W MEMOIRES POSTHUMES
plus sûr d'aller seul, et je chargeai M, Mûller de faire plusieurs emplettes dans la ville pour mon voyage de Tornea, que j'avais annoncé comme le sujet de mon arrivée à Nyslott, En attendant je parcourus toute l'île accompagné d'un domestique finois qui se mourait de peur , parce qu'un honnête bourgeois de la ville vint nous dire de ne pas rôder ainsi, qu'on pourrait très-bien nous jeter dans un kibick et nous mener en Sibérie , que les Russes en agissaient ainsi ; mais il ne nous arriva aucune rencontre fâcheuse. De retour de ma promenade, un capitaine russe avec deux sergents, un qui savait l'allemand et l'autre le fmois , entrèrent subitement dans ma chambre , ce fut encore un mauvais moment , mais leur commission n'était autre chose que de nous dire de la part du commandant de venir le voir, si nous avions des choses importantes à lui communiquer. Nous ne jugeâmes pas à propos d'accepter cette invitation, et nous partîmes, bien aises d'en être revenus. Ce qui m'enhardit beaucoup , ce fut la vue de ces pauvres prisonniers d'État qui sont à Nyslott, et qui n'y seront plus longtemps s'il plaît à Dieu et à Votre Majesté. L'aîné des soidisant princes italiens m'accosta , nous causâmes
ensemble assez longtemps , sans qu'il voulût me dire son nom ; c'est un homme d'esprit et rempli de connaissances.
Je suis , etc.
CuRT V, Stedingk.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Michel, ce 27 Juin 1788.
Enfin , Sire, Tépée est tirée, il ne nous reste plus qu'à vaincre ou à périr. J'espère que ce sentiment passera dans tous les cœurs. Notre petit corps est en mouvement de tous les côtés. Il nous e^ été impossible d'agir plus tôt ; encore ne sommes-nous équipés qu'à moitié , c'est la suite d'une longue paix qui fait négliger les affaires de la guerre et celle de l'extrême misère qui règne dans ces contrées. Nous partons ce soir , M. d'Hastfer et moi , pour notre expédition , chacun de notre côté. Si ces gens n'ont pas reçu de renfort , nous
DU COMTB DK STEDINGK. 93
les prendrons , sinon , nous ferons diversion. L'assiette de la place est très-forte. Elle ne peut être prise que par du canon que nous n'avons pas, ou par un coup de main. Le grand point ensuite pour nous est d'agir de concert avec la grande armée. Il faut regarder le théâtre de la guerre comme coupé en deux par le Saimen Voxen, dont ce côtéci nous appartient de droit. Si nous pouvions nous approcher du Ladoga , prendre Sordewalla , Kexholm , nous deviendrions fort incommodes pour Tennemi ; mais nous sommes trop faibles pour embrasser un si grand terrain , et il nous faut du renfort. Votre Majesté prendra ou le chemin le long de la mer où elle a des forteresses à prendre, ou celui de Keltis, Davidstad, Willmanstrand , qui est ouvert, mais oii il sera difficile de subsister. Dans les deux cas , nous avons' un pays immense à couvrir. Notre recrue va lentement. Les 'gens aisés sont bien fidèles et attachés à Votre Majesté, mais la faim ôte au peuple les forces et le courage; il est vagabond , pillard , fainéant et plus Busse que Suédois. A la dernière revue , il y avait quantité de soldats et de cavaliers qui demandaient leur congé. C'est une autre espèce d'hommes que celle de Nyland et d'Abo.
9k MliMOlRES POSTHUMES
Si nous avons du succès» cela changera peut-être. Les deux lettres de Votre Majesté m'ont fait un plaisir extrême. C'est de bon cœur que je vais combattre pour un si bon roi. Puisse le ciel couronner les entreprises de Votre Majesté du plus heureux succès, et lui donner de bons alliés, beaucoup d'argent , et une armée dont tous les individus lui soient aussi attachés que je le suis de cœur et d'âme !
Je suis , etc.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Michel, 28 juin 1788.
