‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de StedingkChapitre 8 sur 38 · II · texte numérisé non relu

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comte Tolstoy , que mon estime pour lui ne fit qu'augmenter , et que j'aurais voulu le tranquilliser pour lui autant que pour le bien de la chose. Il m'écouta attentivement, et je parvins enfin à le rendre à lui-même , mais non à le tirer de son affliction. Il s'attacha à me citer plusieurs occurrences , où , militairement parlant , le conmiandement de son armée serait nécessairement partagé entre lui et M. le baron d'Essen, et s'en exagéra les inconvénients. Enfin , après avoir discuté longuement ,^1 me parut décidé à se soumettre à tout ce que l'Empereur déciderait.

Le prince m'a envoyé hier au soir la réponse à ma note. J'ai l'honneur de la joindre ici sous la lettre C. Elle est telle que je pouvais la désirer , si on ne veut pas faire une convention par écrit. Il m'a paru aussi que la lettre de l'Empereur à Votre Majesté pouvait en tenir lieu , et après y avoir bien réfléchi et pesé tous les inconvénients qui pourraient résulter d'un retard de l'expédition et d'un manque de secours pour Votre Majesté, je n'ai pas osé refuser plus longtemps mon assentiment au départ de la flotte. Je l'ai donné en termes si mesurés, et en réservant tellement toutes les demandes de Votre Majesté , que j'es-

I)U COMTB DB STEDiNGK. 83

père qu'elle me pardonnera d'avoir outrepassé en quelque manière mes pouvoirs. Le cas était si embarrassant, que j'ai dû consulter ma conscience et mon zèle pour le service de Votre Majesté plus que la lettre de mon instruction.

Il est arrivé un courrier de Berlin , qui n'apporte pas les meilleures nouvelles. Le roi de Prusse conjure l'Empereur de renoncer à l'idée de passer par les États prussiens avec son armée , pour ne point forcer Sa Majesté de se jeter dans les bras de la France. Ces prières ne changeront rien à la résolution de l'Empereur; mais c'est toujours une grande affaire de plus, et la chance devient moins favorable.

Je n'ai pas manqué de relever les petites libertés que M. d'Alopœus avait prises dans ses notes, et je dois prévenir Votre Majesté que le comte Tolstoy n'est pas content du style qui régnait dans sa dépêche , le trouvant trop positif et pas assez conciliant. Il m'en a parlé sous le plus grand secret, qui, j'en suis sûr, me sera gardé complètement ; mais je ne croîs pas que ces Messieurs s'accorderont.

CuRT V. Stedingk.

8i M^MOIBES POSTHUMES

LilL A.

S. M. le roi de Suède et S. M. le roi du royaumeuni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande ayant conclu une convention, le 31 août de Tannée courante , à Teffet de garantir les places fortes du nord de TAUemagne contre les entreprises hostiles, il a été réglé par Tart. 6 de la susdite conventiofi , que S. M. Suédoise faciliterait autant qu'il lui serait possible , le débarquement dans la Poméranie suédoise , d'un corps de troupes russes , que S. M. l'empereur de toutes les Russies désirait de faire passer dans cette province.

En conséquence, il a été réglé entre N. et N. , munis des pleins pouvoirs qui se rapportent à cet objet :

; 1** Que le corps de troupes russes que S. M. l'Empereur est intentionnée d'envoyer par mer dans la Poméranie suédoise, pourra y débarquer, et y sera reçu et traité avec tous les égards dus à une puissance amie et alliée.

2* Que les troupes russes qui se trouveront dans la Poméranie suédoise , seront mises sous les

ordres suprêmes de S. M. le roi de Suède, et en cas de Tabsence de Sa Majesté , sous ceux du gouverneur général de la Poméranie , qui l'exercera alors à sa place et de la même manière , comme si elle était présente elle-même.

3** Que tout ce qui sera fourni à Tarmée russe pendant son séjour dans les États de S. M. suédoise sera payé comptant et d'après le prix courant du pays.

Litu B.

