ÉPISODE. — VOYAGE EN ORIENT
Ce fut dans Tautomne de i846 que je fis mon voyage d'Orient.
J ('tais curieux de voir de plus près cet Orient dont nous avions naguère agité à la tribune les destinées, et qui renferme encore dans ses flancs le terrible pro« bièmc dont la solution peut, d'un moment à Tautre, bouleverser le monde.
J'avais, pendant plusieurs années, reçu chez moi, lorsqu'il était ambassadeur de la Porto Ottomane en France, le célèbre Reschid-Pacha qui, devenu grand vizir, me pressait beaucoup de faire le voyage de Constantinople. Je m'y rendis après la session, en passant par la Grèce.
Je m'arrêtai un jour à Athènes; je visitai les ruines de TAcropole, et mon guide, en me racontant les péripéties du siège que les ruines de cette citadelle avaient soutenu contre les Turcs, me montrait encore la pierre où notre colonel Fabvier, qui s'était voué courageusement à l'affranchissement de ce brave peuple, avait établi sa résidence habituelle. J'assistai à une séance de la Chambre des députés et me fis dé- I- t7
signer tous les hommes qui avaient joué un rôle dans la guern- de l^ndépendance : ils eonsenaienl, même sous riiubit du législateur, le earactère et les allures de chefs de bande. Je visitai et n'admirai pas le palais du roi, construit en entier en très-beau marbre blanc, mais ({ui. par la lourdeur et la vulgarité ^e son architecture, jure avec les chefs-d'œuvre de Fart antique dont lf*s ruines l'entourent. Le contraste choquant qu'offre ce |)ulais, vraie caserne de soldats allemands, avec IcN vfstigt^s qui rapp(*llent la belle Grèce, répond assez bien (railleurs à Ténorme bévue que les puissances ont commise en imposant une monarchie allemande à ce peuple dont le génie est si vif et le caractère si |)r*tnlant; bévue dont une autre conséquence a été (U* donn(>r à la nation grecque des aspirations et des ambitions qu'elle ne peut pas satisfaire. La resserrer dans des limites si étroites, tout en lui faisant une monarchie, n'était-ce pas lui inoculer le besoin incessant de les franchir et de se jeter sur ses voisins? (Vsont autant de contre-sens qui expliquent les agitations de ce peuple et Timpossibilité d'y asseoir rien de li\<*. — Jrn raisonnais avec le président du conseil, que J'avais connu à Paris, le i;énéral (kdetti: il se désolait des embarras contre lesquels il luttait courageusement, mais en vain: il me disait que tel était encore le caractèrt' primitif de ee peuple grec, qu*on n'y pouvait lever les impots en argent, mais seulement eB nature : «e (pii, selon lui, suffisait à motiver la détmae financière de ee pays et l'impossibilité où il était de faire honneur a ses «engagements envers les puissances proteciriees. Kn entrant ch«'/ lui et en en sortant. j*em à travt»rs«'r une foule de palieares étendus sur les escaliers, oisifs et armés, ('ehi me rappelait notre Ile de Corse, où la vie du élan et de la tribu domine encore.
Après avoir relâché 4 Sm\Tne et y avoir passé qvd-
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qoes heures, très-suffisantes |K>ur visiter les environs de cette \ille et ses riches bazars, je me rembarquai, traversai TAnti-Bosphore, passai devant les rivages troyens et arrivai enfin à Constantioople par le plus beau soleil couchant
J*étais fort prévenu en faveur du magnifique pano* rama qu^offre Constantinople lorsqu'on y aborde par la pointe du Vieux-Sérail; mais la réalité dépassa mon Attente, à la dififérence de la rade de Naples, que j*ai trouvée au-dessous des récits que j*en avais lus. Rien Q*est plus imposant que cette masse de dômes et de minarets qui s'élèvent des deux côtés de la Come-d*Or, alors surtout qu'ils sont étincelants des rayons d'un beau soleil couchant. Un Anglais a dit qu'après ce premier coup d'ceil il fallait bien se garder d'entrer dans la ville ; et il avait raison, car, une fois engagé dans ces rues montantes et tortueuses, toutes remplies d'ordures et qui ne sont jamais nettoyées que par des chiens errants et des vautours, rien ne répond à votre première impression. Le vieux sérail, la mosquée de Sainte-Sophie, quelques palais de plaisance du Grand Seigneur sur les rives du Bosphore et deux à trois cimetières méritent cependant d'être visités. Mais je n'écris pas pour reproduire des descriptions que tant de voyageurs ont déjà faites : ce n'est pas en touriste, c'est en observateur et en homme politique que je visitais ces lieux.
