‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · MKMOIftBS POSTHUMES · texte numérisé non relu

MKMOIftBS POSTHUMES

LETTRE DU ROI A M DE STEDINGK

bJorkosttiHl , le Juin 1700.

Gyllenram qui m'a remis votre lettre, mon cher Stedingk, vous dira que je me porte bien , et que j'ai été remercier aujourd'hui mes houssards et mes dragons de s'être bien battus contre les dragons de Plezkow, à 50 verstes* de Pétersbourg. J'ai appris aujourd'hui que Savitaipal est pris par les nôtres , et que le baron d'Armfelt y a été blessé. Ma sensibilité l'a emporté sur toute considération de dignité , et j'ai écrit moi-même au

"* Dix lioucs de France.

DU COMTE DB STRDINGK. i

comte de Soltikoff, pour le prier de faire passer par le plus court chemin , une lettre ouverte pour Armfelt, et que je puisse avoir de ses nouvelles. L'inquiétude terrible que je donne aux ennemis sur les côtes , les obligera à se retirer vers la capitale et cela facilitera vos opérations qu'il faut, je crois , pousser àprésentà làmanièredeCharlesXII. J'ordonne au baron de Wrede de se rendre à la brigade d' Armfelt, pour en prendre le commandement, en cas qu'il soit grièvement blessé. Je vous félicite de la victoire de vos chaloupes canonnières. Je ne connais pas d'arme plus dangereuse. Ici nous avons attaqué avec ces chaloupes des frégates et un vaisseau de ligne, qui ont perdu leurs mâts et leurs vergues. Je vous renvoie votre mémoire. Il est impossible de refuser , quand la demande et le motif sont aussi nobles que les vôtres. Adieu, mon cher Stedingk. Je vous souhaite mille prospérités , et de pouvoir vous rencontrer de ce côté-ci de Viborg.

270 , MRMOIRBS POSTHUMRS

Joua, ce 9 Juillet 1790.

Sire,

Ma joie ne peut pas s'exprimer de voir Votre Majesté sortie, à son honneur et gloire, du pas dangereux où son grand courage l'avait engagé*. J'ignore et je compte pour rien les pertes qu'elle a pu faire à cette occasion. De sa personne dépend le salut de l'État, c'est une vérité dont ses ennemis mêmes sont d'accord, et quand à de si

"* Le roi était entré avec la flotte dans le golfe de Fiborg^ où elle avait été bloquée ; ce n'est qu'avec une perte considérable qu'elle a pu sortir de ce golfe.

DU GOMTR DE STEDIN6K. 271

grands intérêts se joint le tendre attachement qu'elle m'a inspiré depuis mon enfance, il ne m'est pas possible de ne pas frémir en voyant Votre Majesté toujours prête à se dévouer pour le bien public , et à se précipiter dans le gouffre , pour sauver Rome. Malgré ces justes inquiétudes, je n'ai point partagé , Sire , la terreur où votre absence, la supériorité des forces ennemies et le prétendu blocus que Votre Majesté vient d'essuyer avaient plongé une grande partie des chefs et de l'année. J'ai compté sur César et la fortune, mais je désirerais de tout mon cœur, que Votre Majesté y comptât un peu moins, qu'elle voulût bien ne pas croire possible tout ce que son courage lui fait imaginer tel.

Je suis , etc.

CuRT V. Stedîivgk.

%rà MÉMOIRES POSTHUMES

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Svinsksttnd, le 14 Juillet 1700.

Vous savez sans doute déjà, mon cher Stedingk, par le comte de Mejerfelt , comment je me suis relevé de l'échec que les Russes se vantaient tant de nous avoir fait éprouver à notre sortie de la rade extérieure de Viborg. C'est une rude leçon donnée à la jactance du prince de Nassau , et pour ne pas tomber dans le même défaut que lui , je laisserai à M. de Charpentier à vous dire ce qu'il a vu : 300 officiers et 6,000 hommes prisonniers , plus de 50 vaisseaux , 1 ,400 canons : voilà, en peu de mots, le résultat de la bataille du

9 juillet. Je m'attends cependant à une nouvelle bataille , car le prince de Nassau ne voudra pas en rester à cette défaite. Si le bon Dieu favorise encore nos armes, je pourrai abandonner la mer et songer à la terre., En attendant, il faut bien prendre patience. Je n'en ai guère , car je souhaite ardemment la paix ; mais elle est difficile ; car quand je suis battu , je ne veux pas la faire , et le même sentiment anime l'impératrice. Cependant , si la flotte anglaise qu'on nous annonce, arrive , et si les Prussiens , comme des prisonniers nous le disent, sont déjà entrés en Courlande, il me semble que la paix est immanquable. Adieu. Je vous souhaite du bonheur , et vous prie de saisir le premier moment favorable , car je suis convaincu que les Russes ne sont pas aussi forts qu'ils cherchent à le faire croire.