Le soussigné, ambassadeur extraordinaire de S. M. le roi de Suède, ayant, conformément à ses instructions, eu Thonneur de présenter à S. E. M. le prince Czartorisky, le projet cijoint d'un arrangement préalable à faire , avant que le débarquement des troupes russes en Poméranie pouvait s'effectuer, et S. M. l'Empereur ayant jugé tout arrangement superflu, lorsqu'elle mettait ses troupes entièrement à la disposition de S. M. Suédoise , croit de son devoir de réitérer à Son Excellence , que les conditions énoncées dans

ledit projet, sont les seules sous lesquelles le Roi a consenti à l'admission des troupes susdites dans ses provinces allemandes , où qu'elles tendent directement à maintenir l'union et le concert nécessaires pour le succès des opérations combinées. Ce n'est donc qu'en donnant aux expressions de S. M. l'Empereur un sens entièrement conforme au contenu du projet en question, que l'ambassadeur pourra donner au ministère impérial la déclaration que les troupes russes peuvent débarquer en Poméranie. Il a d'autant moins lieu de douter qu'il pourrait jamais exister une interprétation différente à ce sujet, qu'il a eu l'honneur, dans l'audience que S. M. Impériale a daigné lui accorder, de s'expliquer sur la demande de son souverain , et de recevoir l'assurance positive de S. M. l'Empereur, que tout serait réglé à la satisfaction du Roi.

L'ambassadeur saisit avec empressement cette occasion, pour renouveler à S. E. M. le prince Czartorisky les assurances de sa haute considération.

Saint-Pétersbourg^ k (16) septembre ISOSi.

Lia. C.

Le soussigné, ministre axljoint des affaires étrangères, ayant reçu la note que S. E. M. Tarnbassadeur de Suède lui a adressée le & (16) sept. , s*est empressé de la porter à la connaissance de S. M. Impériale , et a reçu ordre d'y faire la réponse suivante :

L'Empereur envisage l'arrangement proposé par M. l'ajnbassadeur conune superflu, parce que S. M. Impériale mettant ses forces à la disposition du Roi, son ami et allié, ne peut pas même supposer qu'il puisse naître des difficultés soit pour le commandement , soit pour tout autre objet

L'Empereur s'est déterminé à annoncer luimême à S. M. Suédoise, qu'elle peut disposer conune elle le jugera bon des troupes destinées à se rendre en Poméranie , et par une suite de la confiance que S. M, Impériale accorde personnellement à M. l'ambassadeur, le soussigné a été autorisé de lui communiquer confidentiellement la copie ci-jointe de la lettre autographe que l'Empereur, son auguste maître, adresse à ce sujet au Roi.

Le soussigné a ordre de déclarer en même temps à M. l'ambassadeur, que S. M. Impériale a fait les dispositions nécessaires pour que tout ce qui sera fourni à l'armée russe pendant son séjour dans les États de S. M. Suédoise , soit payé comptant et au prix courant du pays.

La seule réserve que l'Empereur croit devoir faire relativement à ses troupes est , qu'elles puissent être employées, selon les circonstances, hors de la Poméranie suédoise, si cela était nécessaire, pour concourir au succès du plan général concerté pour le bien de la cause commune. Cette disposition est tellement conforme aux principes et aux vues de S. M. Suédoise elle-même, que le soussigné ne saurait douter qu'en combinant l'ensemble de tout ce qui est renfermé dans la présente note, M. l'ambassadeur ne se détermine à adresser au ministère impérial la déclaration que les troupes russes peuvent débarquer en Poméranie.

Le soussigné, ministre adjoint des affaires étrangères, saisit cette occasion pour renouveler à M. l'ambassadeur les assurances de sa haute considération.

Le Prince Czartorisky.

Saûnt-Pélersbourg ^ le 6 (18) septembre 1805.

LiU. D.

La note que Fambassadeur extraordinaire de S. M. le roi de Suède a eu Thonneur d'adresser à S, E. M. le prince Czartorisky, en date du (4) 16 sept. , ayant pour objet de réserver en totalité les conditions que le Roi avait mises à Tadmission des troupes russes en Poméranie, et dont Sa Majesté lui avait prescrit de transiger avec le ministère de S. M. Impériale , il ne peut que s'y référer entièrement pour tout ce qui regarde le fond des demandes de son souverain.

