‹ Mémoires posthumes (volume 3)Chapitre 18 sur 31 · DES DOCTRINAIRES · texte numérisé non relu

DES DOCTRINAIRES

La retraite de M. Thiers et surtout la cause qui l'avait déterminée ne pouvaient laisser la Chambre et surtout notre opposition indifférentes : un grand et solennel débat eut lieu à cette occasion.

M. Thiers expliqua le motif de sa retraite : faisant allusion aux ordres donnés en arrière de lui, il déclara qu'il n'avait pas tout su, alors quil aurait dû tout savoir. Quant à M. Guizot, il approuva hautement la résolution du roi de s'abstenir de toute intervention directe ou même indirecte dans les affaires d'Espagne.

J'abordai à mon tour le débat.

Je commençai par caractériser l'espèce d'intervention que nous étions d'avis d'opérer en Espagne :

Il ne s'agit pas, disais-je, d'imposer par la force à ce pays, comme le tenta Napoléon, un roi et des institutions: c'est là ce qui serait absurde et dangereux. Non: il y a en Espagne un gouvernement qui nous est lié par une communauté d'origine et de principe etcontre lui ondresseun drapeau sur lequel est inscrit cette menace, qui s'adresse à nous autant qu'à lui : Restauration des trônes légitimes en Euro'ge,

C'est ce drapeau que nous voulons renverser ; nous prétendons éteindre dans son foyer un incendie qui, après avoir dévoré l'Espagne, pourrait bien gagner la France, et qui, dans tous les cas, nous créerait une situation pleine de périls. Le gouvernement du roi l'avait d'abord jugé ainsi, puisqu'il s'était lié par le traité de la quadruple alliance ; et il serait par trop puéril de supposer un traité qui n'engagerait à rien. Pourquoi donc, alors que tout était préparé pour l'action, s'être subitement rétracté ? La cause de ce changement, il faudrait fermer les yeux à l'évidence pour ne pas la voir, et elle est d'ailleurs avouée : c'est la proclamation de la constitution de 1812 en Espagne. Il faut cependant bien reconnaître que le despotisme éclairé de Zea Bermudez ne pouvait pas arrêter une nation en pleine effervescence révolutionnaire. Ce sont les juntes de Barcelonne, de Séville, de Saragosse, qui ont pris l'initiative d'un changement qui, pour n'être pas sorti des pavés d'une capitale, n'en doit pas moins être respecté. Dans cette circonstance, les Espagnols ont fait un grand acte de sagesse. Il y avait deux choses, en effet, dans cette constitution des cortèSjUn drapeau et des institutions. Le drapeau rappelait les souvenirs les plus glorieux de la Péninsule et la résistance héroïque contre l'étranger, et de plus son noble élan vers la liberté: ils l'ont gardé, ce drapeau; mais quant aux institutions, elles étaient vicieuses, impossibles même, et ils les ont profondément modifiées. Y a-t-il donc là un motif pour leur refuser nos sympathies et notre appui ? La pensée qui a dominé notre politique, M. Guizot, qui a l'habitude de dogmatiser les faits, nous l'a révélée : il nous a dit qu'il y avait en Europe deux grandes forces qui se balançaient, celle des réformateurs et celle des conservateurs; que la France pouvait parfaitement vivre en bonne intelligence avec les unes et les autres, à la condition de rester neutre entre elles ; que c'était là le vrai juste milieu, etc. Sortons des généralités. M. le ministre de l'Instruction publique a un esprit trop élevé pour vouloir retenir le débat dans des lieux communs. Après avoir brisé le gouvernement du droit divin que les traités de 1815 nous imposaient, et avoir jeté le défi à l'Europe coalisée contre nous, il y avait deux partis à prendre : celui de la propagande révolutionnaire, en provoquant les autres peuples à nous imiter, et celui de la non-intervention. Je n'examine pas jusqu'à quel point notre gouvernement, alors

qu'il n'était pas encore reconnu, a essayé de cette propagande, vis-à-vis de l'Espagne spécialement : je ne veux pas revenir sur le passé : il y a des nécessités qui assiègent les gouvernements à leur berceau et dont il serait trop rigoureux de leur demander compte. Mais, après la reconnaissance de notre révolution par les autres puissances, on a proclamé bien haut, et on a bien fait, que nous ne prendrions l'initiative d'aucune révolution chez nos voisins, nous contentant de l'influence qu'exercerait sur eux notre exemple ; alors est venue la doctrine de non-intervention : nous n'interviendrons pas chez les autres, mais nous ne permettrons à aucune autre puissance d'intervenir de son côté. Le président du conseil a fait de cette doctrine une glorieuse application en Belgique contre la Prusse, et je lui en fais honneur. Mais bientôt l'insurrection des Romagnes et l'intervention armée de l'Autriche ont placé notre gouvernement dans cette alternative ou de faire respecter son principe par les armes ou de laisser faire. Les Autrichiens ont brisé l'insurrection, livré les chefs au duc de Modène et assisté à leur supplice; nous n'avons cependant pas marché contre eux. Après cela, pouvions-nous rester niaisement attachés à un principe que nos voisins violaient aussi ouvertement et impunément? après qu'ils avaient abattu le drapeau qui leur faisait ombrage en Italie, devions-nous, pouvions-nous respecter le drapeau légitimiste qui nous menace en Espagne? C'eût été une politique de niais et de dupe. Aussi, à ces déclarations dogmatiques de non-intervention, dont s'accommodent mal les nécessités de la politique, a été substitué un système plus pratique: c'est celui des alliances libérales, ou, si l'on veut, révolutionnaires ; c'est-à-dire, de traités formés avec les gouvernements qui ont le même principe, la même origine que le nôtre. De là, la quadruple alliance entre nous, l'Angleterre, le Portugal et l'Espagne, Je ne l'ai jamais comprise cette alliance, autrement que comme l'heureuse contre-partie de la Sainte-Alliance de 1815: aussi notre opposition s'y est-elle sincèrement ralliée. M. Thiers l'avait appréciée comme nous, et il a voulu sérieusement l'exécution de ce traité. Je dis donc, contrairement à l'assertion doctrinale de M. Guizot, que nous ne devons pas rester neutres et indifférents entre les deux principes qui se partagent et se disputent le monde; nous ne le devons pas, ni par honneur ni par calcul : par

honneur, car il y a un traité, et qui dit traité, dit engagegement sérieux, excluant par cela même la neutralité ou l'indifférence; par intérêt et calcul, car cette position neutre, que vous dites si belle, serait fausse et dangereuse; elle nous mettrait à dos les gouvernements constitutionnels, sans nous rallier les puissances absolutistes. Une telle politique d'égoïsme et d'indifférence conduirait la France là où elle en était sous le cardinal Fleury, à n'être redoutée par personne et méprisée par tous . Est-ce une telle politique que nous promettait la révolution de Juillet ? croyez-vous qu'en face des dangers et des hontes qu'elle nous attirerait, le gouvernement intérieur du pays deviendait facile ? espérezvous qu'alors que le cri de trahison des intérêts de notre révolution retentirait des Pyrénées jusqu'au Rhin, il vous serait facile d'abuser encore le peuple et de le contenir par vossophismesouvos opinions dogmatiques? C'est alors que la France saurait se suffire à elle-même. Elle se sauverait par sa seule énergie; mais ce serait sans vous, malgré vous, contre vous peut-être! { Vive approbation à gauche. ) Ahl je ne suis pas étonné après cela que des hommes d'État consciencieux se soient démis avec éclat du pouvoir; je leur rends du haut de cette tribune un solennel hommage, car c'est le premier exemple du respect des conditions du gouvernement représentatif qui ait été donné...

Une voix, M. Laffitte. Non, c'est le second!

