‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 3)Chapitre 12 sur 13 · ETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI · texte numérisé non relu

ETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Pertimaeki, ce 22 aoAt 1700.

Sire,

Je viens de recevoir les ordres de Votre Majesté , et je me serais mis en chemin tout de suite , pour la féliciter de tout ce qui lui est arrivé tf heureux , si je n'avais pas invité à dîner demain tout ce qu'il y a de Russes à Pumala. Je partirai demain au soir ou après-demain au plus tard , et je serai à Verele jeudi. Je ne passerai pas par la Russie : ce chemin, quoique le plus court, serait allongé par la courtoisie russe , et je ne veux pas perdre un

instant pour avoir le bonheur de voir le héros, le bienfaiteur , et le pacificateur de ma patrie.

CuRT V. Stedingk.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Borgo, ce k septembre 1790.

Sire,

Le baron de Klingspor m*a remis , dimanche dernier, les ordres de Votre Majesté , avec les lettres pour l'impératrice ; il m'a dit , en même temps, que l'intention était que je rencontrasse M. dePahlen en route. J'ai écrit à M. de Soltikofif, pour lui annoncer mon arrivée, mes ordres de partir au plus tôt , et le sujet de mon retard occasionné par les arrangements nécessaires pour mon voyage après trois années passées en Savolax. J'en ai reçu une réponse fort polie, mais pas un mot

288 MÉMOIBRS POSTHUMES

sur le temps du départ de M. de Pahlen. On a dit seulement à M. de Gyllenrara, que j'avais envoyé, qu'il partirait dans huit jours d'ici de Pétersbourg. Il y a 70 lieues * d'ici à Stockholm. Il me paraît que le meilleur endroit pour nous rencontrer serait ici, et que par ce moyen j'arriverai toujours avant lui au lieu de ma destination. Gomme il y a de part et d'autre des courriers en chemin , avec des lettres de l'impératrice pour Votre Majesté, et de Votre Majesté pour l'impératrice, je pense qu'on doit observer une égalité parfaite , et qu'il ne convient pas que je sois arrivé à Pétersbourg avant que M. de Pahlen en soit parti. Ce délai me ^ convient beaucoup. J'aurai le temps d'attendre mes instructions , et le secrétaire que Votre Majesté m'enverra. Mes effets pourront arriver du Savolax, car j'étais arrivé ici presque à franc étrier.

Je suis , etc.

CoRT V. Stedingk.

* Savoir, mille de Suède , à 3 par mille.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Pétersbourg, le 22 septembre 1790.

Sire,

J'ai tant de choses à mander à Votre Majesté, que je ne sais par où je dois commencer. Si c'est par le commencement, je dois rendre compte à Votre Majesté que voyant que M. de Pahlen ne se mettait pas en mouvement, que le temps des réjouissances pour la paix approchait à Pétersbourg , craignant de mal faire , si je tardais plus longtemps, je suis parti de Borgo le 9 septembre, ayant à ma suite MM. de Virgin et le comte de la Gardie; arrivé à Frédricsham, le général Numsen

qui y commandait, m'a donné un grand soiïper, avec mon ami le baron de Schulz. Ce bon homme ne se possédait pas de joie de me revoir, et je me le suis attaché pour toujours. M. de Numsen m'a paru un homme de mérite , pénétré de respect et d'estime pour Votre Majesté. Le lendemain , fort avant dans la nuit, je suis arrivé à Viborg. Les chemins étaient exécrables et la fatigue de cette journée extrême. On m'avait préparé un logement dans la ville. Je fus complimenté le lendemain par le commandant de la place, qui, s'il n'est pas un coquin, est le plus galant homme du monde et^bien bon Suédois. Ce qu'il y a de sûr, c'est que tous les prisonniers suédois s'en louent beaucoup. Un aide de camp du comte Soltikofif vint me complimenter de la part de ce général et m'ihviteî' à dîneir. J'y trouvai presque tous les géhèrtiUX qui ont fait la guerre contre nous: MM. Denisoff , Bergtoann, d'Apfaxin^ Suchtelen, le metitordu pauvre baron d'Hastfer, M. GûntzeU M. EUtef et le vietix, l'honnête M. Dellwig, gouvtelmeut* de Vibbi^. De tous ces messieurs, Suchteleh et Euler me parurent les plus instruit» ; M. Betigtoann, te plufe bête ; M. Denisoff, te plus gaillart! ; M. d'Apraxin , le plu* poli ; M. de Gûnt-

