‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 4)Chapitre 4 sur 21 · M. LE BARON · texte numérisé non relu

M. LE BARON

Votre Excellence verra, par sa très-humble dépêche , que tout ce qui regarde l'ordre des Séraphins est rerais instaio quo ante betlum. Que n'estil de même pour ce qui concerne les relations politiques, et cette Finlande qui me navre le cœur?

nu GOMTB DR STftMlfGK. ISTi

A S. ËXG. M. LE BARON D'EN^GESTROII.

Saint-PéterslK)urg , le 28 janvier (9 février) 1810.

La nouvelle de la paix avec la France était très-bien venue. Nous avons obtenu tout ce qae noua pouvions espérer dans les circonstances actuelles, oîi le commerce n'est compté pour rien par une des puissances belligérantes et où il forme la base de la prospérité de l'autre. J'ai envoyé d'abord à M. le chancelier de l'Empire les trois lettres du général Suchtelen que Vptre Grandeur m'a fait parvenir, et je lui ai remis hier matin une copie de notre traité de paix avec la France, en lui faisant part en même temps de l'arrivée du prince royal , Charles-Auguste, prince d'Augusten-

bourg, et de son entrée solennelle à Stockholm , dont il avait été instruit aussi par les rapports du général Suchtelen.

M. Tambassadeur de France a donné hier un très-beau bal masqué où la noblesse et les premières maisons commerçantes étaient invitées. Je n'ai pas pu y assister , ma mauvaise santé né me permettant pas les veilles , ce qui me prive de beaucoup de sociétés qui ne commencent ordinairement à s'assembler ici que vers les onze heures du soir.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Pétersbourg, le 9 (31) février 1810.

Sire,

La paix que Votre Majesté vient ide conclure avec la France a fait beaucoup de sensation ici. L'empereur doit avoir dit à Tambassadeur de France que Napoléon avait fait de fort bonnes conditions à la Suède; à quoi il a répondu , ce qui m'a été dit aussi, que Ton voyait que nous n'étions pas voisins de la France. Le comte de Romanzoff m'a fait faire compliment à ce sujet , et prétend que c'est une suite de l'heureuse paix de Fredricshamn , et par conséquent en partie son ouvrage, dont il s'applaudit infiniment. Je ne

70 MÉMOIRES POSTHUMBS

conçois pas comment nous pourrions exister à la longue, h côté de ce colosse, à moins d'une diminution de sa force ou d'une augmentation de la nôtre. C'est la Norvège surtout qui serait d'un grand prix pour nous, et si cette réunion ne peut pas se faire, les deux nations seront perdues avant un demi-siècle. Les Russes ne se donneront point de reposavant qu'ils aient étendu leur domination jusqu'à la mer du Nord. Si Napoléon vit encore trente ans, comme il paraît qu'il en a le projet, il pourrait y avoir quelque mécompte dans les calculs d'envahissement de cette cour* La première opération du nouveau Conseil a été d'augmenter les*impôts de près de cinquante pour cent. Il est vrai qu il y avait pour autant de déficit dans la dépense de l'année dernière ; m^is Votre Majesté verra ^ par la gazette que j'ai l'honneur de joindre ici , combien , dans ta distribution de cette impo*sition énoriQe, on a peu ménagé l'opinion publique et les principes adoptés par d'autres gouvernemqpts. On doit remarquer à ce sujet que, dans ce pays-ci, il n'y a jamais de non-valeur dans ta recette, puisque tout s'y paye en masse et par corporation. Ce que cela prouve évidemment j c'est la ductilité de ce peuple et l'immense pouvoir

BD COMTB DE STBOINGK. 71

de son souverain: On gémit, on murmure, mais on obéit. Ce qui me paraîtrait le plus désirable pour nous lirait que toutes les issues fussent fermées au commerce russe , excepté celles qui conduisent en Suède, si ce projet pouvait se concilier avec la bonne intelligence qu'il est si nécessaire de conserver avec la France* Le discours du roi d'Angleterre n'annonce que des dispositions pacifiques envers la Suède ; mais il y a peu à compter sur des ménagements de la part de l'une ou de l'autre des puissances belligérantes, que la neutralité sera bien dii&cile à conserver à la longue , et qu'il faut être préparé à tout év^ement. Dieu veuille que les travaux de la diète finissent bientôt , et que Votre Majesté soit mise en état de mettre ses forces de terre et de mer sur un pied respectable , sans quoi il n'y a pas de salut à espérer pour nous ni pour aucun État , dans la situation critique où ils se trouvent tous plus ou moins*

Je me trouve heureux , Sire , de pouvoir à cette occasion déposer aux pieds de Votre Majesté mes très-bumbles félicitations sur l'arrivée du prince royal auprès d'elle *. Ma joie sur un événement

*" Le prince («harles- Auguste de Ilotstein-AugusCenbourg.