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LETTRE DE M. DE STEDINGK AD ROI

Pertimaeki, ce 23 juillet 17<M).

Sire,

Monsieur de Charpentier , qui m'a apporté la lettre de Votre Majesté, du Ift, est un bien mauvais nouvelliste. Il n'a pas pu m'apprendre le moindre détail sur la glorieuse journée du 9*, mais j'en connais assez pour savoir que de ce jour dépendait le destin de la Suède, qu'il fixe pour toujours la réputation militaire de Votre Majesté , et qu'il doit lui valoir auprès de la postérité le titre de

* Bataille de Swensksund.

sauveur et de conservateur de la patrie. Jamais aussi le Te Deum n'a été chanté de meilleur cœur que le nôtre d' avant-hier. Nous avons fait beaucoup de bruit, et notre joie a éclaté de toutes les manières que le séjour de Pertimaeki veut bien permettre.

Je fais des vœux , et j'espère que la victoire accompagnera partout les pas de Votre Majesté , et que le prince de Nassau soi-disant deviendra par vos soins le plus poli de tous les princes.

Je suis , etc.

CuRT V. Stedingk.

Gustave III avait déployé une grande énergie à cette occasion , et s'était montré héros à la force du terme. Lors du désastre de sa flotte à la sortie du golfe de Wiborg, et quand tout le monde avait perdu courage, et considérait que le Roi se-

276 MÉMOIRES POSTUUMKS

rail obligé de se retirer avec sa flotte jusqu'en Suède, il s'arrêta à peu de lieues de Tendroit où il avait éprouvé cet échec (à Swensksund, sur la côte de Finlande, près de Sweaborg, dans un archipel de rochers), et déclara à ses amiraux et officiers, tout étonnés de sa fermeté , qu'il n'irait pas plus loin, et qu'à Swensksund on lui élèverait un monument ou une tombe. Il mérita le monument qui reste encore à lui élever.

La bataille de Swensksund contre une flotte supérieure à celle des Suédois, et où celle-ci captura cinquante-trois vaisseaux, avec quatorze cents canons de gros calibre, et fit prisonniers trois cents officiers, quatre cents sous-officiers, et près de six mille hommes, est une victoire tellement éclatante par ses résultats, qu'on n'en trouve même pas de semblable dans les annales du monde.

Une paix honorable en fut le grand avantage pour la Suède, qui après trois campagnes contre la Russie couronna l'œuvre par ce coup d'éclat.

Si le Roi avait commencé cette guerre légèrement, c'est à sa grande énergie et à son grand courage que la Suède doit le bonheur de s'en être tirée si bien , surtout lorsqu'on se rappelle que le Danemark était venu se joindre à la Russie

comme puissance auxiliaire, et que nous nous trouvions ainsi entre deux feux , attaqués de toutes parts, et sans un seul allié.

M. de Stedingk contribua aux résultats de cette guerre par la résistance opiniâtre qu'il offrit à Tennemi pendant trois campagnes successives, et sur une ligne d'opération de plus de cent cinquante lieues de France. Son frère , Tamiral Stedingk , eut une part non moins glorieuse à cette guerre.

Comme c^ était lui qui commandait la flotte suédoise sous les ordres du Roi, à la bataille de Swensksund, et comme c'était lui encore qui ouvrit avec son vaisseau le passage à travers la flotte russe, quand celle des Suédois avait été enferméedans le golfe de Viborg ; il le fit d'une manière d'autant plus éclatante et même chevaleresque, qu'après avoir déjà percé la flotte nisse il rentra de nouveau dans le golfe, à travers les feux croisés de plusieurs vaisseaux de ligne pour venir au secours des autres vaisseaux suédois , et à leur tête perça une troisième fois la flotte russe, tout étonnée d'une manœuvre aussi hardie. C'étaient ainsi les deux frères Stedingk, qui, après le Roi, étaient tes véritables héros de cette guerre.

Nous approchons maintenant d'une nouvelle

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phase de la vie de M. de Stedingk , celle de sa carrière diplomatique , non moins honorable pour lui que celle de ses armes. Elle fut amenée , sans son désir, par la lettre suivante du Roi.

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Au camp de Verele, le 13 août 1790.