DU COMTE DE STEDlNGK. 291

zel, le plus emporté, et M. de Soltikoff, le plus arrogant. J'oubliais MM. deRecketde Rautenfeld, qui tous deux parlaient du métier en connaisseurs ; je ne compte pas un grand nombre de brigadiers et de colonels. Quant à M. Dellwig , c^est un charmant vieillard ; il avait les larmes aux yeux en parlant de Votre Majesté ; il n'y a sorte d'honnêtetés, que lui et M. d'Apraxin , qui a été général de jour pendant cette campagne , n'aient faite à nos prison- 'niers. Nous dînâmes à une table de près de soixante couverts, qui était servie splendidement. Quoique les équipages de M. de Soltikoff étaient déjà renvoyfe en grande partie, madame de Soltikoff y était avec toute sa famille, a,insi que madame de Polofkin , femme du comte Polofkin (capitaine aux gardes) , et passablement jolie. Les dairfês étaient polies et aimables , surtout la fille aînée du comte de Soltikoff. L'après-midi je fus rendre visite à tous les généraux qui étaient déjà venus en grande partie me voir le matin , et nous soupânies chez madame de Soltikoff, où plusieurs femmes étaient rassemblées, entre autres l'épouse de M. de Gimtzel, fille du général Siewers, qui, autant qu'il m'en souvient , est fort bien de figure. Les généraux ne paraissaient pas trop d'accord

20i MÉMOIRES POStHUMES

entre eux, et il leur échappait des traits de médisance les uns contre les autres, mais tous se réunissaient à jeter la pierre au prince de Nassau. Tout le monde aussi rendait justice à la haute valeur et à l'activité de Votre Majesté , et parlait avec grand éloge de nos oflBciers. On croyait le soldat russe aussi bon que le nôtre , mais on cédait le pas aux officiers ; en général , on était enchanté de la paix et l'on croyait à la guerre avec la Prusse. Le comte de Soltikoff me disait qu'il regrettait infiniment de n'avoir pas pu faire sa cour à Votre Majesté, mais la maladie qu'il prétextait ne paraissait pas, et il doit être un du petit nombre de ceux qui souhaitaient la continuation de la guerre. Lundi lâseptembre, de grand matin, je me suis mis en route pour Pétersbourg , après avoir vidé mes poches en étrennes, sous mille noms différents. Plus on approche de la capitale , plus les chemins deviennent exécrables ; cela surpasse tout ce que j'ai vu en ce genre en Westphalie; et malgré que nous marchâmes toute la nuit, il nous fut impossible d'arriver avant quatre heures de Taprès - dîner. Nous passâmes en route plusieurs retranchements et redoutes fraîchement fait<». Tous les passages et défilés étaient for-

DU COIITB DE STEDINGC. 293

tifiés, même jusqu'à vingt verstes* de Péter»bourg , où l'on avait construit quelques redoutes et un fort assez considérable. En approchant de mon logement à l'Hôtel Royal , ma voiture fut arrêtée par un équipage dont je ne reconnus pas d'abord le maître : c'était le prince de Nassau , qui était dans l'enchantement de me voir; il me fit mille offre de services , et me dit qu'il se rendrait chez moi dans l'instant après avoir été chez l'impératrice, où il allait de ce pas; il vint effectivenœnt une heure après , et resta longtemps chez moi ; il me pria instamment de dîner chez lui le lendemain , et d'aller voir la princesse qui demeurait à la campagne , à trois verstes de Péterbourg , et qui était sur son départ pour la Suisse. Je lui dis rondement qu'il m'était impossible de commencer mon cours de visites par lui et la princesse, vu les termes où il était avec Votre Majesté ; . que ce n'était pas en ma qualité de représentant, mais en qualité de Suédois, que j'étais choqué des libertés qu'il avait prises dans 5a réponse à Votre Majesté; il me répondit avec la noblesse et la franchise qui sont assez dans son

* Six lieues de France.

caractère ; que son respect et son attachement pour Votre Majesté ne lui auraient jamais permis de servir contre Votre Majesté, s'il n'avait pas été engagé au service de la Russie avant la guerre, et s'il avait pu s'en dédire après ; que pour sa réponse à la lettre de Votre Majesté, elle avait été dictée et écrite par ordre de l'impératrice. Je lui dis qu'il eût été plus digne de lui de désobéir, mais c'est un mot qu'on ne connaît pas en Russie ; il me dit là-dessus toutes les particularités , mais il me pria en même temps que tout cela restât entre nous. Je n'ai pas de peine à ajouter foi à tout ce discours, vu l' acharnement dont était l'impératrice contre Votre Majesté. On m'a assuré que dans ce temps-là, elle avait écrit une comédie contre Votre Majesté , qui a été jouée dans l'intérieur. Je voudrais pouvoir pi'ocurer cette pièce à Votre Majesté , mais cela seradifiicile.

