‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 4)Chapitre 9 sur 21 · UI · texte numérisé non relu

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I6i MBMOIRIÎS lH>STByMKS

'quillement les raisons que je lui opposais,' et finit la discussion en disant qu'il n'avait d'autre règle en politique que 4e suivre exactement les ordres de son souverain.

M'étant rendu chez le chancelier lundi à l'heure désignée, je lui remis une copie de la circulaire du 13 novembre que M. le baron d'ËQgestrom m'a demandé de lui communiquer. Il ne revenait pas de son étonnement que Votre Majesté avait déclaré la guerre à l'Angleterre aussi promptement Il prétendait que le dessein de l'empereur des Français n'avait été que de nous obliger à observer avec plus d'exactitude les restrictions mises à notre commerce avec l'Angleterre. Il ignorait que la constitution donnait le droit à Votre Majesté de faire la guerre et la paix sans le consentement des États, de manière qu'il s'était imaginé qu'une détermination pareille serait une affaire de longue haleine. Il me dit : « Que l'empereur Napoléon > avait parlé de nos affaires à M. de Gzernischeff » k deux reprises, la première fois , à. la fête du » 21, et Ja seconde lors de son départ pour Pé- » tersbourg, mais qu'il n'avait pas été question die * guerre. Ce n'est pas, dit-il , que cette résolution t» de votre part ne convienne à la Russie , puisque.

lUJ COMTK DE STJ&DfM«K.

» nous agissons dans le même sens et d'après les » mêmes principes , mais elle doit avoir de grands » inconvénients pour vous, et nous ne désirons » que votre bien-être et votre tranquillité, Croyez- » moi , Monsieur, on n'a pas tiré parti en Suède » de nos dispositions à votre égard. Je vous fais » juge vous-même si nous n'avons pas évité soi- » gneusement de nous mêler en rien de nos affaires » intérieures ; et depuis que nous sommes nantis » de la Finlande, il est impossible que nous dési- » rions jamais de nous agrandir à vos dépens. » Toutes les acqmsitions que nous pourrions faire » de votre côté , deviendraient pour nous la che- » mise de Nessus ; mais vous nous avez toujours » montré de la défiance , et vous vous êtes adi*essés » de l'autre côté. Vous voyez ce qui vous en ar- » rive. Si nous avions été bien unis , on ne nous » aurait pas brusqués ainsi. » Ce discours me donnait beau jeu de récapituler à M. le chancelier tout ce que nous avions souffert de la politique russe nombre d'années, et surtout dans les derniers temps , mais il prétendait que nous nous étions attiré nos malheurs nous-même, et qu'il eût été facife au roi Gustave-Adolphe d'éviter la dernière guerre. En continuant à me vanter les bonnes iji-

liii. MÉMOIRES POSTHUMES

tentions de sa cour pour la Suède, il cita parmi d'autres preuves, que toutes les fois qu'on avait Voulu exciter l'empereur à se montrer plus imposant à notre égard et de ressentir certains faits , qui auraient pu l'indisposer, Sa Majesté n^avait jamais voulu y entendre. Ce propos, que je ne laissai pas sans réplique, me rappela ce que l'ambassadeur de France m'avait dit, il y avait quelques jours, du général Suchtelen. Dans cet entretien avec le chancelier, qui dura près de deux heures, il paraissait avoir oublié entièrement qu'il m'avait dit la veille , et je ne crus pas à propos de le lui rappeler, que l'empereur Napoléon avait désiré que la Russie nous fit une déclaration sur nos relations avec l'Angleterre , et qu'on al-

' lait la faire ; mais que nous ne lui en avions pas laissé le temps , ce dont il parut fort aise , car, dit-il, nous sommes en règle avec lui et avec

, vous.

