‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 41 sur 65 · MINISTÈRE MOLE · texte numérisé non relu

MINISTÈRE MOLE

ger, qui l'avail Toadé : noire position est tout aulre, nous sommes en présence d'un gouvernement que nous avons contribué à fonder, et c'est pour cela que lorsqu'il manifeste la plus légère intention de revenir au principe de la révolution dont il est sorti, nous suspendons le combat et nous nous montrons prêts à le seconder. Le ministère du 22 février s'est retiré devant une question qui intéressait rhonneur de la France. Il a répondu par là, au moins en partie, aux espérances que nous nous étions plu à placer en lui. Une autre combinaison s'est formée et alors s'est établi de nouveau le combat des prééminences (Mouvement au banc des ministres); nous avons été mis dans la conûdence de ces débats irritants; je m'en affligerais pour mon pays, mais je me tairais s'il n'en était déjà instruit par la notoriété publique; le conflit s'est déclaré à l'occasion du remplacement du ministre de l'intérieur qui a dû se retirer devant la rumeur universelle, qui s'était élevée contre lui dans la Chambre: on n'a pu s'entendre pour le remplacer. Les questions de prééminence ou d'influence politique, comme TOUS le voudrez, ont amené la dissolution du cabinet; ce n'est ni le rejet de la loi de disjonction, ni celle de l'apanage qui ont provoqué cette crise ministérielle; car le président du conseil a déclaré que, bien loin d'être frappé de cet échec, il se sentait au contraire le cœur élevé, stimulé même par la défaite; il venait même immédiatement après jeter à la Chambre une sorte de déQ en demandant 800,000 fr. de plus pour les fonds secrets. Il faut donc que mon pays le sache bien, des questions de prééminence et d'influence toute personnelle, voilà le motif de ces crises ministérielles qui déconsidèrent, énervent le pouvoir, et jettent l'anxiété dans les populations. Il faut que la France le sache et qu'elle en fasse une éclatante justice. (Vive approbation à gauche.) Mais, indépendamment de ces prétentions personnelles qui jouent un si grand rôle dans nos affaires depuis quelque temps, il y a une autre cause à ces crises : Messieurs,

) c'est une prétention de cour et de la vieille monarchie qui. Dieu merci, n'est plus de notre temps, que celle de croire que les hommes quels qu'ils soient, par cela seul qu'ils ont reçu la sanction de la faveur royale, réunissent en eux toutes les capacités possibles. Il y a dans les institutions actuelles une autre considération bien plus indispensable» c'est celle de l'opinion, celle du parlement.

Ici, je retrace les différentes phases qu'a traversées ropiiiion publique depuis 1830, d*abord et dans la première épreuve de la vietoire de Juillet ; il y avait alors une telle unité de sentiments, une telle universalité d'adhésion au ^gouvernement, que pour apercevoir les nuances qui distin^iaient les partis il aurait fallu remonter à un passé déjà éloigné ; mais lorsque cette ivresse s est calmée et (|u*on a eu le loisir de se reconnaître, de se juger, chacun est retourné II son vieux drapeau : de là une première dissolution du cabinet; puis sont venus les émeutes, les attentats, les manifestations socialistes, qui mettaient en question jusqu'à la société elle-même et s'attaquaient à ces classes moyennes qui, dans tous les temps, out été le refuge et le sanctuaire de la liberté.

Alors s'est opérée, disais-je, une nouvelle fusion entre des hommes d'opinions diverses : cette fusion a duré tant que Icrlanirer a existé; lorsqu'il a cesse, la séparation s'est natu* rt'llcmciLt faite et la seconde crise niiuistériellc a éclaté. Puis, nous qui assistions à toutes ces évolutions sans y prendre part, que demandions-nous au ^^ouveruemcut? non certesde ne pas se défendre, lui et la sociélé, contre des tendances subversives, mais de se ^'arder contre ou danger auquel, depuis cinquante ans, aucun ^'uuvernemcntn'a cclia|>pé : celui de s'absi)rber tout entier dans uue pensée de réprosion, et, pour détruire l'abus, d'aller jusqu'à interdire l'usa^'e des libertés les plus néces>aires. Nous disions aux ministres «[ui >e sont succédé : Jetez les veux sur l'avenir; il \i« iidra un temps où, le calme étant rétabli dans la rue, une réaetiori se nianifi'stera contre le système de la réprcision \ioleiite que >ous ^ui^ez : >ous vous ^tes déjà trop avancés dans e<>ttf \uie, vous ne |>ou\ez plus reculer, et au>si voyez condii^n de diriieultés \ou:: éprouvez maintenant à marquer >eulem<Mii un temps d'arrOt. Combien de combinaisons ont été i'>sa>ées dansée but, mais en \ain, depuis le mini>tére du 'JJ re\rier ju>i|u'au eabinet aetui'l! I/eiifan* tenient d'u'i mini>tere quelque piU progressif e^t «les plus laborieux; alors que tant de solennels avertissements de U

