‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de StedingkChapitre 19 sur 38 · XI. w · texte numérisé non relu

XI. w

S90 mSHOUIES POSTHUIIES

particularités qui la regardaient , et m'a demandé si la lettre que je venais de lui remettre , était une réponse à la sienne. Je lui ai dit que oui , et que Votre Majesté y parlait aussi d'une autre affaire , sur laquelle elle m'avait ordonné de lui donner tous les renseignements et les explications qu'il pourrait désirer. Il a ouvert la lettre , et après en avoir lu la première partie , avec l'air de la plus grande satisfaction , il a ralenti sa lecture à mesure qu'elle avançait , et il m'a paru s'arrêter à quelques endroits , comme quelqu'un qui réfléchit et qui est dans l'indécision. II se tint fort près de moi , et de manière que j'aurais lu la lettre , si j'avais pu me permettre une pareille indiscrétion. Cependant , il se détourna insensiblement , pour éviter, à ce que je crois , que son visage ne trahit ce qui se passait en lui. J'en vis assez pour me convaincre qu'il n'était pas à son aise , et quMl s'efforçait de le paraître , et je lui dois la justice , qu'il est impossible de se posséder mieux quMl ne fit en cette rencontre: Après avoir lu, relu , tourné les feuillets et reployé la lettre , il me regarda avec un sourire très-signifiant , et me dit : « J'avoue que je suis un peu surpris. » Cela peut être, Sire, mais sauf la surprise , Votre Majesté conviendra

Ï>V COMTE DB STfiDlNGK. 291

qu'elle a fait une très-bonne affaire , en payant l,âOO,000 riks., avec 375,000, et que le roi, qui a grand besoin de toutes ses ressources, pour s'opposer & Tennemi commun, ne pouvait pas en agir avec plus de désintéressement , d'équité et de ménagement qu'il n'a fait. En même temps, je tirai de ma poche l'exposé que j'ai l'honneur de joindre ici , en priant Sa Majesté de vouloir y jeter les yeux. 11 le parcourut et me le rendit , en disant : c Ce n'est pas la chose qui me peine , c'est la manière ; si le roi m'avait prévenu par un mot de ses intentions , il eût été ai^é de satisfaire Sa Majesté, Vous savez que je ne demande pas mieux que de lui rendre tous les services qui dépendent de moi , et quoique j'aie de grandes dépenses à faire en ce moment-ci , je me serais empressé de m'acquitter envers elle. » Ma réponse fut, que je ne doutais nullement de ses intentions à cet égard, mais qu'il eût été à craindre que l'exécution eût trouvé encore les mêmes obstacles , que j'avais éprouvés aussi souvent qu'il avait été question de faire valoir les droits de Votre Majesté sur ces arrérages ; que maintenant c'était une affaire finie , une épine de moins , et qu'après cela, et le règlement des limites achevé , il ne resterait plus le

39*2 MEMOIRES POSTHITHES

moindre sujet de mésintelligence entre la Suède et la Russie. « Fort bien , mais vous m'avouerez cependant , que la manière que le roi a choisie pour se payer ce qui lui était du, est moins amicale. > Eh ! que fait la manière , Sire , pourvu qu'il n'y ait rien à redire au fond ? Si dans un cas pareil , Votre Majesté en avait agi avec le Roi conmie ce souverain Ta fait avec elle, cela aurait paru tout simple à Sa Majesté, Les manières diffèrent à Tinfmi, mais la probité, l'honneur, la justice, sont toujours les mêmes , et lorsque Votre Majesté a un ami , qui possède ces qualités au suprême degré , elle ne se privera pas de son amitié , parce que ses manières ne sont pas celles qu'elle aurait préférées. Il faut ajouter encore , que tout autre mode de payement eût fait perdre du temps , et celui que le Roi a choisi , est certainement le plus simple et le moins dispendieux pour Votre Majesté. « Eh bien, » me dit l'Empereur, « n'en parlons plus. Aussi bien , ce nest qu'une affaire d'argent y qui ne me fera jamais manquer à mes sentiments , ni à mes principes. (Il prononça ces derniers mots avec beaucoup de dignité.) Avez-vousvu la lettre du Roi ? n Je répondis que Votre Majesté ne m'en avait pas envoyé de copie , mais que j'en connais-

DU COMTE DE STEOtfCGK. 293

sais le connu. Il me la donna à lire , après quoi il me dit : « Vous voyez que Sa Majesté me dit que je ne lui ai pas écrit depuis un an , mais c'est uniquement par discrétion , et pour ne point la gêner, lorsqu'il n'y a rien d'intéressant à lui man^ der. » Puis il me demanda si je connaissais les projete de Votre Majesté et ce qu'elle comptait en^ treprendre contre l'ennemi. Je lui conmiuniquaji ce que j'en savais » et j'appuyai beaucoup sur l'utilité de la diversion que Votre Majesté faisait en Poméranie , et qui deviendrait plus considérable encore , si les propositions que Votre Majesté avait faites à l'Angleterre étaient acceptées* Je lui parlai aussi de ce qui s'était passé à Stralr sund. Il parut fort étonné que le maréchal Mortier fût encore en Poméranie , puisqu'on lui savait assuré qu'il avait joint l'armée de Bonaparte avec sa division. C'est le baron d'Eglofstein , maréchal de Cour du duc de Weimar, qui a été l'auteur de cette nouvelle. Il est arrivé ici , il y a huit jours, par la Suède , çt va repartir pour Schleswig dans quelques jours. Le baron de Lutzow avait accrédité ce bruit , qui favorisait le projet qui Ta amené ici (comme je n'en doute pas) , celui de travailler secrètement à la paix , en exagérant les forces