72 MÉBIOIEBS POSTaUMES

qui donne un appui au trône de Votre Majesté, et qui comble d'espoir tout ce qu'il y a de bons Suédois, ne peut être égalée que par le vœu bien sincère que le prince qui s'est acquis un nom et des droits au respect de tout militaire et à l'attache* ' ment des gens d'honneur, trouve chez nous toute la satisfaction et la prospérité dues à ses talents et à son mérite.

J'ai l'honneur de joindre ici la prestation de mon serment et de celui des personnes qui sont attachées à ma mission et au service de Votre Majesté. Le serment des autres Suédois ne pourra être envoyé que dans quelque temps d'ici , k souscription n'allant que lentement, puisqu'un ministre étranger ne peut pas, ici comme ailleurs, faire une insertion dans les feuilles publiques sans beaucoup de détours et de formalités.

Les nouvelles de l'armée du prince Bagration , depuis sa retraite en deçà du Danube, ne contiennent rien de bien intéressant. Il est certain qu'elle a essuyé de grosses pertes , tant par les maladies que par plusieurs échecs qu'elle a reçus aux environs de Silistrie ; mais ce que les Turcs en disent est fort exagéré ; néanmoins on est '

D0 COHTB DB STISDINOK. 73

obligé d'y envoyer beaucoup de renforts, et il a passé id l'autre jour la cinquième division, composée de quatre régiments d'infanterie et deux de chasseurs, venant d'Umeâ* et allant en Lithuanie avec plusieurs autres régiments , pour remplacer les troupes-envoyées en Moldavie. Votre Majesté verra, dans la Gazette de Pétersbourg, n° 11, le grand éloge fait de cette division à l'occasion du combat de Ratan. Le gén&al Kamensky, qui la commandait, est nommé, èice que l'on assure, pour prendre le commandement de l'armée russe à la place du prince Bagration. Celui-ci est tombé en défaveur pour n'avoir pas exécuté le plan qui lui avait été envoyé, et qui ne tendait à rien moins qu'à prendre Silistria , Gorgona et Varna , et de forcer les Turcs à la paix. Le prince prétend que tout cela est impossible , son armée étant en fort mauvais état et l'approvisionnement de l'autre côté du Danube impossible , faute de vivres et de chemins pour en transporter. 11 a demandé en conséquence d'être relevé. Cette guerre mine les Russes, et leur coûte un argent prodigieux. Le prince Czartorisky a donné au conseil , dont il est

* Nord de la Suède.

Ik MÉMOIRBS POSTHUMES

membre , un plan de Snance très-bien conçu, et qui a eu l'approbation générale; mais comtne il insistait fortement sur la nécessité d^ faire la paix avec les Turcs , il n'y a eu que le comte de Soltykoff, ministre adjoint des affaires étrangères, qui a voté pour lui. Toutes les autres voix ont été pour le projet qui a été adopté , et dont j'ai eu l'honneur de faire mention.

M. d'Alopeus paraît être destiné à négocier la paix avec les Turcs, lorsqu'on les aura réduits h la demander* Il préférerait infiniment retourner à Stockholm, et toutes les caresses qu'il me fait n'ont pas, je crois, d'autre pbjet. Si Votre Majesté le désire pour ministre à Stockholm, il me sera facile de l'obtenir ; mais si, au contraire ^ elle n'en veut pas , le plus sûr moyen de l'éloigner de cette mission sera de la lui faire attendre , et de garder le général Suchtelen le plus que l'on pourra.

. La députation de l'armée de Finlande n'a pas encore obtenu ce qu'elle est venue solliciter, et il est encore douteux qu'elle rol)tienne. En attendant, on lui fait beaucoup d'accueil. On est flatté de voir des ofiiciers (G. . . D. . . ) suédois suppliants à la cour de Pétersbourg, et on les invite régulièrement au spectacle de l'Ermitage.

DC COIITB DB STBDINGR. 75

J'ai l'honneur de joindre ici un état de situation de la marine russe, (Jui fait voir quMl y a plus de 20,000 hoDtimes entretenus pour le service de dix vaisseaux de ligne ; car il n'y en a pas davantage en ce moment-ci. Il est vrai qu'il y en a six en construction , qui ne seront pas prêts l'été prochain.

76 MÉMOIAES POSTHOMES

LËTTBE DE M. DE STEDINGK AD AOI.

