II
coup de méfiance de la Russie. Le comte de Finkenstein a fait connaître aussi au ministère autrichien , à Vienne , que Buonaparte avait fait, de nouveau , des propositions de paix à Sa Majesté Prussienne. La réponse du Roi avait été analogue à ses derniers engagements avec la Russie et TAngleterre : il avait demandé la restitution de ses États , la dissolution de la ligue du Rhin , et que tous ces objets , et ceux qui concernaient une paix générale, puisque sous aucune condition, il n'entendrait à une paix séparée , fussent traités dans un congrès , qui serait tenu à Copenhague , où les plénipotentiaires de toutes les puissances belligérantes seraient admis , et où le roi de Danemark et peut-être aussi Votre Majesté , seraient priés de se charger du rôle de médiateurs. Buonaparte n'avait pas entièrement rejeté la proposition du congrès, mais avait observé que celui de Munster avait duré dix-huit ans , sur quoi le roi avait répondu , que si la France n'y mettait obstacle, celui de Copenhague ne durerait pas dixhuit semaines. J'ai vu la dépêche du comte de Stadion , qui contenait ces notions. Il y était dit aussi , que le comte de Finkenstein lui avait communiqué la dernière convention entre la Russie
DU COMTE DE STËDlNGK. 307
et la Prusse. Elle se réduisait à quatre articles principaux :
1"* Alliance offensive et défensive ;
2^ Restitution de tous les États qui formaient la monarchie prussienne en 1805 ;
9* Établissement d'une fédération , qui assurât à la maison de Prusse une influence majeure dans le nord de T Allemagne, et à la maison d'Autriche dans le midi , et qui consolidât la puissance prussienne , en lui donnant une frontière plus militaire , non par de nouvelles conquêtes , mais par des arï*ondissements et des échanges avec les alliés de la France ;
A"" Dédommagement pour TAutriche des pertes qu'elle a éprouvées dans ses dernières guerres avec la France.
Ce dernier article n'a visiblement pour objet qu'à se rendre la cour de Vienne favorable , et à l'engager de prendre part à la guerre. Il y a certainement bien loin de ces stipulations aux projets de Buonaparte , et malheureusement , sans parler des moyens , il règne plus d'unité et d'accord dans l'exécution de ses plans , que dans celle des alliés.
L'Empereur vient d'établir son quartier à Til-
ait , ce qui a fait dire qu'il allait revenir ici ince^ samment; mais des gens qui connaissent bien l'Empereur m'ont assuré qu'il n'en fera rien, et qu'il n'a quitté le quarti^ général de Bartenstein que pour être moins tourmenté par la désharmonîe qui régnait entre les généraux et ministres prussiens et russes , et qui doit avoir été au point que le général de Bennigsen a voulu donner à toute force sa démission. C'était une suite nécessaire du séjour de l'Empereur à l'armée, A Pétersbourg les brigues des courtisans étaient moins pernicieuses , et ne pouvaient entraver les opérations des généraux qu'à un certain point. Transportées dans l'armée même, elles ont des conséquences plus promptes et plus funestes.
