‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de StedingkChapitre 6 sur 38 · MÉMOIRES POSTHCMKS · texte numérisé non relu

MÉMOIRES POSTHCMKS

vince qui leur ouvre la Baltique et ferme pour toujours l'entrée de l'Allemagne à la Suède, toutes ces considérations ont engagé l'empereur à mettre la plus grande célérité dans les préparatifs projetés. Sept vaisseaux de ligne armés en flûtes et plusieurs autres bâtiments sont destinés à transporter seize mille hommes en Poméranie , sous les ordres du comte Tolstoy , lieutenant-général , inspecteur des régiments des gardes , colonel de celui de Préobrazinsky et gouverneur militaire de Péters* bourg. Le choix de ce général est le meilleur que l'on pouvait faire , ^tant l'homme du monde le plus doux et le plus honnête , chéri de l'empereur et de toutes les personnes qui ont affaire à lui. Si les négociations avec l'Angleterre avaient eu un meilleur succès et que Votre Majesté eût pu suivre son premier plan de se mettre à la tète d'une armée de Suédois , renforcée des troupes auxiliaires russes et hanovriennes, c'est le général russe que j'aurais désiré pour elle. Je crois que le général Kutusoff commandera l'armée russe d'Italie, et le général Michelson celle qui sera mise sous les ordres de l'archiduc Charles , et qui agira en Souabe et sur le Rhin , tandis que l'empereur romain prendra lui-même le commandement de son armée et de

celle des Russes en Italie. Ces dernières particularités m'ont été confiées sous le plus grand secret. Je ne crois pas que M. d'Alopœus en soit plus instruit que du plan d'opération que l'empereur avait envoyé précédemment à Votre Majesté et que ce souverain m'avait fait communiquer par le prince Czartorisky, en exigeant ma parole que j'aurais toujours l'air de l'ignorer, même vis-à-vis le ministère de Votre Majesté. Il est certain que l'on ne saurait être trop discret avec l'espionnage que les Français savent employer si adroitement, et que , dans ce cas , si le succès de la campagne peut dépendre de quinzQ jours de marche et de préparatifs dont on aura pu dérober la connaissance à l'ennemi.

On aurait bien désiré ici , que j'aurais pu donner quelque promesse positive sur l'admission des troupes russes à Stralsund , pour pouvoir les faire partir sur-le-champ , et prévenir tout accident. Je suis si convaincu , non-seulement de l'innocence de cette expédition , mais de sa nécessité absolue (s'entend si l'Angleterre donne des subsides à Votre Majesté pour entretenir une garnison suffisante à Stralsund) , que je n'aurais pas hésité de le faire si j'y avais été autorisé le moins du monde. A pré-

sent, je n'ai pu que donner des espérances incertaines. Quant aux subsistances , j'ai déjà prévenir que la majeure partie , et surtout toutes les farines et gruaux devraient venir d'ici. On s'y est préparé , et , dans le cas où Votre Majesté agirait avec ses propres troupes , il- me semble que l'on pourrait profiter également des greniers abondants de ce pays-ci. Il serait nécessaire alors d'en prévenir le gouvernement à temps , et au moment de la récolte.

M. d'Alopœus amène un quartier-maître pour être envoyé d'abord à Stralsund , en cas que Vo-

tre Majesté consente au transport des troupes russes. S'il ne peut pas avoir lieu , ce corps ira renforcer quelque autre armée , et le prince Czartorisky m'a déclaré que l'empereur n'aurait plus la possibilité de contribuer à la défense de la Poméranie autrement que par les diversions que feraient ses autres armées.

La Prusse fait répandre partout le bruit que Votre Majesté est en marché pour la Poméranie avec la cour de Russie , et fait semblant d'être mécontente qu'elle ne lui ait pas donné la préférence. On en parle ici , et le prince de Czartorisky m'a- dit que les ministres russes aux cours étrangères liii

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mandaient que cette nouvelle se débitait aussi dans les lieux de leurs résidences.

