T6 MEMOIRES POSTHUMES
DÉPÊCHE DE H. DE STEDINGK AD ROI
Saiut-Pélersbourg, le 3 (15) février 1807.
M. Savitzky, aide -de -camp de TEmpereur, est arrivé hier au soir de l'armée du général de Bennigsen avec de si bonnes nouvelles, que je m'empresse d'en faire mon très-humble rapport à Votre Majesté , par un courrier extraordinaire.
Depuis le 22 janvier, où le général d'Essen avait fait replier le corps du maréchal Lannes , affaire dont on n'a pas encore un rapport détaillé, Buonaparte n'avait cessé de s'avancer avec toutes ses forces sur le général de Bennigsen, avec une telle rapidité , que celui-ci , ne trouvant pas le local
avantageux pour un combat , n^eut d*autre parti à prendre , que de faire pendant quatre jours des marches rétrogrades. Le général Barclay de Tolly , qui commandait son àrrière-garde , eut pendant ce temps plusieurs attaques à soutenir, et se conduisit si bien, quMl ne put jamais être entamé. Le général de Bennigsen arriva enfm à cinq lieues de Kœnigsberg à un endroit qui lui était bien connu et qui se nomme Preussisch-Eylau. Il se trouve là un plateau , oii il pouvait mettre son armée en bataille, qui avec les Prussiens se montait à 80,000 hommes, et le terrain était favorable pour sa cavalerie. Il couvrit son front d'artillerie , et attendit Tennemi , qui commença son attaque le 26 à midi. D'après l'idée que je me suis formée de cette bataille sur différents ouï-dire, Buonaparte devait avoir un défilé à passer, avant de pouvoir attaquer, car il replia entièrement ses deux ailes , et attaqua d'abord avec son centre; mais à mesure qu'il s'avança, il déploya ses ailes, et changeant son ordre de bataille, déborda avec sa réserve les deux ailes des Russes, ce qu'il put faire d'autant plus aisément que son armée était plus forte de 20,000 hommes , que celle du général de Bennigsen. Le combat dura jusqu'à nuit
close, et resta indécis. Dès le lendemain, à trois heures du matin, Buonaparte renouvela son atta-que. Les plus grands efforts se firent sur l'aile gauche des Russes, et cette aile se trouvant en danger, le général de TEstocq accourut de Taile droite avec quelques régiments de cavalerie, et les secours qu'il y porta eurent le meilleur succès. En général , les Prussiens ont trè$-bien fait dans cette bataille , et la majeure partie de l'artillerie a été servie par des officiers prussiens. Les Français eurent beau renouveler leur attaque , ils furent repoussés constamment , et les Russes restèrent fermes. Rebutés par tant d'efforts inutiles , et accablés de fatigue , les Français furent découragés et refusèrent d'avancer. C'est alors que Buonaparte , outré de ce mauvais succès , se mit à la tête de ses gardes et fit un dernier effort , s'exposant beaucoup plus qu'il n'a coutume de le faire. Ses généraux suivirent son exemple , et ce ne fut que par ce moyen qu'ils parvinrent à rengager le combat. 11 dura jusqu'à la nuit , où les Français se retirèrent , abandonnant le champ de bataille. Il n'y eu point de déroute , et il paraît que leur retraite se fit par le même chemin qu'ils étaient venus et en bon ordre , puisque les Russes , qui
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au reste n'en pouvaient plus de fatigue , n'ont été à leur poursuite que par de petits détachements. Un gros de Cosaques de 8 à 10,000 hommes n'avait pas encore joint Tarmée, et se trouvait à une journée du champ de bataille. Le général de Ben* nigsen ^ resta toute celle du 28 , et il se proposait de se mettre en marche le 29, pour pour* suivre l'ennemi. On m'a dit que c'est pour attendre le général d'Essen , qui était en marche pour le joindre, qu'il a dû différer cette poursuite, mais je ne puis le croire. C'eût été laisser le temps à l'ennemi de se rallier et de revenir de sa frayeur, mais il y a souvent à la guerre des circonstances qui nécessitent ces retards , et on ne peut en bien juger que sur les lieux. Quoi qu'il en soit, cet événement peut avoir des suites très-heureuses , si on sait les saisir, et les mettre à profit. Le grand Frédéric a dit que les Russes savaient vaincre , mais non profiter de la victoire , et l'expérience l'a souvent confirmé. Cependant , ils se croyent invincibles en ce moment , et comme M. de Bennigsen a certainement une fort bonne tête, il faut espérer qu'il saura tirer parti de ses avantages. Néanmoins , on est réduit à lui souhaiter beaucoup de succès. Les Français prisonniers jurent
et pestent contre Buonaparte. Ils sont rebutés du climat et des difficultés de toutes espèces qu'ils éprouvent. Ils avaient supporté faim et fatigue dans l'espoir d'arriver à Kœnigsberg, où ils comptaient se refaire, et après une bataille perdue , ils se trouvent en pleine retraite, sans provisions et sans secours.