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Chambre et du pays pousseraient le gouvernement à abandonner le système des répressions à outrance, il y est retenu par une sorte de puissance occulte et de nécessité fatale. C'est ainsi qu'au lieu d'obéir aux avertissements de la majorité, les ministres actuels ont déclaré qu'arrivés au pouvoir sous l'influence d'un système militant, ils y persistaient; et que, mettant leurs actes d'accord avec leurs paroles, ils renchérissaient encore sur les lois de septembre, et nous présentaient ces lois de disjonction, de déportation, de non révélation qui ont toutes été rejetées. Vous dites que ces lois ne constituent pas des questions de cabinet, mais de telles questions se posent d'elles-mêmes, on ne les pose pas: quand un ministre a présenté certaines lois en déclarant qu'elles lui sont indispensables pour le bon gouvernement du pays, et que ces lois sont refusées, il est de sa dignité de se retirer.... (Oui, oui. —Très-bien !) Ce n'est pas tout, vous avez présenté la loi d'apanage, destinée, disiezvous, à ressusciter les traditions de la vieille monarchie et qui, à la différence de notre loi très-ordinaire et très-bourgeoise de 4832, qui se borne à laisser au roi, père de famille, ses biens patrimoniaux pour doter ses enfants et qui ne permet de recourir à des dotations que pour le cas seulement où ces biens personnels se trouveraient insufBsants, vous vouliez une dotation qui fût une institution permanente, transmissible de génération en génération et de plus qu'elle eut un caractère territorial, comme pour l'identifler de plus en plus avec les apanages de la vieille monarchie. Cette proposition a soulevé une réprobation universelle : vous dites que l'opinion a été égarée par un libelle (celui de M. le vicomte de Cormenin). Non, vous attribuez à ce livre une trop grande puissance; il ne mérite ni cet excès d'honneur, ni cette injure ; si ce projet ne s'était pas heurté contre un sentiment de répulsion profonde (M. Dupéhi de l'Eure : général 1), sentiment qui a ses sources dans ce qui vibre le plus puissamment dans nos cœurs, la haine de l'ancien régime, tous les écrivains réunis, quelle que fût la puissance de leur éloquence, quelqu'acérée que fût leur plume, quelqu'amùres qu'eussent été leurs épigrammes, n'auraient pu produire un tel mouvement d'opinion. (Vive approbation à gauche.) C'est ce sentiment qui a fait avorter votre projet; M. Guizot peut le qualifier de sentiment envieux contre let supériorités; il peut le dénoncer comme procédant de pas»

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sions anarchiqucs, désorganisatriccs ; il peut le qualifier comme il voudra, il ne le changera pas, car il coexiste avec nous, il est pour ainsi dire dans nos os. (Applaudissements.—* Mouvement prolongé.) Forces de reculer devant celte ex* pression de l'opinion publique au lieu de vous soumettre et de reconnaître votre erreur (de plus puissants que vous se sont honorés en se rétractant), vous persistez et vous venez nous déclarer que ce projet n'est qu'ajourné 1... Il n'y a donc rien de changé dans le système? alors dites-nous-le fran* chement. S'il en est ainsi, pourquoi le renvoi de l'homme qui a défendu le plus éloquemment ce système ? S'il en est ainsi, je vous déclarerai que c'est une prétcntioa insensée de vouloir séparer d'une politique les hommes qui la personnifient le plus et le mieux. (Très-bien 1 très-bien.) Des épreuves longues et répétées ont donné à cette politique de résistance à outrance dans laquelle vous vous opiniàtrez d'autres organes et d'autres représentants plus puissants que vous : vous avez dû le sentir lorsque naguère cette politique était formulée à cette tribune par M. Guizot avec tant de hauteur et de netteté : vous avez dû reconnaître et la parole et le bras du maître ! (Sensation. — Très-bien ! trèsbien.) Pour moi, je désire que toutes les expériences se fassent; ce n'est que lorsqu'un système a été poussé jusqu'au bout par ses représentants les plus accrédités que le terrain politique en est complètement dégagé et qu'on peut lui en substituer un autre, (iuc ce système, qu'on vous développait hier, se produise donc dans toute sa pureté, avec ses hommcsct toutes ses exagérations. Nous verrons alors si une politique qui consiste à constituer au sein de l'Etat, sous le nom uS'iïriiù de lai classe moyenne , une coterie de 150 ài60,000élceteurs pri\ilégiés, et de lui donner toutes les faveurs en échange du pouvoir qu'elle maintientdans vos maios, pourra se soutenir longtemps. Imprudents que vous êtes I mais la classe moyenne, en France, c'est la nation. (Très-bien 1 ) Dans notre France, la souveraineté nationale que la révolution de Juillet a fait triompher du droit divin a placé le pouvoir politique, non dans une classe ou une coterie, mais dans la nation: si vous pouviez compromettre cette classe moyenne, vous la compromettriez étrangement. Quoi 1 \ous la sépareriez des autres parties de la population, vous feriez un triage, nièuie dans miu sein, et vous diriez : C'est dans ce petit cercle ainsi trace que se concentre la classe moyenne :

