‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 38 sur 65 · MINISTERE DU 11 OCTOBRE. S · texte numérisé non relu

MINISTERE DU 11 OCTOBRE. S

taire, appliquera ce gouvernement la même définition ignoble et méprisante que lui donnaient ses plus cruels ennemis, et entre autres Napoléon, qui avait fondé son despotisme sur les ruines de cette forme de gouvernement? Cette citation ne prouve-t-elle pas à elle seule combien étaitgrande la méprise duroi?Cette méprise n'était pas seulement grossière, elle était pleine de dangers, car le gouvernement parlementaire, c'est la discussion libre ; c'est la lutte ardente, passionnée des partis ; le gouvernement personnel , c'est le chef de l'État faisant tout et répondant de tout, et par cela même devenant le point de mire de toutes les attaques et finissant par succomber. Tout chef d'État qui voudra du gouvernement personnel devra commencer par détruire le gouvernement parlementaire ; mais vouloir enter l'un sur l'autre, c'est insensé.

Il ne manquait pas d'écrivains qui se chargeaient, sous les inspirations et avec les encouragements de Louis-Philippe, de justifier cet amalgame du gouvernement personnel avec le gouvernement représentatif : ainsi M. Rœderer, dans une brochure qui eut un grand succès dans le monde conservateur, soutenait très-sérieusement «qu'un président du conseil n'était nullement nécessaire; que le roi devait non-seulement régner, mais gouverner, etc. » Ces écrivains ne se faisaient faute même d'outrager et de calomnier ceux qui signalaient les dangers, les impossibilités mêmes d'une telle politique. Ces écrits faisaient d'autant plus de sensation dans le public qu'on en connaissait bien la source. M. Dupin, attaqué par M. Fonfrèdc, écrivit au roi :

« On vous accuse de diriger ces attaques: voilà ce qui m'a blessé et ce qui blesse aussi les hommes qui se croient attaqués par ordre du roi: les uns s'irritent et deviennent hostiles; d'autres se désaffection-

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ncnt et se détachent : cette tendance est déplorable. »

Je n'échappai point à ces attaques; un M. Pépin, sous la dictée en quelque sorte de Louis-Philippe, fit un pamphlet intiulé : Dix ans de règne^ dans lequel, non content de critiquer mes actes politiques, il retournait contre moi-même Tacte le plus éclatant de mon dévouement au roi : il disait que les égards que j*avais eus pour Charles X, le témoignage quej*aviis reçu de sa part, tout cela n'avait eu d'autre objet que de me ménager la faveur de la branche aînée, tn casd'une seconde Restauration. Ainsi ce qui était loué, exalté, et me valait tant de protestations de reconnaissance en 4830, était alors indignement pemrerti et calomnié. On voit que nous a\ions fait bien du chemin en peu de temps. Toutefois je suis loin d'attribuer au roi cette ignoble insinuation: elle était probablement du crû de ce M. Pépin.

Toute cette polémique mit de plus en plus en relief la question du gouvernement personnel; lâ presse ne manqua pas de prendre parti : plusieurs journaux furent traduits devant le jury, qui les acquitta. On peut lire dans les documents le plaidoyer que je prononçai pour le NatûmaL

« A partir de ce moment, dit H. Dupin, le système fut mis sur le tapis : c*est-à-dire la pensée du roi, quels que fussent les ministres, le rôle du roi comma symbole d*une volonté immuable; dès lors tout le gouvernement parlementaire faussé, plus d'espoir pour les opposants que dans une révolution. » (Tome III, pages 43i à 135.)

Mais reprenons la série des ministères qui se suceèdèrent rapidement les uns aux autres.

Après l'essai d'un ministère extra-parlenientaire« présidé par le duc de Bassano, et qui dura trois jour», M. de Broglie était rentré quelques mois avant l'aitentât Fiescbietil avait pris la présidenee du conseil ;

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il présenta de nouveau aux Chambres l^indemnité américaine: il s'agissait pour lui d'une revanche à prendre et pour le roi de tenir parole au gouvernement américain vis-à-vis duquel il s'était engagé par une correspondance directe et personnelle adressée au président de cette république.

L'entreprise était cependant devenue difficile, car dans un manifeste insolent le gouvernement des États- Unis avait menacé la France de se faire justice, si on ne la lui faisait pas, et ces menaces avaient fait une vive impression dans le public et même au sein du parlement.

L'indemnité n'en fut pas moins votée, sous la condition qu'il serait préalablement donné satisfaction à notre gouvernement, pour les injures et les menaces que le gouvernement américain s'était permises à notre égard.