Le soussigné voit par la note de M. le prince Czartorisky, du (6) 18 sept., que S. M. l'Empereur envisage constamment toute transaction conune superflue entre deux monarques, qui trouvent dans l'élévation de leur caractère et dans les sentiments qui les animent l'un pour l'autre , une garantie sufiisante de leurs engagements réciproques. Après un témoignage aussi éclatant du parfait accord et de l'heureuse union qui régnent entre les deux augustes souverains, l'ambassadeur n'aurait plus rien à désirer , si le temps lui permettait de prendre de nouveau les ordres du Roi

son maître , convaincu qu' ils auraient été entièrement conformes aux désirs de S. • M. Impériale ; mais la saison étant trop avancée pour pouvoir les attendre sans nuire à l'expédition projetée, il croit ne pas pouvoir mettre le moindre empêchement au départ de la flotte, d'autant plus qu'il trouve que la lettre autographe de S. M. l'Empereur au Roi , dont, par un effet de sa bonté, elle 1t bien voulu faire transmettre une copie à l'ambassadeur, accorde tout ce que le Roi avait demandé.

L'ambassadeur ne met que l'unique réserve à cette déclaration , que si le désir constant du Roi, d'obvier à tout ce qui pourrait entraver la marche des opérations combinées , engageait Sa Majesté de persister dans le dessein de conclure une transaction au sujet des troupes russes qui seront envoyées en Poméranie, cet acte ne différera pas dans les points fondamentaux de celui que Sa Majesté avait proposé en ce moment-ci.

C'est avec le plus vif empressement que l'ambassadeur saisit cette occasion , pour renouveler à S. E. M. le prince Gzartorisky les assurances de sa haute considération.

Saint-Pétersbourg, 7 (19) septembre 1805

J>V COMTE DE STËJDINGK. 91

Apostille,

Saint-Pétersbaurg , le 7 (10) septembre 1805.

Sa Majesté est allée s'établir au palais de Tauride depuis dimanche, avec Timpératrice Elisabeth. L'impératrice douairière y était depuis un mois.

Hier matin à neuf heures, les deux derniers régiments qui restent à embarquer, celui de Paulovsky, grenadiers , et celui de Belozersky , se sont rangés en bataille sur la place devant ma maison. L'empereur y est venu, et le comte Tolstoy m'a envoyé un aide de camp pour me demander si je voulais descendre pour les voir. Ayant souffert toute la nuit , et étant encore souiTrant aujourd'hui de ma goutte volante, je n'étais pas encore habillé et l'adjudant me trouva occupé à me raser. En ayant rendu compte à l'empereur. Sa Majesté eut l'extrême bonté de se placer sous mes fenêtres , et de faire défiler devant lui les six bataillons, qui, en vérité, étaient superbes. Le comte Tolstoy est monté après pour me dire

qu'il se rendrait incessamment auprès de Votre Majesté avec une lettre de Tempereur. Il m'a consulté sur le chemin qu'il devait prendre par mer ou par terre ; je lui ai conseillé le dernier. Il était bien doux , bien honnête et bien décidé à contenter Votre Majesté sur tout ce qu'elle désirait ; plus je le vois , et plus je suis convaincu que l'empereur ne pouvait pas faire un meilleur choix. II a parmi ses adjudants un comte Woronzow, fils de l'ambassadeur, et un comte de Benkendorff, qui sont des jeunes gens fort bien élevés. Le premier, qui était chambellan , a prié l'empereur de le faire sous-lieutenant des gardes, et il a servi depuis avec beaucoup de distinction en Perse.

J'ai l'honneur de joindre ici une lettre de M. le comte de Loewenhielm, qu'il m'a envoyée par la princesse de Tarente , qui est revenu de Mitau. Il m'a écrit depuis, qu'il comptait de retourner incessamment en Suède. Le prince m'avait déjà dit qu'il avait été envoyé par Votre Majesté à M. le comte de Lille, à ce que M. d'Alopœus lui avait mandé.

