II
de la tête , on perdra courage , et la paix deviendra de nouveau le cri général. Cette paix , qui serait tant à désirer, et dont le monde entier a un si grand besoin , ne peut se gagner, cependant , que par de grands efforts , Taccord et la persévérance des grandes puissances. Si elles abandonnent la partie , les petites seront écrasées. Cela même prouve à quel point les choses périclitent , puisque cet accord et cette persévérance sont si difficiles & obtenir. On voit clairement que TAngleterre ne cherche qu'à en sortir avec le plus d'avantage pour elle, sans se mettre en peine de ses alliés
L'Autriche se tient à l'écart , et il serait imprudent peut-être de vouloir la tirer d'un repos dont elle a grand besoin pour se refaire , et la Russie , si elle ne manque pas de moyens , manquera , je crains , de conduite et d'énergie. Prétendre rétablir l'ancien ordre des choses serait une chimère, il n'y a que le Bon Dieu qui puisse renverser Napoléon du trône de France et y rétablir les Bourbons. Cette idée, à laquelle, peut-être, on avait renoncé tr<^ tôt, n'entre plus, et avec rairaison , dans les calculs des cabinets de Londres,
de Vienne et de Pétersbourg *, mais avec une marche ferme et égale , on pourrait encore susciter des embarras infinis à Tennemi et lasser sa patience. Alors il se contenterait peut-être de régner sur la France , et renoncerait au projet de la monarchie universelle
Le même jour qu'on a reçu ici la nouvelle de la bataille de Pultusk, il est arrivé un courrier du général Michelson , avec la relation de la prise de Bucharest par le général Miloradovitch. Cette affaire a coûté 2,000 hommes à Paswan Ogiou , qui était entré dans la Wallachie , pour ravager cette province. On lui a pris plusieurs drapeaux et queues de chevaux , qui ont été envoyés ici , et que r Empereur renvoie au grand seigneur, auquel ces trophées doivent appartenir, par la raison que Paswan Oglou est un sujet rebelle , et que la Russie prétend ne pas être en guerre avec la Porte. Cet avantage, qu'on aurait
(*) L'on voil qae Tambassadear cherche toutes les occasions pour ramener son roi des idées chimériques dont il était imbu , si nuisiblesjponr son pays, et qui n*ont pu se réaliser que par le concours des fautes commises pltis tard par Napoléon , et par les éléments menés (1812) par la main de Dieu.
fait sonner bien haut dans une autre occasion , n'a pas fait la moindre sensation, tant la bataille de Pultusk avait absorbé l'attention générale.
DU COMTE DE STEDINGK. â6l
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DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Salnt-Ptfler^bourg , le 11 (23) janvier 1807.
Aussitôt que f avais reçu les ordres de Votre Majesté, du 18 décembre, concernant les canons et les armes qu'elle voulait céder à la Russie , je me suis rendu chez le général de Budberg, pour lui en faire part. Il a été fort content de cette nou-^ velle, et m'a prié de lui donner l'état de ces armes qui était joint à la dépêche, quoiqu'il fût en sué^ dois, pour le faire traduire et le mettre d'abord sous les yeux de l'Empereur. Quelques jours après , j'ai reçu la dépêche de M. le baron de Wetterstedt , du 80 décembre, et j'ai remis au général de Budberg la note et l'état, que j'ai l'honneur de joindre ici
sub litL il. , ce ministre a répondu par la note sub titt. B.y et rayant vu hier, il m*a dit que TEmpereur écrirait lui-même à Votre Majesté, pour la remercier de l'offre qu'elle venait de lui faire , étant pénétré de reconnaissance de cette marque d'amitié. Sa Majesté avait doneié les ordres que les armes seraient achetées au prix fixé , et que le payement se ferait de la manière proposée. En conséquence , M. d'Alopœus serait prévenu de porter en ligne de compte la somme de /i.2,580 rud. â sk. argent de Poméranie, payable pour les farines vendues à la couronne de Suède, pour l'approvisionnement de Stralsund, et que le surplus serait acquitté à l'époque où les armes seraient délivrées. Le général de Budberg accompagna cette communication de propos si obligeants , qu'il ne pouvait pas y avoir le moindre doute que l'offre de Votre Majesté n'eut fait le plus grand plaisir à l'En^pereiu', et effectivement , sans compter que la Russie ^ un besoin urgent d*armes en ce moment-ci , je crois que c'est la première fois que la Suède lui en ait fourni. Je crois aussi que la défiance que l'on a voulu inspi-? rer à l'empereur, de la Suède , a servi à rehausser ^ ses yeux l'offre que Votre Majesté lui a faite..