L'Empereur va , dit-on, rassembler sur le Niémen l'armée de réserve, dont on aura bientôt grand besoin. Elle sera composée d'une division de nouveaux régiments, qui ont été formés à Wilna , d'une autre de même composition rassemblée à Twer, de dix mille chasseurs rassemblés de toutes les provinces. Le reste de cette armée , que l'on veut porter à soixante mille hommes, sera tiré de la milice ; mais supposé que l'on puisse armer et équiper ces troupes de nouvelle levée „ elles ne
DU GOMTB DE STEDIN6K. 309
seront pas de longtemps d'un grand service, d'autant plus que le nombre d'officiers instruits est plus rare en ce pays-ci qu'en tout autre , et que les jeunes gens , même ceux qui sortent des écoles militaires , où ils ont tous les genres d'instruction , se négligent bientôt , et manquent d'application et d'encouragement. Je suis convaincu que la supériorité des Français vient bien moins de leur nombre et de leur courage que de la grande intelligence et de l'ambition de leurs officiers et bas-officiers. L'inaction des armées russes pendant que l'ennemi se fortifie tous les jours, et accumule ses avantages, est une chose surprenante, et qui ne peut s'expliquer que de cette manière. Quant au général de Budberg, ce n'est pas un homme à réparer les maux d'un état, et certainement les négociations , tant qu'il les dirigera , n'iront pâs mieux que les opérations mili-. taires. On dit cependant qu'il se maintiendra dans son poste, et que sa partie adverse pourra le contrarier , mais ne parviendra pas à le déplacer. C'est que l'Empereur ne revient pas facilement de. son opinion , et que la médiocrité même d'un ministre, peut le soutenir auprès d'un prince de soa caractère.
Saint-Pétersbourg , le i (13) Juin 1807.
Mes derniers très-humbtes rapports sont partis mardi dernier par le courrier Cronland.
Quoique je ne doute pas que Votre Majesté n*ait reçu longtemps avant Farrivée de ce trèshumble rapport les détails de la capitulation de Dantzig, j'ai Thonneur d'en joindre ici une copie, que nous n'avons reçue que hier au soir. Nous avons été informés en même temps que le général de Bennigsen s'était porté en avant, et avait remporté un avantage assez considérable sur le maréchal Ney, qui était posté avec une partie de son corps d'armée sur la rive droite de l'Aile. Les Rus-
ses ont pris Gutstadt , où ils ont trouvé quelques magasins^ Ils ont fait mille prisonniers, parnû lesquels un officier général dont le nom ne m'est pas connu, et une vingtaine d'officiers. On dit que les Français en ont perdu autant en tués et blessés, et la perte des Russes a été peu considérable.. D'un autre côté , l'aile gauche de l'armée russe ,. qui se trouve entre le Bug et la Narew , avait étéattaquée par le maréchal Masséna , et l'avait repoussé sans rien perdre du terrain qu'elle occupait. Après ces actions , qui pourraient bien être des préludes à d'autres plus importantes, le général de Bennigsen avait transféré son quartier général à Heilsberg.
Saint-Pétersbourg , le 7 (10) Juin 1607.
L'affaire de Gutstadt, dont j'ai eu Thonneur de faire mention dans mon dernier très-humble rapport du 1" juin (13) , a eu lieu le 24 mai (vieux style) , et a été suivie le lendemain de plusieurs moindres combats , où l'armée russe a eu l'avantage sur tous les points. Le résultat de ces deux journées a été que les Français ont perdu un général nommé Roger , soixante officiers et mil six cents hommes en prisonniers, et au moins deux mille en tués et blessés. La perte des Russes avait été peu considérable. Le général Doctoroff avec sa division a eu la plus grande part au succès, et le
régiment de chasseurs des gardes , qui en était , s'est comblé de gloire. Le comte de Saint-Priest Tainé, qui le commandait, a eu la jambe cassée , et son jeune frère, l'enseigne, a été tué. Le comte Osterman-Tolstoy a été blessé , mais légèrement. Le jeune comte Strogonoff , ministre adjoint , qui se trouvait comme spectateur à ces affaires, a trouvé moyen de s'y distinguer d'une façon toute particulière. Voyant les Français en pleine retraite sur l'Aile , il a demandé au général de Bennigsen deux régiments de Cosaques , avec lesquels il a passé cette rivière à la nage , a fait près de cinq mille prisonniers et a pris deux canons et les équipages du maréchal Ney , de manière que son premier début dans la carrière militaire a été on ne peut pas plus brillant.
