‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 29 sur 65 · CHUTE DU MINISTÈRE LAFFITTE · texte numérisé non relu

CHUTE DU MINISTÈRE LAFFITTE

quand il était mon ministre, me força à rentrer dans le débat. Je tenais à dissiper dès mon entrée dans la Chambre tous ces nuages qui avaient été accumulés sur mon administration comme préfet du département de la Seine, et je crus devoir entrer dans quelques détails.

Ainsi j'expliquai comment, dans Tétat de complète désorganisation de la police et de la force armée, il avait été nécessaire d*y suppléer par les influences morales ; que ce n'était pas volontairement, mais sur les incitations mêmes du gouvernement et sous Tempire des plus impérieuses nécessités, que je m'étais vu forcé de faire une sorte de police officieuse et d'inter\'enir plusieurs fois dans les troubles pour les apaiser:

Pourquoi, dis-jc, simple édile de la cilé, n'ayant aucune des attributions de la puissance répressive, a-t-on cependant, en plusieurs graves circonstances, fait appel à ma magistrature ? C'est qu'elle représente cette autorité municipale reléguée depuis longtemps comme une suspecte, mais qui depuis la révolution a recouvré de fait, sinon encore de droit, une partie de la force qui lui appartient naturellement, force que les citoyens reconnaissent, car c'est la leur, et à laquelle ils obéissent d'autant plus volontiers qu'elle est tout à la fois protectrice et répressive

Ici je raconte ce que j'ai fait dans les différentes occasions où la paix publique était sérieusement menacée: j'avais été appelé à intervenir, pour maintenir Tordre par mon influence toute morale.

S'il paraissait préférable d'employer la force matérielle, ajoulai-je, il fallait s'adresser aux magistrats qui en disposent; vous saviez bien, en vous adressant à moi, que je n'avais qu'une force morale à vous donner

J'aborde ensuite le sujet si délicat pour la Chambre de son Adresse en faveur de l'abolition de la peine de

mort et de Failusion que j*y avais faite dans ma proclamation au peuple de Paris, en qualifiant cette Adresse de démarche inopportune ; j'explique comment, ayant été appelé au conseil des ministres très-tard dans la nuit, et n'ayant que quelques instants pour rédiger et faire afficher cette proclamation, qu'on me demandait pour le lendemain, j'avais ofi*ert de la rédiger tout de suite et de la soumettre au contrôle du conseil des ministres, qui avait déclaré s'en rapporter à moi ; que, livré ainsi à mes propres appréciations, j'avais jugé que le plus sûr moyen de calmer Témotion populaire était d'aborder franchement la cause ({ui Tavait produite ; et que, cette cause n'étant pasautre que la supposition qu il y avait eu un concert entre la Chambre et le roi pour sauver les ministres signataires des ordonnances, j'avais regardé comme indispensable de démentir cette supposition et d*afHrmer que la justice aurait son libre cours, malgré la démar^ che inopf)ortune qui avait été faite auprès du roi. Je fais remarquer qu'après avoir ainsi enlevé tout prétexte à l'anxiété des masses, je n'avais pas hésité à qualifier de lâches ceux qui persisteraient à leur tour à se substituer k l'action régulière do la justice. Puis, après ces explications, j(; rappelle que M. Guizot m'ayantdit que, par ces mots : démarche inopportune, je Pavais compromis vis-à-vis de la Chambre, je lui avais offert ma démission pour le dégager de cette responsabilité; démission c|ui avait provoqué la crise ministérielle. Je termine ainsi :

Telle a été ma conduite. Je Je déclare hautement, un ma« gistrat qui désobéirait à son supérieur dans l'exécution des lois serait indigne de toute confiance; il ne pénétrerait daos celle enceinte que précédé tl'une prévention qui infirmerait d'a\ance l'autorilê de sa [larole eldc ses opinions, alors qu'il parlerait pour la liberté et les intérêts du peuple* (Nouvelle marque d'adhésion.) Jamais on no mo verra prêter

CHUTE DU MINISTÈRB LAPPITTE. 989

mon appui à la violation des lois : ma conviction, je peux dire ma religion politique, est de tout attendre de la libre discussion et du jeu régulier de nos institutions ; je ne crains pas de déclarer criminels ceux qui voudraient introduire dans nos débats la violence. (Sensation prolongée et marques d'adhésion.)