Dans le public notre rupture avec l'Angleterre a répandu beaucoup de mécontentement. On prévoit la gêne qui en résultera pour le commerce de la Russie qui n'allait pas mal cette année , puisqu'en outre des vaisseaux , qui sont déjà arrivés , on en attend encore 200 dans les ports de la

DU COMTE m, 8TED1MGK. 1C5

€ouriande, de la Livonie et de l'Estonie, sans compter ses derniers envois , la Russie est approvisionnée de sucre pour trois ans , de café pour cinq et de poivre pour dix. On fait sonner fort haut la confiscation des marchandises , soit-disant venues de Teneriffe, et l'arabasâadeur de France me Ta cité souvent comme une preuve de J'exactitude avec laquelle la Russie remplissait ses engagements ;^ mais outre qu^on en a laissé détourner une grande partie , il n'est pas décidé encore si le produit de la vente ne sera pas mis en dépôt comme on Ta fait de ce qui a été saisi aux Anglais au commencement des hostilités , mais il n'est pas Question de rien rendre aux propriétaires russes , qui sont toujours les derniers auxquels le gouvernement songe. Heureusement pour eux , ils ne sont pas gens à s'^oublier, et à Riga, ou la confiscation avait été estimée à dix millions, elle ne produira que trois millions et demi. Ici on a agi avec plus de rigueur, de manière qu'en totalité la confiscation rendra dix millions au lieu de vingt-cinq, à quoi elle était évaluée. La Russie est et restera amie de l'Angleterre, et notre guerre avec ce pays contrarie ici tout le monde.

M. de Czernischeff a été fait colonel pour les ^ |

bonnes nouvelles quMl a apportées de Paris , où il doit retourner incessamment. Il n'y a sorte d'éloge que le comte de Roraanzoff ne fasse de lui , et étant en même temps en faveur auprès de l'empereur Napoléon , je ne doute qu'il ne fasse promptement son chemin dans la carrière diplomatique, pour laquelle il me paraît avoir tout ce qu'il faut.

Le général Kamensky est venu ici de l'armée du Danube , où il doit régner la plus grande mésintelligence parmi les généraux. Les uns disent que l'on est si mécontent de lui à l'armée, qu'il a dû la quitter, d'autres qu'il est appelé pour com-r mander une armée de 40,000 hommes, que l'on veut rassembler du côté de Kiow, où Ton s'oocupe aussi de fortifier plusieurs points et d'éta-rblir une ligne de défense ainsi qu'on le fait sur Le Dûna. Les Russes se battent encore du côté de Wîddin ; mais du reste, ils ne sont occupés qiie de s'établir dams leurs quartiers d'hiver et de se préparer à une nouvelle campagne.

L'ambassadeur de France est venu me dire au sujet du général Suchtelen, tout le contraire de ce qu'il m'avait dit lautre jour. Le général pst traité à merveille par Yptre Majesté » et s' eu

DU COHTB DB STCUllfQK. 16t

loue extrêmement dans ses dernières dépêches, que le comte dé Romanzoff a montrées à Tambassadeur. Je lui ai demandé d'où il avait tiré la nouvelle que cela n'avait pas toujours été ainsi. Il m'a répondu que cela lui était revenu de tous côtés, mais jamais ni de la Suède, ni du comte de Romanzoff, qui avait toujours soutenu le contraire , de manière qu'il faut croire que la nouvelle était venue de Paris pour en faire usage ici contre nous , en cas que nous n'eussions pas cédé h la nécessité,

CuRT V. Stedinck.

MBIiOmid POSTHUMES

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

SaintPéttrtbourg, le 18 (90) décembre 1810|.

Sire,

Mes derniers très-humbles rapports étaient du 20 novembre (2 décembre) par le lieutenant Oestbom. Lors de son départ je ne me doutais point d& voyage de M. de Czerniscbeff en Suède. On m'en avait fait un secret , je ne sais trop pourquoi , si ce n'est que l'on s'attendait que j'en ferais sentir l'inutilité. J'ai appris depuis que d'abord après l'arrivée de M. de Czernischeff de Paris , l'empereur s'était décidé de l'envoyer à Stockholm, en apparence pour prouver •à l'ena-