Saint-Pétersbourg , le 17 janvier (i'"' mars) 18t0«

SiRB ,

La grande nouvelle du mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise est arrivée au duc de Vicence jeudi dernier, par un courrier français , suivi le lendemain d'un autre , É^ccompagné d'un courrier russe. L'ambassadeur en a été atterré pendant plusieurs jours. Il aurait désiré que son souverain eût choisi madame la grande duchesse Anne, ce qui eût été une bonne aubaine pour lui , et aurait encore augmenté son crédit et son autorité ; au lieu qu'il est impossible que l'un

et l'autre ne diminuent un peu par cet événement. Les Russes n'en sont pas moins stupéfaits; leur vanité aurait été flattée de voir une de leurs princesses sur le trône de France , et ils s'imaginaient que cela devait arriver nécessairement par Tamitié que Bonaparte leur portait. Quand je dis les Russes, je n'entends que le parti dominant dans le conseil de l'empereur ; car le gros de la nation . détestait cette alliance, et on prétend que l'impératriceHQière était du même sentiment ; mais la vanité et l'intérêt l'eussent emporté sur toute autre considération , si le mariage eût été mis en question. Il faudra à présent que madame la grandeduchesse se contente de son ancien prétendu, le prince de Cobourg *, beau-frère de W le grandduc Constantin , qui, étant venu ici l'hiver dernier, a plu beaucoup à l'impératrice douairière. Les temps présents sont fertiles en événements étrangers à toute combinaison politique. Il est permis cependant dé croire qu'une princesse qui doit avoir de l'esprit et de l'agrément , propre à contenter l'ambition et la tendresse de son époux, pourrait acquérir quelque crédit sur son esprit ,

* La grande duchesse Anne épousa le prince d^Orange, roi de Hollande maintenant. .

78 IfiUiOilIBS POSIBOMBS

tout comme elle ne manquera pas de trouver un parti en France prêt à soutenir les intérêts d'une souveraine issue du sang de ses anciens rois. Les mariages ont toujours été favoraJbles à la maison d'Autriche , et elle a de grandes pertes à réparer et beaucoup d'injures à venger. Parmi ces dernières, il n'y en a pas de plus sanglante que celle qu'elle a reçue tout récemment de la Russie, son ancienne alliée. Le comte Saint*Julien m'a assuré que son maître était en état de résister à la France, et qu'il n'aurait pas fait la paix de sitôt, si l'empereur Alexandre « libre de disposer de la majeure partie de ses forces après la paix avec la Suède, ne l'avait pas menacé de Jaire marcher 100,000 hommes contre lui , qui , avec 50,000 Polonais , auraient agi sur les derrières de l'armée autri^ chienne 5 et rendu la lutte trop inégale. De toutes les conséquences à tirer de ces aperçus, il y ra a une surtout qui me frappe et qui m'occupe sku» relâche, celle de la nécessité absolue, où nous sommes en Suède, d'être armés de pied en cap pour pouvoir soutenir notre existence, et profiter des événements favorables qui pourraient se présenter.

DU COJfTB DB STEDINGK. 79

LETTRE DE M. DE STËDINGK AU ROI

Saint-Pétcpsbourg, le It (23) mars 1810.

SïRE,

Ce qui occupe le cabinet russe infinimeiît en ce moment, c'est la crainte que le mariage de Tempereur Napoléon n'infiue sur le système politique de ce souverain , et que ses relations intimes avec ce pays-ci n'en soient altérées. L'opinion générale est que cela arrivera nécessairement , et on ne sait plus où on en est. La peur qui a fait agir ce cabinet depuis plusieurs années, et qui a produit de si étranges résultats, Tobsède de nouveau. On renforce l'armée dans la Lithuanie et

80 aiÉIfOmiSS POSTHUMES

dans la Pologne. On ne parle que de paix et de la nécessité absolue dont elle est pour remettre un peu d'ordre dans les finances ; elles sont abîmées -au point que, malgré le fameux ukase qui augmente tous les impôts de 50 pour 100, les caisses sont vides, et que le cours de change va^ en baissant. Si les Turcs tiennent bon , ils auront une paix meilleure qu'ils ne pouvaient l'espérer, et si nous n'avions pas été forcés de finir la guerre X avant cette i^poque , la paix nous aurait été moins funeste. La voie de la corruption étant fort en usage ici, on a envoyé force diamants a^ général Kamensky, commandant l'armée russe, pour en faire usage en temps et lieux. Le jeune comte Stroganofif, qui était venu ici de cette armée, il y a trois semaines, vient d'y retourner avec des instructions qui , la plupart , ont rapport aux négociations à entamer. Le cadeau que Napoléon a fait à l'empereur Alexandre , de la Moldavie et de la Valachie , devient sujet à caution ; la Valachie surtout pourrait bien être soustraite à ce don, l'Autriche ne pouvant pas voir sans inquiétude entre les mains, des Russes une province qui prend toute la Transylvanie et une partie ^ la Hopgrie à revers. Une chose digne de remarqi?ft »