Monsieur de Bury m'a apporté votre lettre, mon cher Stedingk. Au lieu de vous autoriser aux opérations que vous me projetez, j'ai une proposition bien différente à vous faire. C'est de me dire s'il vous conviendrait d'accepter l'ambassade de Saint-Pétersbourg. Elle sera très-agréable , vu le nouvel ordre que vont prendre les choses entre les deux cours, et comme vous avez de la douceur, beaucoup d'usage d'une grande cour, et que vous avez eu l'honneur de battre les Russes, vous serez également aimé et considéré. Je me ferai en

même temps un vrai plaisir de réparer en quelque manière ce que vous perdez par la suppression de vos pensions en France, et le séjour que vous ferez à la cour de l'impératrice ne me privera pas du plaisir de vous voir souvent Tout ce que je viens de vous dire vous prouve que nous approchons du moment de la paix ; cependant, hier elle était presque rompue de nouveau, mais il faut espérer que tout s'arrangera au mieux. Cependant je vous demande le secret le plus absolu , et une prompte réponse à ma proposition. Je dois ajouter que, sans être convenu de la trêve, elle est tacitement établie entre nous ; ainsi vous ferez de même observer une parfaite tranquillité entre vos avant-postes. Le 25 juillet, la paix a été signée entre le roi de Hongrie et le roi de Prusse. Le roi de Hongrie rend toutes ses conquêtes aux Turcs, et une partie de la Gallicie à la Pologne. Le roi de Prusse renonce à ses prétentions sur Dantzick, et abandonne les Belges. Vous m'avouerez que l'empereur Léopold n'est pas un ambitieux de premier ordre, et qu'il professe dans toute son étendue une des, vertus chrétiennes, l'humilité. Adieu , dans peu je vous donnerai de mes nouvelles.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Pertimaeki, ce 15 août 1790.

SlRB,

Rien n'est plus flatteur, mais aussi rien n'est plus embarrassant que la proposition que Votre Majesté vient de me faire au sujet de la mission de Pétersbourg. J'avoue que je suis effrayé en portant la vue sur la carrière tortueuse et pénible dans laquelle Votre Majesté veut me faire entrer. Je crains de n'avoir ni la force ni l'adresse qu'il faut pour la parcourir. Je me suis î^erçu souvent que Votre Majesté avait trop bonne opinion de moi. Né faible , sensible , paresseux , je

n'avais aucune des qualités qu'il fallait pour les grands emplois, et mon goût m'a toujours porté vers la tranquillité et vers les vertus douces et faciles. Le sort qui se joue de la destinée des hommes m'a souvent mis en opposition avec moimême , et si un sentiment profond de l'honneur m'a fait supporter quelquefois des fardeaux considérables, cela n'a été qu'en épuisant mon peu de vigueur et mes forces. A présent, Sire, que vous allez rendre la paix à la Suède et mettre le comble à votre gloire , je n'aspirais qu'à jouir tranquillement de vos bienfaits, qu'à revoir mes amis en France, qu'à partager le reste de mes jours entre le bonheur de voir Votre Majesté, de l'entendre, de m' éclairer par ses lumières, et celui de cultiver l'amitié des personnes auxquelles je suis tendrement attaché depuis longtemps. Au lieu de cette vie paisible et heureuse , Votre Majesté veut me transporter à la cour de cette Czarine superbe, qui se repaît de guerres, de faste et d'adulations, à cette cour où l'on trouve tout , excepté ce qui rend la vie heureuse. Ne vaudrait-il pas mieux , Sire , y envoyer un jeune homme , sémillant , vigoureux, riche, amoureux des plaisirs, qui possédât ces talents agréables de la persuasion dont il

DU COMTE DE STEDlNGK. 283

ne me reste plus la moindre teinture. Voilà, Sire, mon sentiment, que je soumets à la pénétration de Votre Majesté , à ses bontés , et j'ose dire à son amitié pour moi. Si , après cela , elle persiste à vouloir m'exiler de sa cour, de la France, de ma patrie , je dirai S^^gneur, la volonté soit faite , et moyennant un secrétaire qui fasse les affaires , un bon maître d'hôtel , qui fasse aller la maison , et une bourse bien remplie, j'irai promener ma figure antique à la cour de la puissante impératrice, mais sans ces trois points, l'ambassade ira mal. Je ne sais pas quel traitement le baron de Nolken a eu à Pétersbourg , mais je sais qu'il s'y est ruiné. Si Votre Majesté voulait me donner quelqu'un qui prît tout mon revenu, qui payât la dépense de ma maison , et qui me donnât un. petit écu par jour pour mes menus plaisirs , je serais fort content. J'attache un grand prix à n'être point dérangé , à ne pas avoir de dettes ; en cela , comme en tout le reste, bien différent de plusieurs grands hommes de ma connaissance ; et puisque me voilà sur l'article de la dépense, je demande la permission de représenter à Votre Majesté que mon traitement en France monte à 12,000 livres , et à près de 4,000 livres de pension ; qu'en obtenant le