PU GOMTB DE STSDUfOK. 169

p^reur Napoléon , que la cour de Pétersbourg était dans^rintentioD d'appuyer les démarches de celle de France auprès de Votre Majesté , mais dans le fait pour nous rassurer sous main sur les suites d'une résistance de notre part , que l'on regardait ici comme certaine et immanquable. En conséquence l'envoi de M. de Czernischeff avait été annoncé à Paris par le duc de Vicence et le prince Kourakin , avant que la nouvelle de la note du baron d'Alquier du 13 novembre, et la réponse que Votre Majesté lui avait fait donner, m'étaient parvenues. La promptitude mise à cette réponse , et la lenteur qui règne constamment dans ce cabinet-ci , a dérangé tous les calculs. Pour y remédier on voulut faire semblant d'ignorer que la déclaration de guerre contre l'Angleterre avait été publiée , quoique ce fût un courrier de M. le général Suchtelen qui me l'apporta , avec les dépêches de son excellence M. le baron d'Engestrom du 2â novembre , mais il n'y avait pas nM>yen y puisque je l'avais communiquée au comte de Romanzoff le même jour qu'elle m'était parvraue. Il fallait donc un nouveau prétexte à l'envoi de M. de Czernischeff, et on le trouva dans les bontés que notre prince royal a témoignées à

17§ MSMOU&fiS POSTHUMES

ce jeune homme pendant son séjour & râftnée française et à Paris , ainsi que dans la communia cation faite à Tempereur Napoléon par rapport à ce voyage. De cette manière on a espéré d'e»

cacher le véritable motif , celui dei se procurer des renseignements sur les dispositions de nofare cour et du public ^ dont on se plaint que le général Sucbtelen ne fait jamais mention dans ses dépêches , de profiter de Taccès que M. de Czef-. nischefT se flatte de trouver auprès du prinbe royal , pour connaître les sentiments de son Altesse Royale à Tégard de la France , ou plutôt de Tempereur Napoléon , contre lequel on la croit fortement prévenue, et cela sur des indices qui me paraissent très-douteuses. Il est chargé emam de beaucoup de compliments et protestations d'amitié de la part de son souverain pour Votre Majesté et le prince royal , et il n'ei^t pas sans i

espoir, s*il a du succès , d'être nonuné à la mkk j

sion de Suède , quand le général Sucbtelen aura eu son rappel. On lui a donné un feldtjâger pour qu'il puisse instruire sa cour prompteâient dé ce qu'il aura pu apprendre. L'empereur désire infi&imeni de nous rassurer, de* nom rendre confiants et nous faire oublier les torts qu'il a avec nom^

DU GOMTB BÊ STKDINGK. 171

Cela imparte d'autant plus à Sa Majesté qu'elle, sé trouve de nouveau dans une situation assez critique avec Tempereur des Français. Il existe en ce moment des différends entre eux, dont on ne connaît pas bien la cause, l'ambassadeur de France et le comte de Romanzoff ayant le plus grand soin de s'en cacher, mais on ne peut ignorer que la méfiance régnera éternellement entrç les deux souverains. Napoléon craint que cette Cour ne lui échappe, et ne s'y fie guère. Alexandre n'est point sans inquiétude sur les projets éventuels de son ami et allié. Il le soupçonne de mettre de l'empêchement à la paix avec les Turcs, dont ce pays-ci a un si grand besoin, et de vouloir favoriser la Suède et la Pologne. Il voudrait ^e mettre à Fabri des exigence© de la France , et il y est sujet continuellement. En dernier lieu, le duc dé Vicence a fait quelques démarches pour l'établissement du tarif sur les denrées coloniales qui , et la vérité , n'ont pas réussi , la proposition ayant été déclinée, comme elle l'a été en Suède, mais qui n'ont pas laissé d'embarrasser, et qui en font attendre d'autres de môme nature. Il va paraître bientôt un nouveau sujet de mésinteHigence , l'empereur étant dans l'intention de faire émaner^