Oui, je me trompais, c'est le second : car votre ministère, Monsieur Laffitte, s'est dissous devant la violation du dogme de la non-intervention, comme celui-ci se retire devant la violation des alliances libérales. Cette séparation, il y a longtemps que je l'avais annoncée, alors que je prédisais que les hommes, partisans de la souveraineté nationale, ne marcheraient pas longtemps avec ceux de la quasi-légitimité. Bien des démentis me furent alors donnés: on proclamait une alliance à toute épreuve, on s'étouffait dans des étreintes mutuelles. Je ne m'attendais pas cependant à voir se réaliser sitôt mes prévisions. Plus vous vous avancerez dans les voies où vous êtes entrés, plus le dissentiment deviendra générai et profond, et plus aussi il s'envenimera: car, nous en faisons l'expérience tous les jours, et cette expérience sera fatale, tout opposant, quelque loyal, quelque modéré qu'il soit, devient par cela même pour le gouvernement un ennemi d'autant plus redouté qu'il est

plus modéré; son caractère, ses intentions mêmes sont calomniées, dans les journaux, dans les pamphlets soldés par le ministère; une barrière de plus en plus infranchissable s'élève entré lui et le pouvoir, qui voit ainsi se rétrécir le cercle dans lequel il peut se mouvoir, jusqu'à ce qu'acculé dans une impasse il se trouvera en face d'une catastrophe inévitable !...

Ce discours fit une certaine sensation, en ce qu'il mettait bien en relief la situation nouvelle qui allait se dessiner dans le parlement. Le gouvernement de Juillet devait passer par trois phases, et à chacune d'elles laisser quelque chose de sa force et de sa vitalité : d'abord, celle de la réaction de la peur contre la liberté; puis, celle d'une excessive timidité dans les relations extérieures ; enfin, celle de l'abus du gouvernement personnel du roi : et c'est dans cette dernière que nous allons entrer.

Au milieu de ces crises ministérielles, venaient à discussion les projets de lois sur les attributions municipales, et d'importantes questions d'organisation intérieure se discutaient à cette occasion.

Le projet qui nous était soumis enlevait aux maires le droit de faire des règlements en matière de police municipale, en même temps qu'il instituait dans chaque canton des commissaires de police, auxquels étaient dévolues toutes les attributions relatives au maintien de l'ordre et à l'exécution des lois. C'était, à vrai dire, dépouiller l'autorité municipale de toute sa part dans l'autorité publique, pour réduire ses attributions à la simple gestion, encore très-restreinte et très-limitée, des biens de la commune. Pour Paris, les maires continuaient à n'être que de simples officiers de l'état civil. Je combattis ce projet de loi et le fis modifier, au moins quant aux règlements de police.

On nous a reproché, disais-je, d'affaiblir l'autorité; on nous reproche de n'être pas gouvernementaux, parce que

nous sommes d'avis qu'un gouvernement libre doit puiser sa force ailleurs que dans l'emploi exclusif d'une police centrale se substituant à tous les pouvoirs locaux et les absorbant. Or votre administration centrale succombe sous le fardeau des affaires ; il n'y a pas de gouvernement au monde qui ait une complication de pouvoirs et d'attributions pareille à celle qui la surcharge: et cependant, toujours insatiable, elle veut sans cesse y ajouter. Aussi tout languit, tout s'énerve par suite de cette absorption effrayante. Je pense que la science d'un gouvernement libre consiste à se servir des forces naturelles qui existent dans un pays, à leur confier tout ce qui peut leur être confié, à se les associer, à s'identifier avec elles de manière à les intéresser à sa défense. Je sais bien que, dans ce système, l'action du gouvernement central peut rencontrer parfois des résistances; son action peut n'être pas toujours aussi rapide, aussi instantanée, que le désirent en général les gouvernants et même les gouvernés : mais elle n'en sera, en définitive, que plus assurée.

J'étais parvenu à faire adopter par la commission la formation en principe d'un conseil cantonal, pour suppléer au fractionnement excessif de nos communes rurales ; et, en ce point, j'avais été efficacement secondé par M. Vivien, un des hommes les plus éclairés et les plus consciencieux que j'aie rencontrés dans la Chambre, et qui, après avoir professé et pratiqué un grand culte pour la centralisation administrative, s'était converti et avait loyalement reconnu tout ce que cette centralisation opposait d'obstacles à l'établissement d'une liberté sérieuse en France ; il faisait partie du Conseil d'État, dont il était une des lumières.

Nous vous proposons, disais-je, d'établir tous les ans, à une époque déterminée par l'administration et dont elle aura le choix, une réunion des maires du canton au cheflieu.

Pour faire accepter cette innovation, nous la ren*-

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dions aussi petite et aussi modeste que possible; nous ne réussîmes pourtant pas à la faire triompher de l'esprit de routine et des timidités du gouvernement et de la majorité ; ces idées étaient cependant destinées à faire leur chemin, sous la double influence du bon sens et de l'expérience.

Le gouvernement de Louis-Philippe, qui ne pouvait attendre un appui sérieux que de la classe moyenne, aurait dû naturellement appliquer toute son énergie, toute son influence à mettre à profit les forces de cette classe moyenne en la faisant participer largement aux aff'aires communes ; il ne l'a pas voulu et il l'a cruellement expié, et nous avec lui.

Mais revenons aux tristes complications du gouvernement personnel de Louis-Philippe.

L'administration de M. Mole commença sous de fâcheux auspices. Une expédition commandée par le gouverneur de l'Algérie, M. le maréchal Clausel, et destinée à prendre Constantine, occupée par les Arabes, échoua. La retraite de l'armée assiégeante se fit à grand'peine, protégée par le courage et le sangfroid de Changarnier, qui devait plus tard jouer un si grand rôle, exercer une si décisive influence sur les destinées de notre pays.

De violents reproches furent adressés par le parti conserv^ateur au commandant de l'expédition, qui, au tort d'avoir échoué, ajoutait celui bien autrement impardonnable d'être libéral et d'appartenir à notre opposition. M. Dupin, selon son habitude, avait pris l'initiative de cette agression contre le vaincu. Dans un discours prononcé au nom de l'Institut, il avait trouvé le moyen de comparer le maréchal Clausel à Calpurnius qui, on le sait, avait compromis les légions romaines en Afrique. Le maréchal s'en était formalisé et avait assez sottement demandé raison de cette allusion à l'académicien; celui-ci avait refusé de

s'expliquer. Je m'interposai et réussis à faire sentir au maréchal Clausel combien ces préliminaires de duel étaient ridicules, vu la situation et surtout le caractère de son adversaire.

Plus tard, l'expédition de Constantine fut reprise, et cette fois la ville fut emportée, malgré la résistance opiniâtre des Arabes. C'est dans ce siège, auquel le duc de Nemours prit part, que le colonel Lamoricière montra une intrépidité qu'il faillit payer de sa vie : enveloppé dans l'explosion d'une mine, couvert de poudre et de sang, il n'en courut pas moins à l'assaut et contribua à la prise de la ville. — Nous retrouverons ce même Lamoricière dans nos agitations politiques et dans nos débats parlementaires, toujours animé de la même loyauté et emporté par le même courage privé, plus bouillant que raisonné. Pour moi, ce qui me rendait hautement partisan de notre occupation de l'Algérie, malgré les énormes dépenses et les profits fort incertains qu'elle nous rapportait, c'était la conscience de l'éminent service que nous rendions à la civilisation et même à l'humanité, en détruisant sur les côtes de toute la Méditerranée cette piraterie qui les désolait depuis tant de siècles. Aussi, bien loin de me réunir à ceux de mes amis, qui attaquaient notre occupation au nom de l'économie et des intérêts de nos finances, je n'hésitai pas à faire campagne pour mon ami le maréchal Clausel ; mais elle ne fut pas plus heureuse que son expédition, et le maréchal fut privé de son gouvernement et a disparu à peu près de la scène politique.

Un autre incident plus sérieux, par les suites qu'il eut, vint compliquer la situation.

Louis-Napoléon, le seul qui restât des enfants de l'ancien roi de Hollande, et qui, aux termes des sénatus-consultes de l'Empire, réunissait sur sa tête tous les droits à la couronne impériale, avait trouvé un

asile en Suisse ; il y avait même obtenu le grade de capitaine de l'artillerie fédérale. Là, plein de confiance dans son droit prétendu comme héritier désigné du pouvoir impérial et dans sa destinée, il passait sa vie à ourdir des conspirations bonapartistes. A plusieurs reprises, des notes avaient été signifiées à la fédération suisse pour que ce voisin dangereux fût éloigné. L'insistance de notre gouvernement avait même, sous le ministère de M. Thiers, été portée jusqu'à une démonstration armée. Louis-Napoléon, ayant jugé que sa position sur la frontière française ne pourrait pas longtemps être maintenue, se résolut enfin à faire une tentative désespérée : il parvint à embaucher le colonel d'un des régiments d'artillerie qui se trouvaient en garnison à Strasbourg, et à un jour convenu il se présenta subitement dans la caserne de ce régiment, se fit reconnaître comme le successeur de Napoléon, et, aux cris de : Vive [empereur! se porta avec ses complices vers les autres régiments de la garnison ; mais le colonel du premier des régiments d'infanterie auquel il se présenta était un homme de courage et de devoir, qui harangua ses soldats, et Louis-Napoléon ainsi que ses complices furent saisis et emprisonnés. Ce n'était là que le coup de tête d'un prétendant téméraire ; le gouvernement aurait dû en faire le moins de bruit possible, surtout après les démonstrations bonapartistes qu'il s'était lui-même permises. Il aurait été politique de faire juger cette affaire simplement, rapidement, par les premières assises qui se tiendraient à Strasbourg ou dans une ville voisine.