Mercredi matin, j'écrivis à M. d'Igelstroem pour lui annoncer mon arrivée et le droit que j'avais de le rencontrer chez lui. Il me donna rendezvous chez lui pour l'après-dîner , et me reçut à merveille : il était flatté de ce que je m'adressais à lui et me dit que l'impératrice m'avait attendu avec impatience, qit'elle était charmée de ce que

j'arrivais avant les fêtes, qu'elle voulait rendra mon audience aussi solennelle que possible, et que mon caractère d'envoyé extraordinaire pour ratifier la paix , détruirait tous les soupçons que )a Prusse et l'Angleterre avaient voulu semer , que la réconciliation pouvait ne pas être aussi sûre ^t aussi sincère qu'on avait voulu le faire accroire. Mais quelle fut la surprise et l'étonnement de M. d'Igelstroem, lorsque je lui dis, que je ne venais ni conmie ambassadeur, ni conmie envoyé extraordinaire , mais comme un officier général envoyé de l'armée avec un compliment et une lettre pour l'impératrice l M. d'Igelstroem prit feu ; il soupçonna ou fit semblant de soupçonner du mystère ; il me dit- que cela pourrait tout gâter, que l'impératrice était vive ; qu'elle était enchantée de la paix (qu'elle disait avec complaisance être son ouvrage à elle seule) ; qu'il fallait profiter de la première chaleur , pour mettre Votre Majesté aussi bien avec elle que possible. Il me montra le traité , où il était dit, qu'on s'enverrait des ambassadeurs ou des ministres tout de suite après la signature , pour régler ce qui restait à régler, que M, de Pahlen était nommé en cette qualité , mais qu'un compliment en cette occasion était hors de saison^

296 MÉMOtRES POStHtTMES

et ne répondait pas à l'objet. Je n'avais pas de peine à répondre à tout cela. Lie prompt départ de Votre Majesté de la Finlande, mon éloignement de sa personne, le malheur que j'avais eu de ne plus la trouver à Verele , l'impossibilité de recevoir ses ordres et mon instruction , enfin l'ignorance où nous étions tous les deux, M. d'Igelstroem et moi , de ce qui convenait ou se pratiquait dans ces occasions ou non , toutes ces raisons apaisèrent M. d'Igelstroem; mais ce qui surtout le mit de bonne humeur , ce fut ma déclaration , que , connaissant les intentions de Votre Majesté de prouver son amitié à l'impératrice et de lui faire plaisir en tout, je n'hésitais point à paraître de* vant elle, en telle qualité qu'il lui plairait^ excepté celle d'ambassadeur. M. d'Igelstroem fut d'abord rendre compte de tout cela à l'impératrice , et vint me voir le lendemain de grand matin. L*impératrice avait pris les choses comme il fallait. Elle n'était pas étonnée de ce que je n'arrivais pas équipé de tout l'attirail ministériel, venant de Savolax et n'ayant pas trouvé Votre Majesté. Son envoyé était bien-venu de quelque manière qu'il vînt ; j'aurais mon audience , le lendemain , ou vendredi après dîner; il fallait aller chez le comte

DV COMTB DE STBDtNGK 297

d'Ostermann à dix heures du matin. J'y fus conduit par M. d'Igelstroem , qui est bien aise de se montrer en tout ceci , le ton de la cour étant d'être bon Suédois. M. d'Ostermann me reçut en cérémonie ; il me demanda si j'avais la copie des lettres de Votre Majesté. Après lui avoir dit ce qu'elle m'avait ordonné de lui dire, je la lui remis comme une marque de confiance. Il me dit beaucoup de belles choses sur le compte de Votre Majesté , et ajouta des choses fort honnêtes pour moi. Ce pauvre homme est extrêmement vieilli et cassé. Il me retint à dîner en petite compagnie. Dans nos entretiens il me répéta souvent de prendre toute confiance en lui , que la Suède et la Russie n'avaient rien à démêler ensemble, que ce serait une folie de croire que la Russie ambitionnait des conquêtes de notre côté , qu'il lui était indifférent si nous étions libres ou gouvernés par un souverain, que les temps avaient bien changé où il était nécessaire de combattre aux diètes un parti par un autre , et beaucoup de choses pareilles qu'il croit vraiment à présent, et dont je fis semblant d'être convaincu. Il est au reste si peu au fait de ce qui se passe , qu'il ne sut que le lendemain après que l'impératrice en avait reçu la

296 MÉMOmKS POSTHUMES

nouvelle, que la paix était signée (ce jourJà et tout le lendemain, l'impératrice avait été hon^ d'elle de joie). Le soir je fus à. souper chez le comte d'Ostermann avec tout le corps diplomatique, et en très-grande compagnie. Le lendemain vendredi fut le grand jour. Un secrétaire du département des cérémonies vint m' avertir à cinq heures après dtner , de me rendre au palais pour mon audience. J'y fus en fîoccAi, ayant rendu mon équipage et mes livrées aussi magnifiques que le temps pouvait le permettre. Au défaut de tresses délivrée, j'avais pris de larges galons d'or, ce qui, avec le costume suédois à l'écarlate, a l'air très-élégant. Je trouvai beaucoup de généraux et les officiers de la cour, dans la grande salle. On me fit force honnêtetés , et après un quart d'heure d'attente, je fus introduit chez l'impératrice dans la salle d'audience où est le trône. L'impératrice superbement mise et rayonnante de diamants , se tint auprès d'une croisée dans l'enfoncement de la pièce, non loin du trône, ayant M. d'Ostermann un peu de côté , derrière elle. Le cœur me battait ; cependant je vins à bout de mon compliment que joins ici. Pendant tout ce temps l'impératrice avait l'air le plus gracieux. J'oubliais de