au commencement de Tannée prochaine, une ukase qui défendra l'importation dans son empire, de toutes les marchandises quelconques de fabrication étrangère. Les vins ne pourront entrer qu'en pièces, les sucres sans être raffinés. On voudrait obvier par là à la baisse continuelle du change , et quoique Teffioacité de cette mesure ne soit pas démontrée , et que la contrebande ira toujours son train , elle ne fera pas moins jeter les hauts cris en France, et parmi la foule des négor ciants français, des marchandes de modes, qui se trouvent ici. Pour se convaincre combien cette défense sera pernicieuse à la France , il suffit de savoir que, dans Tannée 1808, il a éié fait à Saint-Pétersbourg, des remises à Lyon pour 31 millions de livres tournois, quoique lesdécla-* rations à la dougtne n'indiquèrent des marchandises que pour 3 millions. Il est à croire qu'une entreprise pareille ne passera pas sans contradiction de la part de la France, et qu'elle augmentera les germes de division qui existent en grand nombre. Le duc de Vicence, par attachement pour l'empereur Alexandre et pour sa place , fait tout ce qu'il peut pour prévenir le mécontentement ou pour l'adoucir de part et d'autre, mais il n'y

bkj (^oMtfi De stEDiNftiL, 173

réussit pas toujours, et le public, dès qu'il peut s'en apercevoir, s'en réjouit plus que de toutes les victoires remportées sur les Turcs. Dans cet état de choses» il est tout simple que l'empereur tourne ses regards d'abord sur ses voisins, et peut-être en dernière perspective sur l'Angleterre.

Au bal de la cour, le jour de naissance de l'empereur. Sa Majesté m'accosta pour me dire qu'elle avait reçu une lettre du prince royal ; « mais , » a-t41 ajouté , < point de nouvelles encore de la com- » mission de M. de Gzernischoff. » Il s'arrêta tout court, comme quelqu'un qui croit en avoir trop dit; et sans avoir l'air de m'en apercevoir, j'ai fait tomber la conversation sur des choses indifiérentes. L'ambassadeur de France avait ce soir-là de longs entretiens avec l'empereur, qui, je crois, étaient moins indifférents. M. de Rumigny, second sécrét^-ire d'ambassade , était revenu le même jour de Paris, où il avait été envoyé pour annoncer l'arrivée du comte de Gottorp en Russie. Il est arrivé aussi, dépuis une couple de jours, un baron Hubsch, frère aîné de celui qui est ici depuis quelques mois , tous deux fils du chargé d'affaires de Danemark à Gonstantinople , qui est, comme Votre Majesté sait, un entre-

174 mbmoieës posthumes

metteur entre la Porte et la Russie , et celui par lequel passent lès fonds employés pour corrompre les alentours du Grand Seigneur. Le jeune Hubsch venait de Bucharest, où il s'était arrêté quelque temps; et d'après ce que m'a dit l'ambassadeur de France, qui a le baron de Blome dans ses poches, il y avait de fréquentes allées et venues de parlementaires entre le camp du grand vizir et le quartier général des Russes, mais sans que les Turcs témoignassent un grand désir de commen- <îer les négociations de paix, ou qu'ils fussent disposés à accepter les dures conditions que les Russes veulent leur prescrire.

Cependant cette paix est d'un intérêt majeur pour les Russes , ainâ que la guerre de Napoléon en Espagne, à laquelle ils attribuent avec raison. Je crois, leur sûreté et les grandes acquisitions territoriales qu'ils ont faites ces dernières années.

J'ai dit un mot au comte de RomanzofT, de l'envoi de M. de Gzernischeff à Stockholm , sans m'en avoir prévenu. Il s'est excusé le mieux qu'il a pu , sur ce qu'il avait cru que M* de Czernischeffm'en aurait informé lui-même. Il m'a dit ausBi que le règlement des limites étant fini heureusement , il

DU GOMTB OË ST&mNOK. 175

avait envoyé la ratification à S. M. Impériale à Tornea; que i^s deux commissaires suédois, dont il louait beaucoup l'intégrité et le bon esprit, recevraient chacun une boîte avec le chiffre de l'empereur ; que 2,000 ducats seraient envoyés pour la chancellerie , et que l'empereur s'étant rappelé que le baron de Boye , lorsqu'il fut chargé d'arrêter la légation russe à Stockholm , s'était acquitté de cette pénible commission avec beaucoup de politesse et tou3 les ménagements possibles , avait voulu lui donner une marque particulière de son contentement, en lui envoyant la décoration de l'ordre de Sainte-Anne, de la seconde classe , en diamants. C'est M. d'Alopeus qui a sollicité cette faveur pour le baron. C'est par lui que j'ai appris que l'on allait envoyer une boîtç à portrait à S. E. M. le baron d'Engestrom, à l'occasion du traité des limites.