GuRT V. Stbdingk.

Apostille.

Saint-Pécenbourg, le i% (34) août 1805.

Les gardes sont parties avant-hier matin , sous les ordres de M'' le grand-duc Constantin, et conduites par Tempereur. he long du chemin de Pétershof , plusieurs propriétaires de maisons qui le bordent faisaient servir gratuitement des rafirat* chissements aux soldats, et on voyait des MoUschik^s russes répandre de l'argent de cuivre aux femmes et enfants de soldats , qui suivaient en grand nombre et en pleurant leurs maris et leurs pères*

Tous les généraux employés ëont partis , à Texception du général Kutusoff, qui est encore ici ,

mais qui part aux premiers jours. Le prince Bagrathion , qui commande Tavant-garde d*une armée, fut droit à l'église d'Alexandre Newsky, en quittant sa maison , et , pendant qu'il faisait dire une messe pour le repos de l'âme de son ancien chef, le feld-maréchal Suwaroff, il était à genoux sur sa tombe pour invoquer, disait-il , les mânes de ce héros. Voilà un beau commencement , et je suis certain que ce brave homme aura des succès.

L'empereur a fait de grandes générosités aux officiers qui partaient pour Tarmée. Il a donné en-r tre autres au prince Bagrathion vingt mille roubles, et à quelques officiers des gardes, qui en avaient besoin , jusqu'à mille ducats.

Quelques régiments venus de la Finlande, et destinés à être embarqués , campent en ce moment auprès de Pergola, à une lieue de la ville.

Le grand avantage qu'a la Russie est que son armée est tellement mobile , que tous ces mouve* ments de troupes n'occasionnent pas un- sou de frais extraordinaires au gouvernement , et que la dépense de guerre et de paix est la même , à Texception d'une plus grande consommation de munitions et d'attirail de guerre, et de ce que les vivres et les fourrages coûtent de plus.

Le comte Nicolas Souboff, grand-écuyer de l'empereur, vient de mourir. La vengeance divine poursuit visiblement les auteurs d'une catastrophe sanglante. La plupart ont déjà disparu ; celui-ci avait l'esprit tellement frappé de terreur, qu'il en est mort, quoiqu'il ait la taille et la^forced'un géant. On dit que ce fut à l'anniversaire de la mort de Paul P' qu'il se réveilla effrayé par un songe horrible. Il est certain que, depuis ce jour, il n'a fait que languir jusqu'à sa fm.

Les projets de Buonaparte sur la Suisse sont connus ici , et il faut espérer qu'ils seront dérangés.

DÉPÊCHE 0£ M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Pétersbourg, 20 août (7 septembre) 1805.

On est ici dans la plus grande inquiétude sur la mission de M. d'Alopœus. Il y a vingt-six jours qu'il s'est embarqué à Cronstadt. Il a eu lèvent si favorable qu'il a pu être rendu en cinq ou six jours auprès de Votre Majesté , en prenant 'erre à Carlshamn ou Carlskrona. Ses ordres portaient d'envoyer tout de suite un courrier par terre , et un autre par mer, avec la réponse de Votre Majesté, et on n'apprend absolument rien de lui , ni de sa commission. En attendant , on ne sait ici à quoi s'en tenir, et le temps presse. Les troupes et les provisions sont embarquées tant à Cronstadt qu'à