Apres l'attentat Fieschi et les lois de Septembre, la situation de M. de Broglie paraissait consolidée, mais il disparut à l'occasion d'un incident imprévu que fit naître le ministre des finances, M. Humann, lequel s'avisa, dans une communication faite au nom du gouvernement, de parler de la réduction des rentes, comme d'une résolution prise et qui recevrait bientôt son exécution. Or, ni le roi, ni même le conseil n'avaient donné leur assentiment à une pareille résolution : M. de Broglie, interpellé de dire si la réduction de la rente aurait lieu, répondit sèchement : N<m ; ajoutant ces mots : Est-ce clair, Messieurs?..,

Cette réponse, dans toute autre bouche, aurait pu passer pour un simple mouvement d'impatience de sa part ; elle produisit l'effet d'une impertinence de grand seigneur et ne fut pas pardonnée. Elle suffit pour interdire à un de nos hommes d'État les plus éminents par son caractère et son talent et qui pouvait le mieux servir le gouvernement parlementaire.

l*accès (le la tribune dans la Chambre des députés. Ce que les corps politiques ressentent le plus vivement, ce sont les blessures d'amour-propre.

Un député du centre gauche, M. Gouin, ayant repris à titre de proposition la question de la réduction des rentes, cette proposition fut malgré le ministère votée à une grande majorité ; et M. le duc de Broglie dut pour la seconde fois se retirer pour ne plus reparaître.

Après quelques vaines tentatives auprès de H. Dupin et quelques velléités de faire entrer M. Mole, qui était le ministre selon le cœur du roi, M. Thiers fut enfin, le 22 février 1836, appelé à la présidence du conseil et au ministère des affaires étrangères, objet de toute son ambition ; c'était en quelque sorte le résidu du ministère du i 1 octobre expurgé des doctrinaires.

La position de M. Thiers devint d'autant plus prééminente que les collègues qui lui avaient été donnés ne pouvaient lui faire contre-poids. C'étaient M. de Montalivet, à Tlntérieur ; le maréchal Maison, à la Guerre; H. le comte d'Argout, aux Finances ; M. Sauzet, & la Justice ; M. Passy, aux Travaux publics, et M. Pelet (de la Lozère)* à Tlnstruction publique. Il n*y avait là personne qui pût gêner son action : la question était désormais entre lui et le roi.

L'éloignement de M. Guizot et de ses amis suffit pour détondre la situation. M. Sauzet avait même annoncé à la tribune Tère d'une po1iti(|ue nouvelle, et cria à la grande colère du roi qui s'était écrié de nouveau qu'il n'y avait d'autre politique que la sienne ; mais l'effet de ce changement et dans les personnes et dans les choses ne s'en était pas moins fait sentir dans le public et dans le parh^ment.

J'avais prédit et peut-être un peu contribué à amener ce résultat : car, ù l'occasion des crises miniaté-

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rielles précédentes, je m'étais attaché à faire ressortir les dissemblances qui existaient entre M. Guizot et M. Thiers.

Est-il étonnant, avais-je dit à la Chambre aux applaudissements de toute la gauche, qu'un de ces deux hommes, M. Guizot, qui a passé sa vie à exalter la légitimité et à maudire les douloureuses nécessités de notre révolution, placé tout à coup, en 4830, en face d'une révolution populaire et démocratique, en ait eu peur et ait voulu l'arrêter, la refouler et aller jusqu'à nier son existence; que l'autre, M. Thiers qui doit tout à cette révolution et qui a employé un vrai génie à en exalter les gloires, à en pallier les fautes, démocrate par origine, par opinion, par essence pour ainsi dire, n'ait pas éprouvé les mêmes sentiments de déûance et de répulsion ? L'homogénéité n'existe pas dans le pouvoir : car il se balance entre des positions toutes différentes, je dirais presque que la Révolution et la Restauration y sont en présence. (Les centres s*étaient alors récriés contre ces appréciations; elles n'en recevaient pas moins des faits actuels leur confirmation.)

Des utopistes, disait M. Dupin dans son discours au roi à l'occasion de sa fête, quels qu'ils soient, doivent comprendre nettement que le pays ne veut ni se laisser imposer par le tumulte et les clameurs de la place publique, ni s'abandon* ner à cet esprit de système qui^ sous le mysticisme calculé d'obscures théories, couvre souvent de funestes doctrines: la France ne veut pas conûer ses destinées aux hommes qui prétendraient la ramener en arriére et lui rendre un régime qu'il a fallu combattre et renverser...

Ce discours s*adressait aux amis de M. Guizot et ils ne s*y trompèrent pas : les journaux relevèrent avec amertume les paroles du président de la Chambre, faisant remarquer qu*il avait attendu qu'ils fussent à terre pour les attaquer.