l>fT COMTE I)R STRDl^GiC. 81

c'est la conduite du duc de Vicence dans cette affaire du mariage. Il m'avait été prouvé depuis longtenops que cet ambassadeur était plus Russe que Français, tenant ici à des liaisons de cœur et d'intérêt qui aveuglent sa politique ; mais je ne croyais pas qu'il le fût à ce point. Quand le général Savary, homme très-hardi et fort au fait de l'intérieur de la famille de Buonaparte , entreprit de faire épouser madame la grande-duchesse Catherine à son maître, il le fit en partie de son propre mouvement; mais il était bien certain d'être approuvé s'il pouvait réussir, l'alliance de la Rusâe étant alors du plus grand intérêt pour la France. 11 trouva des obstacles insurmontables dans le caractère décidé de la grande-duchesse et dans la répugnance de l'impératrice-mèi'e. Pour éviter toute poursuite ultérieure , on se hâta de marier cette princesse avec son cousia , ce qui ^ dans l'Église grecque , est regardé comme un inceste. Tout est changé depuis ce temps, et M. de GauHncourt aurait dû sentir que l'alliance qui vient de s effectuer était p!as avantageuse pour son souverain et plus conforme aux intérêts de la France et à ceux de l'Europe entière , que celle dont il s'occupait. Le divorce avec l'impératrice

8â ' MÉxrOlItKS POSTHUMES

Joséphine était à peine connu, quM trahissait ie désir que son souverain tournât sa vue de ce cdté-ci. On assure même i^u'il a fait plusieurs démarches qui étaient bien basaMées , si elles ne \m ont pas été commandées. 11 a, dit-on, prévenu l'empereur que Napoléon demanderait madame la grande-duchesse Anne en mariage. L'impératriee-mère, en ayant été informée , en a été fort chagrine d'abord ; mais elle a-fini par donner son consentement à cette union. Elle désirait seulement qu'elle fût différée quelque temps, à cause de la grande jeunesse de la princesse. Toutes les difficultés paraissaient aplanies pai" là , et M. de Gzernischoff, le même qui. avait été auprès de 4 'empereur Napoléon à Vienne, fut envoyé à Paris au commencemmU du mois de février, pour porter ces bonnes nouvelles au prince de Kourakin. Précisément, vers ce temps -là, le prince de Schwartzemberg signa à Paris l'acte de mariage de madame l'archiduchesse. Après cela, il n'est pas étonnant que l'on soit un peu stupéfait et confondu ici , et M. de Caulincourt le premier ; mais il me semble que la terreur qui s'est emparée des esprits, et qui influe non-seulement sur le cours de change , mais aussi sur les opérations du

caèiaet , est ausai précoce que les ^eapéi^a/Kies <|0Qt oii est déchu. H se pourrait bien qae Bttonaparte', e» laissant agir M* de GauJincowt et en accrédi- *âiit les bruits de son mariage avec la grande-du- ^csse , n'ait ^oalu qu'accélérer la décision de la <;0ur 4e Viense.

Le général Suchtelen , dans une conversatidti «fue j'eus avec lui avant aan départ , «le disait du 4oii de la naeilleure foi et sajis que j'ewsse (provoqué son opinion : « Il faut que vous ayez la Norvége* » On pourrait en induire qu'il nous serait plutôt favorable que contmire, et du reste il ne serait jamais dangereux.

On $ entretieaît datts le public d'uû pr(^et de Na»poléon de remettre le roi Ferdinand «ur le trône de Naples, et -de donner la Pologne, érigée de iiouveaAft en royaume , à son beau-frère Miirat. On ajoute que la Gallîcie y serait réunie , et que l'empereur d'Autriche recevrait d'amples dédommagements dans la- Turquie. Ces bruits n'ont peut être d'autre origine que les alarmes que l'on a conçues. Je sais de bonne part que l'on commence même à s'inquiéter de nous, et malgré les économies que l'on s'est proposé de faire dans les différents départements, on vient d'assigner deux

8V MI^OIRES POSTBUilES

millions de plus à la marine , dont la plus grande partie doit être employée à la construction de chaloupes canonnières et d'autres bâ'imefits de l'escadre légère. Il règne au reste une grande diversité d'opinions dans le conseil , et ce nouvel établissement ne remédiera pas aux maux qui affligent cette vaste monarchie.