CuRT V. Stedingk.

DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Pétersbourg, le 8 (20) septembre 1805.

Le prince Gzartorisky a reçu hier au soir un courrier de Vienne avec des nouvelles satisfaisantes. Les années autrichiennes devaient passer la frontière le 15 ou le 16 septembre (nouveau style). L'archiduc Charles commandera Tarmée d'Italie, et Tempereur, ayant avec lui le général Mack, entre dans la Bavière avec son armée , pour y prévenir les Français.

Buonaparte est, dit-on , en pleine marche vers r Italie, avec tout ce quMl a pu rassembler de

9i MÉMOmBS POSTHUMES

troupes, et celles qu'il avait embarquées sur la flotte du Texel, se portent vers Télectorat d'Hanovre , au nombre^ de dix-huit mille hommes. Ces nouvelles , et plus encore , l'impatience qu'a l'empereur, de se trouver à son armée , ont engagé Sa Majesté à hâter son départ ; il aura lieu demain matin. Le prince nous en a informés hier, à dix heures du soir, l'ambassadeur d'Autriche, celui d'Angleterre et moi. Dans cette conférence , il nous a dit à chacun séparément , que l'empereur désirait que nous nous rapprochions de lui , et que nous étions les maîtres de suivre Sa Majesté dans quelques jours, ou d'attendre qu'il nous écrivît , pour nous indiquer l'endroit où nous pourrions nous rendre d'abord. Ce serait vraisemblablement la ville de Wilna. Après cela , nous suivrions la direction de l'armée, et, il pourrait arriver parfois, que nous fussions très-mal logés, dans quelque mauvais village. Il serait nécessaire de nous faire suivre par notre cuisine et nos chevaux, quoiqu'il y avait moyen peut>^tre de trouver à acheter de petits chevaux dans le pays où nous irions. Le comte de Stadion a accepté de partir dans un couple de jours ; il s^était déjà arrangé pour cela. Le bail de son hôtel était fini ,

et il fait partir demain sa femme et ses enfants pour Vienne. D'ailleurs , la route que nous suivons le rapproche beaucoup de son souverain et de sa patrie. Je ne suis pas si heureux , et je suis bien embarrassé de ma maison et de ma nombreuse famille , que je ne puis pas transporter en Suède aussi subitement , et dans la mauvaise saison. Pour gagner un peu de temps , et surtout pour pouvoir attendre les ordres de Votre Majesté, j'ai dit au prince , que je ne me mettrais en route , qu'après avoir reçu de lui l'indication dont il m'avait parlé. Pour veiller aux affaires qui doivent ' être expédiées ici , j'y laisserai M. de Silfverstolpe et n'emmènerai que M. de Lorichs.

L'empereur se rendra demain dans la matinée à l'église de Kasan , où il y aura certainement une grande afiluence de monde , et partira de là en droiture.

Tout se fait ici à présent avec tant de célérité et de secret , que ce soir encore , il n'y a pas cent personnes en ville qui savent que l'empereur s'éloigne de sa capitale, et pour bien longtemps peut-être; moi-même, j'ignore quelles sont les personnes qui accompagnent l'empereur, et quels

96 MÉMOIHBS POSTHUMES

sont les arrangements de Sa Majesté pour la régence pendant son absence.

L*ukase pour la levée des recrues a été publiée aujourd'hui. J*ai Thonneur de la joindre ici ; elle contient une espèce de manifeste , et donnera cent trente mille hommes à l'empereur.

Le comte de Blacas m'a prié de témoigner à Votre Majesté que son souverain avait été pénétré de reconnaissance des nouvelles marques d'amitié qu'il avait reçues de Votre Majesté, par l'envoi de M. le comte de Loewenhielm , et combien il avait été sensible au malheur qui était arrivé au comte. Il m'a lu une dépêche qu'il venait de recevoir pleine d'expressions non équivoques à ce sujet

CuRT V. Stbdingk.

DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU fiOf.

Saint-Pétenbourg ^ te 13 C25) septembre 1806.