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à cette firaction seule les droits politiques, à elle la succession de la vieille monarchie vaincue !... car c'est elle qui l'a vaincue. Ah ! mon Dieu, elle est plus juste que vous, elle repousse ce monopole de la victoire. (Bravo l bravo 1 ) La victoire de 1830 est celle de toutes les classes de la société, c'est la nation entière qui l'a remportée. (Nouveaux applaudissements à gauche.) La victoire de juillet est grande, je désire qu'elle soit déflnitive, que le combat qui dure depuis cinquante ans, pour la consécration des principes de 4789, soit terminé et n'ait plus à recommencer. Mais si, comme le disait hier M. Guizot, les deux principes contraires sont encore en présence, si ce principe démocratique que nous retrouvons partout en France, dans l'atelier de l'ouvrier comme dans le palais du riche, devait encore se défendre sur le champ de bataille, rappelez-vous que ce qu'il y aurait de plus hautement imprudent, de plus criminel peutêtre, ce serait d'avoir dit une seule fois sans contradiction, que c'est la classe moyenne qui a vaincu et triomphé en 4830, et que c'est à son profit que doit être exploitée la victoire. (Nouvelle approbation.) Messieurs, quoique dans une expression assez hautaine on ait dit qu'il n'appartenait pas à un gouvernement de se faire petit < , et qu'on ait dû s'autoriser de cette expression pour se livrer un combat pardessus la tête des ministres (On rit), j*attendrai que cette doctrine se produise ouvertement comme programme de gouvernement, et alors, soyez-en certains, l'opposition ne manquera pas à ce qu'elle doit au pays et à elle-même. (Bravos I bravos ! à gauche. Une longue agitation, dit le Moniteur^ succède à cette improvisation. — La séance est suspendue. — M. Odilon Barrot, en retournant à son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de membres. — M. Guizot, qui parait à la tribune, attend près de dix minutes le rétablissement du calme et du silence.)

La position que H. Guizot et ses amis avaient dû prendre dans cette discussion était celle de ministres conservateurs, méconnus et payés d'ingratitude ; mais cette position ne pouvait être longtemps conservée

1. Allusion au reproche que les «mis de M. Guixot avaient fait à M. Mole de ne pas couvrir sufQsamment le roi.

en présence d*un ministère qui prétendait que c'était lui qui continuait ù représenter le système de la résistance, alors surtout que ce ministère était ouvertement accepté par une grande partie de la majorité, et que de plus il avait très-ostensiblement la faveur du roi : il n y avait dès lors plus de place pour M. Guizot dans ce parti, qu à la suite de Thomme qui venait de le chasser du cabinet, et il était trop fier pour subir en silence une telle situation.

Ainsi avaient été éloignés successivement du pou* voir M. le duc de Broglie, à raison des antipathies personnelles que le roi ressentait pour ce haut personnage ; M. Thiers pour ses tendances trop révolutionnaires et pour sa persistance à vouloir exécuter le traité de la quadruple alliance; et enfin M. Guizot, pour faire place à un ministère plus agréable.

Les amis les plus a!rdents de M. Guizot, UM. Piscatori, Jaubert et autres, devancèrent leur chef dans la lutte qui désormais devenait inévitable; ils placèrent leur opposition sur le terrain brûlant de Tabus du youvernement personnel.

M. Mole, se voyant menacé dans sa majorité par cette défection, se décida alors à accorder l^amni$iie qui jusqu*alors avait été obstinément refusée. Il sembla même se rapprocher un peu de nous, affectant de représenter les deux ministres sortants comme ayant été les principaux obstacles à la réalisation de ses vuei libérales.

