‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 27 sur 65 · CHUTE DU MINISTÂRB LAFFITTE · texte numérisé non relu

CHUTE DU MINISTÂRB LAFFITTE

et dont il ne paraissait même pas comprendre les difficultés.

Pour dominer cette situation, il aurait fallu se mettre franchement à la tête du parti qui non-seu* lement admettait la révolution de 1830, mais voulait lui faire produire ses plus larges conséquences, ne permettre à la majorité des députés, débris de Tancienne Chambre de la flestauration, que de voter les mesures indispensables pour faire cesser Tinterrègne, et, par une dissolution devenue nécessaire, faire tout de suite appel aux forces vives de la nation ; il Bsmât dû enfin se mettre hardiment à la tète de la révolution pour la diriger, au lieu de se laisser traîner à sa remorque.

Sa conduite fut tout autre, et cependant les avertissements ne lui manquèrent pas.

Dès le il novembre 1830, M. Guizot, se posant comme le représentant et Torgane du parti conservateur dans la Chambre, sous le prétexte d'expliquer les causes qui l'avaient déterminé, lui et ses amis, à sortir du cabinet, dirigea contre la politique qui avait prévalu et que représentait le ministère actuel une attaque en règle.

C'eût été à M. Laffitte, président du ministère, à prendre Tinitiative des explications que le changement de cabinet appelait: n'était-ce pas à lui, en effet, qu'il appartenait de rendre compte des vraies causes qui avaient décidé MM. Guizot et Casimir Périer à se retirer, et plus tard MM. Lafayette et Dupont (de l'Eure) à se démettre ? et, puisque ces modifications en sens contraire du ministère jetaient quelque incertitude sur la marche future du gouvernement, n'était-ce pas au chef des ministres qu'il appartenait de la tracer avec fermeté et sans ambages ?

Bien loin de là, ce fut M. Guizot qui se chargea de définir les deux politiques différentes entre lesquelles

le pouvoir se débattait; et, comme j'avais été la cause de la crise ministérielle, je fus aussi le principal objet de Tattaque: il semblait avoir attendu le jour où je siégerais sur les bancs de la Chambre et où je venais de prêter serment, pour reprendre à la tribune ce conflit d'opinions qui avait déjà éclaté entre nous dans son cabinet.

Il débuta par poser ainsi la guestion :

Qui, dit-il, de nous ou de nos adversaires, comprend vé* ritablemcnt la révolution? qui est dans son mouvement? qui l'a conlinuéc comme elle a commencé? Je dis que ce sont nos adversaires qui ne comprennent pas la révolution de Juillet, et qui, au lieu de la continuer, la pervertiraient; je dis que c'est nous qui sommes dans le mouvement de notre belle révolution. Elle a changé une dynastie, mai$ en rcssirrant ce chamjtrment dans les plus étroites limites : elle a cherché le remplaçant aussi prés d'elle qu'elle pouvait. Vin* stinct du pays l'a poussé à restreindre ce changement dans tes plus étroites limites jwssibles,,. (Sensation.) Là réside la dilTérence réelle entre nos adversaires et nous. Ce que je viens de dire établit pourquoi nous a\ons cru devoir sortir des conseil!^ du prince lorsqu'il nous a paru que nous ne pouvions y faire prévaloir nos opinions et nos désirs. (Sensation prolongée. — Mouvement très-prononcé d'adhésion.)

Sr. de Saiverte avait demandé la parole pour répondre ; sur les instances de toute la gauche, il me la céda. J'étais pris à Timproviste et j'avais à répondre à un discours étudié, qui avait renc(nitré les vives sympathies de lu majorité. Cependant je n*hésitai pas à répondra à M. (luizot : ma conviction était plus forte que mon um(»ur-propre, et j'ai toujours plus écouté l'une que l'autre.

Oui, sans doulr, dis-je, apK's avoir demandé Tindulgence de ^a<^^eml»lée pour mon improvisation, il importe de bien connaltri* le principe et la porlétî df notre révolution : car toute erreur sur ce point serait funeste. In homme piti