Le général de Budberg m^a promis qu'il donnerait personnellement des instructions à rofficier qui serait envoyé à Helsingforss , pour recevoir les armes , et il s'est rendu garant de sa fidélité et de sa bonne conduite.
On reçoit très-peu de nouvelles de Tarmée du général de Bennigsen , et l'Empereur ne connaît pas encore au juste la perte qu'il a faite en officiers et en soldats , dans la journée de Pultusk , ainsi que le nombre des Français tués et prisonniers. On croit généralement qu'ils ont perdu 10,000 hommes. Un de leurs généraux , nommé Mulot, a eu les deux jambes emportées. Le général Rapp est blessé au bras, et un aubre général l'est grièvement. Buonaparte , qui s'est trouvé à la bataille, estretournéprécipitamment à Varsovie, où il doit être de fort mauvaise humeur, sortant peu , et ayant défendu à ses généraux de parler de cette action. On croit savoir que, les gardes y comprises , il n'y a que 12,000 hommes à Varsovie , et quMl règne une grande mortalité dans l'armée française , produite par une dyssenterie fort contagieuse. Personne ne doute plus que le maréchal Kamensky avait perdu complètement la tête, qu'il a donné les ordres les plus contradictoires et
les plus absurdes, et que si le général de Buxhôfden , qui se trouvait à Mlava , en flanc et à dos des ennemis, s'était avancé seulement d'une lieue, la perte des Français aurait été infiniment p)us considérable ; mais il avait reçu les ordres du maréchal de pas combattre et de se retirer derrière la Narew , ce qu'il e^cuta avec une telle précipitation , qu'il abandonna une partie de son canon et de ses bagages, que l'on a été rechercher quelques jours après. On ne peut qu'être frappé d'étonnement , et (Je cet ordre inconcevable , et de cette obéissance aveugle d'un général commandant, qui trouve l'occasion de battre l'ennemi et qui n'en profite pas. J'ai l'honneur de joindre ici, sub lia. C. , une relation du général de Bennigsen au roi de Prusse , qui m'a été donnée comme authentique , quoique l'accusation qu'elle porte contre le général de Buxhôfden , pourrait en faire douter, mais tout s'explique par la folie du feldmaréchal Kamensky. Il est résulté de la manœuvre du général de Buxhôfden, que toute l'armée russe a dû se replier , que la Narew charriant beaucoup de glaces , il a été impossible à son armée de la repasser et de reprendre sa position , et que les Prussiens ont été obligés de se retirer, ce qui a
exposé Kœnigsberg , quoique Ton se flatte à présent de pouvoir garantir cette ville , par un mouvement sur la droite , que Ton a fait faire à Tarmée. Le général Platoff , hetman des Cosaques , a joint le général de Bennîgsen avec vingt régiments de Cosaques de 500 hommes chacun. Dix autres régiments de son commandement ont été à l'armée du général de Michelson.