C'était trop pour M. Guizot et ses amis d'avoir été sacrifiés à un ministère favori et d'être en même temps livrés ù Topinion conmie des victimes expiatoires de tous les méfaits de la p(»litique suivie jusqu^alors. Aussi se décidèrent-ils entin à attaquer directement cette politique, et alors le débat devint plus vif et plus personnel vis-ù-vis du roi.

Nous ne pouvions qu accueillir avec une certaine

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réserve ces auxiliaires, que le dépit et le ressentiment bien plus qu'une conversion réelle aux principes libéraux ramenaient, au moins pour la plupart, sur notre terrain.

Le ministère ayant demandé un vote de confiance, je dus prendre la parole pour essayer de définir la nouvelle situation politique.

Voici comment je m'exprimai :

Je ne suis Théritier de personne et par conséquent je n'ai intérôt à la chute d'aucun ministère : je n'ai personnellement contre les ministres actuels aucune amertume dans le coeur, j'aurais plutôt des dispositions bienveillantes pour les personnes; je peux donc parler en toute franchise, ne me préoccupant que de l'inlérôt de mon pays, de la force et de la dignité de nos institutions. Pourquoi celte Chambre dont la mission était si belle, à laquelle se rattachaient de si grandes espérances, scmble-t-elle dépenser toute sa vitalité et son énergie dans de misérables questions de personnes, à l'imitation de ces corps puissants qui, ne sachant que faire de leur énergie, la tournent contre eux-mêmes? Que d'autres se félicitent de cette situation, pour moi, je m'en afHige profondément. Ah, Messieurs, c'est avec une conviction bien loyale et bien profonde que je le dis, l'affaiblissement de la représentation nationale serait mortel à tous les autres pouvoirs : il compromettrait la sécurité actuelle de la couronne et sa transmission dans Tavenir. (Vérité trop méconnue.)

Ici je fais Thistoire des divers morcellements de la majorité.

Quant à l'opposition, elle n'a eu qu'à se croiser les bras et à voir faire. (Rires sur quelques bancs.) La victoire s'est prononcée pour ceux qui disaient : assez de résistance, assez de politique militante à l'intérieur; c'est alors que le gouvernement représentatif a été faussé, puisque le système de résistance à outrance était vaincu; selon la première loi du gouvernement représentatif, il fallait placer le pouvoir là où était Topinioa qui voulait marquer le temps d'arrêt*

(Mouvement.) Au lieu de cela, qu'a-t-on fait? une opération étrange et tout à fait inexplicable dans un gouvernement représentatif : au moment où le système venait de recevoir un sérieux échec et où il avait grand besoin de renforts si on voulait le continuer, c'est alors que, par une sorte d'opération césarienne (Hilarité), on retranche du ministère de résistance sa partie la plus énergique, la plus puissante. U arrive quelquefois dans une tempête de jeter à la mer ee qu'il y a de trop lourd, mais il ne faut pas non plus être trop léger en politique. (Hilarité prolongée.) Je n'ai pas mission de défendre les ministres qui ont clé jetés à la mer, je suis leur plus vieil adversaire, mais j'ai besoin d'être juste à leur égard. Se retirer du pouvoir lors(|uc les principes qu'on y représente cessent d'obtenir la majorité dans les Chambres, c'est une chose naturelle et même honorable; mais lorsque vos principes sont conservés et même glorifiés» être renvoyés, alors une telle expulsion a tout l'air d'une injure personnelle, d'un reproche dindignité. Les hommes ainsi traites ont bien le droit de dire: pourquoi faites-vous de nous des victimes expiatoires dévouéesaux dieux infer^ naux et nous sacrifiez-vous au besoin d'obtenir la favcnr de vos nouveaux amis ? Nous ne pouvons accepter un lel rôle... Le remède à cette situation serait dans le choix de ministres qui représenteraient franchement, éncrgiqucment l'opinion qui domine dans la Chambre et dans le pays 7 mais ils sont tous imposables, ces hommes politiques: l'un est trop compromis dans les opinions libérales ou parlementaires; l'autre l'est vis-à-vis de la couronne; enfin, tous sontdevenus impossibles... Messieurs, depuis que j'assiste aux difréreiites phases de notre gouvernement, j'ai vu ^singulièrement s'accroître la liste des hommes impossibles. (A yauchc: Très-bien ! ) Ah! n'ètes-vons pas cffra\és de la \oir s'étendre incessamment, cette liste, et comprendre successivement tout homme qui a une volonté, une force qui lui est propre? Où arriverons-nous avec un tel système? à une impasse.

Ci? disccmrs, qui fit une grande sensation dans TAssemltlée, fut suivi, dit le Moniteur, d*unc agitation prolony^e. Il allait en rfi'et au vif de la situation; il passait par dessus ia tête dts miniitrtij comme nous le

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