lui baiser la main , mais M, d'Ostermann m'ayant fait signe, je réparai cela en appuyant d'autant mieux. L'impératrice répondit elle-même fort lentement et avec de petites pauses , qu'elle n'avait pas moins de joie que Votre Majesté , de voir finir une guerre qu'elle voudrait n'avoir jamais existé, qu'elle espéi^it que rien ne troublerait plus l'amitié et la bonne harmonie entre elle et Votre Majesté, qu'elle était fort aise du choix que VoUré Majesté avait fait de ma personne, pour l'assurer de son amitié, ayant entendu dire beaucoup de bien de moi, et qu'elle désirait que je pusse me plaire à Pétersbourg et en trouver le séjour agréable. Après cela vinrent les questions sur la santé, sur le voyage de Votre Majesté, sur son arrivée à Stockholm, auxquelles je pouvais répondrç, le bulletin que M. le comte de Duben m'a envoyé, m'ayant été remis à Viborg par un courrier. Elle me parla ensuite de la France, du régiment de Royal Suédois, de la bonne conduite qu'il avait tenue pendant les troubles, des fatigues que j'avais dû essuyer en Savolax, et qu'elle a dit depuis être écrites sur mon visage (remarque dont je ne me soucie pas infiniment). Après tout ce grand œuvre qui m'a plus coûté qu'une affaire

300 MÉMOIBBS P0STHt7MES

contre les ennemis de Votre Majesté , je fus conduit par le prince Galitzin, gentilhomme de la chambre, à l'Ermitage par les galeries de l'intérieur. Mes cavaliers m'y avaient précédé , et furent présentés à l'impératrice , par le comte d'Ostermann. L'impératrice s'arrêta pour leur dire quelques mots. En attendant , on me plaça , au spectacle , sur le banc où étaient les autres ministres, et comme j'arrivais le dernier, je tenais le haut bout sur le banc, quoiqu'il n'y ait point de rang à l'Ermitage, et que l'impératrice, qui arriva tout de suite après, se plaçât sur le troisième banc, ayant M. de Cobenzell , ambassadeur de l'empereur , qui est de sa société intime à sa droite et les princes Alexandre et Constantin à sa gauche. La salle est belle , agréable et commode. On donnait Tancrède, dont on a changé le dernier acte, en en ôtant la tuerie, que l'impératrice n'aime pas. Tancrède se porte bien et épouse Aménaïde. Ce rôle fut représenté par mademoiselle Soulier , qui est devenue bien bonne actrice depuis que je l'ai vue à Strasbourg. Ofrène n'était plus que l'ombre de lui-même, Tancrède médiocre, et tout le reste très-mauvais. Ce spectacle se donne ordinairement les jeudis, mais avait été remis à

vendredi, à cause de mon audience , à ce que l'on dit. Il finit à dix heures ,~ et chacun s'en retourna chez soi. Tout le samedi fut employé en visites , qui ne finissent point ici. Le dimanche se passa comme il est dit dans le programme des fêtes , que je joins ici. Le secrétaire du sénat lut une harangue à l'impératrice en russe, qui dura un quart d'heure. Le vice-chancelier y répondit ; ensuite vint la distribution des grâces. Les présents, les marques des ordres, et les autres gratifications étaient placés sur une table couverte d'une mousseline à la droite du trône, et le plus grand secret était gardé sur ce qu'on donnerait. Le vice-chancelier appela en russe les gratifiés, les uns après les autres ; plusieurs étaient absents, ou ne purent pas percer la foule qui entourait le trône. Malgré cela cette distribution dura près d'une heure ; il pleuvait des épées garnies de diamants , des plaques en diamants , des ordres , des croix, des brevets à paysans, et des brevets d'avancement. Les élus vinrent recevoir les grâces des mains de l'impératrice. Je n'ai pas pu me procurer encore une liste de tout ce qui a été donné, mais j'aurai l'honneur de l'envoyer incessamment àVotre Majesté. Le comte Soltikoff reçut les décorations de