CHUTE DU MINISTÂRS LAFFITTB. 938

puissant que vous a cruellement expié une erreur pareille. Lorsqu'en 1815, Napoléon, à son retour de Tlle d'Elbe, après quelques mois passés hors de la France, y revint, et que, ne tenant aucun compte de l'immense révolution qui s'était opérée dans les esprits en son absence, il crut qu'il n'avait qu'à reprendre les traditions impériales et Ût paraître le fameux Acte additionnel aux constitutions de l'empire, il ne parvint qu'à soulever contre lui ce nouvel esprit de la révolution, qui, après l'avoir rappelé, le rejeta et le tua bien plus sûrement que ne le ûrent les armes de l'étranger. (Sensation.) C'est aussi pour notre nouveau gouvernement une question de vie ou de mort que l'appréciation de la portée de la révolution de 1830. Eh bien, je le dis en toute franchise, je crois que les membres du cabinet qui se sont retirés ont eu le tort de se méprendre sur le principe et la portée de cette révolution, et c'est pour cela qu'avec des éléments immenses de force ils n'ont pu la diriger. (Mouvement en sens divers.) Lorsqu'on vous a dit que la dynastie nouvelle n'avait été choisie que parce qu'elle était la plus rapprochée de celle qui occupait avant elle le trône, on a révélé tout le système qui tend à ne voir dans le nouvel état de choses qu'une sorte de continuation de la Restauration. {Voix à gauche: Oui, oui ! c'est cela ! — Dénégations au centre.) Eh bien, ma conviction est toute contraire : c'est par ses dissemblances et non par ses ressemblances que cette nouvelle dynastie s'est emparée de la conûance et de l'amour du pays... (Bravo I bravo 1 Vif mouvement d'adhésion.) Mais ce n'est pas seulement dans le chef de la dynastie que doivent être les dissemblances; c'est aussi, et surtout, dans les principes de son gouvernement... Ainsi, sous l'ancien gouvernement, toute liberté n'était qu'une concession du roi; dans le nouveau, la liberté, c'est le droit commun, et les restrictions qui peuvent y être opposées ne sont que des exceptions, lesquelles ne sauraient trouver leur justiûcation que dans une nécessité démontrée. C'est d'après ce principe que j'ai pensé que toutes ces entraves qu'on veut apporter à la liberté de la presse, telles que les cautionnements, les droits de timbre, etc., ne me paraissant pas nécessaires, ne devaient pas être maintenues. Je suis bien loin de contester l'exagération de certains journaux; je déplore tout autant que M. Guizot certaines théories, qui, si elles prévalaient, nous conduiraient droit à l'anarchie : mais, selon

984 MÉMOIRES D'ODILOIC BARROT.

moi, la véritable i^rantie contre les écarts de la presse est dans le jeu loyal des institutions et dans le bon sens du pays. N'avez- vous pas vu récemment la population de Paris, par un mouvement tout spontané, prendre l'initiative sur ses magistrats et maintenir l'ordre quand il était menacé? C'est, au reste, un symptôme très-rassurant que, quel que soit le parti auquel on appartienne (j'ai tort, il n'y a pas de partis dans cette Chambre), quel que soit le côté où l'on siège (très-bien !), on éprouve le besoin de fortifier le pouvoir et de lui donner de larges bases. Mais nous commençons à difTérer avec nos adversaires sur l'espèce de force que nous devons lui apporter: ils prétendent, eux, lui apporter les forces de la Restauration, avec ses restrictions et ses peurs. (Voix au o.ntrc : Non, non ! A gauche : Oui, oui I c'est bien cela !) Nous, au contraire, nous prétendons lui donner les forces vives de la nation; nous voulons l'appuyer surtout sur cette classe moyenne qui a toujours couvert, défendu et fécondé le sol de la patrie; c'est cette classe que nous voudrions retrouver partout, dans le jury, dans la garde nationale, <lan$ le corps électoral, dans les administrations municipales et départementales : car, en déÛiiitive, c'est en elle qu'est la vraie «force du i>ays. (Bravo! bravo!) Quelques hommes s'en séparent aujourd'hui; ils boudent dans leurs manoirs contre notice révolution, et croient par là en eom* promettre les destinées : mais ils se lasseront de leur isole» ment; ils se rattacheront tôt ou tard à la masse de la nation; ils finiront par reconnaître qu'il y a même pour eux un noble rôle à jouer dans nos libres institutions, qu'on peut enron* y trouver une légitime aristocratie : celle du bien à faire, des intérêts populaires à défendre, de l'impulsion à doiiiKT à toutes les entreprises qui peuvent coutribucr à ruiiit'lioration des hommes. Tôt ou tard ils s'apercevront qu'il y a quel(|ue chose de préférable dans ce monde aux faveui's de cour et à tous ces colifichets dont se repatt la vaniti'r : c'fst cette juste et universelle considération qui entière le citoyen utile; c'est, apK*s une longue carrière, de pouv<iir mesurer le bien qu'on laisse après soi et d'arriver ainsi à sa dernière demeure accompagné des regrets et des honniiages de son pays* (Bravo!) Quant au parti républicain, dont ou nous fait un monstre et qui sert à mati\er les uifMires restrictives qu'on \ous propose, c*csl à vous à le désintéresser, et cela dépend de vous : vous pouvez

Page 1