Le général comte Tolstoy est parti pour Gronstadt, dans la nuit du 22 au 23 septembre, et Tordre du départ a été expédié, le 22, aux commandants des escadres de Riga , de Reval et de Gronstadt

Le vent , qui avait été ouest pendant une huitaine de jours, est devenu très-favorable ; et s'il est vrai , comme on Tassure , que tout était prêt , la flotte de Gronstadt doit être sous voiles depuis au moins vingt-quatre heures. Elle porte la majeure partie des forces.

A Riga on n'a embarqué que trois mille hommes , parmi lesquels il y a trois cents Cosaques ; et à Reval, environ quatre mille y compris un régiment de carabiniers; toute Tarmée consiste certainement en dix-sept mille combattants , mais en comptant tout le train , il y aura vingt mille bouches et près de trois mille chevaux. En quel état tout cela arrivera , c'est ce qui n'est pas aisé à

prévoir.

Uembarquement s'est fait avec beaucoup de précipitation , dans une saison défavorable et par des gens qui n'y entendaient pas grand'chose , et qui n'y {sortaient pas la meilleure volonté.

Le comte Tolstoy n'était pas sans inquiétude à ce sujet. Je l'ai vu souvent pendant les derniers jours qu'il a passés ici , et il m'a expliqué d'où venait la différence dans le nombre des troupes indiqué dans la lettre de l'empereur à Votre Majesté , lès rapports de M. d' Alôpœus et les miens. Il n'y avait effectivement que quinze mille hommes de destinés pour la Poméranie , mais le comte Totetoy est parvenu à faire augmenter ce nombre peu à peu , et de lé porter à dîxnsept mille ; force suflBsante, si ce corps n'est destiné qu'à couvrir la Pomarénie et donner de la jalousie aux

Prussiens ; mais beaucoup trop faible s'il s'agissait d'agir

(Ici manque une feuille.)

Le départ précipité de l'empereur a ralenti extrêmement les communications, et pour faire aller la besogne , sa présence eût été , je crois , plus nécessaire ici pendant quelque temps encore, qu'à l'armée. J'ai déjà eu l'honneur de faire mention du peu de diligence que l'on a mis à l'embarquement à Gronstadt , et je crains beaucoup que la marine ne sera pas le i^ul département qui se ressentira de l'absence du maître.

Il faut convenir en général quMl a fallu toute l'énergie du prince Gzartorisky et la ferme détermination de l'empereur, pour amener les choses où elles en sont venues. La majeure partie du ministère , non-sèulement désapprouve les résolutions vigoureuses que l'empereur a prises en dernier lieu, mais ce qui est encoi^e pis, en ayant l'air de les approuver, on contrecarre tant que l'on peut les personnes qui s'emploient à les faire réussir. Je puis assurer Votre Majesté qu'il s'en est fallu de très-peu pour que toute l'expédi-

tion en Poméranie fût contremandée. Un grain d'obstination de plus de ma part et la chose était faite.

Pai été bien étonné de voir que M. d'Alopœus n'a point communiqué à Votre Majesté la réponse de Tempereur à la première déclaration de la cour de Vienne du 7 août, qui lui avait été envoyée par un courrier uniquement pour cet effet Je ne vois ce qui a pu l'engager à cette réticence. Toutes ces déclarations et notes viennent d'être imprimées à Vienne. Le comte de Stadion les a reçues par le dernier courrier, et quoique je ne doute point que Votre Majesté les ait déjà , j'ai l'honneur de joindre ici l'exemplaire qu'il m'a donné. Il m^a dit que l'empereur romain avait à présent trois cent vingt mille hommes sur ses frontières. L'armée qu'il commandera lui-même est entrée dans la Bavière le 8 , et l'archiduc Charles, qui a son quartier général à Padoue , ainsi que le chef de l'armée du Tyrol , agiront du moment que les Français feront un mouvement en avant , soit en Italie , soit pour entrer en Suisse. L'amiral Tchitchagoff m'a dit qu'il venait de recevoir le rapport , que le convoi portant sept mille hommes destinés à renforcer l'armée de Gorfou

DU tOMTE DE STEDINGK. 101

était parti d'Odessa. Ces troupes sont destinées à agir dans le royaume de Naples.