Reval et à Jliga. On a frété à grands frais tous les vaisseaiu que Ton a pu trouver, parmi lesquels il se trouve plusieurs prussiens. Les capitaines s'étaient informés auprès du comte de Goltz , s'ils ne risquaient rien en prenant des troupes russes à bord. Il leur a répondu que non, et qu'il ne pouvait pas les empêcher de louer leurs bâtiments à qui bon leur semblait. On a envoyé un certain M. Braun, de Frédéricshamn , dans la Finlande suédoise , pour y fréter des navires , et il m'a été dit qu'il en avait trouvé. Les contrats sont faits par mois et les prix sont exorbitants. On a tout accordé pour regagner le temps perdu et faire arriver les troupes à leur destination avant la mauvaise saison ; mais le manque de nouvelles de M. d' Alopœus arrête tout, et met l'empereur et surtout le prince Czartorisky, qui se trouve chargé de la responsabilité 9 dans un étrange embarras. 11 aurait bien désiré d'en sortir en m'engageant à promettre positivement que Votre Majesté permettrait le débarquement en Poméranie, L'utilité , la nécessité même de cette expédition m'est bien démontrée ; mais comment prendre sur moi de donner une promesse de cette importance , pendant que je suis dans l'incertitude sur les intentions de

Votre Majesté à cet égard. D'un autre côté , la saison avance. L'équinoxe , le plus mauvais temps pour la navigation^, approche, et les États de Votre Majesté peuvent être exposés , si l'expédition vient à manquer, sans compter que l'empereur aura fait des frais énormes en pure perte.

Nous avons beaucoup discuté , le prince et moi, s'il n'y aurait pas moyen de faire débarquer les troupes à Warnemûnde, ou sur quelque autre point du Mecklembourg. J'ai avancé cette idée sachant que Votre Majesté l'avait conçue dans le temps qu'elle avait le projet de joindre un corps de vingt-cinq mille Suédois à l'armée russe. Mais l'absence de ce corps^ et la diminution de l'armée russe , qui , au lieu de quarante-cinq mille hommes, ne se composait que de dix-sept mille combattants, change beaucoup la question. Elle va être décidée demain au soir dans un conseil auquel le prince Czartorisky m'a invité , et ou se trouveront le comte Tolstoy, l'amiral Tchitchagoff, M. de Suchteln et M. le comte de Lîewen , adjudant-général de l'empereur. En attendant, le prince m'a fait donner ce soir une nouvelle qui m'inquiète beaucoup. Il m'a envoyé un certain comte Ozarofsky, attaché à la mission russe à Berlin. Ce

jeune homme , qui est arrivé en huit jours , avec des dépêches de M. d' Alopœus , a vu lundi dernier, le 1" septembre nouveau style , un certain M. de Horn , officier suédois , qui allait à Stralsund, envoyé par un général suédois, Lôwenholm (comme M. d'Ozarofsky rappelait). Il ne parla pas à M. de Horn , mais il apprit par le maître de poste que ce général , dont le nom répond à celui du comte de Lœwenhielm, avait fait naufrage sur les côtes de Prusse, qu'un yacht de Votre Majesté sur lequel il avait été envoyé , avait péri avec tout réquipage , que le général , qui ne s'était sauvé que par miracle, avait perdu ses dépêches, et qu'il envoyait ce M. Horn en Suède pour donner avis de son malheur. Arrivé à Memel , cette nouvelle, non-seulement, fut confirmée au comt« d'Ozarofsky ; mais on y ajouta que le général avait retrouvé une partie de ses dépêches. Elles avaient été repêchées par des mariniers que le général avait récompensés magnifiquement , et l'on avait posté le long des côtes où le malheur était arrivé des gens pour tâcher de sauver encore quelques effets du navire naufragé. Le général était malade et s'était fait transporter chez le consul de Suède qui demeurait à la campagne , près de la ville. Le temps

ne permit pas au courrier russe de prendre des informations plus amples ; mais on ne parlait à Memel et aux environs que de cet événement. Quoiqu'il faille se méfier des nouvelles de courrier comme de celles de marins, il y a dans ce récit, en examinant les dates , et les différentes circonstances, une vraisemblance qui est faite pour alarmer et qui ne fait qu'augmenter l'impatience de recevoir des nouvelles de Votre Majesté.

CuRT V. Stedingk.

Apostille.

Saint-Pétersbourg, 28 août (0 septembre) 1805.