L'ordre de Malte vient d'y être aboli , ou peu s'en faut^ par l'ukase que j'ai l'honneur de joindre sous ce pli avec celui que Tempereur avait donné à son avènement , en se déclarant protecteur de l'ordre. La comparaison de ces deux pièces prouve combien on a dégénéré, et que cette réforme n'a d'autre objet que de s'emparer d'un million d'épargnes qu'avait amassé l'ordre par les responsions et d'autres revenus , qui n'avaient pas été envoyés au grand-maître depuis plusieurs années*

DU COMTE DE STRDIUâK.

LETTRE DE H. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Pétersbourg, le 22 laai (aTjitin) ISIO.

Sire ,

Quoique je n*aie rien d'intéressant à mander à Votre Majesté, et que, d'après ce qui se pratique ici constamment, je n'aie pas reçu de réponse à plusieurs notes que , par son ordre , j'ai données au ministère , je ne dois pas tarder plus longtemps avec mon très-humble rapport, le dernier que j'ai adressé à S. £. M. le baron d'Ëngestrôm étant du 19 avril ( 1" mai). Il m'est bien doux de pouvoir féliciter Votre Majesté sur les grandes et glorieuses entreprises qu elle a conduites à leur fin

9% MÊlfOiKKS rosTBcmiHis

dans un court espace de temps. Elles feront époque dans les annales de la Suède ; mais ce qui doit surtout faire bénir le règne de Votre Majesté, c'est d'avoir réussi à réunir les esprits divisés et aigris par les malheurs des temps passés , et d'avoir raffermi les bases de notre existence politique en augmentant la force armée *. Il est tout simple que cette loi de conscription , qui suffirait pour illustrer le règne de Votre Majesté , en assurant le repos et l'intégrité de la Suède , n'ait pas été vue de bon œil ici. On assure même que le général Suchtelen avait reçu les ordres de la contre-carrer, s'il y avait moyen; mais je le crois trop sage pour s'être chargé d'une besogne dont il voyait bien ne pas pouvoir venir à bout. Du reste l'empereur témoigne en toute occasion beaueoup d'égards pour Votre Majesté. A cela près cpi'on ne fait presque rien de ce que je demande , et qu'on ne répond pas ménoe à mes notes du mom^it qu'ît s'agit ée quelque dédommagement pour la coa-^ ronne ou des particuliers que l'on a vexés ou dé^ pouilléfi, on me traite ici avec toute la poKtesee et l'attention imaginables. L'empereur me téh-

* Vot« de la conacrtptiou.

DU Ç<WrS BU STBDIKOK. '^ 97

nxQÎgne sdusv^nt ^e^ regrets cle mon prochsân dé* pf^rt, Ojtt me fit jwer av^c rimpératrice-mère , le jouiT du bal çle Fandbassadeur de France , et on ne fit pas le noéfiie honneur au comte SaiAt-iJulian *, qui est datvs la même catégorie que moi , et qui n'en fut pas sc^^ndaliâé, étant fort coulant. M. de Narî^chkin , grand-ehambelian, se chargea de Tiniquité et en fit des excuses au comte , de manière que cette grande affaire se passa sans faire du bruit.

Le baron Hubsch , fils du banquier et minimeprésident du Danemark à Gonstantinople, apr^^ avoir été id, il n'y a pas longtemps, est revenu depuis quinze jours; il apporte la nouvelle que les Turcs, ne veulent entendre à la paifX avec la Rupr sie aous aucune condition. Avant d'entrer en né-pgociation , ils demandent qu'on leur restitue tout ce que les Busses leur ont enlevé dans cette guerre , et notamment la Valaçhie et la Moldavie» Or les Russes, malgré le désir et le besoin qu'ils ont de la paix , sont très-décidés à gar^w ces provinces. Ils vienjpent de les réupir à leur empire de la mêo^ manière qu'ils l'avaient fait

* AinhASsadeur dWutrichet

88 MÉHOlitBS POSTHUMES

de la Finlande avant que ce pays leur fût cédé par la paix. Ils ont déclaré même au comte Saint- Julien que les franchises des Autrichiens , dans ces provinces acquises, devaient cesser dorénavant, parce qu'elles formaient une partie intégrante de la Russie. Ces droits avaient été acquis à force d'argent donné aux Hospodars et à leurs créatures, et leur cessation est une nouvelle injustice que l'on fait à l'empereur d'Autriche.