Le comte de Saint-Julien a eu ses audiences comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de l'empereur d'Autriche, et on lui a conservé ses entrées aux spectacles de l'Ermitage, dont il jouissait, comme je le fais, avant sa nomination. Les autres ministres en sont un peu jaloux , et le comte de Saint-Julien , qui au reste

176 MÉMOIBES POSTHUMES

est un homme â*esprit, mais qui a une légère teinte de la vanité autrichienne, est enehanté de cette distinction , ainsi que des caresses que l'empereur et le ministère lui font pour le captiver et se rendre la cour de Vienne favorable en cas de besoin. Cependant il n*a pas obtenu encore de dîner chez l'empereur depuis qu'il est ministre^ ce qui a fait que par contre-coup je n'ai pas joui non plus de cette faveur depuis longtemps, afin que tout reste égal entre nous.

*' Signé , CuRT V* Stbwngk.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Salnt4»étersbourg, le 11 (22) féfrler 1811.

SiRK ,

Depuis ma dernière très-humble dépêche du 16 (28 janvier), 21 janvier (2 février) les affaires n^ontpoint changé de face ici. On paraît même être rassuré tant soit peu , par les dernières nouvelles arrivées de Paris par un courrier que le ministère a reçu. M^ de Czernischeff mande que Tempereur Napoléon lui a parlé des bruits de guerre qui avaient cours en Allemagne , pour s'en moquer, en ajoutant qu'il faudrait, pour qu'il prit les armes contre l'empereur Alexandre, que celui-ci vînt le

relancer jusque dans ses États. Quoique l'on ne prenne pas cela.à la lettre, on est bien aise cependant de recevoir des paroles amicales lorsque Ton s'attendait à en apprendre de fâcheuses. M. de Rômanzoff a repris sa bonne humeur , et le duc de Yicence son assiette qu'il semblait avoir perdu pendant quelque temps , sans avoir discontinué pour cela ses bals et ses assemblées. On m'a dit que les dépêches du prince Kourakin avaient été moins satisfaisantes, et ses entretiens avec le duc de Cadore plus équivoques ; mais depuis qu^l'on croit être sûr du côté de la Suède et de l'Autriche . que l'on espère de réduire les Turcs la campagne prochaine, et que l'on s'applique sans relâche à former une artnée formidable en Pologne, on croit n'avoir rien à craindre, sur-, tout pendant que l'Espagne occupe la majeure partie de l'armée française. Cette confiance pourrait être trompeuse , mais il est vrai que jamais l'armée russe n'a été sur un pied plus] respectable, et qu'elle est bien tenue par les soins du ministre delà guerre, et du général comte ArachtschéyefF. Elle consiste à présent en 22 divisions de 15,500 hommes, dont 11 sont employées contre les Turcs, 2 contre la Perse, â en Finlande et du côté

d' Archangel, et le reste est répandu depuis Pétersboûrg jusqu'à Kieuz. On parle d'une nouvelle recrue de 3 hommes sur 500 , pareille à celle de l'année dernière, et cela me paraît assez probable, vu le déchet des armées en Perse et en Turquie, par des fièvres malignes.

Les finances de l'empereur devaient être en bon état à en juger par le manifeste qui vient de paraître et que j'ai l'honneur de joindre ici. Les revenus ordinaires de l'État, augmentés de 100 millions de roubles , paraissent une chose difficile à concevoir, mais ces tours de force peuvent s'expliquer par le pouvoir magique du despotisme , aussi bien que par .les grandes ressources de cet empire et le genre de vie de ses habitants. Les paysans de la couronne , au nombre de 5 à 6 millions , payent à présent 10 roubles par tête , au lieu de 3 qu'ils payaient il y a quelques années^ La ferme des eaux-de-vie est augmentée de 22 millions. par le nouveau bail qui commence le printemps prochain*..

180 MÉHOIRBS POSTHUMES

DU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES A l'ambamadedb.

^0 février 1811.