Saint-André en beaux diamants, une épée en diamants d'un grand prix ^ et la place de lieutenantcolonel des gardes à cheval. Le maréchal Romanzow a la même place, et le prince Orlow l'avait eue. Le prince de Nassau reçut une épée enrichie de brillants magnifiques, et ne fut pas content parce qu'il s'attendait à quelque chose de mieux; M. de Numsen, une de moindre valeur et Tordre de Sainte-Anne ; M. Denisoff, 600 paysans;, M. deMichdson, les marques de Tordre de Sainte-Anne en beaux brillants. M. d'Igelstroem fut fait général en chef, reçut une épée magnifique , un remercîment du sénat ; il a obtenu encore le conunandement d'un corps d'armée à Riga et il va partir incessamment» M. de Resborodko, fut fait conseiller privé actuel , ce qui lui donne le rang de général en chef. M. de Markdf ne reçut rien , quoiqu'il s'attendit à beaucoup et se pavanât ce jour-là encore plus qu'à l'ordinaire. Enfin on ne finirait point, si Ton voulait tout marquer. Malgré cette prodigalité, il y aurait eu, à ce qu'on dit, le double de grâces de données, » un courrier arrivé la surveille , du prince Potemkin , n'y eût pas mis de l'empêchement , le prince ayant représenté , qu'en prodiguant si fort les grâces en cette

DU COMTE DE STEDtN«K. 303

oceai^on » il n'y aurait pas moyen de contenter se& oiBciers lorsqu'il ferait la paix. Le lundi , jour de repos pour les autres fut un jour de fatigue pour moi , il fallut faire cent visites ; hier matin je fus averti par le grand maître des cérémonies , que j'aurais mes audiences l'après-midi , avant le bal chez le grand-duc* et sa famille. Ce prince était arrivé samedi en ville, d'une terre qu'il a à quelque distance de^ Pétersbourg , pu il à passé une partie de l'été. Je fus conduit à ses audiences avec les mêmes cérémonies que les ministres du second rang. Le grand-duc , après les compliments d'usage , me dit les choses les plus honnêtes et les plus alfectuettses feur le compte de Votre Majesté , et mit à tout cela l'expression du sentiment. Il se rappela ttotrè connaissance de Paris. Ce prince est devenu moins laid qu'il n'était, la grande-duchease à beaucoup Vieilli. Lès jeuhes grands-ducs sont beaux et grands et forts pour leur âge , surtout lé prince Alexandre qui a bien b(>nne grâce. Leurs compliments, à eux, pour Votre Majesté, étaient fort bien tournés , ils y mirent le terme de beaucoup de respect pour Votre Majesté. L'impé-

* Empereur Paul depuis.

ratrice parut au bal dans la galerie vers les sept heures du soir. Les ministres étrangers furent faire leur révérence et leur baise-main. On nous avait distribué à tous de grandes médailles d'or , de la valeur de trente ducats environ. Il y en eut encore de plus grandes qui furent distribuées aux personnes du premier rang. Le bal commença par des polonaises , ou plutôt des promenades en cadence^ ensuite quelques menuets. La princesse Alexandra dansa pour la première fois son menuet, avec le prince Alexandre, avec toute la grâce qu'on peut prétendre d'un enfant. L'impératrice, après avoir regardé la danse quelque temps, se mit à jouer au whist , je fus appelé à sa partie avec l'ambassadeur du roi de Hongrie, et le comte de Soltikoff. L'impératrice était de fort bonne humeur, causa beaucoup avec moi, et mit beaucoup de gaieté et de grâce en tout ce qu'elle me dit. On distribua des numéros pour le souper, et l'inipé' ratrice soupaà une table de quatre-vingts couverts, où moi et une partie du corps diplomatique fûmes admis : il y avait encore deux autres tables de quatre-vingts couverts chacune. La grande quantité de monde, la richesse des habits, l'excellente musique de Cîmarosa, composée pour cette occa-

DU COMTE DE STEDlNGK. 305

sion , la somptuosité des tables rendait cette fête fort brillante. Avant minuit tout était fini. Le favori d'à présent est un jeune homme d'une figure charmante, brun, fluet, peu grand, ressemblant à un joli Français dans le genre du chevalier de Puiségur, et ayant un faux air de M. de Lambert des gardes du corps, que Votre Majesté a vu à Versailles, d'ailleurs poli , bon et aimable ; il me fait force honnêtetés. J'ai été voir M. de Besborodko samedi dernier avec M. d'Igelstroem. M. de Besborodko me revient extrêmement ; ou je suis bien trompé, ou c'est un bien galant homme : il n'est pas complimenteur , parle peu et sans détour, paraît fort bien intentionné pour Votre Majesté , et se soutient toujours dans la plus haute faveur. Il est cependant difficile, à ce que l'on dit , de le suivre en ses plaisirs , puisqu'il aime beaucoup le gros jeu , la dépense et les femmes ; on dit qu'il aime assez vivre avec les gens du sous-ordre. M. Rail, conseiller d'ambassade de feu l'empereur , a gagné son amitié en se mettant de toutes ses parties , et sa cour lui en fournissait les moyens.