Dès mon arrivée, je reçus les visites et les invitations du grand virir et de tout ce qu'il y avait d'éminent dans le monde officiel. Le Grand Turc daigna mV dresser, avec son nicham, des présents magnifiques, dont je fus très-embarrassé. Mon premier mouvement fut de renvoyer tout oela ; mais on me fit observer que ce serait mal répondre à des témoignages de bienveillance. Notre ambassadeur, M. de Bourqueney, m'expliqua d'ailleurs que l'e^èce d'afi'ectation que le
Grand Turc apportait dans cette réception toute princière faite à un simple particulier, que recommandaient tout au plus quelques discours de tribune, tenait k des considérations politiques que je devais me garder de contrarier. La Porte Ottomane était alors, en effet, en grande délicatesse avec la Russie, qui, se prévalant du secours qu'elle avait amené aux portes de (^onstantinople, lorsque cette capitale était menacée par Ibrahim-Pacha, affectait une sorte de droit de suzeraineté dans les Ëtats du Grand Seigneur, y favorisait les intrigues grecques et arméniennes, et se préparait, par un protectorat insolent, & y exercer bientôt une domination absolue. De là, une réaction tres-prononcée delà Porte Ottomane contre Tinfluence russe, réaction que la France et TAngleterre, cette fois parfaitement d'accord, encourageaient de toute leur force. Me trouvant à Constantinople dans ees circonstances, c'était le représentant du libéralisme d'Occident que le Grand Turc affectait d'honorer en moi, pour faire échec aux prétentions du despotisme moscovite. Je me laissai donc faire, un peu surpris de me voir en si grand honneur auprès du plus absolu des gouvernements.
Dès le lendemain de mon arrivée, j'assistai, dans une place choisie, à la revue que le sultan passait de ses troupes: je fis peu de remanpies sur les soldats, qui paraissaient manœuvrer assez bien, grâce à des instructeurs français fort distingués, avec lesquels je ne tardai pas h me lier; je fus seulement frappé du sansfaçon avec lequel en agissaient les généraux ottomans: l'un d'eux, (|ui commandait l'artillerie, se fit tout >implement apporter sur le terrain des manœuvres un coussin, sa pipe et son café, et se mit tranquillement à boin* et à fumer, accroupi sur son divan, pendant que son iirtillerie faisait ragt*.
Je vis arriver bientôt, du lieu où j'étais placé et qui
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dominait le champ de manœuvre, une longue file de chars ou arabas traînés par des bœufs aux cornes dorées et enrubanées ; une escorte de cavaliers précédait et suivait ce convoi qui s'avançait lentement vers nous. J'étais fort intrigué de savoir ce que renfermaient ces voitures si bien escortées, et j'avais placé, selon une vieille habitude, mon lorgnon sur mon nez dans une position inverse, ce qui, plus d'une fois, mémo à Paris, m*a attiré les plaisanteries des badauds. Aussitôt que les chars s'approchèrent, les rideaux qui les comTaient s'agitèrent et j'entendis partir des éclats de rire : c'étaient les dames du sérail qui s'égayaient à mes dépens et pour qui mon lorgnon était un sujet d'hilarité. Je ne demandais pas mieux que de leur fournir cette petite récréation, et je restais imperturbable ; mais un Anglais indiscret (rien n'est sacré pour un touriste) se permit de tirer son album et d'y crayonner la scène dont nous étions témoins. Le chef des eunuques vint alors nous prier très-poliment de nous reculer de quelques pas.
Je vis, le lendemain, le sultan sortir de la mosquée et fus frappé du caractère noble et un peu mélancolique de sa figure ainsi que du respect religieux avec lequel la foule de ses sujets l'accueillait; il est pour eux le représentant du prophète, et les croyances de ce peuple se sont très-peu altérées au contact de notre civilisation : c'est tout à la fois une force et un obstacle. Si on veut civiliser les musulmans, il faudra commencer par détruire cet obstacle sans être bien assuré de remplacer la force qui en dérive par une autre force équivalente. Là est la grande difficulté de la régénération de l'empire turc.
J'en causais souvent avec Reschid-Pacha, très-dévoué à son pays, mais aussi peu croyant que possible, affranchi qu'il était de tous préjugés par la tendance philosophique de son esprit.
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(c Vous luttpz, lui disais-jc un jour, contre des difficultés qui me paraissent insolubles; si vous avîei une statistique bien faite dans votre pays, elle vont apprendrait probablement que la population musulmane va tous les ans décroissant en nombre, en richesse et en lumières; tandis que les populations grecques, arniénionnes, juives, suivent une progression toute contraire ; d*où ce résultat fatal, qu au bout d'un certain temps la disproportion deviendra telle, qu'il faudra bien que la domination se déplace et aille \ik où sont la richesse, le travail, le nombre et Tintelligcncc. Déjà, votre empire ne vit qu'artificiellement et doit son existence plutôt aux rivalités des autres puissances qu'à sa vitalité propre ; je n*ai, d'ailleurs, pas besoin de statistique pour voir que votre population est en déclin : les enfants que je rencontre sont, pour la plupart, malingres et mal venus; cela p^nirrait bien tenir à la manière dont la famille est constituée chez vous et à la difficulté d'y vivre: je ne vois pas dans l(*s ru(*s de Constantinople le moindre fonctionnaire, sans qu'il s<»it accompagné de cinq on six seniteurs, l'un portant sa pipe, l'autre son parasol, l'autre ses armes, un quatrième son porte^ feuille, ete.; ajoutez à cela les femmes nombreuses qu'il entretient: comment voulez-vous que cet être rlévon* pas à lui seul la substance d'une foule de seml)lal>les, et cela en tarissant les sources de la production?»