Sire,
Nous avons été obligés de changer quelque chose à notre premier plan d'opération , qui était d'attaquer Willmanstrand et Nyslott en même temps. Nous avons appris que les ennemis s'étaient renforcés considérablement à ce dernier endroit. Nous y marchons avec toutes nos forces. Je me suis chargé de l'attaque des défilés , et des ponts, pour ouvrir le chemin à M, de Brunow, qui conduit les forces qui viennent par terre. L'inexpérience des officiers et des soldats rend les commencements
96 MÉMOIRES I^OSTHtJME^
bien difficiles. On est arrêté sur .les moindres bagatelles, et la troupe est fatiguée inutilement, mais il ne faut pas se rebuter et tout ira bien avec la grâce de Dieu*
CuRT Vé Stedingk*
Ville de Nyslott , ce 8 juillet 1788.
Sire,
J'ai eu Phonneur de recevoir par M. d'Essen la lettre de Votre Majesté* Nous sommes tous dans la joie de notre cœur de la savoir heureusement arrivée en Finlande , et dès ce moment nous ne doutons plus du succès et de la vigueur avec laquelle les opérations vont être poussées. Nous avons pour nous la surprise des ennemis , et les premiers moments sont précieux. Notre blocus dure toujours par terre et par mer. Ceci pourra devenir le siège de Gibraltar, à Texception que les ennemis ne
98 MÉMOllES FOSTUUMES
recevront ni renfort ni provisions, à ce que j'espère , et qu'on n'y tire pas de canon , nous parce que nous n'en avons pas, et l'ennemi, à ce qu'on dit, pour ne pas être le premier; cela est fort ennuyeux. Nous aurions pu faire beaucoup de choses, si nous n'avions pas été arrêtés. Mais comme la grande armée n'est point encore en mouvement, il vaut niieux ne point tant avancer. En attendant, nous sommes ici dans une bonne position , on ne nous forcera pas facilement. M. d'Hastfer est en avant pour garder les passages qui mènent ici.
Dans ce moment on commence à faire un feu très-vif de la place.
Ce 10 juillet.
Nous avons été sous les armes tous pendant deux fois vingt-quatre heures. L'ennemi n'a pas cessé de tirer. Toutes les maisons sont criblées , et dans ce moment on tire beaucoup sur notre corps de garde , d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté. Nous y répondons par le feu de notre mousqueterie, et par un petit canon que nous avons trouvé moyen de placer à couvert sur un rocher de l'autre côté du château, qu'ils n'ont
DU COMTE VE STEfMNGK. 99
pas encore pu démonter, et cpn leur tue do monde. S(^ats et officiers ont été un peu troublés par les premiers coups de canon; mais comme nous n'avons encore perdu que peu de monde, malgré tout le feu des ennemis, ils commencent à se rassurer; mais nous sommes bien fatigués tous. Nous avions laissé nos tentes en arrière pour marcher plus lestement, et on ne peut presque point tenir dans les maisons. Nous alternons, M. de Brunow et moi, et un de nous reste toujours avec la grande garde sous le feu de l'ennemi. L'inexpérience des officiers rend cette précautiwi nécessaire, le soldat veut être encouragé. Heureusement nous avons à manger. Nous avons pris à l'ennemi près de mille coulis ou tonneaux de blé et de farine, ce qui nous mènera jusqu'à la moisson ; nous n'avons de l'embarras que pour la cuisson. Ayant eu avis qu^un transport de blé arrivait pour la garnison par eau, M. de Brunow alla en bateau à sa rencontre et l'enleva. Nous trouvâmes trois cents tonneaux de farine et d'avoine ; il fit cinq prisonniers. Malgré cela les ennemis ont encore du blé dans le château pour trois mois. Ils n'ont exactement que du seigle et de l'eau, mais il n'en faut pas davantage pour vivre. Le commandant nous
100 MÉMOIRES POSTHDMES
fit demander quelques rafraîchissements pour ses prisonniers, le même jour qu'il commença à tirer en mémoire de la bataille de Pultava, à ce qu'on prétend; mais conune nous ne voulons pas demander un pourparler, ils n'en ont pas eu.
Nous recevons des avis de tous les côtés, qu'on marche sur nous en force , ce qui provient de l'inaction de la grande armée que nous cachons avec soin à nos troupes, mais nous n'en souffrons pas moins intérieurement. Nous sommes informés par des espions sûrs, qu'il n'y a pas encore mille hommes en toute la Finlande russe. Il n'en faut pas tant pour nous écraser, mais c'est bien peu contre l'armée *.