Le prince Louis-Napoléon, certain d'être jugé, m'écrivit pour me demander de le défendre: je le lui promis. Mais Louis-Philippe et ses ministres éprouvèrent, sans doute, les mêmes scrupules que pour madame la duchesse de Berry, et pensèrent qu'il était dangereux et inconvenant d'abaisser devant le niveau

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de la justice ordinaire le membre d'une famille qui avait régné en France. Il fut décidé que Louis-Napoléon ne serait pas jugé, mais transporté au Brésil sur un navire de l'État, après avoir donné sa parole de ne plus rien tenter contre le gouvernement français : c'était, il faut en convenir, porter bien loin la superstition du principe monarchique et en faire surtout une étrange application.

Les coupables subalternes furent seuls renvoyés devant la cour d'assises de Strasbourg. Le prince m'écrivit pour me prier de défendre le colonel de Vaudrey, son complice, m'autorisant à déclarer qu'il prenait sur lui toute la responsabilité de l'attentat et m'invitant à faire usage de sa lettre devant le jury.

Je refusai péremptoirement de me charger de cette défense, à moins que je ne fusse désigné d'office: j'expliquai que, si j'avais consenti à défendre le prince, c'était parce qu'à raison de son ostracisme je le considérais comme placé en quelque sorte en dehors du droit commun ; mais que je ne pourrais faire valoir la même excuse en faveur d'un colonel qui, en violation de son serment, s'était servi du commandement à lui confié par le gouvernement de son pays contre ce même gouvernement ; que, surtout dans ma situation, politique, je ne pouvais me charger, au moins volontairement, de trouver des excuses à une pareille action. Les amis des accusés insistèrent pour que du moins je désignasse un avocat, et j'indiquai mon plus jeune frère Ferdinand, qui venait de rentrer au barreau, après avoir donné sa démission des fonctions de substitut du procureur du roi à Paris. Comme on pouvait s'y attendre, le jury de Strasbourg ne crut pas devoir frapper les instruments du crime, alors que son auteur principal avait été mis hors de cause ; il ne voulut pas se montrer plus sévère que le gouvernement lui-même, et tous les accusés furent acquittés.

De là, grande émotion dans les régions gouvernementales : on crut que l'occasion était favorable pour renforcer la législation pénale.

Le ministère nous proposa une loi qui punissait la non-révélation comme un crime, une autre qui introduisait dans le Code pénal un genre de supplice nouveau : c'était la détention dans la déportation ; et enfin une troisième, qui autorisait le ministère public, toutes les fois que des prévenus militaires et civils seraient impliqués dans une même affaire, à disjoindre les causes et à faire juger les militaires par un conseil de guerre, alors que les civils seraient laissés à la juridiction ordinaire des cours d'assises. De plus, comme le roi épiait toutes les occasions de soigner ses intérêts de famille, il crut pouvoir ajouter à ces lois répressives trois autres petites lois d'un caractère tout différent : l'une constituait un apanage immobilier en faveur de son fils puîné, le duc de Nemours ; les deux autres étaient destinées à assurer des dots à son fils aîné, dont le mariage était arrêté avec une . princesse de la maison de Mecklembourg, et à sa fille la princesse Marie, qui épousait un prince de la maison royale de Wurtemberg.

C'était bien charger ce malheureux ministère dès son début !

Le projet de loi de disjonction, qu'avait inspiré l'issue de l'affaire de Strasbourg, fut le premier mis en discussion : il violait un principe fondamental en matière de procédure criminelle, à savoir que toute cause dans laquelle plusieurs individus sont impliqués pour un même fait est de sa nature indivisible ; tous les éléments de la cause devant rester réunis pour mieux assurer la recherche et la constatation de la vérité. Les jurisconsultes les plus éminents de la Chambre, Dupin aîné, Nicod, ne manquèrent pas de revendiquer avec éloquence et autorité la conserva-

tion de ce principe élémentaire ; et ils trouvèrent les esprits d'autant plus disposés à accueillir leurs raisonnements, qu'on pensait assez généralement et avec raison dans la Chambre que, si le jury de Strasbourg avait acquitté des accusés évidemment coupables, c'était parce que le ministère avait en quelque sorte décapité le procès en accordant l'impunité à l'accusé principal : il paraissait dès lors inconvenant et injuste de faire expier au Gode d'instruction criminelle la faute du ministère, et, parce que celui-ci avait commis un acte de faiblesse, d'introduire dans ce Code une dérogation aux règles les plus nécessaires de toute bonne procédure criminelle.

La loi fut rejetée par 211 votants contre 209.

Ce premier échec fit réfléchir le ministère. On savait que M. Royer-Collard s'apprêtait à flétrir la loi de nonrévélation, comme étant une loi profondément immorale, et on la retira, La loi de déportation eut le même sort.

Ces échecs inattendus ébranlèrent le ministère, et, comme cela arrive d'ordinaire, on s'en prit aux faibles de la faute des forts. Ce fut ce pauvre M. de Gasparin, ministre de l'intérieur, qui, comme l'âne de la fable, porta tout le poids de la défaite : on s'avisa alors seulement de sa complète insuffisance et on résolut de le remplacer.

M. Guizot avait vu de quelle importance était ce portefeuille de l'intérieur qui mettait le ministère en contact de tous les jours avec le parlement; il s'était ravisé, et annonça l'intention, cette fois, de le retenir pour lui-même. Mais déjà de sourdes dissidences avaient éclaté entre lui et le président du conseil M. Mole : celui-ci déclara s'opposer à ce qu'un collègue, dans lequel il pressentait déjà un futur rival, devînt ministre de l'intérieur : de là un conflit à la suite duquel M. Guizot et son ami M. Duchâtel se retirèrent;

ils furent remplacés, M. Duchâtel, par M. Lacave-Laplagne, aux Finances, et M. Guizot par M. de Salvandy, à l'Instruction publique. M. de Montalivet fut appelé au ministère de l'intérieur, et le ministère du 15 avril 4837 fut ainsi constitué.

Restaient les lois d'apanage et de dotation, auxquelles le roi était bien loin de renoncer : car après la passion de tout faire, ce qui dominait en lui, c'était le besoin d'améliorer la fortune de ses enfants. Le nouveau ministère annonçait hautement qu'il voulait soutenir ces lois qu'on appelait à la cour les lois du cœur, et dans le public les petites lois intimes.

La loi d'apanage surtout avec sa dotation immobilière, sa transmission de mâle en mâle à perpétuité, et ses intentions assez ouvertement annoncées d'un retour au vieux régime monarchique, provoqua les répulsions les plus vives et les plus générales de l'opinion publique. Un pamphlet de M. de Cormenin, écrit avec ce style incisif de Paul -Louis Courier, qu'il s'était merveilleusement approprié, eut un grand retentissement dans le public; et la loi, avant même de venir à discussion, était frappée à mort.