Malgré le bon accueil que je reçois, je prévois que lorsqu'il faudra traiter d'affaires, cela ne sera point sans beaucoup de difficultés ; la cour est di-

visée en factions et partis ; il suffit que l'un veuille quelque chose pour que l'autre le contrecarre ; il n'y a qu'un point où tous se réunissent, et c'est la haute opinion où ils sont d'eux-niêmes, de leurs forces, de leurs grandeurs, qui ne leur permet point de céder sur quoi que ce soit, et c'est aussi l'esiH'it de la souveraine : j'ai eu occasion de m'en convaincre en causant avec les gens en place. La seule manière d'obtenir quelque chose ici , est , à ce que je crois , de se mettre bien dans l'esprit de la souveraine, d'intéresser son amour-propre, sa générosité , même son sentiment. Il est certain qu'Elle est enchantée de la paix avec Votre Majesté, et qu'Elle fonde peut-^tre quelque espérance sur une liaison plus étroite encore avec Elle. M. de Potemkin est dans le même sentiment ; il vient d'écrire à l'Impératrice qu'il était au comble de la joie de la paix , qu'il n'avait pas eu une nuit tranquille, et qu'il avait passé ses jours dans l'inquiétude depuis le c(Hnmencement de la guerre avec Votre Majesté , et de voir l'ennemi si près de la capitale. On peut juger cependant combien cela l'a inquiété , puisqu'il n'a pas voulu détacher un régiment de son armée , forte de cent mille hommes, et que les quatre régiments qu'on lui a arra-

chés à la fin n'ont servi qu'à transporter nos prisonniers sur leur retour à son armée.

Le comte de Pahlen va partir incessamment; on l'a fait rester pendant les fêtes, pour avoir sa part aux grâces, peut-être aussi pour voir de quelle manière je viendrai ici, et pour observer la parité. Si j'étais venu avec le titre d'ambassadeur, on aurait envoyé un ambassadeur. Je crois même pouvoir assurer qu'il ne tient qu'à Votre Majesté d'avoir un ambassadeur de cette cour, attitré et à demeure auprès d'Elle ; ce qui me le fait juger, c'est que M. d'Igelstroem en a laissé tomber un mot dans la conversation , ajoutant qu'on aurait été fort aise ici que le choix de Votre Majesté , en ce cas-là, tombât sur moi: je n'ai pas pu découvrir si M. d'Igelstroem désire ou non d'aller en cette qualité à Stockholm, mais je suis sûr que le comte de Stackelberg l'ambitionne. Pour le comte de Pahlen, il ne restera pas à Stockholm; cependant il croit que sa mission durera quelques mois ; c'est un homme tout rond, d'une grande droiture, sensible, honnête, un peu timide, sans prétention, comme moi peu au fait de négociations , et ayant encore moins que moi l'usage du grand monde.

On l'appelle ici le brave Pahlen.

308 MEMOIBES POSTHUMES

Ce 23 septembre.

Hier au soir, M. d'Igelstroem, qui est un peu malade, et qui garde sa chambre , me fit prier de passer chez lui. Après quelques détours , et beaucoup de compliments sur mes succès ici, il m'apprit que le neveu de M. le comte de Soltikoff était revenu de Stockholm , avec la nouvelle que M. de Hestesko avait été exécuté, et qu'on croyait que les autres condamnés subiraient le même sort. Il en parut affecté, pour la terreur et le mécontement que cela pourrait occasionner en Suède, et il me dit que M. de Soltikoff, qui s'empressait toujours adonner de mauvaises nouvelles à l'Impératrice, surtout en ce qui pouvait l'aigrir contre Votre Majesté, l'en avait d'abord avertie, etqu' Elle en était fort affligée, ayant toujours cru que Votre Majesté ferait grâce aux coupables «n faveur d'une paix qui comblait les désirs des deux cours. Je lui répondis que cette nouvelle ne me surprenait point, que j'y étais si bien préparé, qu'ayant eu le fils de M. de Hestesko dans ma maison, pendant la dernière campagne, je l'avais prévenu de son malheur en prenant congé de lui ; que la grâce de son

père m'avait toujours paru impossible , malgré la répugnance extrême de Votre Majesté contre la rigueur et les partis violents , que tout son règne était une preuve de sa clémence, et du plaisir qu'EIle trouvait à pardonner, mais que je voulais bien lui dire en confidence que l'intérêt de l'État exigeait ce sacrifice , et qu'il fallait un exemple pour effrayer les mécontents , et assurer la tranquillité pour toujours. Il répartit que l'Impératrice •ne pensait pas ainsi, et qu'elle se contentait d'enfermer les criminels d'État; que lui, M. d'Igelstroem , avait eu trois Pierre III dans son gouvernement , qui étaient enfermés et relégués en Sibérie ; que de grands personnages avaient conspiré contre Elle , sans qu'EIle leur eût ôté la vie. Il finit par me montrer une grande lettre de la main propre de l'Impératrice qu'EIle venait de lui écrire, et m'en lut une partie, en me priant pour l'amour de Dieu de lui en garder le secret. Il était dit dans cette lettre , autant qu'il m'en souvient , que M. de Soltikoff venait de lui apprendre la catastrophe arrivée à Stockholm , et qu'elle en. était vivement affligée ; que tandis qu'on se livrait à la joie à Pétersbourg , on répandait la terreur à Stockholm en donnant un spectacle d'échafaud; qu'il