Il était impossible que ces affaires ne fussent bientôt suivies d'une autre de plus grande conséquence. Buonaparte voyant la division de Ney repoussée , et les Russes maîtres de tout le terrain entre l'Aile et la Passarge , ne tarda pas à passer cette dernière rivière avec des forces très-considérables, et à attaquer l'armée russe sur tous les points. Le général de Bennigsen, qui s'était avancé avec son centre pour l'expédition de Gutstadt , ne
31 4 MÉMOIBËS POSTUCMES
fut pas trompé par les démonstrations que Buonaparte fit sur les deux ailes de son armée , et jugeant que son attaque principale serait dirigée contre le centre , il se replia pour occuper un terrain entre Heilsberg et Gutstadt , qu'il avait choisi et préparé pour y recevoir l'ennemi. Il y fut attaqué par Buonaparte le 28 avec toute l'impétuosité française , mais sans que les Russes cédassent un pouce de terrain. Les Français perdirent beaucoup de monde , attaquant avec une rage sans égale , qui était augmentée encore par les liqueurs fortes qu'on leur avait distribuées avant l'action. Repoussés toujours , on ne peut pas évaluer leur perte en tués et blessés à moins de huit mille honmies, et les Russes ont fait dans cette journée trois mille six cents prisonniers. Il en a coûté la vie au brave général Koschin , et trois autres généraux ont été grièvement blessés. Quoique Ton n'ait encore aucun détail sur cette bataille, on sait cependant que les Russes n'ont pas perdu quatre mille hommes en tués et blessés. M. d'Oseroff, premier aide de camp du grand duc Constantin , qui a apporté ces nouvelles hier après midi, dit avoir entendu une forte canonnade le 30, quand il se U'ouvait à quelques lieues de l'armée , et ou
débite , mais sans autre preuve que l'obstination que Buonaparte est accoutumé à mettre dans ses projets , que ce soir-ià et le suivant il y a eu des affaires majeures. Je suis fort tenté d*y croire , et nous ne pouvons pas tarder d'en recevoir la nouvelle, qui parviendra à Votre Majesté par des voies plus directes. Il me semble aussi que Ton peut être sans inquiétude sur l'événement, puisque le général de Bennigsen me paraît réunir au plus haut degré la prudence avec cette pénétration et ce coup d'œil militaire , qui décident le plus souvent de la victoire.
3i6 MÉMOIRES POSTUUMKS
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Pétersbourg, le 13 (25) Juin 1807.
J'ai l'honneur d'informer Votre Majesté qu'il y a eu , le 2 juin ( vieux style ) , une bataille générale à Friedland , où les Russes ont résisté pendant seize heures , mais dans laquelle à la fin leur centre a été enfoncé , et où ils ont fait une perte considérable en tués et blessés. Le général de Bennigsen s'était retiré d'abord à Wehlau, d'où-il a écrit à l'Empereur que son armée n'était pas du tout découragée de l'échec qu'elle venait d'éprouver ; qu'elle n'avait perdu ni drapeaux , ni artillerie, à l'exception de sept canons démontés que l'on avait jetés dans la rivière , mais qu'il avait
DIT COMTH: de STEDINGK. 3(7
perdu tant d'officiers et de généraux , qu'il se trouvait hors d'état de rien entreprendre, et qu'il allait se retirer à Tilsit , et vraisemblablement derrière le Niémen. L'Empereur était à Olita, et il allait avoir une entrevue avec le roi de Prusse à Schaul , terre du comte Souboff. On dit que la famille du roi de Prusse se transportera à Riga, et il paraît hors de doute que Kœnigsberg et Pillau sont déjà au pouvoir des Français. La consternation a été grande un moment , et on veut savoir qu'il a été question de demander un arnusticeà Buons^arte ; mais on a renoncé bientôt à cette idée , et l'Empereur doit être plus décidé que jamais à poursuivre la guerre^
Voilà tout ce que nous savons jusqu'à présent d'un événement dont les suites^, pourront être très-funestes pour ce pays-ci , et il est probable que nous n'en serons jamais instruits bien exactement , si ce n'est par les résultats* Les dernières nouvelles de l'Empereur étaient du 6.