Dans ces circonstances, le roi fit auprès de moi une tentative qui le fait bien connaître. Je n'avais depuis longtemps avec les Tuileries que les seuls rapports que la plus stricte convenance exigeait; je fus donc quelque peu surpris de recevoir l'invitation de me rendre auprès de lui. Cette surprise cessa, lorsque j'entendis Louis-Philippe m'expliquer que, de tout temps, en France, il y avait eu, auprès de la personne régnante, des princes qui avaient fait en quelque sorte contre-poids à la puissance royale, et que leur opposition avait toujours profité à la liberté : il citait à l'appui de son raisonnement le rôle que la maison d'Orléans avait joué sous la branche aînée; mais, ajoutait-il, pour que cette mission soit bien remplie, il

faut au prince qui en est chargé une certaine indépendance vis-à-vis du roi régnant; et cette indépendance il ne peut l'avoir qu'à la condition d'être assuré d'une grande existence, qui le mette hors des atteintes delà défaveur royale. — Je ne répondais rien ; mais, comme il insistait, je finis par lui dire que : « sans examiner si, sous l'ancienne monarchie, l'opposition des princes apanagistes avait été ou non profitable à la liberté , cette opposition des princes ne serait plus qu'un embarras et un danger dans nos institutions actuelles ; que les contre-poids naturels et légitimes à la puissance royale étaient ailleurs que dans la famille même du roi ; qu'il était vrai que nous avions été heureux sous Charles X d'avoir un prince de la branche cadette, indépendant à raison de son immense apanage ; mais que nous n'éprouvions nul besoin, sous la monarchie de Juillet, franchement constitutionnelle, d'avoir un nouveau duc d'Orléans.» — Le roi vit que je l'avais deviné ; il se mordit les lèvres et me congédia : mais la loi fut abandonnée.

La modification importante que venait de subir le cabinet donna lieu à des explications portées à la tribune. Bien que M. Mole eut assez habilement laissé transpirer dans le public que la cause du renvoi de M. Guizot était dans l'opposition que ce ministre faisait à la mesure de l'amnistie, mainte et mainte fois mise sur le tapis et toujours ajournée, la vraie cause de cette séparation n'était autre qu'une question d'influence et de prééminence dans le cabinet, c'est-àdire une querelle d'ambition.

C'est, au reste, ce que M. Guizot, ayant à expliquer sa retraite, avait avoué assez naïvement, dans la discussion des fonds secrets

« Il était sorti du cabinet, avait-il dit, parce qu'il voulait que son influence y fût en harmonie avec son importance politique et^ sa responsabilité, » M. Mole, de

son côté, avait grand soin de protester contre toute supposition d'un changement dans la politique conservatrice et déclarait même que les lois qu'il avait dû retirer n'étaient qu'ajournées. Il n'y avait donc que des causes toutes personnelles dans cette crise ministérielle. Je ne manquai pas de prendre avantage de ces aveux.

Si raccroissement des fonds secrets qu'on nous demande, disais-je à la Chambre , pouvait avoir pour résultat de prévenir ces attentats qui affligent et déshonorent en quelque sorte notre pays; je le voterais sans hésiter et même sans m'enquérir de la composition du cabinet qui en formerait la demande; seulement, s'il en était ainsi, il faut convenir que les précédents ministres seraient bien coupables de n'avoir pas eu recours plus tôt à ce remède; mais ils ne méritent pas un tel reproche, et pour mon compte, je les en absous. Ce ne sont pas, en effet, des fonds secrets de police plus ou moins considérables qui préviendront ces attentats : un tel remède est impuissant contre la maladie morale qui s'est emparée de quelques misérables fanatiques; cette maladie, comme tous les fléaux, a eu son temps et son cours, elle passe et c'est avec une profonde joie que j'ai reconnu à certains symptômes qu'elle est enfin arrivée à sou terme ; elle s'est éteinte dans l'ignominie du crime. ( Très-bien ! très-bien ! ) Le dernier coup lui a été porté par l'acte de clémence qui a laissé la vie à un misérable assassin. (Nouvelle et universelle approbation.) Déjà la confiance renaît et je vois avec bonheur le roi recouvrer la sécurité d'autrefois qui lui est si nécessaire. Sur la question du cabinet, mes incertitudes sont plus grandes, j'ai suivi avec une religieuse attention tout ce débat, dans l'espoir et le désir de reconnaître quelle était la signification politique du nouveau ministère; je me demandais si la dissolution du ministère du 6 septembre, si la séparation qui s'est opérée entre M. Mole et des hommes aussi éminents que MM. Guizot et Duchâtel avait sa cause dans de misérables querelles de personnes, ou bien dans des différences essentielles de systèmes ou au moins dans un développement de tendance politique. Or rien de plus incertain que

mes impressions dans toute cette discussion. Lorsque j'ai entendu le président du nouveau cabinet nous déclarer qu'il n'y avait rien de changé dans la politique; que nonseulement il ne désavouerait pas le passé, mais qu'il glorifiait jusqu'à ses défaites; je me suis dit : « Il n'y a donc de changé dans le ministère que les personnes, » et alors je me suis demandé s'il y avait là une situation honorable et digne pour nos institutions représentatives ; mais lorsque, plus tard, j'ai vu des membres très-accrédités de l'ancienne majorité attaquer vivement ce ministère , je n'ai pu m'expliquer ces attaques que par un changement qui se serait opéré dans la politique. Ces membres, il faut le reconnaître, ont rendu au ministère ce service de le définir; car il a reçu sa signification politique plutôt des attaques de ses adversaires que de ses propres paroles. (C'est vrai ! c'est vrai 1 ) L'honorable M. Guizot nous a dit très-nettement la cause de sa sortie du cabinet: il voulait que son influence fût en harmonie avec son importance politique et sa responsabilité. Ces querelles de prééminence ne sont pas nouvelles, nous les avons vues s'agiter après la dissolution du ministère du H octobre, lors de ces remaniements par lesquels on essayait de beaucoup de présidents du conseil, pris en dehors des deux influences rivales qui se disputaient alors le pouvoir, afin que ni l'une ni l'autre n'obtînt de prééminence dans le cabinet; cependant, après des essais successifs, cette prééminence est restée à l'une des deux puissances et le ministère du 22 février s'est formé sous la présidence de M. Thiers. Bien que ce ministère ait paru craindre beaucoup plus d'être appuyé qu'attaqué par nous (On rit), quoiqu'il ait eu grand soin de désavouer tout contact avec les opinions auxquelles j'ai l'honneur d'être associé, cependant cette opposition qu'on représente comme si violente et que M. Lamartine appelait tout à l'heure un obstacle éloquent à toute espèce de gouvernement^ cette opposition, bien que repoussée par cette combinaison, lui a-t-elle créé des entraves ? lui a-t-elle fait une guerre systématique ? non, nousavons mis l'arme au bras et attendu ; nos amis les plus avancés m'ont reproché cette réserve et cette modération : pour moi, je suis prêt à en répondre à mon pays. Nous ne sommes pas dans la situation où était l'opposition des quinze ans, qui pouvait frapper le gouvernement en face d'elle au risque de le briser, car ce n'était pas le pays, mais l'étran-

ger, qui l'avait fondé : notre position est tout autre, nous sommes en présence d'un gouvernement que nous avons contribué à fonder, et c'est pour cela que lorsqu'il manifeste la plus légère intention de revenir au principe de la révolution dont il est sorti, nous suspendons le combat et nous nous montrons prêts à le seconder. Le ministère du 22 février s'est retiré devant une question qui intéressait l'honneur de la France. Il a répondu par là, au moins en partie, aux espérances que nous nous étions plu à placer en lui. Une autre combinaison s'est formée et alors s'est établi de nouveau le combat des prééminences (Mouvement au banc des ministres); nous avons été mis dans la confidence de ces débats irritants; je m'en affligerais pour mon pays, mais je me tairais s'il n'en était déjà instruit par la notoriété publique; le conflit s'est déclaré à l'occasion du remplacement du ministre de l'intérieur qui a dû se retirer devant la rumeur universelle, qui s'était élevée contre lui dans la Chambre : on n'a pu s'entendre pour le remplacer. Les questions de prééminence ou d'influence politique, comme vous le voudrez, ont amené la dissolution du cabinet; ce n'est ni le rejet de la loi de disjonction, ni celle de l'apanage qui ont provoqué cette crise ministérielle; car le président du conseil a déclaré que, bien loin d'être frappé de cet échec, il se sentaitau contraire le cœur élevé, slimulémême par la défaite; il venait même immédiatement après jeter à la Chambre une sorte de défi en demandant 800,000 fr. de plus pour les fonds secrets. Il faut donc que mon pays le sache bien, des questions de prééminence et d'influence toute personnelle, voilà le motif de ces crises ministérielles qui déconsidèrent, énervent le pouvoir, et jettent l'anxiété dans les populations. Il faut que la France le sache et qu'elle en fasse une éclatante justice. (Vive approbation à gauche.) Mais, indépendamment de ces prétentions personnelles qui jouent un si grand rôle dans nos affaires depuis quelque temps, il y a une autre cause à ces crises : Messieurs, c'est une prétention de cour et de la vieille monarchie qui, Dieu merci, n'est plus de notre temps, que celle de croire que les hommes quels qu'ils soient, par cela seul qu'ils ont reçu la sanction de la faveur royale, réunissent en eux toutes les capacités possibles. Il y a dans les institutions actuelles une autre considération bien plus indispensable, c'est celle de l'opinion, celle du parlement.