310 MÉMOIBES POSTHUMES

était toujours d'usage de faire grâce dans ces occasions, et de publier des amnisties; que la joie ouvrait ordinairement les cœurs à la pitié et à la clémence ; elle concluait de là que la paix n'avait pas été aussi agréable à Votre Majesté qu'on le croyait , et elle craignait que cet acte de rigueur ne tournât au préjudice de Votre Majesté, ce qui était absolument contre ses vues et contre ses intentions; qu'il (M. d'Igelstroem) ferait bien de faire sentir cela à Stedingk. Il n'en lut pas davantage , mais il ajouta que tous les officiers prisonniers qui revenaient de la Suède , assuraient que le pays était rempli de mécontents ; preuve donc, lui répondis-je , qu'un exemple était nécessaire , et l'Impératrice elle-même, qui a donné des leçons d'humanité à l'univers, qui abhorre le sang, s'est vue réduite à faire mourir Ivan, qu'elle aurait voulu combler de bienfaits. La conversation finit là. Il me demanda quelque temps après, si je croyais que les autres condamnés subiraient le sort de Hestesko , je lui dis que je n'en savais rien , mais que je ne le croyais pas. Nous parlâmes d'autres choses ensuite. Il me confirma l'arrivée du courrier du prince Potemkin , vendredi dernier, qui avait ôté àM. d'Igelstroem quatre mille paysans

que rimpératrice avait voulu lui donner et 60,000 rubels argent comptant, au prince de Nassau, trois mille paysans et le brevet de général en chef. Il se répand un bruit aujourd'hui que M. de Suwarow , avec un corps de vingt mille hommes, a été battu par les Turcs , et qu'il a été tué ; on attribue cet échec au prince de Potemkin , qui doit ne pas aimer Suwarow. J*ai su aussi que M. de Markoff avait reçu mille paysans. Mais il est temps de finir cet énorme volume, qui ne contient pas cependant la moitié de ce que j'avais à. rapporter ; les forces me manquent pour continuer, et je fais partir mon courrier pour ne pas laisser Votre Majesté plus longtemps dans l'ignorance sur mon arrivée ici. M. d'Igelstroemm'a dit qu'au souper à la cour, j'avais le premier numéro après la famille impériale. Je ne m'en doutais pas, car j'avais le n° 16 , mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'aurais mieux aimé avoir le dernier numéro à la table de Votre Majesté, et que je ne serai heureux qu'après avoir eu le bonheur de la revoir.

Je suis , etc.

CuRT V, Stedingk.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Pétersbourg, ki 6 décembre 179(t

SiRF,

La nomination de M. d'Igelstroem pour Tarnbassade auprès de Votre Majesté , s'est faite hier, jour de la fête de S. M. l'Impératrice. Le vicechancelier étant malade depuis quelques jours , elle m'a été annoncée par le comte de Besborodko, et l'Impératrice m'en a parlé hier au soir au bal paré , qui s'est donné à la cour. On s'attendait qu'il y aurait beaucoup de grâces de distribuées , on y est accoutumé. C'est la fête favorite de l'Impératrice ; mais on s'est trompé cependant , il y a

DU COMTE DE StEDINGK. 313

deux dames d'honneur de nommées , jeunes , jolies et bien élevées : ce sont les demoiselles de Protasoff , nièces de mademoiselle de Protasoff, dame à portrait. Ce choix a fait bien des jaloux. La fille du comte de Soltikoff, le fameux général , ses nièces, mademoiselle de Czernicheff , les princesses de Galitzin , nouvellement revenues de la France , la comtesse Schuwalow , sans compter plusieurs autres , étaient sur les rangs. Qui aurait osé lutter contre une famille aussi puissante , aussi favorisée? Cependant, la fortune aveugle en avait disposé autrement , ou , selon moi , elle a été plus clairvoyante qu'elle ne l'est ordinairement.

On s'était imaginé dans le monde que je serais nommé ambassadeur et que ma nomination se ferait hier ; je fus assailli de tous les côtés par des compliments et des complimenteurs , et j'eus un exemple frappant , et de l'esprit de cette cour, et de l'empreinte que la faveur met ici sur toutes choses. A peine j'eus déclaré que le choix de Votre Majesté ne me regardait pas , que ce serait le baron de Taube qui serait nonmié son ambassadeur, que je vis disparaître la foule des courtisans , et que l'indifférence ou la pitié , prirent la place de l'empressement que l'on m'avait témoigné. Je n'ai