Les insurrections populaires avaient cessé : la générosité du roi semblait avoir enfin mis un terme à cette horrible série de tentatives qui, ainsi que je le disais à la tribune, étaient autant de hontes pour le pays*

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Le moment eût donc été opportun pour M. Thiers qui se trouvait personnifier en lui toute Tadministralion du pays, de changer le système suivi jusqu^alors et d'entrer franchement dans la voie des réformes libérales. L'opinion publique semblait l'y convier. Un cri à peu près général demandait Tamnistie comme premier pas dans cette voie. Mais soit qu il ne fût pas assez sûr de sa majorité, soit que ses idées ne fussent pas tournées de ce côté, M. Thiers, à Tinlérieur du moins, s'écartait peu de Tancienne politique, lorsque survinrent les affaires d'Espagne qui trouvèrent le roi et son principal ministre entièrement divisés. Ferdinand VII dont notre expédition d'Espagne en 1823, commandée parle ducd'Angouléme, avait restauré le pouvoir, après en avoir fait un assez pauvre usage, était mort laissant un testament dans lequel, par dérogation à la loi salique, et faisant retour à la vieille loi monarchique de TFlspagne, il appelait à lui succéder sa fdle Isabelle, encore enfant, et instituait pour régente sa femme, la reine Christine.

La branche masculine, représentée par Tinfant don Carlos, protesta et en appela aux armes. Une armée carliste se forma et entra en campagne, inscrivant sur son drapeau : Restauration des trônes légiti m Europe.

La rég<>nte sentit bien que ses droits et ceux de fille dérivant d'une espèce de révolution, ses appuis naturels étaient auprès des gouvtTnements qui, eux aussi, avaient une origine révolutionnaire; et, comme, dans ce même tenqis, la ctMironne de Portugal se trouvait dis|)utée «-ntre la fille de don Pedro et don Miguel (|ui. lui ausM, faisait valoir lt*s armes à la main ses droits & um* prétendue légitimité, il s*élait formé entre les quatre gcmvernements d'Espagne, de Portugal, d'Angleterre et de France, ce qu*on a appelé le traité de la quadruple alliance.

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Ce traité était une bonne fortune pour notre gouvernement de Juillet, car il lui donnait des alliés : à la Sainte-Alliance fondée pour maintenir le droit héréditaire et traditionnel en Europe, il substituait une alliance fondée sur le droit opposé : il consacrait notre révolution en même temps qu'il lui apportait de puissants appuis. H. Thiers Tavait compris ainsi et s'était empressé de donner au traité un commencement d'exécution ; un corps de de iO,000 hommes avait été formé sur les Pyrénées, les instructions étaient données aux généraux, tout était prêt pour Faction. De son côté, le gouvernement anglais nous avait devancés et déjà sa marine avait fait échec à Tarmée carliste, lorsque Louis-Philippe se ravisa. Soit qu'il éprouvât une répugnance naturelle à entrer dans une alliance dont le principe et les tendances étaient révolutionnaires, lui, qui se faisait un titre auprès des grandes puissances d'avoir accepté la mission de vaincre la révolution française ; soit que la constitution des Cortès que l'insurrection de la Granja venait d'imposer à la reine Christine l'effrayât sur les conséquences et la portée du mouvement démocratique qui s'opérait en Espagne et qu'il en redoutât le contrecoup pourlaFrance, après avoir bataillé avec M. Thiers, d'abord pour empêcher une intervention directe, ensuite pour réduire les secours promis en les dissimulant sous le titre de Légion étrangère, et sous les couleurs espagnoles, il se décida tout à coup à donner l'ordre de dissoudre le corps d'armée prêt à franchir les Pyrénées, et cela sans même en prévenir M. Thiers, qui donna immédiatement sa démission.

M. Passy, qui suivit M. Thiers, explique ainsi cette démission dans une lettre qu'il écrivait à M. Dupin :

Le dissentiment couvait depuis deux mois. Le roi voulait un blàme public de ce qui était sorti de l'insurrection de

Saint-Ildcfonse. — Thiersvoulait attendre. — Le roi toulail refuser péremptoirement toute assistance; M. Thiers trouvait que c'était achever de perdre la reine que de lui retirer osten* siblement l'appui de la France; que c'était d'ailleurs violer le traité de la quadruple alliance. Nous avons dû persister et nous retirer: si nous étions restes, le roi aurait été amoindri; 11 aurait perdu l'un des avantages auquel il tient le plus, celui de paraître diriger lui-même les affaires étrangères.

Enfin, le 6 septembre 4836, M. Mole fut nommé président du conseil ; M. Guizot qui, cette fois, consentit à se séparer de M. le duc de Brogiie, reçut le portefeuille de rinstruction publique ; M. Uuchàtel, celui des Finances : le ministère de la Guerre fut confié au général Rernard, aide de camp du roi ; la Marine à Taniiral Kosamcl ; la Justice à M. Persil, et les Travaux publics à M. Martin (du Nord). Le ministère de Tintérieur avait été offert à M. Guizot qui, ayant préféré rest(*r à l'Instruction publique, fit nommer k ce poste un homme h lui, M. de Gasparin.

C'était le triomphe du gouvernement personnel du roi. mais aussi son danger, car, à partir de ce jour, nous allons voir se dérouler une série de luttes dans lesquelh^s la couronne ne pouvait qu'être directement compromis*;.

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