Ici, je retrace les différentes phases qu'a traversées l'opinion publique depuis 4830, d'abord et dans la première épreuve de la victoire de Juillet ; il y avait alors une telle unité de sentiments, une telle universalité d'adhésion au gouvernement, que pour apercevoir les nuances qui distinguaient les partis il aurait fallu remonter à un passé déjà éloigné ; mais lorsque cette ivresse s'est calmée et qu'on a eu le loisir de se reconnaître, de se juger, chacun est retourné à son vieux drapeau : de là une première dissolution du cabinet ; puis sont venus les émeutes, les attentats, les manifestations socialistes, qui mettaient en question jusqu'à la société elle-même et s'attaquaient à ces classes moyennes qui, dans tous les temps, ont été le refuge et le sanctuaire de la liberté.

Alors s'est opérée, disais-je, une nouvelle fusion entre des hommes d'opinions diverses : cette fusion a duré tant que le danger a existé; lorsqu'il a cessé, la.séparation s'est naturellement faite et la seconde crise ministérielle a éclaté. Puis, nous qui assistions à toutes ces évolutions sans y prendre part, que demandions-nous au gouvernement? non Certes de ne pas se défendre, lui et la société, contre des tendances subversives, mais de se garder contre un danger auquel, depuis cinquante ans, aucun gouvernement n'a échappé : celui de s'absorber tout entier dans une pensée de répression, et, pour détruire l'abus, d'aller jusqu'à interdire l'usage des libertés les plus nécessaires. Nous disions aux ministres qui se sont succédé : Jetez les yeux sur l'avenir ; il viendra un temps où, le calme étant rétabli dans la rue, une réaction se manifestera contre le système de la répression violente que vous suivez : vous vous êtes déjà trop avancés dans cette voie, vous ne pouvez plus reculer, et aussi voyez combien de difficultés vous éprouvez maintenant à marquer seulement un temps d'arrêt. Combien de combinaisons ont été essayées dans ce but, mais en vain, depuis le ministère du 22 février jusqu'au cabinet actuel! L'enfantement d'un ministère quelque peu progressif est des plus laborieux; alors que tant de solennels avertissements de la

Chambre et du pays pousseraient le gouvernement à abandt)nner le système des répressions à outrance, il y est retenu par une sorte de puissance occulte et de nécessité fatale. C'est ainsi qu'au lieu d'obéir aux avertissements de la majorité, les ministres actuels ont déclaré qu'arrivés au pouvoir sous l'influence d'un système militant, ils y persistaient; et que, mettant leurs actes d'accord avec leurs paroles, ils renchérissaient encore sur les lois de septembre, et nous présentaient ces lois de disjonction, de déportation, de non révélation qui ont toutes été rejetées. Vous dites que ces lois ne constituent pas des questions de cabinet, mais de telles questions se posentd'elles-mèmes, on ne les pose pas: quand un ministre a présenté certaines lois en déclarant qu'elles lui sont indispensables pour le bon gouvernement du pays, et que ces lois sont refusées, il est de sa dignité de se retirer.... (Oui, oui. —Très-bien !) Ce n'est pas tout, vous avez présenté la loi d'apanage, destinée, disiezvous, à ressusciter les traditions de la vieille monarchie et qui, à la différence de notre loi très-ordinaire et très-bourgeoise de 1832, qui se borne à laisser au roi, père de famille, ses biens patrimoniaux pour doter ses enfants et qui ne permet de recourir à des dotations que pour le csls seulement où ces biens personnels se trouveraient insuffisants, vous vouliez une dotation qui fût une institution permanente, transmissible de génération en génération et de plus qu'elle eut un caractère territorial, comme pour l'identifier de plus en plus avec les apanages de la vieille monarchie. Cette proposition a soulevé une réprobation universelle : vous dites que l'opinion a été égarée par un libelle (celui de M. le vicomte de Cormenin). Non, vous attribuez à ce livre une trop grande puissance; il ne mérite ni cet excès d'honneur, ni cette injure ; si ce projet ne s'était pas heurté contre un sentiment de répulsion profonde [M. Dupont de l'Eure : général !}, sentiment qui a ses sources dans ce qui vibre le plus puissamment dans nos cœurs, la haine de l'ancien régime, tous les écrivains réunis, quelle que fût la puissance de leur éloquence, qïielqu'acérée que fût leur plume, quelqu'amères qu'eussent été leurs épigrammes, n'auraient pu produire un tel mouvement d'opinion. (Vive approbation à gauche.) C'est ce sentiment qui a fait avorter votre projet; M. Guizot peut le qualifier de sentiment envieux contre les supériorités; il peut le dénoncer comme procédant de pas-

sions anarchiques, désorganisatrices ; il peut le qualifier comme il voudra, il ne le changera pas, car il coexiste avec nous, il est pour ainsi dire dans nos os. (Applaudissements. — Mouvement prolongé.) Forcés de reculer devant cette expression de l'opinion publique au lieu de vous soumettre et de reconnaître votre erreur (de plus puissants que vous se sont honorés en se rétractant), vous persistez et vous venez nous déclarer que ce projet n'est qu'ajourné !... Il n'y a donc rien de changé dans le système? alors dites-nous-le franchement. S'il en est ainsi, pourquoi le renvoi de l'homme qui a défendu le plus éloquemment ce système ? S'il en est ainsi, je vous déclarerai que c'est une prétention insensée de vouloir séparer d'une politique les hommes qui la personnifient le plus et le mieux. (Très-bien ! très-bien.) Des épreuves longues et répétées ont donné à cette politique de résistance à outrance dans laquelle vous vous opiniâtrez d'autres organes et d'autres représentants plus puissants que vous : vous avez dû le sentir lorsque naguère cette politique était formulée à cette tribune par M. Guizot avec tant de hauteur et de netteté : vous avez dû reconnaître et la parole et le bras du maître ! (Sensation. — Très-bien ! trèsbien.) Pour moi, je désire que toutes les expériences se fassent; ce n'est que lorsqu'un système a été poussé jusqu'au bout par ses représentants les plus accrédités que le terrain politique en est complètement dégagé et qu'on peut lui en substituer un autre. Que ce système, qu'on vous développait hier, se produise donc dans toute sa pureté, avec ses hommes et toutes ses exagérations. Nous verrons alors si une politique qui consiste à constituer au sein de l'État, sous le nom usurpé de la c/rtsse moyenne , une coteriede 150 àl60,000électeurs privilégiés, et de lui donner toutes les faveurs en échange du pouvoir qu'elle maintient dans vos mains, pourra se soutenir longtemps. Imprudents que vous êtes ! mais la classe moyenne, en France, c'est la nation. (Très-bien î ) Dans notre France, la souveraineté nationale que la révolution de Juillet a fait triompher du droit divin a placé le pouvoir politique, non dans une classe ou une coterie, mais dans la nation: si vous pouviez compromettre cette classe moyenne, vous la compromettriez étrangement. Quoi ! vous la sépareriez des autres parties de la population, vous feriez un triage, même dans son sein, et vous diriez : C'est dans ce petit cercle ainsi tracé que se concentre la classe moyenne :

à cette fraction seule les droits politiques, à elle la succession de la vieille monarchie vaincue !... car c'est elle qui l'a vaincue. Ah I mon Dieu, elle est plus juste que vous, elle repousse ce monopole de la victoire. (Bravo ! bravo !) La victoire de 1830 est celle de toutes les classes de la société, c'est la nation entière qui l'a remportée. (Nouveaux applaudissements à gauche.) La victoire de juillet est grande, je désire qu'elle soit définitive, que le combat qui dure depuis cinquante ans, pour la consécration des principes de 1789, soit terminé et n'ait plus à recommencer. Mais si, comme le disait hier M. Guizot, les deux principes contraires sont encore en présence, si ce principe démocratique que nous retrouvons partout en France, dans l'atelier de l'ouvrier comme dans le palais du riche, devait encore se défendre sur le champ de bataille, rappelez-vous que ce qu'il y aurait de plus hautement imprudent, de plus criminel peutêtre, ce serait d'avoir dit une seule fois sans contradiction, que c'est la classe moyenne qui a vaincu et triomphé en 1830, et que c'est à son profit que doit être exploitée la victoire. (Nouvelle approbation.) Messieurs, quoique dans une expression assez hautaine on ait dit qu'il n'appartenait pas à un gouvernement de se faire petit ^ , et qu'on ait dû s'autoriser de cette expression pour se livrer un combat pardessus la tête des ministres (On rit), j'attendrai que cette doctrine se produise ouvertement comme programme de gouvernement, et alors, soyez-en certains, l'opposition ne manquera pas à ce qu'elle doit au pays et à elle-même. (Bravos 1 bravos ! à gauche. Une longue agitation, dit le Moniteur, succède à cette improvisation. — La séance est suspendue. — M. Odilon Barrot, en retournant à son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de membres. — M. Guizot, qui paraît à la tribune, attend près de dix minutes le rétablissement du calme et du silence.)