31i MEMOIRES POSTHUMES

pas cependant pu déclarer la nomination du baron de Taubeministériellement, Votre Majesté ne m'ayant pas fait connaître le jour où elle aurait lieu , et toute cette affaire n'ayant été traitée par moi que verbalement, mon instruction à ce sujet est restée sans application. Le baron d'Igelstroem n'a pas paru dans le monde depuis trois semaines , une indisposition l'oblige à garder sa chambre. Je lui ai rendu visite hier au sortir de la cour, pour lui faire mon compliment. Nous avons été occupés, à plusieurs reprises, à régler son état et sa maison , arrangements sur lesquels il a bien voulu me consulter. La cour ne^ lui donne que 20,000 rubels argent, pour s'équiper, et 4,500 rubels d'entretien par mois, sans compter une vaisselle immense. D'après son calcul , il lui faut 50,000 rubels pour les premiers frais, et je crois qu'il les obtiendra ; il est vrai que dans cette dépense, j'ai trouvé un article qui m'a surpris, ce sont 15,000 rubels pour les bijoux de monsieur, il faut nécessairement à un ambassadeur, m'a-t-il dit , une bague de diamant , une chaîne de montre et une tabatière en diamants , c'est le moins que l'on peut avoir, et 15,000 rubels ne sont pas trop pour ces articles. Je n'ai pas été

convaincu par cette logique moscovite , mais il a fallu céder. Il aura deux carrosses de parade à six chevaux , huit officiers de maison , deux coureurs , deux chasseurs , deux heiduks , deux hussards , suivant toujours sa voiture (c'est l'usage ici) , une quantité de valets de pieds , quatre cavaliers d'ambassade, un secrétaire, trois soussecrétaires , quatre ou six aides de camp , quatre courriers; il lui faut une maison comme on n'en trouve pas à Stockholm et beaucoup d'autres logements : il n'y a paô eu moyen de rabattre davantage , malgré la confiance qu'il a en moi , sans blesser son amour-propre et l'opinion que l'on a ici de la représentation d'un ambassadeur.

Ce que Votre Majesté m'a fait la grâce de me mander au sujet de l'Espagne est très-véritable; les discours de M. de Galoes, qui me témoigne beaucoup de confiance et qui me paraît un fort galant homme et grand admirateur de Votre Ma* jesté, ne m'en laissent aucun doute. L'Espagne veut se lier à Votre Majesté , prendre la malheureuse France en croupe , et avec les trois puissances du Nord, former un contre-poids, qui puisse balancer la puissance des trois cours alliées. Votre Majesté ne veut point des Danois dans cette

association, mais le moyen , Sire, de les laisser là, sans les donner aux Anglais? le moyen encore de déterminer cette cour à se fier assez à Votre Majesté pour livrer ces auxiliaires à sa juste indignation? Je ne donne à Votre Majesté que mes propres réflexions. Je n'ai pu en causer encore avec Galoes, il me dit souvent : «M. de Stedingk, » vous verrez à présent si l'Espagne est de bonne » foi , et si c'était seulement la crainte de la guerre » qui l'a portée à se rapprocher du Roi et à faire » à Votre Majesté des offres avantageuses. » Cependant le bonhomme enrage tout bas de la faiblesse que le ministre espagnol a montrée , et moi de même , par l'horreur que j'ai pour les partis faibles , dans les grandes occasions. On veut en vain l'excuser par la mésintelligence que l'arrangement convenu sèmera entre les États-Unis et l'Angleterre , par la rivalité du commerce. L'avenir est incertain , et je ne puis m' accoutumer à lui sacrifier l'avantage des générations présentes. J'ai eu une conférence avec M. de Besborodko , où j'ai trouvé moyen de placer un mot sur les Turcs, et sur ce que Votre Majesté m'a dit à ce sujet. C'est le point délicat ici ; pour peu qu'on y touche , on voit tout de suite une vibration générale.

DU COMTB DE STEDINGR. 317

D'abord le prince Potemkin s'est réservé entièrement ces affaires , et malheur au ministre qui s'en mêlerait. L'Impératrice porte toute l'opiniâtreté de son sexe et de son caractère à soutenir son sentiment. Elle veut Okzacow et les steppes qui en dépendent. Elle veut la paix avec les Turcs sans que personne s'en mêle ; tout ce qu'on pourrait obtenir, peut-être, serait qu' Okzacow restât toujours démantelé. Elle sacrifiera le dernier homme et le dernier écu de son empire , avant de se soumettre à la médiation armée de la Prusse. Les bons offices même lui causent de l'ombrage.

Il ne me reste qu'un mot à dire à Votre Majesté, d'un pauvre repenti qui est au désespoir de l'avoir offensée; c'est du prince de Nassau que je parle ; il me prie sans cesse de faire sa paix : il m'a dit, les larmes aux yeux, que le malheur de vous avoir déplu faisait le chagrin de sa vie, qu'il n'aurait point de repos avant d'avoir prouvé par des faits combien il était dévoué à Votre Majesté , et qu'il espérait que les cours seraient assez bien liées, pour qu'il pût un jour exposer sa vie pour elle. Il le pense. Sire, et son crédit auprès de l'Impératrice, la considération dont il jouit, malgré le grand nombre de ses ennemis , sa fierté

Page 1