Des personnes très-sensées croient que la France excite les Turcs à tenir bon; mais ces «aperçus paraissent être en contradiction avec les hostilités qu'ils se permettent contre les nouvelles acquisitions de la France en Croatie et ailleurs, à moins qu'on ne regarde ces entreprises comme • un brigandage individuel. M. Palin * ne m'en parle pas dans la lettre que -j'ai l'honneur de joindre ici , en cas que ses très-humbles rapports ae fussent pas arrivés encore , et il est trés-difficile de se procurer des renseignements certains sur ce qui se passe de ce côté-là. Ce que l'on affirme généralement est que l'armée russe, forte de 40,000 hommes et approvisionnée pour sept

* Ministre de Suède à Constantinople.

DU €OJMTE DE STKDIflGk. 89

semaines, a passé de nouveau le Danube pour attaquer l'armée du vizir^ laquelle, à ce que Ton dit, occupe une position très-avantageuse. Si elle était battue, comme il y a quelque apparence, les Busses voudraient franchir les montagnes du Balkan ; mais cetj^i^treprise me paraît fort hasardée, tant qu'ffs ne seront pas maîtres de Silistria. De notre côté , ils se tiennent extrêmement sur leurs gardes, et on dirait qu*ils nous craignent plus que nous n'avons lieu de les craindre dans ce moment-ci. D'après un calcul qui me paraît fort probable, ils ont encore 30,000 hommes en Finlande , depuis qu'il y est venu deux régiments qui n'ont pas passé par Pétersbourg. Tout

ce qu'ils font pour fortifier l'île d'Aland est certainement connu de Votre Majesté , et on m'a dît que la bâtisse de nouvelles chaloupes canonnières sur le golfe de Bothnie va grand train ; mais tout cela n'empêchera pas qu'ils seront obligés de restituer ce qu'ils ont pris d'une manière atroce, si jamais la partie est bien liée contre eux et bien conduite.

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Mon subite H

En apprenant le maHieurerax évétieihent qui plonge notre patrie dans le deuil et la consternation, mes premières pensées se sont portées sur ¥otre Majesté. EHe sait combien je désire qu*rfle soit heureuse et tranquille , et je la vois de nouveau dans toutes les horreurs de Tincerlitude et de Tagitaiion* La seote consolation qui se présente à mon esprii dans un si grand malheur, est que jamais les choses ne tournent aussi mal qu'elles paraissent devoir le faire, et que les droits que Votre Majesté a acquis sur la reconnaissance de la nation sont trop manifestes , trop profondément gravés dans tous les esprits , pour qu'elle ne les manie pas à son gré. Dans une circonstance pareille , il ne peut pas être question de moi ni de ma femme et mes enfants , quelle que soit ma tendresse pour eux , et Votre Majesté disposera de moi tout et comment elle voudra, elle me verra redoubler de vigilance et de zèle pour lui prouver ma fidélité et mon attachement, heureux si je pais, comme je l'espère , contribuer à garantir ma patrie de tout danger de ce côté-ci.

Aussitôt que la funeste nouvelle m'était parvenue et que j'avais reçu le« ordres de Votre Majesté, j'a\ demandé un entretien au comte de Romanzoif

93 HBMOIRRS POSTBDItES

qu'il m'a accordé pour ie lendemain à onze heures.

Il m'a reçu avec toutes les marques d'une véritable douleur , qu'un expert même aurait eu de la peine à distinguer de la facilité qu'il a de prendre les formes qu'il veut, et à s'énoncer en termes convenables.

Il m'a dit : que la conservation et la tranquillité de la Suède entrait essentiellement dans le système politique de la Russie, et que l'empereur croyait l'avoir prouvé suffisamment, lorsque pendant la dernière révolution qui avait changé l'ordre de succession , Sa Majesté avait non-seulement évité avec soin tout ce qui aurait pu gêner la marche du gouvernement ou la délibération des États , mais sacrifié même des intérêts de famille et des droits qu'elle aurait pu faire valoir. Je l'ai interrompu . pour lui faire la remarque que les droits m'étaient entièrement inconnus ^ mais que je reconnaissais que la Russie â' était abstenue de nos affaires intérieures et que Votre Majesté ne pouvait pas s'attendre à une autre conduite dans un moment surtout où elle faisait les plus grands sacrifices pour rétablir la paix et la bonne intelligence avec la Russie. Le comte poursuivit en ces termes : « A peine la paix et > la tranquillité sont-elles rétablies dans le Nord,