grade de maréchal de camp qui me revient de droit par mon ancienneté , ce traitement me reste en entier quand même je ne serais pas employé. Mais si je quitte le service, il me revient toujours la moitié de mon traitement ou 6,000 livres , et ma pension que la très-économique assemblée nationale , malgré ses vertiges , ne pourra jamais m'ôter * ! Que j'ai en outre trois années de bon, ou près de 50,000 livres, et que tout cela court grand risque de devenir à rien , si je ne puis point aller en France pour mettre ordre à mes affaires. Il serait fâcheux de perdre un revenu et une somme si considérable ; il le serait encore davantage , d'aller s'abîmer de dettes sur les bords glacials du Neva. Je suis sûr que d'une manière ou d'autre , Votre Majesté me préservera de ce malheur, et je répète en toute confiance, ma prière de tous les jours: Seigneur, ta volonté soit faite!

Je suis, etc.

CuRT V. Stedingk.

* Quelle erreur!

Pertimaeki, ce 32 août 1790.

Sire,

Je viens de recevoir les ordres de Votre Majesté , et je me serais mis en chemin tout de suite , pour la féliciter de tout ce qui lui est arrivé d'heureux , si je n'avais pas invité à dîner demain tout ce qu'il y a de Russes à Pumala. Je partirai demain au soir ou après-demain au plus tard , et je serai à Verele jeudi. Je ne passerai pas par la Russie : ce chemin, quoique le plus court, serait allongé par la courtoisie russe , et je ne veux pas perdre un

286 MKMOIRKS POSTIIIÎMKS

instant pour avoir le bonheur de voir le héros , le bienfaiteur, et le pacificateur de ma patrie.

Je suis , etc.

Cdrt V. Stbdingk.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Borgo, ce 4 septembre 1790.

Le baron de Klingspor m'a remis , dimanche dernier, les ordres de Votre Majesté , avec les lettres pour l'impératrice ; il m'a dit , en même temps, que l'intention était que je rencontrasse M. dePahlen en route. J'ai écrit à M. de Soltikoff, pour lui annoncer mon arrivée, mes ordres de partir au plus tôt , et le sujet de mon retard occasionné par les arrangements nécessaires pour mon voyage après trois années passées en Savolax. J'en ai reçu une réponse fort polie, mais pas un mot

288 MRMOIRRS POSTHUMES

sur le temps du départ de M. de Pahlen. On a dit seulement à M. de Gyllenram, que j'avais envoyé, qu'il partirait dans huit jours d'ici de Pétersbourg. 11 y a 70 lieues * d'ici à Stockholm. Il me paraît que le meilleur endroit pour nous rencontrer serait ici , et que par ce moyen j'arriverai toujours avant lui au lieu de ma destination. Gonune il y a de part et d'autre des courriers en chemin , avec des lettres de l'impératrice pour Votre Majesté, et de Votre Majesté pour l'impératrice, je pense qu'on doit observer une égalité parfaite , et qu'il ne convient pas que je sois arrivé à Pétersbourg avant que M. de Pahlen en soit parti. Ce délai me convient beaucoup. J'aurai le temps d'attendre mes instructions , et le secrétaire que Votre Majesté m'enverra. Mes effets pourront arriver du Savolax, car j'étais arrivé ici presque à franc étrier.

Je suis , etc.

CuRT V. Stedingk.

* Savoir, mille de Suède , à 3 par mille.

vu COMTE DB STEDINGK. 289

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Pétersbourg, le 22 septembre 1790.

