcé de quitter Rouen; mais remarqué par son esprit d'intrigue et pour les nombreux rapports qu'il avait avec les sociétés secrètes de Rouen et de Paris, il fut recommandé à notre commissaire de police, M. Yon, qui eut l'imprudence de le charger de surveiller les menées du parti bonapartiste. Ce parti s'agitait beaucoup et devenait de plus en plus menaçant.

Et, en effet, pendant que Louis-Napoléon, par ses voyages, ses revues, remplissait la scène et préparait les esprits, la conspiration bonapartiste se poursuivait dans les régions inférieures, au moyen -de nombreux journaux, tous organisés et rédigés dans un seul but: la restauration de Tempire napoléonien, et par des sociétés qui avouaient hautement ce but. Une société dite du Dix Décembre embauchait partout pour l'empire, et déjà elle embrassait dans ses ramifications une grande partie de la population des faubourgs. Les journaux, comme obéissant à un mot d'ordre, exploitaient cette même donnée que Louis-Napoléon reproduisait dans presque tous ses discours, à savoir : que Y Assemblée était un obstacle au bien qu'il voulait faire ; que «t, â la place de ces bavardages parlementaires qui agiiaiemt et fatiguaient le paysy on faisait intervenir la volonté d*nn Napoléon, alors ia prospérité et la grandeur de la France n*4iuraientplusde bornes, etc. Ces insinuations, sans cesse répétées,, ne trouvaient que trop d*éGfao6 dans vite population toute émue des dangers

qu'elle venait de traverser et plus anxieuse encore de son avenir. Quant à la société du Dix Décembre, elle était chargée spécialement d'organiser et de multiplier *les manifestations populaires en faveur de Napoléon. Tous les jours, s'assemblait aux portes de TÉlysée une foule déguenillée qui, lorsque le Président sortait ou rentrait, ne manquait pas de l'accueillir par les cris de : Vive Napoléon ! Ces hommes recevaient , dans l'Elysée même et d'une personne de la domesticité de Louis-Napoléon, leur salaire : Alais lui-même avait reçu sa part de ces largesses. Au retour du Président de ses tournées départementales, la société du Dix Décembre mettait sur pied ses nombreux adeptes, en inondait la gare du chemin de fer par laquelle il devait débarquer, et alors, malheur à qui ne voulait pas crier : Vive Napoléon I ou qui s'avisait d'opposer à ce cri celui de : Vive la Ré publique!,., il était à l'instant entouré et assommé. M. Yon était tenu exactement au courant de tous ces faits, et il avait soin d'en informer le bureau: on s'attendait à chaque instant à quelque acte de violence de la part de ces hommes qui se manifestaient ainsi. Aussi Alais trouva-t-il, et M. Yon, et même le bureau de l'Assemblée assez disposés à accueillir ses récits, lorsqu'il vint un jour leur raconter que la société du Dix Décembre s'était réunie la veille dans la boutique d'un épicier située en face de l'Elysée ; qu'il avait assisté à cette réunion, et, qu'après des discours où le président Dupin et le général Changarnier avaient été signalés comme étant les seuls obstacles à la prorogation des pouvoirs de Louis- Napoléon, on avait résolu de se défaire de ces deux personnages ; qu'on avait tiré au sort à qui serait chargé de cette exécution, et que son nom étant sorti de l'urne, il lui était échu la mission d'assassiner le général Ghangarnier; il désignait même par leurs noms et leurs adresses plusieurs des personnes pré-

sentes à cette réunion, pour dontier à son récit une apparence de vérité. Le commissaire de police attaché à rétat-major de Changarnier ne crut pas à ce récit, et le général n'y attacha aucune importance. Il n'en fut pas de même du commissaire attaché à TAssemblée et de M. Dupin ; ils donnèrent pleinement dans le piège. Le commissaire fit rédiger par Âlais un rapport circonstancié qu'il remit à M. Dupin ; et celui-ci nous en référa très-sérieusement. Trois membres furent chargés de s'en expliquer avec le ministre de Tintérieur, ce qui était en effet la seule chose à faire ; la moindre information administrative eût fait crouler tout cet échafaudage d'absurdes mensonges, et il n'en aurait plus été question. Mais le journal des Débats^ par une indiscrétion probablement calculée dont il ne serait pas sans intérêt de connaître l'auteur, parce qu'alors on pourrait savoir dans quelles vues elle avait été commise, s'avisa de publier dans une de ses colonnes le rapport d'Âlais tout au long. On peut juger de l'effet que produisit cette perfide et, dans tous les cas, bien inopportune publication. Le parti bonapartiste ne manqua pas de s'en emparer. Il vit tout de suite quel avantage il pouvait en tirer pour faire diversion aux bruits de coups d'État et couvrir ses propres menées. Ce fut un toUe général dans les journaux bonapartistes; les uns dénonçaient avec indignation ce qu'ils appelaient une calomnie concertée dans le sein de la commission de prorogation, contre le Président de la République; les plus iiidulgents criaient bien haut à la mystification de cette commission, et ne manquaient pas de dire qu'il en était de même de toutes les autres accusations dirigées contre Louis-Napoléon et ses partisans, et qu'elles n'étaient pas plus sérieuses que le complot dénoncé par Alais. De son côté, la police centrale, heureuse de prendre en faute le commissaire qu'on lui avait opposé, gros-

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