‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 5)Chapitre 7 sur 13 · C8 MÉMOIRES POSTHUMES · texte numérisé non relu

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je porte déjà cette marque avec tous mes compagnons d'armes en France. Si en cela j'ai comniis une faute; si j'ai eu le malheur de faire une chose qui ait pu déplaire à Votre Majesté J'en serais au désespoir, et je lui en demande très-humblement pardon ; mais j'en appelle à sa justice , m'était-il possible de le craindre ou de le prévoir? Les Cincinnatus ne forment point un ordre , puisqu'il n'y a parmi eux , ni grand maître , ni réception , ni serment, ni même jamais de nouvelle nomination. C'est une société, comme la croix le prouve , de personnes distinguées, qui ont voulu se donner un relief dans un pays dont la constitution est fondée sur l'égalité; ils ont obtenu du congrès que cette distinction serait héréditaire dans leurs familles. Ils y ont associé leurs frères d'armes étrangers. Si elle devient un jour un titre de noblesse pour les Américains , elle ne peut jamais être pour un Suédois et un Français, que la marque qu'ils ont servi en Amérique , avec l'agrément de leur souverain. Cela est si vrai qu'il n'y a pas eu de permission de donnée du roi de France , de porter cette décoration , et à ceux qui ont parlé au ministre, il a été répondu qu'on n'avait pas besoin d'une permission pour la prendre, puisque ce

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n'était pas un ordre. A ces considérations se joignait une autre , bien puissante sûrement sur l'âme de Votre Majesté. Une des premières institutions des Gincinnatus a été de se cotiser pour former un fonds destiné à subvenir aux besoins des veuves et (orphelins des officiers tués à la dernièi:e guerre. Le moyen de se refuser à un bienfait aussi juste et aussi nécessaire? Enfin en prenant la décoration des Gincinnatus 9 je n'y ai vu qu'une occasion de faire une bonne action , et qu'une nouvelle preuve des bontés de Votre Majesté, qui m'avait procuré, pour moi et mes descendants, une marque honorable de mes services. Oserais-je ajouter , que Votre Majesté m'avait permis d'accepter dans ce pays-ci , tous les avantages que je pourrais obtenir et qu'il n'était pas môme en mon pouvoir de refuser celui-ci ? Si Votre Majesté m'ordonne de ne point porter cette décoration , mon nom sera toujours parmi les Gincinnatus, à moins qu'elle ne m'ordonne d'écrire à monsieur Washington de le faire rayer sur la liste et de communiquer aux autres membres les raisons qui m'y obligent. Mais quelle que soit la volonté de Votre Majesté à cet égard , j'ai la ferme confiance qu'elle me jugera avec sa bonté ordinaire, et qu'elle est bien per-

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euadée que je suis incapable de manquer à mon premier, au plus chéri de mes devoirs, celui de n'avoir jamais d'autre règle de ma conduite, que la volonté de Votre Majesté. Me sera-t-il permis d'ei^érer qu'elle daignera me prescrire la con^duite qu^ je dois tenir, et qu'elle fera cesser bientôt l'inquiétude où je suis d'avoir agi contre ses intentions?

Je suis , etc.

CuRT. V. Stedingh.

Gustave III répondit avec cette bonté et cette amabilité extrême envers ses amis , qui caractérisent ce roi , de la manière suivante :

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LETTRE DU ROI A M. DE STEDHIGE

Rome, le 36 mars 178^.

M. de Stedingk ! Je viens de recevoir votre lettre du 2 de ce mois. L'aveu que vous m'y faites avec franchise de la faute que vous avez commise, eà vous décorant sans ma permission de Tordre de Gincinnatus, me prouve la confiance que vous avez en moi , et mérite aussi de ma part rinduigence que mon amitié pour vous m'aurait également inspirée. J'aurais pu vous dire, qu'ayant déjà mon ordre de TEpée , et étant Suédois , vous ne deviez pas ignorer que par les statuts de Tordre, et par les lois du royaume , il est égalèrent défendu