Monsieur le comte ,

liô prince royal , Charles-Jean , ayant fait entendre à M. d'Alquier, que sa lettre, que Votre 'Excellence trouvera jointe à ma dépêche, devait ^e mettre dans le cas de faire réponse avec la vigueur que demandait une pareille attaque , il a jugé à propos de la reprendre, — Je suis encore dans Tattente de celle qui la remplacera. —Je suppose qu'elle sera plus honnête. —C'est maintenant la seconde fois qu'il a cette complaisance. — Sur

DU COUTB 1)B STEDIHGK. 181

une représentation que je lui fis il y a quelques mois, il reprit uiie lettre absolument écrite de la même manière. — Le baron d'Alquier eut l'autre jour une audience du prince royal. — Use plaignit alors delà haine qu'on portait en Suède aux Français, «Je traverse, dit-il, l'armée russe et anglaise pour pouvoir parvenir jusqu'à Votre Altesse. — Elle est même jusque dans son antichambre. » — « Vous n'y aurez pas trouvé la flotte anglaise, à ce que j'espère, » dit le prince.— M. At quier sort rarement de chez lui , il ne voit que sa maîtresse et des alarmistes, à la tête desquels se trouve le général Tibell. — 11 est bien loin de connaître la Suède et les Suédois.

L'alliance qu'il fait entre l'armée russe et l'armée anglaise est. cependant mémorable. — Le prince de Kourakin a chargé le baron de Lagerbjelke d'une lettre pour le général Suehtelen , qu'il aurait bien pu envoyer lui-même , car il n'était pas question d'envoyer la lettre par un courrier extraordinaire. — Serait-ce pour faire parade d'une certaine intimité ? On a ici des nouvelles qui disent que Tempereur Napoléon donne à ses ministres, maréchaux, etc. , des licences dont ils font trafic pour importer des denrées coloniales eik

182 MEMOIRES POSTflUMES

droiture de l'Angleterre, — La dernière lettre du baron de Lagerbjelke , arrivée dans ce moment , fait un tableau triste de l'état auquel la chute de Hambourg a réduit le commerce de Paris. — Il est impossible de trouver à vendre des lettres de. change , à cause de l'incertitude où l'on se trouve. — La maison Biederman vient de faire banqueroute de 12 millions. — Le déficit doit être de 7. — Le prince dé Kourakin doit se trouver dans le même embarras que le baron de Lagerbjelke.

Il paraît que M. de Czernischeff est moins bien à Paris après son retout.

LETTRE DE H. OË STËDINGK AU ROI.

Saint-Pétersbourg, 1« 5 (17) avril 1811.

Monseigneur ,

11 me reste de faire mon très-humble rapport à y. A. Royale de ce qui est parvenu à ma connaissance en fait de politique. Le comte de Romanzofif m'en a parlé très-peu et avec beaucoup de réserve. Je l'ai vu le même jour que la nouvelle de la naissance du roi de Rome était parvenue à l'ambassadeur par un courrier extraordinaire. C'était le h avril. Le comte s'était mis en

184 MÉAtOiaES POSTHUMES

uniforme, le cordon bleu sur son habît, pour aller féliciter l'ambassadeur. L'empereur y avait envoyé le grand maréchal comte FoUstog en uniforme de gala avec le cordon de la Légion d'honneur, pour le complimenter. Le comte de Romanzoff parut prendre beaucoup de part à ce joyeux événement; et lui ayant djt qu'il fallait espérer que la paternité rendrait Napoléon plus circonspect et plus facile, il répondit, qu'effectivement il s'attendait à voir les affaires prendre une tournure moins fâcheuse ^ avec la sagesse et la modération que l'on y mettait du côté de la Russie. En tout , son ton était radouci quand il parlait de la France, et comme il tient plus à sa place qu'à son sentiment particulier, on pourrait en enduire que l'opinion de son maître est moins prononcée en ce moment contre la France. Cependant les préparatifs de guerre continuent avec la même diligence, et les Russes de l'ancienne trempe et anti.- Français se glorifient , disant que l'on voit à présent quelles sont les ressources de la Russie, puisque sans discontinuer la guerre contre les Turcs, sans dégarnir ses frontières du côté de la Suède, elle a rassemblé en Pologne une armée de 234,000 hommes (ce qui reviendrait à seize divisions au