Votre Majesté m'avait ordonné de m'informer auprès du Commandeur de Maisonneuve, de l'effet que les offres qu'elle avait faits à l'ordre de Malte, auraient produit ici. Il m'a remis à ce sujet, une note hier au soir, que j'ai l'honneur de joindre sous ce pli. Il y a joint une copie de l'acte de donation de l'île de Malte , faite par l'empereur Charles-Quint à la religion de Saint-Jean-de-Jérusalem , et il a accompagné cette communication de plusieurs réflexions , que le temps ne me permet pas d'insérer dans cette très-humble dépêche, et qui ne seraient applicables , que dans le cas où Votre Majesté serait dans l'intention d'établir le siège de cet ordre dans ses États , ce qui ne m'est pas encore prouvé.
Apostille.
Du 12 (24) février 1807.
N'ayant rien d'intéressant à niander aujourd'hui , je n'importunerai pas Votre Majesté par mon écriture.
Le général de Bennigsen , ayant transféré son quartier-général à Kœnigsberg, Buonaparte s'était avancé le 1" février, vieux style, au delà de Preussisch-Eylau. L'armée russe occupait une position forte d'assiette , et défendue par de bons ouvrages et beaucoup d'artillerie. Le général Bertrand , que Buonaparte emploie souvent pour des commissions secrètes , avait été envoyé au roi de Prusse , avec une lettre de son souverain , et il est à croire qu'elle contenaint des propositions fallacieuses, mais Sa Majesté Prussienne n'y a pas été trompée. Il a dîné chez le général de Zastrow, et a tenu les propos les plus obligeants aux généraux prussiens. A l'en croire, il ne tenait qu'au roi de Prusse d'avoir la paix et de retourner, à Berlin ; tout pouvait être réglé en deux jours. Il a demandé
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avec instance de voir la reine, ce qu'il a obtenu, non sans difficulté , et il a été réexpédié avec la réponse du roi de Prusse , la même soirée. Le roi n'a pas été fort content de cette visite , et il a écrit au général de Bennigsen, qu'il eût aimé mieux qu'on l'eût retenu aux avant-postes.
M. Novossiltzoff est parti pour l'armée il y a deux jours , et le prince Bagrathion en est revenu pour quelques jours seulement.
Tous les régiments des gardes , à l'exception d'un bataillon de Préobratschensky, et généralement toutes les troupes en garnison ici et aux environs , vont partir cette semaine. Le rendezvous est à Riga ; on parle aussi du départ de l'Empereur, mais il n'y a rien de décidé encore à cet égard.
Le général de Bennigsen a reçu le cordon bleu et une pension de 12,000 iroubles. L'Empereur a récompensé avec la même libéralité tous les généraux et officiers qui se sont distingués , et les veuves et enfants de ceux qui sont morts au champ d'honneur. Vous aurez remarqué les grâces dans les gazettes de Pétersbourg , dont je joins ici un numéro.
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Pétersbourg, le 15 (27) février 1807.
Les gardes à pied et à cheval , et la plupart des régiments qui composaient la garnison de Pétersbourg, partent pour l'armée, et depuis trois jours , je vois tous les matins défiler sous mes fenêtres ces superbes troupes , composées de Té- Hte de l'armée et qui ne laissent rien à désirer pour la beauté , la tenue et l'exercice. La grande place d'Isaac, où ma maison est située , et où ces troupes se rangaient en bataille , était couverte d'un foule de peuple et de voitures, L'Impératrice douairière y est venue tous les jours , et après îiYoir mis lui-même les troupes en marche, TEm-
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pereur, à cheval avec le Grand-Duc , se sont placés à la portière de l'Impératrice pour les voir passer. A la porte de la ville , elles trouvent des traîneaux pour transporter Tinfanterie , qui par ce moyen , arrivera promptement et sans fatigue , au lieu de sa destination. Un bataillon des gardes Préobratschensky , et quelques escadrons de Cosaques restent ici avec 2,000 hommes de milice nouvellement levés, dont nous avons vu avant-hier un bataillon, que le Grand-Duc a formé en grande partie de sujets de ses terres , qu'il a dressés luimême , et qui avaient fort bonne mine.
Le départ des gardes fait dire que l'Empereur va se rendre à l'armée , mais il ne paraît pas que Sa Majesté ait pris encore une résolution définitive à cet égard.
D'après les dernières nouvelles de l'armée , le général de Bennigsen se tenait tranquille dans son camp retranché auprès de Kœnigsberg, et Buonaparte, désespérant de pouvoir le forcer, faisait mine de vouloir se retirer.