L'Empereur a reçu par des voies indirectes et par des navires arrivés d'Odessa , la nouvelle que la Porte a déclaré la guerre à la Russie , que M. Italinsky s'est sauvé à bord d'une frégate anglaise, et que l'ambassadeur d'Angleterre, à Constantinople , a pris sous sa protection tous les sujets russes qui s'y trouvaient. Cette levée de boucliers, qui est fort probable, avancera vraisemblablement la dissolution dont l'empire ottoman a été menacé depuis longtemps , mais elle ne laisse pas que d'augmenter les dépenses et les embarras de la Russie , qui s'était proposé de reculer cette catastrophe jusqu'au moment oîi elle serait sûre d'en tirer le meilleur parti. Elle avait tellement compté, sur le flegme et la patience des Turcs , qu'elle es'pérait occuper toutes leurs provinces en deçà du Danube , sans coup férir, et le
général de Meyendorff , envoyé pour prendre Ismaël, ayant combattu un corps turc qui était venu à sa rencontre , a reçu une forte réprimande de s'être permis cette hostilité , puisqu'il ne devait prendre Ismaël que par composition , ainsi qu'on a pris Bender, Chotzim et Âkerman. Le bâcha qui commande à Ismaël a fait faire des excuses au général de Meyendorff de ce combat , disant qu'il n'y avait eu aucune part avec sa garnison , mais qu'un chef de bandits , comme il s'en trouve beaucoup dans l'empire ottoman , s'était jeté dans Ismaël , et avait fait sur les Russes cette sortie, qui a coûté quelque monde de part et d'autre. En attendant que la scène s'éclaircisse , les Russes avancent toujours dans la Walachie, et ont établi leur communication avec les Servions. L'empereur a , dit-on , envoyé un sabre magnifique à Czerny- George , et ce chef des insurgés doit avoir un émissaire ici. Je ne crois pas que les Autrichiens voient de fort bon œil les progrès des Russes de ce côté-là » d'autant plus que les habitants de ces contrées , et tous les Grecs, sont fort attachés à la Russie, qu'ils regardent comme la protectrice de leur religion ; mais la position de l'Autriche lui prescrit une grande circonspection, et le comte de
Merfeld est ici alternativement soupçonné ou cajolé par le ministère, en raison du plus ou moins d'apparence de se rendre la cour de Vienne favorable. On assure que Belgrade a été pris par les Serviens, et si la Russie peut leur envoyer des renforts, ils pourront donner de T occupation aux Français qui sont en Dalmatie. A présent elle n'a que quatre divisions à opposer aux Turcs , comme Votre Majesté aura daigné le remarquer par la liste que j'ai eu l'honneur de lui envoyer, et ce corps d'armée formant à peine 60,000 hommes , ne suffit pas pour pousser ses opérations si loin , pour peu que la Porte Ottomane puisse faire quelque résistance. Je tâcherai , s'il est possible , de profiter de la circonstance actuelle , où la Russie aurait tort de se rendre fort difficile, pour remettre en train l'affaire des limites. Je dois dire à l'éloge du général de Budberg, qu'il s'y prête de la meilleure grâce, et qu'il paraît convaincu de la nécessité de régler cette affaire , mais l'orgueil national , et des vues intéressées de la part de quelques individus, s'opposent fortement à un arrangement équitable et fondé sur des concessions des deux côtés *•
* La question des limites entre la Finlande suédoise et russe datait de Van 12, et n'avait pas été réglée encore en 1i$08, quand la guerre la fit évanouir.
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Je m'occupe aussi de faire rendre justice à M. de Schenbom , consul général , et j'ai écrit à ce sujet une lettre au général de Budberg , dans laquelle j'ai fait valoir fortement , et les promesses des deux empereurs , et la haute protection dont Votre Majesté l'honore , certain de ne pas être désavoué par elle de tout ce que je pourrais dire et faire en faveur de ce galant homme.
Le marquis Douglas, ambassadeur d'Angleterre , doit être arrivé la nuit dernière , mais le comte Strogonoff ne l'est pas encore.
DÉPÊCHE DE M. DE STKDINGK AU ROI
Salnl-PtHersbourg , le 25 janvier (6 février) J807.