Sire,

J'ai tant de choses à mandera Votre Majesté, que je ne sais par où je dois commencer. Si c'est par le commencement, je dois rendre compte à Votre Majesté que voyant que M. de Pahlen ne se mettait pas en mouvement, que le temps des réjouissances pour la paix approchait à Pétersbourg , craignant de mal faire , si je tardais plus longtemps, je suis parti de Borgo le 9 septembre, ayant à ma suite MM. de Virgin et le comte de la Gardie; arrivé à Frédricsham, le général Numsen

200 MÉMOUES POSTHUMES

qui y commandait, m'a donné un grand souper, avec mon ami le baron de Schulz. Ce bon honmie ne se possédait pas de joie de me revoir, et je me le suis attaché pour toujours. M. de Numsen m'a paru un honmie de mérite , pénétré de respect et d'estime pour Votre Majesté. Le lendemain , fort avant dans la nuit, je suis arrivé à Viborg. Les chemins étaient exécrables et la fatigue de cette journée extrême. On m'avait préparé un logement dans la ville. Je fus complimenté le lendemain par le commandant de la place, qui, s'il n'est pas un coquin, est le plus galant homme du monde et bien bon Suédois. Ce qu'il y a de sûr, c'est que tous les prisonniers suédois s'en louent beaucoup. Un aide de camp du comte Soltikoff vint me complimenter de la part de ce général et m'înviter à dîner. J'y trouvai presque tous les généraux qui ont fait la guerre contre nous : MM. Denisoff, Bergmann, d'Apraxin, Suchtélen, le mentor du pauvre baron d'Hastfer, M. Gùntzel , M. Euler et le vieux, l'honnête M. Dellwig, gouverneur de Viborg. De tous ces messieurs, Suchtélen et Euler me parurent les plus instruits ; M. Bergmann, le plus bête; M. Denisoff, le plus gaillard; M. d'Apraxin, le plus poli ; M. de Gûnt-

zel, le plus emporté, et M. de Soltikoff, le plus arrogant. J'oubliais MM. deRecketde Rautenfeld, qui tous deux parlaient du métier en connaisseurs ; je ne compte pas un grand nombre de brigadiers et de colonels. Quant à M. Dellwîg , c'est un chanhant vieillard ; il avait les larmes aux yeux en parlant de Votre Majesté ; il n'y a sorte d'honnêtetés , que lui et M. d'Apraxîn , qui a été général de jour pendant cette campagne , n'aient faite à nos prisonniers. Nous dînâmes à une table de près de soixante couverts, qui était servie splendidement. Quoique les équipages de M. de Soltikoff étaient déjà renvoyés en grande partie, madame de Soltikoff y était avec toute sa famille, ainsi que madame de Polofkin , femme du comte Polofkin (capitaine aux gardes) , et passablement jolie. Les dames étalent polies et aimables , surtout la fille aînée du comte de Soltikoff. L'après-midi je fus rendre visite à totis les généraux qui étaient déjà venus en grande partie me voir le matin , et nous soupâmes chez madame de Soltikoff, où plusieurs femmes étaient rassemblées, entre autres l'épousedeM. de Gùntzel, fille du général Siewers, qui, autant qu'il m'en souvient, est fort bien de figure. Les généraux ne paraissaient pas trop d'accord

entre eux , et il leur échappait des traits de médisance les uns contre les autres, mais tous se réunissaient à jeter la pierre au prince de Nassau. Tout le monde aussi rendait justice à la haute valeur et à l'activité de Votre Majesté , et parlait avec grand éloge de nos officiers. On croyait le soldat russe aussi bon que le nôtre, mais on cédait le pas aux officiers; en général, on était enchanté de la paix et Ton croyait à la guerre avec la Prusse. Le comte de SoltikofT me disait qu'il regrettait infiniment de n'avoir pas pu faire sa cour à Votre Majesté, mais la maladie qu'il prétextait ne paraissait pas, et il doit être un du petit nombre de ceux qui souhaitaient la continuation de la guerre. Lundi 13 septembre, de grand matin, je me suis mis en route pour Pétersbourg , après avoir vidé mes poches en étrennes, sous mille noms différents. Plus on approche de la capitale , plus les chemins deviennent exécrables ; cela surpasse tout ce que j'ai vu en ce genre en Westphalie ; et malgré que nous marchâmes toute la nuit, il nous fut impossible d'arriver avant quatre heures de l'après - dîner. Nous passâmes en route plusieurs retranchements et redoutes fraîchement fait?. Tous les passages et défilés étaient for-

tifiés, même jusqu'à vingt verstes* de Pétersbourg , où Ton avait construit quelques redoutes et un fort assez considérable. En approchant de mon logement à l'Hôtel Royal, ma voiture fut arrêtée par un équipage dont je ne reconnus pas d'abord le maître : c'était le prince de Nassau , qui était dans l'enchantement de me voir; il me fit mille offre de services , et me dit qu'il se rendrait chez moi dans l'instant après avoir été chez l'impératrice, où il allait de ce pas; il vint effectivement une heure après , et resta longtemps chez moi ;- il me pria instanmient de dîner chez lui le lendemain, et d'aller voir la princesse qui demeurait à la campagne , à trois verstes de Péterbourg , et qui était sur son départ pour la Suisse. Je lui dis rondement qu'il m'était impossible de commencer mon cours de visites par lui et la princesse, vu les termes où il était avec Votre Majesté; que ce n'était pas en ma qualité de représ^tant, mais en qualité de Suédois, que j^étais choqué des libertés qu'il avait prises dans sa réponse à Votre Majesté ; il me répondit avec la noblesse et la franchise qui sont assez dans son

* Six lieues de France.