S'il faut en croire les nouvelles qui nous parviennent de l'armée , les régiments finlandais ne sont pas bien disposés pour la guerre ; on dit aussi que le Danemark se déclare contre Votre Majesté, en cas de guerre contre les Russes.
Je l'ai toujours pensé, mais si cela est, il n'y a que la promptitude et les succès qui feront cesser les clameurs, et donneront des alliés à Votre Ma-
* Savoir, le grand corps d*armée soas les ordres directs da roienEiiitoode.
DU GOMTB DE 8TEDINGK. ^ 101
jesté. Pardonnez , sire , à un soldat qui écrit à Votre Majesté sous le feu de Tennemi, et qui peutêtre dans un instant ne pourra plus lui dire combien il lui est tendrement attaché; mais il est de la plus grande importance, ou d'agir sur-le-champ^ ou de nous désavouer et défaire la paix*.
* «iVotM désavotieryt prouve évidemment qae le roi avait ordomiè à MM. deHastfer et deStediogk , de commencer les hostilités contre la Russie du côté de Savolax avant que la guerre fût déclarée, pour faire considérer celle-ci comme une guerre défensive^ la seule que la constitution de 1772 per > mettait au roi de faire.
(NotedeVÉditeur.)
1<H^ MÛtfOlRfiS POSTHUMES
LETTRE DU ROI A M. DE STF4DINGK.
Pejpola, le 18 juillet 1788.
Chrinstolpe m'a apporté avant-hier votre lettre, mon cher Stedingk , dont je vous remercie. Nos premières armes ont été heureuses. Mon frère a pris deux belles frégates russes, qui combattent en ce moment contre leurs compatriotes. Armfelt est déjà à un quart de lieue de Frédrikshamn, maître de ces défilés de Kymmene, si difficiles à franchir, et je passe ce soir le Kymmene à Anjala. Notre avant-garde occupe déjà tous les passages. On a tué ou pris beaucoup de Cosaques. J'attends à tout moment la nouvelle de l'issue de la bataille navale donnée par mon frère. Nous savons qu'elle
DU COMTE DE STBDINGK. lOS
s'est donnée à la hauteur de Hogland, et les rapports nous sont favorables ; cependant je n'ose pas me livrer trop légèrement à cet espoir. Vous avez maintenant du canon, de la bonne artillerie et de bons officiers, je ne doute pas que Nyslott ne soit pris. J'ai fort examiné la carte, et voici ce que je vais proposer : je dis proposer, car dans Téloi* gnement où je suis, je crois dangereux d'ordonner; nombre de petites circonstances ou d'accidents imprévus peuvent déranger le meilleur plan, et alors les ordres deviennent des obstacles qui peuvent être funestes à la chose publique. Les six mille Russes destinés pour la Méditerranée , mais qu'on a débarqués à Cronstadt pour agir contre nous, m'incommodent, et je voudrais les occuper. L'armée où je me trouve dans ce moment , cwnpera ce soir à Likala , ayant sa droite à cinq werstes de Frédrikshamn, et sa gauche en avant de Keltis. Nous serons demain devant Frédrikshamn, et nous occuperons le général Michelson, qui sera plus embarrassé de nous, que nous de lui. La flottille, conunandée par Rosenstein, ayant quatre galères, un turoma, quatre pojemas, un hemmema, et douze chaloupes canonnières, s'approche de Frédrikshamn, et sert d'à-
vant-garde à toute la flottille de galères et d'autres bâtiments armés. Vous n'êtes qu'à quinze lieues de Kexholm, vous avez du canon, et vous en trouverez à Nyslott. Mon idée est que vous marchiez droit sur Kexholm, en rassemblant toutes vos troupes dispersées. Si vous pouvez prendre cette place par la frayeur que votre marche rapide aura causée, ce sera tant mieux, et dès lors les chemins vous sont ouverts. Une fois arrivé à Kexholm , vous pouvez prendre votre parti selon les nouvelles que vous recevrez alors de l'arnaée de Finlande. Si dans ce moment elle est maîtresse de Frédrikshamn et de Vilmanstrand, 'vous serez le maître de vous unir à elle pour marcher sur Viborg, ou pour tourner cette place. Essën * a deux chevaux pour vous , qu 'il fait aller h l'armée de Finlande. L'impossibilité de vous les faire tenir, est la seule raison pour laquelle on n'a pu vous les envoyer. Je suis obligé de partir^ ainsi je finis en vous souhaitant mille bonheurs. Envoyez cette lettre au baron de Hastfer. Je lui écris en deux mots que ma paresse ne me permet pas de copier deux fois la même chose.