Il y a une affaire du côté de Liebstadt et Mohrungen , les Russes ont remporté un avantage sur le corps du maréchal Bernadotte , mais il a été trop chèrement acheté par la mort du lieutenantgénéral d' Anrep, qui a été tué par un coup de fusil parti d'une haie, lorsque, le combat fini, il s'avança un peu trop loin, pour reconnaître l'ennemi qui était en retraite. Cet officier, que je connais particulièrement, puisqu'il a commandé contre moi dans la dernière guerre , le corps qui avait occupé Pumala , sans que j'aie pu jamais l'en déloger, réunissait à beaucoup de valeur
et de sang-froid, des connaissances militaires, qu'il augmentait par l'étude , et qu'il savait mettre en application quand l'occasion s'en présentait. Il était chéri de l'officier et du soldat, et sa perte sera sentie vivement dans l'armée.
Nous n'avons pas encore de relation de cette affaire » mais il paraît que le projet était de cerner et d'écraser le corps du maréchal Bemadotte. Pour cela , plusieurs colonnes étaient en mouvement. Celle du général Markoff avait ordre de ne point engager le combat , avant que les autres ne fussent arrivées à leur destination , mais cet ordre ne fut point exécuté bien exactement. L'affaire s'étant engagée, M. Markoff ne put pas tenir contre la grande supériorité de l'ennemi. Le général d'Anrep accourut à son secours avec une division de cavalerie , et non-seulement rétablit le combat , mais força les Français à lui abandon* ner le terrain avec une perte de mille prisonniers, y compris les blessés et une vingtaine d'officiers , mais l'objet principal était manqué par une suite de ce bonheur, qui a trop souvent favorisé les armes des Français.
DO COMTE DK STKDINGK. :>7I
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Pétersbourg , le 29 janvier (12 février; 1807.
La marche de la division du général Mortier vers la Pologne , prouve que l'armée française a besoin de renforts pour des pertes qu'elles a faites en différentes affaires, et par les maladies, Buonaparte a aussi tiré à lui la division d'Oudinot, qui doit faire cinq à six milles par jour pour le rejoindre. D'après les derniers rapports du général de Bennigsen » l'armée française occupait une ligne entre Thorn et Ostrolenka , et le quartiergénéral des Russes se trouvait àSaalfeld , après la dernière affaire à Mohrungen où le général d'An-
rep avait été tué. On voit par là , que la droite des Russes a gagné beaucoup de terrain , que Kœnigsberg est garantie , et que la communication avec Dantzig doit être rétablie en ce moment , d'autant plus que le général de Manstein , qui commande dans cette place , a fait une sortie , et a battu un corps de 10,000 Polonais, sous les ordres du général Dombrowsky, qui s'était avancé de ce côté-là. On dit qu'ils ont perdu du canon et mille hommes, et qu'une grande partie de ces troupes nouvellement levées , se sont débandées. Malgré ces petits avantages, il reste toujours beaucoup à faire , et une bataille perdue nuirait grandement aux affaires des Russes, tandis qu'elle aurait des suites moins fatales pour les Français , dont la retraite serait protégée par de grandes rivières et des places très fortes. J'imagine que les plus grands efforts des Français se feront sur leur aile droite , pour gagner du terrain du côté de Rialystock , à moins qu'ils n'en soient empêchés par le défaut de subsistances, et par les manœuvres du général de Bennigsen.
Il a été établi ici une commission de haute police, composée de membres connus pour leur équité et leur sagesse , qui jugera en dernier res-
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sort des délits de félonie , dont la foule des étrangers , qui séjournent dans cet empire , pourront être accusés. On a fait quelques découvertes dans ce genre , qui prouvent que les Français possèdent l'art de répandre partout leurs espions. On vient d'arrêter un abbé Stadler, qui a été précepteur en plusieurs grandes maisons , et qui entretenait depuis longtemps une correspondance suivie avec M. de Talleyrand.