29^ MRMOIRKS POSTUUMES

caractère : que son respect et son attachement pour Voti-e Majesté ne lui auraient jamais permis de servir contre Votre Majesté, s'il n'avait pas été engagé au service de la Russie avant la guerre, et s'il avait pu s'en dédire après ; que pour sa réponse à la lettre de Votre Majesté, elle avait été dictée et écrite par ordre de l'impératrice. Je lui dis qu'il eût été plus digne de lui de désobéir, mais c'est un mot qu'on ne connaît pas en Russie ; il me dit là-dessus toutes les particularités , mais il me pria en même temps que tout cela restât entre nous. Je n'ai pas de peine à ajouter foi à tout ce discours, vu l'acharnement dont était l'impératrice contre Votre Majesté. On m'a assuré que dans ce temps-là, elle avait écrit une comédie contre Votre Majesté , qui a été jouée dans l'intérieur. Je voudrais pouvoir procurer cette pièce à Votre Majesté , mais cela sera difficile.

Mercredi matin, j'écrivis à M. d'Igelstroem pour lui annoncer mon arrivée et le droit que j'avais de le rencontrer chez lui. Il me donna rendezvous chez lui pour l'après-dîner , et me reçut à merveille : il était flatté de ce que je m'adressais à lui et me dit que l'impératrice m'avait attendu avec impatience, qu'elle était charmée de ce que

j'arrivais avant les fêtes, qu'elle voulait rendre mon audience aussi solennelle que possible, et que mon caractère d'envoyé extraordinaire pour ratifier la paix , détruirait tous les soupçons que la Prusse et l'Angleterre avaient voulu semer , que la réconciliation pouvait ne pas être aussi sûre et aussi sincère qu'on avait voulu le faire accroire^ Mais quelle fut la surprise et l'étonnement de . M. d'Igelstroem, lorsque je lui dis, que je ne venais ni comme ambassadeur , ni conmie envoyé extraordinaire , mais comme un officier général envoyé de l'armée avec un compliment et une lettre pour l'impératrice l M. d'Igelstroem prit feu ; il soupçonna ou fit semblant de soupçonner du mystère ; il me dit que cela pourrait tout gâter, que l'impératrice était vive ; qu'elle était enchantée delà paix (qu'elle disait avec complaisance être son ouvrage à elle seule) ; qu'il fallait profiter de là première-chaleur , pour mettre Votre Majesté aussi bien avec elle que possible. Il me montra le traité, où il était dit, qu'on s'enverrait des ambassadeurs ou des ministres tout de suite après la signature , pour régler ce qui restait à régler, que M. de Pahlen était nommé en cette qualité , mais qu'un compliment en cette occasion était hors de saiso»

et ne répondait pas à l'objet. Je n'avais pas de peine à répondre à tout cela. Le prompt départ de Votre Majesté de la Finlande, mon éloignement de sa personne, le malheur que j'avais eu de ne plus la trouver à Verel« , l'impossibilité de recevoir ses ordres et mon instruction , enfin l'ignorance oii nous étions tous les deux, M. d'Igelstroem et moi y de ce qui convenait ou se pratiquait dans ces occasions ou non , toutes ces raisons apaisèrent M. d'Igelstroem; mais ce qui surtout le mit de bonne humeur, ce fut ma déclaration, que, connaissant les intentions de Votre Majesté de prouver son amitié à l'impératrice et de lui faire plaisir en tout, je n'hésitais point à paraître devant elle, en telle qualité qu'il lui plairait, excepté celle d'ambassadeur. M. d'Igelstroem fut d'abord rendre compte de tout cela à l'impératrice, et vint me voir le lendemain de grand matin. L*impératrice avait pris les choses comme il fallait. Elle n'était pas étonnée de ce que je n'arrivais pas équipé de tout l'attirail ministériel, venant de Savolax et n'ayant pas trouvé Votre Majesté. Son envoyé était bien-venu de quelque manière qu'il vînt ; j'aurais mon audience , le lendemain , ou vendredi après dîner; il fallait aller chez le comte