M. Guizot crut devoir me répliquer. Sans contester la vérité de mes affirmations, il cherchait à les éluder, disant, par exemple, qu'il aurait mieux valu dissiper par la force les jeunes gens des écoles que de recevoir à l'Hôtel de ville, comme je l'avais fait, les bustes guils voulaient placer violemment au Panthéon ; mais il n'indiquait pas où il aurait pris cette force répressive ; si c^étàit dans la troupe, qui n'existait pas, ou dans la garde nationale, dont l'appui dans cette circonstance eût été au moins douteux ; et surtout il n'expliquait pas pourquoi lui, ministre de l'intérieur, et qui. en cette qualité, pouvait requérir la force publique, il n'avait pas cru devoir recourir à ce moyen. Il blâmait l'allusion que j'avais faite dans ma proclamation à l'Adresse des députés, tout en reconnaissant que le Moniteur lui-même avait désavoué cette Adresse. Il est \Tai qu'il blâmait également ce désaveu; mais il ne disait pas pourquoi il ne s'était pas retiré plutôt que d'y consentir. Enfin, pour échapper à ces explications embarrassées, il déclarait qu'au surplus nos dissentiments remontaient plus haut, sans cependant rien préciser. Il ne voulait pas avouer que c'était surtout dans l'idée toute différente que nous nous faisions do la nature et de l'étendue du pouvoir municipal qu'avaient d'abord éclaté ces dissentiments; enfin il annonçait qu'il s'était retiré du pouvoir alors qu'il avait vu que ses idées sur la portée de la révolution n'avaientpas la majorité dans le conseil; et, en ce point, il n était pas complètement dans la vérité : car la majorité du cabinet partageait pleinement ses opinions;

et la preuve, c'est que le nombre des ministres sor* tants était plus considérable que celui des ministres restants. Ajoutez que le roi et la majorité dans les (Chambres étaient d*accord avec lui sur la nécessité de restreindre h ses strictes limites les conséquences (le notre révolution. Si la cause qu'il assignait à sa retraite eut été la vraie, c'eût été àLafTitte et à Dupont (de TKure) à se retirer, et non à leurs collègues. 11 eût été plus digne et plus conforme à la vérité d'avouer que, la veille du procès des ministres, le gouvernement avait plus que jamais senti le besoin de cette force morale etpopulairequi était en nous et que M.Guizot, le danger passé, paraissait tant dédaigner: cette force semblait alors tellement indispensable au salut du nouveau gouvernement, que les ministres qui la représentaient avaient dû, en dépit de toute autre considération, garderie pouvoir, quoiqu'étant en minorité dans le conseil, sauf ù ceux qui se retiraient à prendre leur revanche lorsque la crise serait trav(*rsée ; c(; qu'ils ne manquaient pas de faire dans ce moment même.

On est en droit de se demander ce que faisaient M. Lafiitte et ses collègues [)endant que se poursuivait ce grand ri solenni'l débat* qui devait décider de la direction t|iie suivrait le gouvernement: ils restaient muets sur l(*ur banc, et le eombat se livrait par-dessus leur trte. Seulement, à la fin de la séance, le général Sébastiani annonça que le lendemain le ministère parlerait.

Kt le lendemain, au lic*u de tracer vip[oureusement la nouvelle politicfue qu'il comptait suivre, M. LafHtte se borna à <l«'*clarer dans (fuehiues phrases timides et embarrashées :

Que «les dissciitimonts s'étaient en cITet élevés sur la inani«Te d'api»rêoier «'t de dirÎL'er la révolution de lî*30; qu'on uo cruvait pas généralement qu'elle dût dégénérer

CHUTE DU MINISTàRB LAPFITTB. 941

sitôt en anarchie , qu'il fallût sitôt se précautionner contre elle et lui montrer de ladéflance et de l'hostilité; que, sauf cette disposition générale, aucune dissidence fondamentale ne séparait les membres du dernier cabinet. D'accord sur le fond des choses, la différence n'existait que dans le plus ou le moins de confiance des uns et des autres : : que les uns et les autres auraient donc pu saisir le pouvoir... Mais, ajoute le président du conseil, on nous a dit, on nous a répété, on nous a obligés de croire que la confiance dans cette révolution était un meilleur titre, une meilleure condition, pour la diriger. Peut-être valait-il mieux en efi'et, pour la bien comprendre, la bien maîtriser, ne pas la craindre, ne pas s'en effrayer ; peut-être les idées d'ordre, les vraies maximes de gouvernement pourraient devenir plus populaires avec certains noms qu'avec d'autres : mal» gré not», on a cru que seuls nous pouvions faire triompher l'ordre ; on nous a obligés de l'essayer à nos risques et périls.

Ce discours si peu digne de la situation, et qui d'ailleurs ne disait rien de la politique future du cabinet, eût été une véritable abdication ministérielle, alors même que cette abdication n*eût pas été commandée par d'autres circonstances toutes personnelles au président du conseil.

En effet, l'état de plus en plus critique des finances publiques et la ruine imminente de la maison de banque de M. Laffitie auraient, dans tous les cas, rendu impossible la continuation de son ministère : si en efi'et la révolution l'avait élevé au premier rang comme homme politique, elle le ruinait comme financier. La prospérité de sa maison avait été grande pendant TEmpire et la Restauration ; mais elle ne reposait que sur des causes accidentelles: ces causer, s'étantévanouies, le vide s'était fait dans la caisse, et une suspension de payement était imminente. Le gouvernement dut se préoccuper de cette éventualité, qui, dans l'état de la place, prenait les proportions d'un grand malheur public. La Banque fit des avances

Page 1