d9l MÉMOIRES FOSTHUMES

de Tenn^mi et en faisant peur aux Russes. Lorsqita j'ai nommé rAngleterre à l'Empereur, ii a oublié de m'avoir dit, qu'il ne fallait plus parler de Targent que Votre Majesté a gardé, et m'a dit :- « Mais ne croyez-vous pas que l'Angleterre trou^ ve^a à redire à la démarche du Roi , et qu'il en naîtra des difficultés pour les subsides , qu'elle, paye h Sa Majesté? car dans le fait , çQt argent n'est pas encore à moi , tant qu'il n'est pas arrivé, dansmes États , et le comn^issaire anglais , auqueb il est confié , a sans doute ordre de son gouvernement, de remettre la somme à mon trésor. » Cette objection était forte et ingénieuse ; cependant , je fis semblant de ne pas y attacher une grande valeur, et je répondis que je ne le croyais pas, et qu'il serait facile à Sa Majesté Impériale d'empêcher que cela n'arrivât. J'étais sur 1q point d'ajouter, qu'il ne fallait pour cela qu'un ordre de sa part, pour le même commissaire, mais il- me vint cette réflexion , que si l'Empereur refusait de faire cette démarche , il n'y aurait plus moyen d'y recourir, en cas de besoin , et qu'il valait mieux lui suggérer cette idée d'une autre manière , et de. façon qu'elle parût venir de lui-même. Le reste de cet entretien n'offrit rien d'intéressant, et il v

DU COMTE DE STBDUfaK^ 295

régna de part et d'autre une certaine contrainte qui ne me fit pas désirer qu'il se prolongeât. . .

t* ««••••^•••«•* Aussitôt que je fus sorti de chez TEmpereur, je me rendis chez l'ambassadeur d'Angleterre, mar^ quis Douglas alors, maintenant duc d'Hamilton« Je crus important de le prévenir parce qui venait d'arriver, pour empêcher toute mauvaise impression que le ministère russe aurait pu lui donner* Je n'ai pu le trouver que le lendemain ; il me parut fort aise que Votre Majesté eût cet argent , mais il n'était pas sans inquiétude sur l'effet que produirait, tant ici, qu'en Angleterre, le mode qu'elle avait choisi. Il craignait surtout que le commissaire anglais à Gothembourg aurait pu faire quelques difficultés , et que son rapport au gouvernement anglais ne représente cette affaire d'un manière défavorable. Nous convînmes , que si on lui en parlait ici , il insisterait sur la justice des prétentions de Votre Majesté , sur la modération qu'elle avait mise dans ses calculs , et sur l'urgence des circonstances qui n'admettaient point de délai.

L'ambassadeur d'Angleterre a été très- bien reçu à h Cour et à la ville. II a les pouvoirs lea

plus amples, et il a déclaré à TEmpereur, que si Sa Majesté voulait faire un pian d'opération contre la France , et s'il y avait moyen, à force d'argent, d'engager l'Autriche à prendre part à la guerre , il souscrirait à toutes les conditions qui seraient proposées à sa Cour.

DU COMTB DK STSDUfGK. 297

DÉPÊCHE DE M. DE STEDIIiGK AU ROI.

Saint-Pétersbourg , le 0 (21) avril 1807.

Les dernières nouvelles de TEmpereur, dont j-ai connaissance , sont du SI mars (vieux style). Le courrier qui les a apportées , n'est arrivé qu'avant-hier, ayant été arrêté pendant deux jours, au passage de la Dwiqa , devenu impraticable par les glaçons qu'elle charriait. Sa Majesté se trouvait alors à Caméla, de l'autre côté du Niémen, avec le roi de Prusse^ La reine était retournée à Memel , et l'Empereur comptait d'aller .à son armée le 4 avril. Le quartier-général de l'armée rpsse était toujours à Bartenstein, Le baron de

298 HriiilOlBBS POSTHUMES

Hardenberg avait eu le portefeuille des affaires étrangères , par une suite de la confiance qu'il a inspirée au cabinet de Pétersbourg. Pendant que l'Empereur sera à Tarmée, le général de Budberg restera à Kœnigsberg. Les armées de part et d'autre se tenaient tranquilles, mais les avant -postes étaient aux mains fort souvent. Il arrivait journellement des renforts, tant à l'armée russe qu'à celledes Français, quise retranchait jusqu'aux dents derrière la Passarge , occupant tous les passages de cette petite rivière , et fortifiant par de bons ouvrages, les ponts qu'elle y a jetés en plusieurs endroits.

On a appris par Vienne , que la victoire de l'amiral Duckworth , sur les Turcs , et Tapparitioa de la flotte anglaise devant Gonstantinople , n'ont pas eu les suites que l'on espérait. Cette flotte, on ne sait pas encore pourquoi, a quitté sa station, et a repassé les Dardanelles. Il en résulte que les Français sont toujours les maîtres à Gonstantinople, et que la réconciliation avec la Porte, que l'on désirait, et qui eût été si favorable à la cause des alliés , est différée de nouveau. On sait cependant, qu'il y a dans le divan même, un parti considérable, qui désire la paix avec la Russie,

et tant que Ton ne sera pas mieux instruit des raisons qui ont engagé Tamiral Duckworth à se retirer, on peut espérer encore que les affaires changeront de face.

300 MEMOIRES POSTUUMiiS

Page 1