d'Ostermann à dix heures du matin. J'y fus conduit par M. d'Igelstroem , qui est bien aise de se montrer en tout ceci , le ton de la cour étant d'être bon Suédois. M. d'Ostermann me reçut en cérémonie ; il me demanda si j'avais la copie des lettres de Votre Majesté. Après lui avoir dit ce qu'elle m'avait ordonné de lui dire, je la lui remis comme une marque de confiance. Il me dit beaucoup de belles choses sur le compte de Votre Majesté , et ajouta des choses fort honnêtes pour moi. Ce pauvre homme est extrêmement vieilli et cassé. Il me retint à dîner en petite compagnie. Dans nos entretiens il me répéta souvent de prendre toute confiance en lui , que la Suède et la Russie n'avaient rien à démêler ensemble, que ce serait une folie de croire que la Russie ambitionnait deg conquêtes de notre côté , qu'il lui était indifférent si nous étions libres ou gouvernés par un souverain, que les temps avaient bien changé où il était nécessaire de combattre aux diètes un parti par un autre, et beaucoup de choses pareilles qu'il croit vraiment à présent, et dont je fis semblant d'être convaincu. 11 est au reste si peu au fait de ce qui se passe , qu'il ne sut que le lendemain après que l'impératrice en avait reçu la

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nouvelle, que U paix était signée (ce jour-là et tout le lendemain , Timpératrice avait été hors d-elle de joie). Le fioir je fus à souper chez le comte d'Ostermann avec tout, le corps diplomatique, et en i très-grande compagnie. Le lendemain vei;idredi fut le gnand jour. Un secrétaire du département des cérémonies vint m'avertir à cinq heures après dîqer , dé me rendre au palais pour mon audience. J'y fus en Fiocchi ^ ayant rendu mon équipage et mes livrées aussi magnifiques que le temps pouvait le permettre. Au défaut de tresses délivrée, j'avais pris de larges galons d'or, ce qui, avec le costume suédois à l'écarlate, a l'air très-élégant. Je trouvai beaucoup dei généraux et les oiBciers de la cour, dans la grande salle. On me fit force honnêtetés , et après un quart d'heure d'attente, je fus introduit chez l'impératrice dans la salle d'audience où est le trône. L'impératrice superbement mise et rayonnante de diamants , se tint auprès d'une croisée dans l'enfoncement de la pièce, non loin du trône, ayant M. d'Ostermann un peu de côté , derrière elle. Le cœur me battait ; cependant je vins à bout de mon compliment que joins ici. Pendant tout ce temps l'impé-ratrice avait l'air le plus gracieux. J'oubliais de

lui baiser la main , mais M. d'Ostermann m'ayant fait signe, je réparai cela en appuyant d'autant mieux. L'impératrice répondit elle-même fort lentement et avec de petites pauses , qu'elle n'avait pas moires de joie que Votre Majesté , de voir finir une guerre qu'elle voudrait n'avoir jamais existé, qu'elle espérait que rien ne troublerait plus l'amitié et la bonne harmonie entre elle et Votre Majesté, qu'elle était fort aise du choix que Votre Majesté avait fait de ma personne, pour l'assurer de son amitié, ayant entendu dire beaucoup de bien de moi, et qu'elle désirait que je pusse me plaire à Pétersbourg et en trouver Je séjour agréable. Après cela vinrent les questions sur la santé , sur le voyage de Votre Majesté , sur son arrivée à Stockholm, auxquelles je pouvais répondre, le bulletin que M. le comte de Duben m'a envoyé, m'ayant été remis à Viborg par un courrier. Elle me parla ensuite de la France, du régiment de Royal Suédois , de la bonne conduite qu'il avait tenue pendant les troubles, des fatigues que j'avais dû essuyer en Savolax, et qu'elle a dit depuis être écrites sur mon visage (remarque dont je ne me soucie pas infiniment ). Après tout ce grand œuvre qui m'a plus coûté qu'une affaire