Le conseil dont j'ai eu l'honneur de faire mention^ dans ma très-humble dépêche ^ s'est tenu hier soir fort tard chez M. le comte Tolstoy.

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J*y ai exposé toutes les raisons qui pourraient déterminer un débarquement dans le pays de Mecklembourg , sans me cacher leur faiblesse en parlant militairement II n'y a eu que le prince Gzartorisky qui n'a pas heurté de front mon opinion. 1/ amiral et les généraux ont été unanimement d'accord que cette opération était impossible et exposait les troupes et les vaisseaux de l'empereur aux plus grands désastres. En débarquant & Travemunde et en s'emparant de Lubeck , on se trouverait dans un entonnoir, et les Français , débouchés par le pays de Lauenbourg , gagneraient facilement un jour de marche , et mémo deux sur les Russes, et leur couperaient, en se portant sur Rostock ou Wismar, toute communication avec la Poméranie suédoise , que Ton avait en vue de défendre et qui , en cas de malheur, devait nécessairement leur servir de retraite. Il n'y avait pas un mot à répliquer h cela, aussi avais -je indiqué Rostock comme point de débarquement, avec l'assurance positive, que si l'armée russe était forcée de se replier, on la recevrait dans la Poinéranie et à Stralsund. J'étais bien assuré de ne pas être désavoué en cela par Votre Majesté , et qu'elle aurait fait en ce

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cas tout ce qui aurait dépendu d'elle , pour secourir et sauver les troupes de son allié. L'amiral m'a objecté qu'il n'y avait pas de mouillage pour les gros vaisseaux à Warnemûnde , et de plus, il se présentait la difficulté, que le dépôt de l'armée et les provisions immenses qu'elle conduit avec elle , ne se trouveraient nullement en sûreté dans la ville de Rostock , sans compter que si l'ennemi s'était renforcé dans le pays d'Hanovre , il pourrait facilement mettre obstacle au débarquement même, qui ne peut qu'être long et difficile. Le général Tolstoy, qui est vraiment un homme excellent, plein d'honneur et de zèle , trouvait aussi qu'il serait bien fâcheux de commencer la campagne par une marche rétrograde , en faisant son débarquement dans un endroit qui n'offrait aucune sûreté" Tous étaient d'avis que ces difficultés étaient augmentées encore par l'incertitude où l'on était sur le parti que prendrait la Prusse. Le courrier qui porte à Berlin la demande de l'empereur que l'armée russe puisse passer par les États de S. M. prussienne , est parti avant-hier au soir. Le même jour est arrivé M. d'Ozarofsky avec la réponse de Buonaparte à la note delà cour de Vienne, relativement à l'offre qu'elle avait faite de sa médiation.

Cette réponse , que je n'ai pas vue encore , doit porter le caractère de Textrême insolence qu'il met dans toutes ses communio9itions avec lés cours qu'il ne veut pas ménager. II y dit entre autres, que pour réussir dans le rôle honorable que la cour de Vienne voulait entreprendre , elle aurait dû imiter celle de Berlin, en s'engageant de ne jamais prendre les armes contre la France. Le ministère prussien n'avoue point cet engagement et a fait faire ici des protestations qu'il n'avait fait une pareille promesse et qu'il Terait connaître à Paris sa désapprobation d'une assertion aussi fausse ; mais on sait ici à quoi s'en tenir à cet égard. On saura bientôt aussi quel parti prendra la Prusse par rapport à la guerre , et c'est précisément pour accé* lérer sa décision qu'il est si intéressant d'avoir un corps d'armée en Poméranie.

Cette considération et plusieurs autres raisons que l'amiral Tchitchagoff allégua , fit décider au conseil que les ordres seraient donnés le lendemain pour que la flotte mît à la voile avec le premier bon vent. On calcula que la réponse de Votre Majesté ne pouvait pas tarder d'arriver et on ne douta pas qu'elle ne fût favorable. Le prince venait de recevoir une lettre de M. d'Alopœus,

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