L'envoi du général Bertrand à Memel , avec une lettre de Buonaparte au roi de Prusse, l'arrivée d'un soi-disant général français, nommé Thuringue, à Pétersbourg, et l'arrivée plus mystérieuse encore
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d'un Français qui se donne le nom de Mithridate et qui depuis six jours se trouve ici , ont occupé beaucoup la curiosité du public , et prêté matière à mille discours sur des négociations secrètes et sur des propositions de paix que Buonaparte faisait à l'Empereur ; mais après en avoir parlé au général de Budberg, je crois pouvoir assurer Votre Majesté qu'il n'en est rien. Le général Bertrand n'a été envoyé à Memel que pour sonder les dispositions de la cour de Prusse. M. Thuringue paraît être un aventurier, qui cherche fortune en jouant le rôle de déserteur , et plusieurs circonstances indiquent que le troisième personnage, qui a certainement pris un nom supposé , et que l'on dit être envoyé à l'Empereur par le sénat de France , ne peut pas être chargé d'une commission importante. 11 est vrai qu'il est venu ici par Vienne , et accompagné d'un courrier du comte de Rasoumoffsky , et qu'il se dit porteur d'une commission , dont il ne peut rendre compte qu'à l'Empereur même ; mais tout cela ne prouve pas que ce soit un envoyé de Buonaparte , et ce qui est moins probable encore , d'un sénat qui ne signifie rien. Il n'a pas obtenu de voir l'Empereur, et on dit qu'il a exposé ce dont il est chargé dans une
lettre à Sa Majesté. Le temps dévoilera ce mystère, qui ne me paraît pas devoir être de grande conséquence. Ce qui l'est bien davantage pour Votre Majesté et pour la cause générale , c'est l'entrée des Français en Poméranie , et le siège de Stralsund. Quoique je ne doute point que cette place ne soit bien défendue , il est bien prouvé cependant que toute ville assiégée qui ne peut pas être secourue , doit tomber à la longue , et si la saison favorise les Français , l'île de Rugen , par oii les secours pourraient arriver, court grand risque de tomber entre leurs mains. Cette possession au pouvoir des ennemis serait un coup fatal pour toutes les puissances du Nord , et il me paraît qu'il faudrait tenter l'impossible pour l'empêcher.
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Pétersbourg, le 1 (12) mars 1807.
M, Novossiltzoff est revenu de l'armée , mercredi dernier, et en a rapporté des nouvelles fort satisfaisantes. A son départ , le quartier général était à Heilsberg. L'année française occupait la ligne entre Elbingen et Gillenburg. Elle avait été renforcée depuis la bataille de Preussisch-Eylau du corps du général Oudinot , et de tout ce que Buonaparte avait pu rassembler, mais le général de Bennigsen avait reçu aussi des renforts de l'armée de réserve. Il avait été joint par une nouvelle division de Cosaques , et ces Cosaques molestaient beaucoup les Français , et faisaient des
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prisonniers tous les jours. On dit que Buonaparte est extrêmement irrité contre eux , et quMl ne leur épargne ni les menaces, ni les injures, L*armée française ayant fait un mouvement en avant , on s'était attendu à une bataille , et M. Novossiltzoff s'était arrêté deux jours de plus pour en être témoin, mais Buonaparte voyant que le général de Bennigsen l'attendait de pied ferme et ne dérangeait rien à son plan , trouva plus prudent de reprendre sa posifion. Cette contenance, ce sangfroid et cette sage lenteur, sont du meilleur effet contre la fougue française, et me paraissent calculés admirablement sur le génie national des Russes, et la situation où se trouve l'ennemi. M. Novossiltzoff avait rencontré la première division des gardes , à Dorpat, ce qui prouve qu'elle avait fait grande diligence. Le général d'Essen était attendu à l'armée du général de Bennigsen pour y prendre un commandement distingué ; il paraît par là qu'il ne reste plus de traces de cette mésintelligence, dont le public s'était entretenu.
Le général de Budberg est malade depuis quelques jours, au point d'être obligé de garder le lit.
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DÉPÊCHE DE M. DB STEDINGK AU ROL
Saint-Pétersbourg y le 19 (31) mars 1807,
L'affaire des subsides arriérés; dont Votre Majesté a daigné me charger, a tourné mieux que je n'avais espéré , et l'avance que le courrier de M. de Tortonval a gagnée sur le courrier de M. d'Alopœus, y a contribué beaucoup. Je n'ai de mon côté , pas perdu un seul instant pour accélérer mon audience chez l'Empereur, en ne laissant soupçonner à personne de quoi il s'agissait. Elle m'a été accordée dimanche passé , le 10 (22), et ce souverain m'a reçu avec son affabilité ordinaire. Il s'est informé avec beaucoup d'empressément de la santé de Votre Majesté , et de plusieurs