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de se décorer d'aucune marque d'honneur, sans la permission du grand maître et du souverain. Mais à tout pécheur miséricorde. Mon ambassadeur a dû vous notifier mes intentions, et je ne doute pas que vous ne vous y soyez conformé, en quittant sur-le-^hamp les marques cincinnatiennes, que vous n'auriez jamais dû accepter. Je ne me suis pas mépris à la dénomination : le nom ne fait rien à la chose, mais quel qu'il soit^ ou de société ou d'ordre, il n'est ni de mon intérêt, ni de ma sagesse , de permettre âmes sujets , et surtout à des personnes distinguées par leurs places et par mes sentiments particuliers, de porter et de se croire honorées par une marque publique du succès d'une révolte de sujets contre leur souverain légitime , et surtout d'une révolte , dont la cause et les motifs étaient si injustes et si peu fondés. Je sais bien qu'aujourd'hui l'Amérique est regardée comme indépendante et même mon alliée ,- mais le succès qui a pu légaliser cette entreprise , ne peut cependant la justifier. Trop nouvellement sortis nousmêmes de nos troubles y pour qu'il n'existe, sans doute, encore desgermesde nos anciennes divisions, il est de mon devoir d'écarter tout objet qui peut réveiller de pareilles idées. Tellessont les raisons

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pour lesquelles je vous ai fait défendre, ainsi que je Tai défendu au comte de Fersen , de recevoir et de porter cette marque et cet ordre de l'armée américaine, etc'est dans ces termes que j*aidéjàfaitprévenir le roi de France par le cardinal de Bernis, de mes intentions sur cet objet. J'ignorais alors que vous fussiez les deux seuls de mes sujets qui aviez reçu cette marque. Je vous aurais fait part alors par mon ambassadeur de mes motifs , dans la certitude que vous n'en abuseriez pas; mais cette confidence ne pouvait avoir lieu pour tous. Vous devez être tranquille maintenant sur l'impression que votre précipitation a pu faire sur mon esprit. Je vous assure qu'elle vous est très-fort pardonnée , et que je suis bien fâché du petit désagrément qu'elle vous cause , en vous mettant dans le cas de quitter une décoration que vous avez portée. Mais cela ne changera jamais rien aux sentiments d'amitié avec lesquels je prie Dieu, etc.

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M. de Stedingk quitta la France en 1787 pour ne plus revoir ce beau pays , qu'après les phases sanglantes de la révolution. Il y revint , conune nous le verrons plus tard en 181 &, comnoe ambassadeur de Suède près de Louis XVIII.

Lors de son audience de congé de la reine Marie-Anîoinetie. Elle lui dit : «Rappelez-vous, M. de Stedingk, que rien ne peut vous arriver^ » entendant par là que sa puissance était assez forte pour pouvoir le protéger dans toutes les circonstances de la vie, tandis qu'EUe-niême , hélas! périt sur réchafaud peu d'années plus tard.

Marie-Antoinette avait selon le témoignage souvent répété du comte de Stedingk, le caractère le plus noble et le plus élevé, l'esprit juste , le cœur )3on et généreux. Les conseils qu'EUe donnait au roi étaient toujours sages et modérés. On ne saurait citer une reine plus dévouée à l'honneur du nom français , plus attachée au bonheur de son peuple que ne le fut Marie- Antoinette , qui devait périr par les mains du bourreau au milieu de sa capitale , funeste exemple du vertige dans

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lequel un peuple peut être entraîné par des passions démocratiques.

M. de Stedingk, de retour en Suède, fut frappé de ranimosité qui régnait alors contre le roi, que peu d'années avant il avait laissé si aimé de son peuple. Ce fut peut-être ce changement dans les esprits qui fit désirer au roi une guerre, afin de donner une autre direction à Topinion publique, et pour stimuler le patriotisme de la nation.

Il y avait d'autres raisons aussi pour faire désirer au roi une guerre contre la Russie. Cette puissance, beaucoup moins forte alors qu'elle ne Test aujourd'hui , se trouvait en guerre avec la Porte Ottomane, État très-considérable alors, et la Pologne existait encore, et semblait renaître au sen-* timent de sa nationalité. Les frontières de la Russie contre la Suède étaient tellement dégarnies de troupes, par ces motifs, qu'on pouvait s'attendre à de grands succès dans une guerre entreprise sous de tels auspices, et d'autant plus que la flotte suédoise était égale en nombre de vaisseaux, et supérieure en bons matelots à celle qu'avait la Russie. C'étaient des raisons politiques puissantes pour faire désirer au roi une guerre contre la

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Russie. Raisons peu honorables cependant, car rien ne pouvait excuser une agression faite en pleine paix et nullement motivée par notre voisin.

Le roi ne commença ses préparatifs qu'au mois de mars 1788, et ils se firent avec lenteur.