300 MÉMOIIES POSTHUMES

contre les ennemis de Votre Majesté , je fus conduit par le prince Galitzin , gentilhomme de Ta chambre, à l'Ermitage par les galeries de l'intérieur. Mes cavaliers m'y avaient précédé , et furent présentés à l'impératrice , par le comte d'Ostermann. L'impératrice s'arrêta pour leur dire quelques mots. En attendant , on me plaça , au spectacle , sur le* banc où étaient les autres ministres, et comme j'arrivais le dernier, je tenais le haut bout sur le banc, quoiqu'il n'y ait point de rang à l'Ermitage, et que l'impératrice, qui arriva tout de suite après, se plaçât sur le troisième banc, ayant M. de Cobenzell , ambassadeur de l'empereur , qui est de sa société intime à sa droite et les princes Alexandre et Constantin à sa gauche. La salle est belle , agréable et commode. On donnait Tancrède, dont on a changé le dernier acte, en en ôtant la tuerie, que l'impératrice n'aime pas. Tancrède se porte bien et épouse Aménaïde. Ce rôle fut représenté par mademoiselle Soulier , qui est devenue bien bonne actrice depuis que je l'ai vue à Strasbourg. Ofrène n'était plus que l'ombre de lui-même , Tancrède médiocre , et tout le reste très-mauvais. Ce spectacle se donne ordinairement les jeudis, mais avait été remis à

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vendredi, à cause de mon audience , à ce que Ton dit. Il finit à dix heures, et chacun s'en retourna chez soi. Tout le samedi fut employé en visites , qui ne finissent point ici. Le dimanche se passa comme il est dit dans le programme des fêtes, que je joins ici. Le secrétaire du sénat lut une harangue à l'impératrice en russe, qui dura un quart d'heure. Le vice-chancelier y répondit ; ensuite vint la distribution des grâces. Les présents, les marques des ordres, et les autres gratifications étaient placés sur une table couverte d'une mousseline à la droite du trône, et le plus grand secret était gardé sur ce qu'on donnerait. Le vice-chancelier appela en russe les gratifiés, les uns après les autres ; plusieurs étaient absents, ou ne purent pas percer la foule qui entourait le trône. Malgré cela cette distribution dura .près d'une heure ; il pleuvait des épées garnies de diamants , des plaques en diamants , des ordres , des croix, des brevets à paysans, et des brevetsd' avancement. Les élus vinrent recevoir les grâces des mains de l'impératrice. Je n'ai pas pu me procurer encore une liste de tout ce qui a été donné , mais j'aurai l'honneur de l'envoyer incessammentàVotre Majesté. Le comte Soltikoff reçut les décorations de

Saint- André en beaux diamants, une épée en diamants d'un grand prix , et la place de Keutenautcolonel des gardes à cheval. Le maréchal Romanzow a la même place, et le prince Grlow Pavait eue. Le prince de Nassau reçut une épée enrichie de brillants magnifiques, et ne fut pas content parce quMl s'attendait à quelque chose de mieux; M. de Numsen, une de moindre valeur et Tordre de Sainte- Anne ; M. Denisoff , 600 paysans; M. deMichelson, les marques de Tordre de Sainte-Anne en beaux brillants. M. d'Igelstroem fut fait général en chef, reçut une épée magnifique , un remercîment du sénat ; il a obtenu encore le commandement d'un corps d'armée à Riga et il va partir incessamment. M. de Besborodko, fut fait conseiller privé actuel , ce qui lui donne le rang de général en chef. M. de Markoff ne reçut rien , iquoiqu'il s'attendît à beaucoup et se pavanât ce jour-là encore plus qu'à l'ordinaire. Enfin on ne finirait point, éi Ton voulait tout marquer. Malgré cette prodigalité , il y attolit eu, à ce qu'on dit , le double de grâces de données, si un courrier arrivé la surveille , du prince Potemkin , n'y eût pas mis de Téttipêchement , le prince ayant représenté , qu'en prodiguant si fort les grâces en cette

occasion , il n*y aurait pas moyen de contenter ses officiers lorsqu'il ferait la paix. Le lundi , jour de repos pour les autres fut un jour de fatigue pour moi , il fallut faire cent visites ; hier matin je fus averti par le grand maître des cérémonies , que j'aurais mes audiences l'après-midi , avant le bal chez le grand-duc* et sa famille. Ce prince était arrivé samedi en ville, d'une terre qu'il a à quelque distance de Pétersbourg , où il a passé une partie de l'été. Je fus conduit à ses audiences avec les mêmes cérémonies que les ministres du second rang. Le grand-duc , après les compliments d'usage , me dit les choses les plus honnêtes et les plus affectueuses sur le compte de Votre Majesté , et mit à tout cela l'expression du sentiment. Il se rappela notre connaissance de Paris. Ce prince est devenu moins laid qu'il n'était, la grande-duchesse a beaucoup vieilli. Les jeunes grands-ducs sont beaux et grands et forts pour leur âge , surtout le prince Alexandre qui a bien bonne grâce. Leurs compliments, à eux, poilr Votre Majesté, étaient fort bien tournés , ils y mirent le terme de beaucoup de respect pour Votre Majesté. L'impé-

* Empereur Paul depuis.

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