complet). Il y a bien quelque chose à rabattre de ce calcul , mais le fait est que jamais la Russie n'a fait de plus grands efforts et n'a eu une attitude plus fière et plus menaçante , mais cela n'empêche pas qu'elle ne tirerait certainement le plus court dans une guerre avec la France, et c'est ce qui est senti par le petit nombre de gens éclairés et sages qui jugent sans préventions et qui ont quelque part aux affaires. C'est à eux qu'il faut attribuer la conduite mesurée et prudente du gouvernement en même temps qu'il déploie tous ses moyens. Tout cela me fait croire fermement que ce n'est pas à Pétersbourg , mais à Paris que se décidera la paix ou la guerre. Si Napoléon choisit la paix , il n'aura pas moins offensé grièvement l'empereur Alexandre , en s'emparant du duché d'Oldenbourg, malgré la protestation formelle que ce souverain a faite contre cette prise de possession,, et nonobstant la paix de Tilsit, qui garantit à la maison d'Oldenbourg la tranquille jouissance de son domaine. V. A. Royale aura appris probablement par le baron deLagerbjeike la manière adroite avec laquelle le ministère français s'est débarrassé de cette protestation , en la renvoyant au prince Kourakin par un

commis du bureau qui l'a mise sur la table du prince , et disparut sans que celui-ci , qui avait la goutte, pût courir après. On a trouvé ici que le prince avait montré peu d'énergie dans toute cette affaire , et pour y remédier , M. de Gzemischeff a été envoyé à Paris avec une lettre autographe de Fempereur, par laquelle il se plaint , mais avec beaucoup de réserve et de modération, des procédés de Napoléon , et insiste sur une réparation complète des torts faits à la maison d'Olden* bourg. La réponse à cette lettre n'est pas encore arrivée , et doit en grande partie décider la question. Le même jour que M. de Czernischeff partit pour Paris , vingt-quatre heures après le départ . de l'empereur pour Tver, on expédia deux courriers russes d'ici, l'un pour Stockholm et Copenhague, l'autre pour Vienne. Ils étaient porteurs, à ce que l'on dit, d'une sommation à ces cours d'appuyer à Paris les démarches de l'empereur en faveur du duc d'Oldenbourg , la cour de Danemarck comme partie intéressée du premier ordre. Je n'ai pas pu savoir si la même démarche a été faite auprès de notre cour, qui a aussi un mot à dire dans cette affaire , mais je suppose que non. S'il faut en croire le baron de Blome , le comte de

Romanzoff compte un peu moins sur la Suède qu'auparavant , ayant reçu des avis que le nombre des partisans de la France allait en croissant à Stockholm , et qu'à cause de cela il ne me disait rien. Ce sont ses expressions. Effectivement M. de Romanzoff a été un peu plus silencieux avec moi qu'à l'ordinaire , mais il me semble que cela vaut mieux que d'être trop avant dans sa confidence. L'ambassadeur de France , fort aise de s'en aller avant que l'orage n'éclate, reçoit souvent des courriers, et a fréquemment des entretiens avec l'empereur, ce qui fait croire qu'il s'occupe de quelque moyen de conciliation, n'étant pas probable qu'ils se verraient si souvent , s'ils n'avaient que des choses désagréables à se dire ; tandis que l'on. est ici dans cette incertitude et que l'on flotte entre l'espoir et la crainte , Napoléon semble ne rien craindre et poursuit sa pointe. Le duc d'Oldenbourg, chassé de ses États, est arrivé ici samedi dernier. Son fils et la grande duchesse Catherine , ont été à sa rencontre. Il va , dit-on , dans quelques jours accompagner ses enfants à Tver pour s'y établir avec eux et se pro-^ pose d'acheter des terres en Russie avec l'argent qu'il a pu sauver. L'ambassadeur de France, qui

a reçu Tordre de donner une fête pour la naissance du roi de Rome , se trouve dans un grand embarras, tant à cause de la faipille d'Oldenbourg, qui ne voudrait pas y venir peut-être, que parce qu'à la veille de son départ il avait déjà démonté sa maison depuis une quinzaine de jours.