L'armée était mal exercée et mal disciplinée ; la faute en était en grande partie au roi même, qui regardait exercice et discipline comme pédanterie et caporalisme , tandis que Tarmée la plus brave en elle-même , et commandée par le plus grand général, finit cependant par être battue, si elle ne possède pas ces qualités éminentes. Le matériel de Tarmée était délabré ; il fallait s'emparer de plusieurs forteresses, et Ton n'avait ni canons de calibre , ni munitions de guerre de ce genre. On manquait également de fusils de réserve, de personnes entendant le service des vivres et fourrages, de chirurgiens , et de l'attirail nécessaire pour former des hôpitaux. ^

Malgré ces défauts d'organisation , et le peu de préparatifs qu'on avait faits pour cette guerre, elle aurait immanquablement réussi , si le roi , aii lieu de perdre du temps devant quelques mauvaises forteresses (Fredriksharan et Viborg) mal garnisonnées et hors d'état de se défendre, eût brusqué

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leur prise, ou bien, en les masquant, s*ii eût marché au delà, rien ne l'empêchait avec les forces très-supérieures dont il disposait, de se rendre maître de Saint-Pétersbourg, et d*y dicter la paix à l'impératrice.

Mais Gustave III était novice dans l'art de la guerre ; il fit cependant des progrès rapides dans cet art, comme le prouva la campagne de 1790, infiniment mieux menée que les deux précédentes. Ce ne fut qu'au mois d'août 1788 que le roi commença les hostilités contre la Russie dans le midi de la Finlande, par le blocus de Fredrikshamn , tandis qu'avec un peu d'activité il aurait pu le faire au mois de juin.

Ce sont ces retards qui donnèrent le temps aux officiers de l'armée finlandaise de former ce qu'on appelle l'union d'Anjala^ conspiration infâme, où des officiers, sous prétexte que le roi avait transgressé les formes de la constitution , qui ne lui permettaient pas de commencer une guerre sans le consentement des états généraux, refusèrent en pleine guerre de marcher contre l'ennemi, et s'adressèrent, pour comble de honte, à l'impératrice même , contre laquelle on marchait, comme étant garant de la constitution de 1720, — constitution

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abolie par celle de 1772, qui avait été jurée par toute ia nation avec enthousiasme, ainsi que par Tarmée même.

Mais revenons au baron de Stedingk. Il s'était rendu dans le Savolax, pour prendre le commandement de son régiment, sous les ordres du baron de Hastfer^ commandant en chef dans cette province. Le commandement de M. de Hastfer était important, par la poi^tion stratégique de cette province, dans une guerre offensive contre ia Russie ; en voici les raisons. La frontière entre la Finlande russe et suédoise de ce temps, formait un demi-cercle qui s'étendait depuis Tembouchure du fleuve de Kymèné, dans le golfe de Finlande , jusqu'à Peljàrvi en Carélie* Les provinces de Savolax et de Carélie formaient la partie supérieure de ce demi-cercle, sa périphérie d'où l'on pouvait agir concentriquement, et se porter sur la ligne d'opération de l'ennemi qui suivait les côtes du golfe de Finlande.

Cette opération pouvait s'effectuer sur quatre routes , savoir :

l"" Celle qui conduit de Si-Mkhel à Saviimpal.

2* Celle du défilé de Pumala.

3* Celle de Nystoii.

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ft* Celle qui , de la Carélie , conduit à SordevaUa 9 sur le lac Ladoga.

Selon les ordres du roi , la brigade de Savolax devait suivre la route de Nyslott , et s'emparer de ce fort situé sur une île dans le lac de Saimen. Quelques canons de gros calibre auraient sufli pour faire tomber la forteresse, mais 6 pièces de â étaient tout ce qu'on possédait dans le Savolax, Au lieu de faire le siège de cette place , l'on fut réduit à en faire le blocus , que M. de Hastfer abandonna sans ordres et sans raison vers la fin d'août , laissant à l'ennemi les défilés contigus de ce fort.

La campagne de 1788 dont le résultat aurait pu être la prise de Pétersbourg , se réduisit ainsi à l'attaque manquée du fortdeTVt/^/of^ et à celle, non moins manquée, de la forteresse de Fredrikshamn.

L'impératrice Catherine croyait elle-même que les Suédois s'empareraient de sa capitale ; elle en convint depuis avec M. de Stedingk , mais ajouta : « Après m'être retirée de St-Pétersbourg , j'aurais livré bataille à Novogorod^ et puis à Moscou, et puis à Casan , et puis à Astracan , et ensuite nous aurions vu ; croyez-vous que votre roi aurait pu me suivre ? »

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Après VesquUse que nous venons de donner ici delà campagne de 1788, en Finlande, nous laisserons parler M. de Stedingk dans ses lettres au roi sur cette campagne , ainsi que le roi lui-même dans ses réponses.

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