DU COmiE l)E stbdIngk. 93

» que le malheureux accident qui nous afilige vient » de nouveau troubler notre repos et changer tout y ce qui avait été fait » (Ces paroles me rendirent fort attentif, mais je me gardais dé Tinterrompre • pour entendre la fin de la phrase: ) « Je n'ai pas vu » l'empereur. Je n'ai pas pu prendre ses ordres, » mais je puis vous assurerd'avance que SaMajesté » sera très-afflîgée des chagrins du roi votre matti*e » et des grands embarras dans lesquels la Suède se » trouvera.» En ce moment est arrivé un Feldtjaeger pour lui dire d'aller chez l'empereur. J'ai voulu m'en aller, mais il m'a dit que cela ne pressait pas. En lui remettant les lettres de notification, il m'a dit que je n'aurais point d'audience à ce sujet, l'empereur ayant établi qu'il n'y en aurait point dans ces occasions , et que cela s'était pratiqué de même pour les lettres de notification du mariage de l'empereur Napoléon. Je l'ai, prié de dire à l'empereur, que Votre Majesté comptait fermement sur les dispositions amicales de Sa Majesté Impériale, et pour répondre à sa phrase sur les embarras dé la Suède, je lui ai fait entendre que nous n'avions àen craindre d'autres que la difficulté de remplacer un prince qui avait si complètement justifié le choix que la nation avait fait de lui. .

1^4. AfKMGJKËS POSTHOMBS

Je lui ai fait part aussi des dëpécbes de M. de BrinckiBan , pour autant qu'il importait de faire parvenir àsa connaissance. U e^ oon venu qu'il désespérait de ta paix avec l'Angleterre, et même que cette puiâsance, malgré toutes les avancesqtieNapoléo» lui faisait, trouvait trop d'avantagesdansla continuation de la guerre , pour ne pas les rejeter. il me coi)iia,€e que je savais déjà, que ce «ouverain avait coiBinuniqué toutes les démarches qu'il avait faites pour obtenir la paix, à l'empereur Alexandre , dans une lettre particulière qu'il lui a écrite et que M. Vatteviile, fils du Landamman de Suisse, officier d'ordonnance, a apportée le 4 jiiin au (lue de Vicence.

Tai fait sonner bien haut les armements considérables que Votre Majesté a été obligée de faire ^ur garantir les côtes. et les ports de la Suède d'une insulte de fa part des Anglais. Effectivement, <^s armements doivent occasionner des frais considérables , et notre état de paix dîfrèn3 peu de celui d'une guerre avec l'Angleterre. Le comte me témoigna ses inquiétudes pour notreflotte, mais en même temps, ce qui me paraissait contradictoire , il me dit que l'on nous soupçonnait de fevorîser le commerce anglais. Jelui fis apercevoir la contradic-

l>tJ couru DB STlîBINGK. 95

tion die ces assertions «t il «ft rejeta le tort sar la ^France, dtaantque c'était elfe qui formait ces plaintes et que j'^n entendrais parler. Il cita ce qui s'est passé au i^et du navire Suédois pris par un 6orsàlre français et amené à Danzig. tes licences anglaises et les lettres qui s'étaient trouvées à son tord avaient coïnpromis plusieurs maisons decommerce à t^tersbourg* Cette affaire m'était connue par un mot que m'en avait dit l'ambassadeur de •France ^ et pajr 1 extrait d'une dépêche de monsieur k baron de Lagerbjelke, arrivée par le dernier coutrier, de manière qu'il ne me fut pas difficile de fesqjîliquer. A cette occasion je dois observer que tes Aurais, qui vont en Russie po^r y faire on commerce illicite^ soBt dans l'usage de se faire recevoir bourgeois dansquelque ville de Suède. Us Viennent en&iat€ chez moi leurs lettres de bour^ geoisie à la main, me demander Uîie lettre de protection , que je ne puis pas leur refuser. L'inconvénient ne serait pas grand, si ces Messieurs étaient tant soit peu discrets , mais , comme ils ne te sont guère, il ne se cachent pas de cette lôanoduvre , et ils compromettent la mission de Votre Majesté qui par-là devant véritubteimnt la protectrice du commerce anglais e« Russie» Lé duc

M M^MOIHRS POSTHlIMI-:S

de Yicence n'est aucunement tracassier , et il me , témoigne toutes sortes d'égards et d'amitiés , mais il doit suivre ses instructions, et cette manigance anglo-russe ne peut manquer de parvenir à la connaissance du cabinet des Tuileries, Si la France en porte des plaintes ici, mes lettres de protection serviront d'excuse au ministère russe , et tout le tort retombera sur la Suède. Pour aller à Pétersbourg, les Anglais devraient choisir des personnes qui fussent tant soit peu naturalisées en Suède, et qui sussent du moins quelques mots de suédois.