Le comte Tolstoy a mis à la voile hier. Il est embarqué sur un bâtiment qui marche fort mal, nommé V Emmanuel. C'est le même que l'empereur Paul ordonna d'appeler frégate , quoique ce ne soit qu'un yacht renforcé ; s'il n'a pas l'honneur de trouver Votre Majesté à Garlscrona ou en Scanie, il m'a dit qu'il serait bien embarrassé puisqu'il désirerait de se trouver en Poméranie, au premier débarquement de ses troupes , pour pouvoir se concerter avec le baron d'Essen , et prévenir tout mésentendu et désordre.

Le général Michelson avait rassemblé son armée le 16 septembre, et s'était mis en marche le même jour. Il lui faut huit jours pour se rendre sur la Yistule et quatre pour aller à Belitzka sur la frontière , de manière qu'il pourra la dépasser le 2».

L'empereur devait être rendu à Brzesk en quatre jours , et je n'attends que l'avis du prince Gzartorisky pour me mettre en route. C'est une grande entreprise pour moi avec ma mauvaise santé ; le zèle pour le service de Votre Majesté me

i02 MÉMOIRES POSTHUMES

donnera des forces, et il ne s'agit pas de vivre r mais de faire son devoir.

CuRT V. Stedingk»

DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Salnt-Pétenbourg , 35 septembre (8 octobre ) 1M5.

L'ambassadeur (T Autriche est parti saoiedi der^ nier. Il ne pouvait pas différer son voyage plus longtemps , ayant pris des arrangements pour que les courriers qui lui seraient envoyés par sa cour s'arrêtassent à Wilna , où il s'est rendu en attendant que le prince lui fasse savoir où il doit aller. L'ambassadeur d'Angleterre , qui attend tous les jours un courrier avec les ratifications de la dernière convention entre sa cour et celle de Russie, voudrait se mettre en route d'abord après qu'elles seraient arrivées , mais il n'a pas pris encore un parti décisif & cet égard. Quant à moi , je suis ré-

sdu d'attendre , à moins que Votre Majesté n^en décide autrement , jusqu'à ce que le prince m'écrive de venir , ainsi que nous sommes convenus. Les dernières nouvelles de Temp^reur étaient de Putavi , qui est une terre superbe qu'habite le père du prince Czartorisky, à vix^ werste» de Brusk , sur le territoire autrichien. Sa Majesté ^ en passant la frontière , a écrit à sa mère qu'il lui demandait sa bénédiction. Si l'on pouvait ajouter foi aux bruits publics , l'empereur reviendrait bientôt ici , et le roi de Prusse s'était décidé à prendre , parti contre la France; mais le contraire se dit aussi , et il est impossible que l'incertitude dans laquelle on se trouve ne finisse promptement.

CuaT V. Stedingk.

Tous ceux qui ont quelque connaissance du cabinet de Berlin*, s'accordent à croire que la Prusse

Dr COMTE UE STEDINGK. i05

sera forcée de se ranger du côté des alliés , et le langage du comte de Goltz confirme cette opinion ; mais cette coiurn'en rend pas moins un grand service à la France par son hésitation , et en éloignant le commencement des hostilités. Ce quMl y a de plus à craindre , c^est que le prince Gzartorisky ne soit pas le plus fort, et que les insinuations de ses antagonistes ne fassent impression sur Tesprit de l'empereur.

La lettre autographe de Tempereur au roi de Prusse , par laquelle il demande son dernier mot , et ne lui donne que six jours pour se décider, de- ' vait arriver le 16 (nouveau style). Le comte de Goltz a eu des lettres de sa cour depuis ce temps* là , et cependant nous n'apprenons rien de décisif. Il faut donc qu'elle ait gagné quelque nouveau délai En attendant on fait défiler des troupes de rintérieur vers Tarmée russe , et il est passé encore aujourd'hui un bataillon de chasseurs ici , qui venait de la Finlande.

DÉPfiCHE DB M. DE STEOINGK AU ROI.

Saint-Pétersbourg, le 4 (16) octobre 1805.