La position que M. Guizot et ses amis avaient dû prendre dans cette discussion était celle de ministres conservateurs, méconnus et payés d'ingratitude ; mais cette position ne pouvait être longtemps conservée

I . Allusion au reproche que les amis de M. Guizot avaient fait à M, Mole de ne pas couvrir suffisamment le roi.

en présence d'un ministère qui prétendait que c'était lui qui continuait à représenter le système de la résistance, alors surtout que ce ministère était ouvertement accepté par une grande partie de la majorité, et que de plus il avait très-ostensiblement la faveur du roi : il n'y avait dès lors plus de place pour M. Guizot dans ce parti, qu'à la suite de l'homme qui venait de le chasser du cabinet, et il était trop fier pour subir en silence une telle situation.

Ainsi avaient été éloignés successivement du pouvoir M. le duc de Broglie, à raison des antipathies personnelles que le roi ressentait pour ce haut personnage ; M. Thiers pour ses tendances trop révolutionnaires et pour sa persistance à vouloir exécuter le traité de la quadruple alliance; et enfin M. Guizot, pour faire place à un ministère plus agréable.

Les amis les plus ardents de M. Guizot, MM. Piscatori , Jaubert et autres, devancèrent leur chef dans la lutte qui désormais devenait inévitable ; ils placèrent leur opposition sur le terrain brûlant de l'abus du gouvernement personnel.

M. Mole, se voyant menacé dans sa majorité par cette défection, se décida alors à accorder f amnistie qui jusqu'alors avait été obstinément refusée. Il sembla même se rapprocher un peu de nous, affectant de représenter les deux ministres sortants comme ayant été les principaux obstacles à la réalisation de ses vues libérales.

C'était trop pour M. Guizot et ses amis d'avoir été sacrifiés à un ministère favori et d'être en même temps livrés à l'opinion comme des victimes expiatoires de tous les méfaits de la politique suivie jusqu'alors. Aussi se décidèrent-ils enfin à attaquer directement cette politique, et alors le débat devint plus vif et plus personnel vis-à-vis du roi.

Nous ne pouvions qu'accueillir avec une certaine

réserve ces auxiliaires, que le dépit et le ressentiment bien plus qu'une conversion réelle aux principes libéraux ramenaient, au moins pour la plupart, sur notre terrain.

Le ministère ayant demandé un vote de confiance, je dus prendre la parole pour essayer de définir la nouvelle situation politique.

Voici comment je m'exprimai :

Je ne suis l'héritier de personne et par conséquent je n'ai intérêt à la chute d'aucun ministère: je n'ai personnellement contre les ministres actuels aucune amertume dans le cœur, j'aurais plutôt des dispositions bienveillantes pour les personnes; je peux donc parler en toute franchise, ne me préoccupant que de l'intérêt de mon pays, de la force et de la dignité de nos institutions. Pourquoi cette Chambre dont la mission était si belle, à laquelle se rattachaient de si grandes espérances, semble-t-elle dépenser toute sa vitalité et son énergie dans de misérables questions de personnes, à l'imitation de ces corps puissants qui, ne sachant que faire de leur énergie, la tournent contre eux-mêmes? Que d'autres se félicitent de cette situation, pour moi, je m'en afflige profondément. Ah, Messieurs, c'est avec une conviction bien loyale et bien profonde que je le dis, l'affaiblissement de lareprésentation nationale serait mortel à tous les autres pouvoirs : il compromettrait la sécurité actuelle de la coutonne et sa transmission dans l'avenir. (Vérité trop méconnue.)

Ici je fais l'histoire des divers morcellements de la majorité.

Quant à l'opposition, elle n'a eu qu'à se croiser les bras et à voir faire. (Rires sur quelques bancs.) La victoire s'est prononcée pour ceux qui disaient : assez de résistance, assez de politique militante à l'intérieur; c'est alors que le gouvernement représentatif a été faussé, puisque le système de résistance à outrance était vaincu; selon la première loi du gouvernement représentatif, il fallait placer le pouvoir là où était l'opinion qui voulait marquer le temps d'arrêt.

(Mouvement.) Au lieu de cela, qu'a-t-on fait? une opération étrange et tout à fait inexplicable dans un gouvernement représentatif : au moment où le système venait de recevoir un sérieux échec et où il avait grand besoin de renforts si on voulait le continuer, c'est.alorsque, par une sorte d'opération césarienne (Hilarité), on retranche du ministère de résistance sa partie la plus énergique, la plus puissante. Il arrive quelquefois dans une tempête de jeter à la mer ce qu'il y a de trop lourd, mais il ne faut pas non plus être trop léger en politique. (Hilarité prolongée.) .le n'ai pas mission de défendre les ministres qui ont été jetés à la mer, je suis leur plus vieil adversaire, mais j'ai besoin d'être juste à leur égard. Se retirer du pouvoir lorsque les principes qu'on y représente cessent d'obtenir la majorité dans les Chambres, c'est une chose naturelle et même honorable; mais lorsque vos principes sont conservés et même glorifiés, être renvoyés, alors une telle expulsion a tout l'air d'une injure personnelle, d'un reproche d'indignité. Les hommes ainsi traités ont bien le droit de dire : pourquoi faites-vous de nous des victimes expiatoires dévouées aux dieux infernaux et nous sacrifiez-vous au besoin d'obtenir la faveur de vos nouveaux amis ? Nous ne pouvons accepter un tel rôle... Le remède à cette situation serait dans le choix de ministres qui représenteraient franchement, énergiquement l'opinion qui domine dans la Chambre et dans le pays ? mais ils sont tous impossibles, ces hommes politiques : l'un est trop compromis dans les opinions libérales ou parlementaires; l'autre l'est vis-à-vis de la couronne; enfin, tous sont devenus impossibles... Messieurs, depuis que j'assiste aux différentes phases de notre gouvernement, j'ai vu singulièrement s'accroître la liste des hommes impossibles. (A gauche: Très-bien !) Ah! n'êtes-vous pas effrayés de la voir s'étendre incessamment, cette liste, et comprendre successivement tout homme qui a une volonté, une force qui lui est propre? Où arriverons-nous avec un tel système? à une impasse.

Ce discours, qui fit une grande sensation dans l'Assemblée, fut suivi, dit le Moniteur^ d'une agitation prolongée. 11 allait en effet au vif de la situation ; il passait par dessus la tête des ministres, comme nous le

disions alors, en portant au roi un avertissement dont il ne devait pas profiter : cette impasse funeste que je prédisais se réalisait en effet; le jour vint où le roi, acculé à un seul homme, ne pouvait plus le remplacer, et où, sous le coup d'une terrible nécessité, il franchissait l'abîme qu'il avait creusé entre nous et lui, et venait, mais trop tard, mais de mauvaise grâce, et avec des arrière-pensées, nous demander notre assistance. Fatale conséquence du jeu qu'il avait joué pendant tout son règne.

La tactique de M. Mole lui réussit néanmoins pour le moment : il obtint le vote de confiance qu'il demandait. Cependant l'orage grossissait dans le sein de la majorité; tout le parti doctrinaire, le seul élément vraiment politique, il faut bien le dire, de cette majorité, s'était groupé autour de MM. Guizot et Duchâtel, s'engageant de plus en plus dans une guerre ouverte et résolue contre le nouveau ministère; M. Guizot lui-même, entraîné par ses amis et par ses propres ressentiments, se décida enfin à entrer dans Taction ; il s'y jeta avec cette résolution qui est dans son caractère et qui ne recule pas même devant les moyens extrêmes.