La conversation avec le comte de Romanzoff fut interrompue par l'arrivée de l'ambassadeur de France. Je lui cédai la place , et il vint peu de temps après chez moi pour me faire ses compliments de condoléance. Ayant communément un dîner ce jour-là, que j'avais contremandé, en faisant part à mes convives du malheur qui me privait de les recevoir , la nouvelle s'en répandit bientôt dans la ville et devint l'objet de toutes les conversations. Ce que j'en ai appris me prouve qu'il n'y a point d'idée assez extravagante pour ne pas trouver ^m grand nombre d'adhérents.

J'ai remarqué aussi qu'une diète est regardée ici

DU GOSITK DE STBUt?l6K. 97

eamme une calamité publique et j'ai été un peu étonné de voir l'ambassadeur de France en avoir quek[ues inquiétudes, mais j'ai réussi facilement à rectifier ses idées à ce sujet.

On a notifié hier le deuil de cour pour quinze jours, comme l'annonce ci-jointe l'indique, et la promptitude inusitée que l'on y a mise peut être regardée comme une attention.

L'empereur est parti hier pour Tver , quoique madame la duchesse Catherine , qui y réside , soit attendue à Pawlowsky en trois semaines , pour y faire ses couches. Sa Majesté reviendra en dix jours. Ces fréquents voyages pour voir une sœur que l'empereur aime beaucoup, et qui est trèspronoocée contre Napoléon et le système actuel de la Russie , ne font certainement pas plaisir au duc de Vicence. Cette princesse , qui a beaucoup d'esprit et d'instruction joints à un caractère trèsdécidé, passe pour avoir une grande influence sur le reste de la famille impériale*. Ce qui est très-certain, c'est qu'elle gouverne son mari qui doit avoir des qualités solides, mais peu saillantes, et qu'elle est l'oracle du grand-duc Constantin.

* Grande duchesse à^Oldenbourg , plus tard , en secondes noces, reine de Wurtemberg.

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On Itii attribujB généralement tout ce qui n'est pas conforme aux désirs du gouvernement français; et de faire vaciller quelquefois l'empereur son frère dans ses opinions politiques à l'égard de laFrance. Elle seule suflBt pour expliqiler l'attachement que la nation russe a pour cette princesse.

Mes derniers très-humbles t-apports envoyés par le capitaine Vallgren étaient du 22 mai (3 juin).

Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur et sujet ,

CuRT V. Stbdïngk.

TrèS'humble Apostille.

Sainl-Pétersbourg, le 31 mai (12 juin) 1810.

Je viens d'apprendre que la lettre de Napoléon à l'empereur, apportée par M. de Vatteville, contient , outre ce que j'en ai marqué dans ma très-

DU COMTE 1>E STRDINGK. ' 99

humble dépêche , le refus de Tempereur des Français de ratifier une transaction propose par la cour de Russie, pour régler définitivement tout ce qui a rapport à la Pologne. Cette négociation, (|ui a été tenue fort secrète , a été entamée depuis plusieurs naois. Des soulèvements partiels dans quelques gouvernements russes on Pologne , et la crainte de se voir enlever ce pays tôt ou tard faisaient que la Russie y attachait une grande impor^tance. Un premier projet à ce sujet avait été envoyé à Paris et renvoyé ici avec plusieurs remarques, qui toutes avaient été observées soigneusement dans le second projet. On se croyait sûr de son fait , mais il en est arrivé autrement. Napoléon n'a pas voulu davantage de la seconde transaction que de la prepniière , mais en revanche il a écrit à l'empereur dans des termes les plus amicals , qu'il ne voulait rien changer au sort actuel de la Pologne. L'empereur a été fort content de cette lettre , et a dit à ses affidés qu'elle équiva* lait à un traité. M. de Vatteville est reparti aujourd'hui , et le temps prouvera si ces témoignages d'amitié de part et d'autre sont bien nécessaires.

Les bâtiments que Votre Majesté m'a fait la grâced'envoyer pour m' emmener, sont arrivés hier

à CroDstadL Je les fais venir ici pour embarquer quelques prisonniers de guerre suédois, qui sans cela auraient été perdus pour la Suède; et pour transporter quelques eflfets qui me sont à charge ici , après quoi ils partiront pour Stockholni , où je vois par les ordres du commandant qu'en tous les cas ils étaient destinés d'aller. Vi in litteri^ submisse hnmiUimis.

CuRT. V. Stémngk.

DV COMTR DE STBDINOK. JOI

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