Cdrt V. Stedingk.

A M. LE BARON D'ENGESTROM.

Saint-Pétersbourg, le 1^ (26 avril 1811.

Monsieur le baron ,

Depuis mon dernier très-humbie rapport , l'ambassadeur de France a reçu un courrier, qui, à ce que Ton m'a dit , apporte la nouvelle que le général Lauriston avait été obligé , par une indisposition , de retarder son départ de Paris, ce qui prolongera d'autant le séjour du duc de Yicenceà Pétersbourg. L'empereur des Français ayant trouvé nécessaire de renforcer la garnison deDanzig de trois régiments, dont l'un bavarois et l'autre saxon , pour mettre cette place à l'abri d'un coup

de main des Anglais, qui paraissent avec de grandes forces dans la Baltique , il en fait prévenir cette cour, et ne néglige rien pour dissiper les bruits, répandus en Allemagne, d'une rupture prochaine entre la Russie et la France. Il est arrivé aussi un courrier du ministère de Russie à Berlin , dont les dépêches confirment , dit-on , les dispositions pacifiques de la France envers ce pays.

Clrt V. Stedingk.

A M. LE BARON D'ENGESTROM.

Saint-Pétersbourg, le 6 (18) mai 1811.

Monsieur le Baron,

L'axrivée du comte de Lauriston a eu lieu mercredi le 3 de mai (n. st), vers minuit. Il a été complimenté le lendemain par un adjudant général de S. M. impériale , et a fait sa visite chez le chancelier de l'empire. Ses audiences lui ont été accordées par l'empereur et toute la famille impériale le samedi .suivant après que le même jour le duc de Yicençe avait eu les siennes pour prendre congé. Tous les deux ont dîné cfe jour-là chez l'empereur. Jue duc de Yicence reçut à cette occa-

sion une riche décoration de l'Ordre de Saint- André en diamants. II est parti. hier regretté de l'empereur, des courtisans en faveur et surtout de M. le comte de Romanzoff. Il est certain qu'il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour entretenir la bonne harmonie entre cette cour-ci et la sienne , et qu'il a rendu de grands services à la Russie , en même temps qu'il faisait beaucoup de frais pour amuser la société et les personnes qui lui montraient de l'attachement. Je n'ai vu encore le comte de Lauriston qu'une seule fois , à un grand dîner que le chancelier lui donna mardi dernier. Sa figure m'a paru répondre parfaitement à l'idée que l'empereur m'a donné de lui , celle d'un homme franc et d'un brave militaire. II attend son épouse dans quelques mois d'ici , et il paraît , par l'accueil qu'il reçoit et par tout ce qui est parvenu à ma connaissance , qu'il est porteur d'explications favorables , et que les différends qui existent entre la France et la Russie seront terminés fort à l'amiable. Le public en est dans l'étonnement vu les grands préparatifs que Ton faisait et qui ne sont pas interrompus jusqu'à présent, mais une partie du conseil adhère à la paix, et l'empereur, qui n'a jamais vouki la guerre.

DU COMTE DK STBDINGK. 193

sera vraisemblablement du même avis. Depuis que j'ai eu rhonneur de recevoir par M. de Schenbom les dépêches de Y. E. du 21 avril , avec la note que l'empereur a fait remettre à toutes les cours pour réserver les droits de la maison d'Oldenbourg , j'ai cru que l'intention de se départir de Talliance de la France y est prononcée plus fortement que la réservation même , laquelle en soimême n'est pas un acte de grande importance en diplomatie. Cette pièce , m extenso , n'était d'aucun ministre étranger ici , et le duc de Vicence même n'en avait pas connaissance.

Signé Curt v. Stedingk.

Très-hunible apostille.

Du 22 mai (3 juin) 1811.

Ma tl*ès-humble dépêche était écrite lorsque le courrier Gronland m'a apporté les ordres de V. A. Royale du 25 mai. Ceux qui concernent mon prochain retour en Suède m'ont fait le plus grand

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