Je le vis entrer un jour dans mon cabinet, sans qu'il se fut fait annoncer. Vous êtes étonné de me voir, me dit-il sans autre transition ; je viens m'unir à vous pour combattre ce gouvernement personnel qui déshonore et perd notre pays; il est temps d'en finir avec les ministres favoris, etc.. Je ne pouvais que l'accueillir et l'encourager, bien qu'un peu défiant de la soudaineté de cette conversion. C'est à partir de ce moment que se forma la fameuse coalition qui pouvait sauver notre monarchie de Juillet, en la contraignant à rester dans sa véritable sphère, et qui, par son avortement, n'a fait qu'en préparer et en accélérer la chute. On verra qui doit porter la responsabilité.

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yhn.nt:h aron efliPITRE IX

'-5jh îi\>jp LA COALITION ET SES MINISTRES

Le mariage du duc d'Orléans avec une princesse de Mecklembourg vint pour quelque temps interrompre la lutte des partis.

Ce mariage s'était fait sous les auspices et grâce à la bienveillante intervention du roi de Prusse, oncle de la princesse. L'empereur d'Autriche s'était montré moins bien disposé en faveur des d'Orléans et leur avait refusé une de ses archiduchesses : l'heureuse issue des négociations que M. Mole avait suivies à la cour de Berlin pour faire réussir ce mariage ne put que fortifier encore sa position à la cour, mais ne lui donna pas une voix de plus dans le parlement.

Les noces se célébrèrent à Fontainebleau, en février 1837 ; on revint à Paris, où eurent lieu des fêtes brillantes. J'étais sur la terrasse du jardin des Tuileries \ confondu dans une foule curieuse et enthousiaste, lorsque je vis la princesse s'avancer au milieu de son brillant cortège ; elle paraissait rayonnante de bon-

1. Près du pavillon du Pont-Tournant, à la même place où, onze ans plus tard, je cherchais vainement celte même princesse pour la conduire à THôtel de ville.

heur ; les prédictions sinistres ne lui avaient cependant pas été épargnées dans sa famille : elle les avait toutes bravées, trouvant un certain bonheur à épouser la France, même avec ses orages.

Je lui fus présenté avec toute la Chambre. «J'ai beaucoup entendu parler de vous dans mon pays, me dit^ellç. — Et, sans doute, princesse, lui répondis-je, vous en avez entendu dire beaucoup de mal ? — Mais du bien aussi, répliqua-t-elle gracieusement, et je n'ai cru que le bien. » — Ce sont les seules paroles que j'aie jamais échangées avec cette princesse jusqu'à i852, époque à laquelle je la revis, exilée, malade, aux bains de Saint-Gervais. Je fais cette remarque pour ceux qui se sont imaginé qu'il existait entre elle et l'opposition une conspiration pour lui faire attribuer la régence après la mort de son mari.

M. Mole crut, sans doute, que le corps électoral serait empressé de faire son cadeau de noces à Louis- Philippe et lui enverrait une majorité plus compacte que celle que la défection des doctrinaires venait de désorganiser. Il provoqua une ordonnance de dissolution, qui parut le 4 octobre 1837. Ses prévisions ne se réalisèrent pas : les partis conservèrent leurs forces et leurs positions respectives.

La proposition de la conversion des rentes, ayant été reproduite par M. Gouin, fut même votée malgré la demande d'ajournement sur laquelle insista M. Mole ; seulement, on s'en rapportait au gouvernement du mode d'exécution.

C'est à cette époque, 17 mai 1838, que mourut le fameux Talleyrand de Périgord. Le roi le visita à son lit de mort, et le vieux courtisan, continuant son rôle jusqu'à son dernier souffle, s'écria que cette visite honorait sa maison et que ce j©ur était le plus beau jour de sa vie; — tandis que II roi disait à Dupin que Talleyrand avait été bien jusqu'à la reconnaissance

de la Belgique, mais que depuis il avait singulièrement baissé. — Comédie ! comédie !

Je reçus dans ce temps la visite de l'ex-reine de Naples, Caroline, sœur de Napoléon et femme de Murât : elle voulut bien accepter ma modeste hospitalité à la campagne et fut pleine de grâces pour ma femme et ma fille ^ Elle était venue en France pour suivre une réclamation qu'elle faisait à notre gouvernement à l'occasion du palais de l'Elysée et autres propriétés qui lui avaient appartenu ainsi qu'au roi son mari, et que celui-ci avait cédées à Napoléon à titre onéreux et en échange d'une rente de 500,000 fr. à prendre sur le grand-livre du royaume de Naples. Le ministère, sans vouloir se prononcer sur la l'égitimité de cette réclamation, admit cependant que la position de l'ex-reine de Naples était digne d'intérêt et présenta un projet de loi aux Chambres pour lui assurer à titre de générosité nationale une rente viagère de 100,000 francs, dont elle a joui jusqu'à sa mort.

M. Dupin, qui ne savait pas que tous les côtés de la Chambre étaient d'accord pour voter cet acte d'équité et de générosité si bien justifié (la reine était dans un vrai dénùment), crut qu'il rencontrerait la faveur générale en combattant ce crédit et en rappelant les tristes souvenirs de la conduite de Murât au moment de la première abdication de Napoléon, conduite qu'il qualifiait de trahison : il s'était avancé sur ce terrain, lorsqu'il fut averti par des murmures universels qu'il venait de blesser le sentiment de généreuse commisération qu'inspirait une grande in-

1 . Nous causions très-librement de la catastrophe de son mari à Naples et des causes qui l'avaient amenée ; elle se plaignait beaucoup de la conduite du prince Eugène dans cette époque critique, et selon elle celte conduite aurait été loin de mériter les éloges qu'elle a reçus.

fortune. Alors, se ravisant, il changea tout à coup de batteries, et, après avoir conclu à l'adoption du crédit, il se rassit au milieu de la risée générale. Qu'on s'étonne après cela que M. Dupin tînt tant à conserver une complète liberté d'évolution !

Le 24 août, naissait le comte de Paris,, au milieu des félicitations et des acclamations de tous ces flatteurs, dont probablement on trouverait bon nombre dans la clientèle actuella de l'Empire.

Dans ce même temps la Session commençait; les partis avaient eu le temps de se préparer pour l'action qui allait s'engager. L'opinion publique les avait devancés et leur avait indiqué leur cri de guerre contre le gouvernement personnel : le jeu du roi, en écartant successivement tous les ministres ayant quelque valeur et quelque indépendance parlementaire, d'abord le duc de Broglie , puis Thiers , puis Guizot, pour arriver à Mole, de là à Montalivet , flanqués d'hommes insignifiants, avait, en effet, réussi à imprimer à ce nouveau ministère un cachet de favoritisme qui avait soulevé contre lui l'opinion libérale et parlementaire tout entière. Le thème forcé de l'opposition fut donc la fameuse maxime que : le roi règne et ne gouverne pas, maxime à laquelle la politique de Louis -Philippe donnait le plus éclatant démenti. M. Duvergier de Hauranne , député jusque-là très-conservateur , mais plus parlementaire encore , et certainement un des hommes qui ont le plus étudié et le mieux compris les institutions de l'Angleterre, fit sur ce sujet une brochure très-remarquable, intitulée : Des Principes du gouvernement représentatif et de leur application. Cette publication eut un grand retentissement ; elle provoqua une polémique ardente, qui ne fit qu'animer de plus en plus l'opinion publique.

C'est au milieu de cette agitation que s'ouvrit la session (17 décembre 1338).

M. Dupin avait jusqu'alors été nommé président à une forte majorité, et, à vrai dire, n'^avait pas eu de concurrent sérieux; mais, ayant refusé de se prononcer pour ou contre le ministère , il fut ballotté cette année avec passion et ne l'emporta au scrutin de ballottage que de cinq voix. Ce fait seul annonçait combien les forces se balançaient dans la Chambre, et faisait pressentir que la victoire y serait chaudement disputée.

La commission de l'Adresse fut même en majorité composée d'opposants.