318 MÉMOiaKâ POSTHUMES
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Pétersbourg, le 14 (26) Jain 1807.
Les derniers jours du mois de mai (vieux style), et les premiers de ce mois-ci ont été remarquables par de grands événements militaires. Votre Majesté sait , qu'après une inaction de quatre mois, employés de part et d'autre à se fortifier et à préparer de nouveaux moyens, le général deBennigsea avait repris Toffensive , et avait attaqué avec succès la division du maréchal Ney & Gutstadt le 2k et le 25, Ce mouvement était central, et aurait exigé que les deux ailes de Tennemi fussent atta-
DU COMTE DK STËDINGK. 319
quéesen même temps, ou du moins contenues. Cette opération n'ayant pu s'effectuer, il en est résulté que l'armée russe a dû replier son centre , et se retirer jusqu'à Heilsberg , où elle a été attaquée le 29 par Buonaparte, et où elle a non-seulement repoussé l'ennemi en lui causant une perte considérable , mais l'a poursuivi pendant une lieue. On a célébré ici cette victoire samedi dernier par un Te Deum au palais d'hiver, où le corps diplomatique était invité. Le même jour on reçut la nouvelle que tandis que l'ennemi était repoussé à Heilsberg , son aile avait pénétré du côté de Brounsberg, et se portait avec rapidité sur Kœnigsberg , ce qui avait obligé le général de Bennigsen d'aller occuper à Friedland la même position qu'il avait choisie après la bataille de Preussisch-Eylau , pour couvrir cette capitale. Il y a été suivi par l'armée française , et il s'est donné à Friedland , le 2 juin, une bataille terrible , qui a duré pendant seize heures , et où » après les plus grands efforts de part et d'autre , le centre de l'armée russe a été enfoncé. Nous ignorons les détails de cette sanglante journée, mais nous savons que l'armée russe s'était retirée d'abord à Wehlau, et ensuite à Tilsit , que sa perte en soldats et officiers était
320 MEMOIRES POSTUCMES
très-considérable, mais qu'elle n'avait perdu ni drapeaux, ni canons, & l'exception de quelques pièces démontées que l'on avait jetées dans la rivière. On dit que le général de Bennigsen est tombé malade au milieu de l'action, et le général Buxhœfden , qui était ici , et qui avait quitté le service , a reçu les ordres de se rendre en toute diligence chez l'Empereur, Les dernières nouvelles de S. M. Impériale, dont j'aie connaissance, sont du 6. Elle se trouvait alors à Olita , et on prétend qu'elle devait avoir une entrevue avec le roi de Prusse à Schaul , terre du comte Souboff. Par le mouvement rétrograde de l'armée russe, Kœnigsberg et Pillau vont indubitablement tomber au pouvoir des Français. On assure même que la iamille de S. M. Prussienne s'est déjà mise en chemin pour Riga , et le même coin de terre va présenter le triste spectacle de deux grands souverains dépouillés entièrement de leurs états : l'un par la révolte de ses sujets , et l'autre par la force des armes^
un COMTE DE STEDINGK. 321
DÉPÊCHE DR M. DE STBDINGK AU ROI
Saint-Pétersbourg, le 18 (30) Juin 1807.
Nous sommes toujom^s ici dans la même ignorance comme par le passé , sur les détails dé la bataille de Friedland ; le public n'est instruit de rien , et le ministère ne nous a rien communiqué à ce sujet : mais nous savons par les bruits publics qu'il a été conclu le 9 juin , vieux style , un armistice entre les deux armées, qui durera un mois et qui ne pourra cesser qu'après avoir été dédit un mois d'avance. II a été signé par le prince Labanoff-Rostoffsky , et le général Papoflf. Le premier avait été envoyé au quartier général français, un ou deux jours après la bataille, et