•Grand ccuyer du roi.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
NysloU , ce 24 juillet , 1788.
Sire»
Je n'attendais [le courrier de M. d'Hastfer que demain. II est arrivé cette nuit. Pour ne point rarrêter, j'ai & peine le temps de dire à Votre Majesté combien j'ai été enchanté de la lettre qu'Elle m'afait la grâce de m'écrire, et des projets qu'EUe daigpe me communiquer. Dieu veuille que Votre Majesté ne soit point arrêtée dans ses grands desseins par les détails qui font avorter quelquefois les projets les mieux conçus. Nous péchons un peu par là dans Tarmée, témoin Taf-
106 MliMOIllES POSTHUMES
faire de Kernakoski, où monsieur d'Ehrenroth a été repoussé avec perte d'un canon et de cinquante Hommes. Son rapport porte qu'il a été attaqué par toute la garnison de Vilmanstrand, par trois mille hommes. Il s'est parfaitement bien conduit dans cette affaire ; mais le lieutenant-colonel Aminoff n'a point suivi notre instruction , et M. le comte de Leyonostedt à Mendukarin (qui n'était qu'à quatre lieues derrière Kernakoski) n'a pas pu, apparemment, s'ouvrir une communication avec lui, car je connais son activité et ses talents. Tous deux furent avertis à temps par M. d'Ehrenroth qu'il allait être attaqué; le malheur n'est point grand, puisqu'il n'a point été poursuivi; mais il est hardi aux Busses d'avoir abandonné Vilmanstrand quand la grande armée s'en approche. M. de Boyé, adjudant de mon régiment, est le seul officier qui manque. Sa perte n'est point à regretter. M. d'Ehrenroth s'est retiré à Kyro, sur la frontière, un peu en avant de Christina. C'est un mauvais poste, mais le meilleur qu'il a pu prendre pour couvrir Saint^Michel. La communication entre nous et M. le baron d' Hastfer est entièrement sûre. C'étaient quelques bandits et déserteurs qui l'avaient inquiétée. Notre
DU COMTE 1>Ë STEOIMOK. 107
Turc * continue toujours à nous faire du mauvais sang. Je commence à croire ce que j'ai lu dans une géographie, que Nyslott ne peut être pris que par l'argent, par surprise ou par famine. Les deux canons et les deux obus que Votre Majesté nous a envoyés, n'ont pas amené pour un jour de munitions; cependant nous travaillons nuit et jour à les mettre en batterie. C'est d'un ennui à périr chaque fois que je vois ces tours, elles me soulèvent le cœur. En attendant ce temps , ce temps si précieux se perd. Je reftiercie très-humblement Votre Majesté, des gazettes ; en les lisant je me suis cru encore une fois sur la terre , par rapport aux événements de l'Europe. Nous sommes ici dans la lune; mais ma chère France, comme je la plains, combien elle serait h^u^euse si elle le voulait bien.
Je suis, etc.
CuBT v, Stedingk,
" Le commandant et Nys^loU , né Turc.
108 HBMOIHES POSTHUMES
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
NyslOU,ce Aaoùt.1788.