J'ai reçu, jeudi dernier, les deux lettres du prince Czartorisky, dont j*ai l'honneur de joindre ici les copies. Quoique arrivées en même temps, elles sont d'un contenu si opposé Tun à Tautre, que l'ambassadeur d'Angleterre ayant reçu celle du 16 quelques jours avant moi , nous nous étions imaginé tous les deux que notre voyage serait différé jusqu'au traînage. Nous avons été d'autant plus pressés d'en accélérer les préparatifs , et je me mettrai en route demain avec le baron von Otter et M. de Lorichs. Malgré tous les retranchements possibles , j'aurai besoin de 2&che-

vaux pour deux voitures, deux calèches et un courrier. Je prendrai la route de Yelikalucki et de Minsk, comme la plus courte et celle où Ton trouve le plus de chevaux. On dit que les chemins sont devenus presque impraticables par la mauvaise saison et tout le train de Tannée qui y a passé. Ayant près de quinze cents werstes h faire , je crains de ne pas pouvoir arriver à Pulavi avant dix jours, même en y mettant quelques nuits ; il se pourrait que Tempereur en fût parti vers, ce temps-là. Des lettres particulières de Vienne annoncent que Sa Majesté y est attendue , et il est très-probable qu'aussitôt qu'elle apprendra que ses armées s'approchent de l'ennemi, elle y fera des courses. Nous n'avons plus de nouvelles ici que par des voies indirectes; M. de Weydemeyer même n'est pas trop instruit de ce qui se passe, tous les rapports de l'Allemagne et de l'Italie allant en droiture à l'empereur. De Beriin , on ne sait rien que ce que le comte de Goltz veut bien que l'on sache, et son langage n'est que trop souvent en contradiction avec ce qui se passe à Berlin. Il dit que tout va s'arranger et que les. deux souverains vont convenir de leurs intérêts dans une entrevue qui aura lieu à Varsovie. Je

n'en avais jamais entendu parler au prince Gzartorisky ; notais si Tempereur avait passé avec son armée par les États prussiens , il est vraisemblable qu'il aurait vu Sa Majesté prussienne. Maintenant que ce passage a été refusé positivement , que toute Tannée prussienne est mise en mouvement avec Tintention déclarée de s'y opposer, que Duroc reste toujours à Berlin pour y continuer ses négociations et ses intrigues, je ne conçois pas comment Temperenr pourrait consentir à une entrevue qui ferait perdre de nouveau un temps précieux et causerait un dommage irréparable aux affaires , si on ne parvenait pas à entraîner la Prusse. J'en ai touché un mot dans une lettre que je viens d'écrire au prince Gzartorisky pour lui annoncer mon départ. Je lui ai envoyé aussi une copie des deux notes échangées entre Son Excellence le baron de ToU et le ministre d'Angleterre , que Votre Majesté m'avait ordonné de communiquer au ministère de Sa Majesté Impériale. Cette négociation aura vraisemblablement le sort de celles qui l'ont précédée sur le même objet , l'Angleterre vdUlant mettre trop d'économie dans une opération majeure pour elle , et espérant , quoi qu'il arrive , que Votre Majesté sera en-

traînée dans la guerre , tandis que des considérations dictées par la plus haute sagesse engagent Votre Majesté à ne pas se charger des frais d*une si grande entreprise, aussi longtemps qu'elle pourra l'éviter, ce qui n'est pas impossible, tant que la guerre n'a pas éclaté entre la Russie et la Prusse ; mais malheureusement les choses en sont venues au point que je ne vois pas conmient l'empereur pourra éviter de rompre avec cette puissance s'il ne peut pas la gagner.

On n'a aucune nouvelle du comte Tolskoy, mais on sait qu'un des vaisseaux de transport a échoué sur les côtes de la Livonie, et qu'heureusement l'équipage a été sauvé. Quelques autres bâtiments sont revenus à Gronstadt pour réparer des avaries qu'ils avaient reçues en mer ; et plusieurs navires frétés à Copenhague , et arrivés à Reval pour charger des provisions , s'en sont retournés à vide, après avoir protesté lorsqu'on a voulu les faire aller en d'autres ports pour y prendre leur cargaison. Il en serait arrivé de même avec quelques bâtiments suédois , si nous n'étions pas intervenus, M. de Schenbom et moi , tant les contrats avaient été mal faits.