Le grand vi/ir convenait de la vérité de mes observations, mais il soutenait que le remède à ce mal n'était pas impossible : d'abord, le Coran ne preserivail pas, nie (lisait-il, d'avoir plusieurs femmes, il se bor^ nait à les tolérer, et il se citait comme exemple; il n'avait, lui. qu'une f(*mme. et s*en vantait. Pourqnoi n*aménerait-on pas la nation entière à répudier les harems, pour s'en tenir à une seule femme légitime?
« Oui, lui répondis-je, mais il faudrait que le sultan en donnât l'exemple. Le peut-il? le Ck>ran ne s'y oppose-t-il pas? et tant que le chef de TËtat aura des centaines de femmes, l'abus sera indestructible et ses conséquences se feront sentir. »
Reschid-Paeha reconnut, avec moi, que là était le nœud de la difficulté, indépendante de Tinfluenoe du climat et de la puissance des habitudes : il avouait que le Coran ne saurait admettre que le représentant du prophète prit pour compagne et élevât jusqu'à lui une femme qui, dans la loi religieuse, est réputée d'un ordre inférieur à l'homme. Celui qui ne mange jamais en public et n'admet personne à sa table, de peur que quelqu'un ne voie qu'il a les mêmes besoins que les autres hommes, ne saurait faire asseoir sur son trône, à côté de lui, une femme légitime.
Mais, pour le reste des musulmans, il serait possible, ajouta-t-il, à l'aide des ulémas qui sont dans les mains du gouvernement, de faire parler le Coran et de prescrire Tunité dans le mariage, comme en Occident.
« Je crains, lui répliquai-je, que, même sur ce point, vous ne vous fassiez illusion : en dehors du corps des ' ulémas, c'est-à-dire de votre clergé officiel, n'avezvous pas une foule de sectateurs fanatiques qui ont sur les masses bien plus d'influence que vos ulémas et auxquels vous auriez affaire?»
Reschid-Pacha se recueillit, et au bout de quelques moments: « Oui, me dit-il, la difficulté €$t grande; mai$ là où il y a une question de m ou de mort, il n'est pas permit de mesurer les obstacles. »
Quelques jours après, je fus à même de me confirmer dans mon objection : j'étais assis à côté du grand vizir, sur son divan, dans le cabinet qu'il ooeupait dans les vastes bâtiments de la Porte Ollomane; il était entouré de plusieurs grands fonctioimaires. Un ofticier de service vint lui annoncer tout bas la
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prrs(>nce d*iin Turc qui demandait h lui paner; aussitôt, je vis le grand vizir se lever, aller au-devant du visiteur et se confondre en saluts et salamalecs envers lui : ce Turc était un vieillard couvert de haillons, mais portant le turhan vert; lorsque je demandai à Rescliid 1 e\plicati(m de cette réception extraordîain^ et de cette dérogation à toutes les lois de la hiérarchie, si rigoureusement ohsenées en Turquie, il m'avoua que cet homme qu'il avait reçu avec tant de distinction était un des derviches les plus fanatiques, mais aussi les plus révérés par le peuple, et que c'était un homme à ménager : « Vous voyez donc Mni, lui dis-je, que vos ulémas ne sont pas les seuls à convertir, et que la difficulté est plus grande que vous ne le disiez, »
A quelques jours de là, je fus admis à Taudiencc du sultan, qui m'adressa une espèce de compliment on turc, mais où se glissaient quelques mots de la langue française, qu'il apprenait en ce moment, et parmi lesquels je saisis celui de civilisation ; jVn fis le thème de ma réponse, louant les efforts qu1l faisait pour introduire la civilisation dans son pays; je le félicitai surtout d'avoir eu le courage d'introduire la vaccine dans son empire, et d'avoir hruvé ce préjugé oriental qui commande une résignation passive à tous les Héaux connue venant de IHeu.
L<* C4)rps diphmiatique était présent, et Taudienee était vraiment imposante. Je m'en tirai de mon mieux; scult'nifMit, connue il est d'étiquette qu*on sorte à reculons, fil nie conformant à cet usage, je manquai de reiivrrsrr un«* table chargée de riches porcelaines, ce qui fit rin* le drand Seigneur lui-même, et par conséqut'iit t(»ut«* l'assistance'.
1 . Viiiii roiiiiiicia II* Journal le Sit^cle, iliim le numéro du 6 iwvemlirc IK4(i, rundail coiii|ile ilt> ri'lti* aiidirnru :
I .NuUR liKiiii!» daiiii la rurrt'spumljiiri' de CuiisUnUnople du 19