Sire,
Le siège de Troie était sûrement plus varié que le nôtre , sans quoi les héros de ce temps-là n'y auraient pas tenu dix ans , surtout comme il ne se trouve ici dlphigénie ni deBriséis; For ne fera rien sur notre Turc, il n'y a que le fer ef le feu qui pourront le réduire; il est vieux, il est riche, il couche entre deux esclaves toutes les nuits pour se consoler des maux du siège. Avis que nous reçûmes il y a trois jours, que l'ennemi rassemblait ses forces dut côté de Kexholm et de Sordewalla ,
DU COMTE DE STEbINGK. 109
et qu'il marchait à nous par la Carélie. Je fus à deux lieues d'ici avec un petit détachement pour lui disputer le passage, tandis que M. d'Hastfer lui barrait le chemin de son côté ; mais nous sûmes quMl n'avait voulu que nous reconnaître, cependant nous nous attendons qu'il fera quelque tentative pour dégager cette place qui est pour nous conune pour lui de la plus grande conséquence, et c'est par la Carélie qu'il doit venir. Je n'ai pas grande idée de la résistance qu'il y trouvera de la part des nouvelles milices , qui avec cela ne sont pas nombreuses; elles nianquent surtout d'officiers et de bas officiers , à quoi nous ne pouvons remédier , n'en ayant point assez nous-mêmes. Si Votre Majesté consentait à rappeler à son service des officiers retirés , et même des bas officiers qui n'ont quitté que pour avoir leurs places bien payées, je crois qu'il en résulterait un grand bien, pourvu qu'ils fussent bien choisis. J'ai vu mourir ici quelques soldats de leurs blessures en héros. Tandis que Votre Majesté ne laisse pas le moindre service sans récompense chez l'officier , elle n'oubliera pas ces braves gens qui décident la victoire , que l'officier ne fait que préparer. Une médaille pour les vivants, un tonneau de blé ou
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l'équivalent pour les veuves et les orphelins feraient bénir le nom de Votre Majesté et faciliteraient les enrôlements.
Je suis, etc.
CURT V. SrEDmcK.
t>U COMTE DE STE0INGK. 111
LETTRE DE M. DE STËDINGK AU ROI
Nyslott , ce 5 aoftt 1788.
Sire,
Votre Majesté est trahie indignement. Elle Ta été par ses conseillers, qui lui ont fait voir Tétat de son année et de sa flotte autrement qu'il n'est effectivement. Elle l'est présentement par son armée finoise qui prend occasion de tout ce qui lui manque en effet pour couvrir son abandon et son mécontentement. Les chefs des régiments de Finlande ont député ici un officier, qui arriva hier en même temps que notre courrier pour nous com-^ muniquer la résolution qu'ils avaient prise de ne
112 MÉMOIRES POStHUMÀS
point passer la frontière, et pour nous engager de faire cause commune avec eux *. Leur découragement est au comble, et la peinture qu'ils font de la situation de Tarmée et des affaires est sûrement exagérée. Notre flotte enfermée à Svéaborg, manquant de tout ce qu'il faut pour se réparer; les Russes maîtres de la mer , et nous barrant la communication entre la Suède et la Finlande peu sûre ; l'armée manquant de vivres, de munitions, d'habillements , d'officiers ; ils ne voient d'autre ressource, d'autre sûreté , que de demander la paix n'importe comment. Je m'époumone pour démontrer que notre salut dépend de notre fermeté , qu'il est impossible de se fier aux promesses d'un ennemi irrité , qu'on les trompe pour gagner du temps , et qu'ils auront la honte de s'en aller avec un passe-port de la Russie et le bâton à la main , comme cela arriva il y a i!i6 ans. Tout est inutile ; ils croient pouvoir obtenir de la clémence des ennemis, ce qu'ils désespèrent de gagner par leurs épées. Ou je me trompe , ou il y a déjà quelques négociations secrètes d'entamées avec les généraux russes par quelqu'un des officiers Finlandais.
* Conjuration d'Anjala.
DU COMTfi DE STEDINGK. 113
L'ambassade que M. de Guntzel * nous a envoyée ici me le confirme. En attendant , le découragement gagne notre petite troupe , qui avait montré jusqu'à présent le plus grand zèle. Elle se croit abandonnée au milieu du pays ennemi, et dévouée à une perte certaine, ce qui, joint à rattachement que le soldat finois a pour son poerte^^ me fait craindre d'en être abandonnés si nous sommes poussés un peu vivement. 11 ne faut pas non plus nous éblouir sur notre situation , elle était bonne quoique un peu hasardée tant que l'ennemi était occupé ailleurs, elle devient critique en ce moment ; nous sommes sous le canon de la place , morcelés en mille endroits pour en former le blocus. Si nous sommes attaqués par des forces supérieures, nous risquons d'être enlevés; M. le baron d'Hastfer est trop éloigné pour pouvoir nous joindre; s'il est attaqué en même temps que nous , sa retraite sera en Carélie. Nos levées de recrues vont mal et sont mal entamées. Tant en Carélie qu'ici , c'est un rebut du genre humain qui nous arrive tout nu. La Russie donne ou promet 20 ru-
* Général russe.