J'ai présenté M. de Silfverstolpe à M. de Wey-

demeyer comme gérant les affaires de Votre Majesté pendant mon absence, et malgré qu'il m'en coûte infiniment de me séparer de ma famille , je commence ma course militaire avec la même ardeur que j'aurais eue h vingt ans, espérant de retrouver dans les sentiments qui m'animent pour Votre Majesté une partie des forces que l'&ge m'a enlevées.

DU COMTE DE STEDINGK. iil

DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AD ROI

Minsk , le 10 (31) octobre 1805.

Je suis parti le 7 (19) octobre de Pétersbourg, et malgré que j'aie voyagé jour et nuit et presque sans relâche , je n'ai pu arriver ici qu'hier après midi. Le froid et la neige allaient en augmentant à mesure que j'avançais vers le midi. Les chemins étaient horribles et les chevaux abhnés par la quantité de courriers et de troupes qui ont passé par cette route. Je ne parle pas des gttes , qui , hormis quelques villes , sont tels qu'il est impossible de s'y arrêter. C'est ainsi que j'ai passé douze jours pour faire 900 werstes avec une fatigue et un ennui dont je n'avais pas d'idée ; cependant

112 MÉMOIRES POSTHUHES

la plus grande partie du pays par où je suis passé est fertile et d'un grand produit , qui , dans les provinces Polonaises, a triplé en plusieurs endroits depuis qu'elles ont passé sous la domination de la Russie , mais ce peuple n'est pas encore sorti de la misère où il était. Cette ville , ainsi que Witepsk, a un air de grandeur par le nombre des anciennes églises , et par les édifices qu'on y élève de toutes parts , le gouvernement ayant assigné des sommes considérables pour cet effet.

En arrivant ici le maître de poste m'a remis une lettre du prince Czartorisky, dont j'ai l'honneur de joindre ici la copie. Elle m'a mis dans un cruel embarras, ne Sachant plus quel chemin je dois prendre pour joindre l'Empereur. Ce souverain se transporte d'un endroit à l'autre avec une rapidité étonnante; il a des armées partout, et tandis que je me traîne après lui à pas de tortue , je cours risque de le chercher toujours et de ne le trouver jamais. Cette manière d'exister ne peut durer à la longue , mes forces n'y suffiraient pas ; elle aurait d'ailleurs mille inconvénients pour les affaires , sans compter la dépense qui serait prodigieuse , vu qu'il est reçu qu'un ambassadeur qui voyage est dépouillé sur les grands chemins sans

la moindre pitié. J'en ai fait une nouvelle expérience sur la route que je viens de faire, où on m'a fait payer des centaines de roubles pour ce qui n'en valait pas dix. J'ai répondu au prince Czartorisky, que je continuerais ma route jusqu'à Brzesk, d'où je suivrais la direction qu'auraient prise le comte de Stadion et l'ambassadeur d'Angleterre. Je lui ai représenté en même temps la nécessité de nous fixer à nous trois un endroit à portée du quartier général et de l'empereur pour que les communications ne soient pas interrompues , comme elles le seraient nécessairement par cette ambulance perpétuelle. J'ai envoyé J'enseigne Oestbom avec cette lettre jusqu'à l'armée qui était à Kosenitz le 9, et qui, à ce que je crois , est celle qui passe par la Prusse ; il me rapportera à Brzesk les dépêches dont le baron de Span'e est porteur. En voyageant conrnie j'ai fait jusqu'ici , il me faudra quatre jours pour m'y rendre ; je dois m'arrêter ici un jour ou deux pour réparer mes voitures qui sont brisées , et je prévois que de Brzesk j'irai à Cracovie comme un point central d'où je pourrai aller à Vienne, à Prague et partout où l'empereur pourra se trouver. Cette route me donne encore l'avantage d'éviter les États Prus-

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