** Cabane.
lU MÉMOIRES POSTHUMES
. bels, et nous 2 riksdalers. Le secret de notre expédition de Pumala* n'a pas pu être si bien gardé qu'il n'en soit pas transpiré quelque petite chose. Ainsi les officiers se croient dévoués à la vengeance particulière de la Russie.
Quant aux opérations de guerre , je crois que toute l'attention de Votre Majesté doit être tournée en ce moment sur la flotte pour reprendre ht supériorité sur mer , ou du moins pour réduire les choses à l'égalité. Toute la nation criera si le commerce est détruit et l'armée courra risque de mourir de faim. Votre Majesté ne tirera plus grand parti des troupesfmlandaises, sice n'est pour défendre leursfoyers; ledécouragementest trop grsmd, et je n'aurais jamais cru un changement aussi prompt possible , comme celui que je remarque dans ces troupes depuis vingt-quatre heures. 11 n'y a que la considération qu'ils ont encore pour leurs chefs qui les retient ici. On ne parle que de retraite^ et sans quelques-uns d'entre nous, elle serait déjà faite.
On se plaint ici que toutes les lettres qu'on écrit
' C'était TaUaque du baron d'Hastfer, avant la déclaration de la gaerre que le roi avait ordonnée.
1>U COBITE DE STEDINGK. 115
d'ici en Suède et à l'armée ou qui en viennent sont ouvertes et souvent égarées. Je voudrais savoir si une lettre au comte de Fersen avec une autre pour la reine de France, dont j'avais chargé notre avant-dernier courrier, ont eu le même sort; c'est un pauvre homme, il n'a jamais pu me dire s'il avait remis cette lettre à Votre Majesté, au quartier général de Hussula, ou s'il l'a mise à la poste d'Heinola.
Je finis cette longue lettre en priant le ciel de conserver Votre Majesté , de lui inspirer ce qui peut servir à son avantage et gloire, et de donner un cœur comme le mien à tous ses sujets.
Je suis, etc»
CuRT V. Stediisgk. .
It6 MÉMOlBiES POSTHUMES
LETTRE DU nOI A M. DE STËDINGK.
HOgfors, le 11 aoftt 17S8.
Je viens, mon cher Stedingk, de recevoir votre lettre du 4 août. J'ai bien partagé votre indignation de la lâcheté des officiers finlandais ; ma douleur est profonde de voir une nation si valeureuse se couvrir d'une honte éternelle. La ville de Stockholm a manifesté son indignation d'une manière d'autant plus énergique .que la douceur et la tranquillité du peuple rendent ces sortes d'événements plus remarquables. Le peuple a insulté des officiers finlandais qui sont revenus , les a appelés poltrons , et a porté le même esprit et la
DU COMTE DE 8TBD1NQK. 117
même fureur contre des personnes qui ont voulu les apaiser. J'écris à Hastfer ce qui s'est passé. Si j'avais été aussi bien secondé par tout le monde que par vous et lui , l'impératrice eût déjà demandé la paix , mais l'ascendant de sa fortune est plus fort que toutes les combinaisons possibles. Je suis content de voir S*** entrer à mon service ; s'il se rend à votre corps, il sera le bienvenu. Dans un temps où les officiers quittent leurs drapeaux , il est bien naturel de recevoir ceux qui veulent servir.
Les troubles de France continuent. Les dix députés de Bretagne ont été mis à la Bastille , et le duc de Praslin , M. de la Fayette et un autre seigneur dont le nom m'échappe , ayant signé la requête de la noblesse bretonne , ont été privés par le roi de leurs pensions et de leurs charges. Voici des gazettes que je vous envoie. Elles ne sont pas complètes ; peut-être qu'à force de voyager il y en a quelques-unes d'égarées, mais à Nyslott j'imagine que tout ce qui vient du raidi est intéressant.