C'étaient MM. Guizot, Passy, Thiers, Etienne, Duvergier de Hauranne et Mathieu de la Redorte : six sur neuf.

M. Etienne fut chargé du rapport : il exprimait le regret de l'abandon d'Ancône , déplorait les malheurs de la Pologne , ceux de l'Espagne , énonçait le vœu que les dissentiments survenus entre le gouvernement de ce pays et le nôtre cessassent ; il rappelait que la conversion des rentes était demandée par l'opinion publique. Le projet d'Adresse se terminait par cette phrase, qui reproduisait, quoique en termes plus adoucis, la fameuse Adresse des 221 :

Une administration ferme et habile., s' appuyant sur les sentiments généi^eux., faisant respecter au dehors la dignité du trône en le couvrant au dedans de sa responsabilité, est le gage du concours que la Chambre a tant à cœur de prêter à la Couronne.

C'étaitlà une Adresse d'opposition. On y trouvait ce même concours offert à la couronne , mais sous condition, comme en 1830, et le sinon non des 221 : c'était enfin le premier échec infligé par le parlement à la politique personnelle de Louis-Philippe.

Le duel s'engagea surtout entre M. Guizot et M. Mole. Leur querelle était celle de frères ennemis, et elle en eut toutes les ardeurs , on pourrait même dire toutes les violences.

«Il y a, disait M. Guizot au milieu d'une attaque véhémente dirigée contre les ministres favoris, il y a des hommes prêts à tout faire pour le pouvoir. Omnia serviliter pro dominatione! — Vous vous trompez, lui répliqua avec bonheur M. Mole, ce n'est pas des courtisans que Tacite parlait dans le passage que vous citez, c'est des ambitieux. » Et la Chambre frémissante, divisée en deux camps, d'applaudir successivement chacun des deux adversaires.

J'intervins à mon tour dans ce débat; prenant avantage, et j'en avais bien le droit, de la situation que ces divisions intestines de la majorité nous faisaient, je m'exprimai ainsi :

Plus d'un appel a été fait dans le cours de cette discussion au parti auquel j'ai l'honneur d'appartenir; justice lui a été enfin rendue de toutes parts. Si je suivais cette tactique habile dont on nous faisait hier un mérite, eh ! mon Dieu! voyant l'ancienne majorité en pleine dissolution, mais arrivée à un état d'irritation tel, que les expressions les moins parlementaires ont été échangées entre ses membres (c'est vrai ! c'est bien vrai !) je pourrais me contenter d'assister

silencieux à un pareil débat et attendre 11 y a longtemps

que j'observe cette décomposition de la vieille majorité; j'en ai signalé plus d'une fois à cette tribune les diverses phases: bien loin de les expliquer, comme des ennemis pourraient le faire, par de misérables prétentions personnelles, j'aime mieux n'y apercevoir que les conséquences inévitables du jeu du gouvernement représentatif. Ainsi, lors des lois de septembre, j*ai vu les hommes les plus considérables du parlement, alarmés pour la conservation des garanties stipulées dans la Charte, se séparer douloureusement de la majorité avec laquelle ils avaient jusqu'alors combattu ; plus tard, lorsque, poussant plus avant, on a voulu aggraver encore la législation de septembre par les lois de disjonction et d'apanage, eh bien! en ce moment une autre fraction de la majorité s'en est encore détachée. Est-ce par ambition ou calcul personnel que ces scissions ont eu lieu ? qui aurait le courage de le dire ?... Non, c'est sous l'influence des scru-

pulesles plus légitimes. C'est ainsi que s'est successivement formée contre le système de résistance et de répression à outrance cette majorité qui lui a fait échec; ce sont les inspirations de cette majorité, rajeunie et rendue plus vivace encore par l'élection générale dont est sortie la nouvelle Chambre, qui dominent la situation et contre lesquelles TOUS vous débattez en vain, au lieu de leur céder, etc.

Après un long et vif débat, l'ensemble de l'Adresse fut voté par 221 voix contre 208.

C'était une victoire trop douteuse pour que le ministère retint le pouvoir ; il avait à choisir entre une démission et un nouvel appel au pays. C'est pour ce dernier parti qu'il se décida : il comptait sur l'eftet de l'amnistie qu'il avait accordée , sur la prise de Saint- Jean-d'Ulloa , qui venait de jeter un certain éclat sur notre marine, et, plus que tout cela peut-être , sur l'impopularité des doctrinaires et sur les divisions qu'il espérait voir éclater parmi les coalisés.

La lutte électorale fut vive , elle empruntait aux circonstances quelque chose de solennel. Il ne s'agissait de rien moins en effet que de décider à laquelle des deux opinions resterait définitivement la victoire : à celle qui voulait relever notre politique au dehors, faire cesser au dedans le système absurde de résistance à outrance, et en même temps mettre un terme à l'abus et aux dangers du gouvernement personnel du roi , ou à celle qui voulait maintenir invariablement la politique suivie jusqu'à ce jour.

Il fut convenu qucMM.Thiers, Guizotetmoi, comme représentant les trois grandes fractions de l'opposition, nous adresserions en même temps, mais séparément et chacun avec sa nuance propre, une lettre au corps électoral; ces trois lettres reçurent une immense publicité.

Le pays légal, remué profondément, s'associa à la lutte et rendit son verdict : il nous fut favorable. Le

ministère Mole n'attendit pas la réunion de la nouvelle Chambre et donna sa démission.

Jusque là , cette lutte avait sa grandeur ; elle était digne d'un peuple libre : un principe fondamental , l'existence même du gouvernement parlementaire et de notre établissement de Juillet étaient en jeu; le but répondait à l'effort : mais je le dis avec douleur, à partir de notre victoire tout fut misérable et puéril, et c'est un de mes plus amers souvenirs que je vais retracer.

La voix publique indiquait d'avance la solution à donner à ce grand mouvement des esprits , qui venait de se manifester victorieusement dans le pays. Il ne s'agissait pas, ainsi que le proposait M. Guizot, de partager le pouvoir entre les trois chefs qui avaient conduit la bataille ; il s'agissait de se bien rendre compte de la portée du mouvement d'opinion qu'on avait provoqué, et de lui donner une large et durable satisfaction. En présence d'un si grand but à atteindre, les questions de personnes devaient être entièrement subordonnées aux questions de choses, et chacun devait mettre tout son orgueil , toute son ambition à réaliser dans les faits les principes pour le triomphe desquels nous avions réuni nos forces.

Or ce n'était pas, répétons-le , pour appeler MM. Thiers, Guizot et Barrot à se partager des portefeuilles, que le corps électoral s'était ému et était sorti de ses habitudes de timide déférence envers le pouvoir : c'était tout à la fois pour rendre au gouvernement de Juillet plus de dignité dans ses rapports avec l'étranger, et pour le rappeler aux conditions d^un gouvernement parlementaire sincèrement et largement pratiqué. La question des réformes, celle, par exemple, de l'extension du droit électoral et des incompatibilités parlementaires, quoique n'ayant pas été directement engagée dans la lutte, y était cepen-

dant implicitement comprise : car tous les vices de la politique que la coalition venait d'attaquer provenaient de la trop grande subordination du parlement aux volontés du roi; et cette subordination n'avait d'autre cause que la limite trop restreinte du cadre électoral, et le nombre toujours croissant des fonctionnaires dans le parlement; c'était des facilités que ce double fait donnait à la couronne qu'avait vécu jusqu'alors ce gouvernement personnel qui était le principal objet du débat.

D'ailleurs, ce n'était qu'en faisant pénétrer la vie publique plus avant dans les masses qu'on pouvait les familiariser avec l'idée un peu abstraite du gouvernement parlementaire et leur en donner tout à la fois l'intelligence et les mœurs.

Ainsi, la formation d'un ministère sérieusement parlementaire et la réalisation des réformes libérales déjà soumises à l'Assemblée par des membres du centre gauche : telles étaient les conditions de la situation; ces conditions se fortifiaient l'une par l'autre ; les séparer, c'était s'exposer à un avortement.

Si MM. Thiers et Guizot l'avaient ainsi compris ; si, sans faire amende honorable de leur passé, ils avaient franchement reconnu que le moment était venu de rendre à nos institutions leur caractère essentiellement progressif et d'associer à la vie politique une plus grande partie de cette classe moyenne si patriote et si dévouée au gouvernement de Juillet, alors j'aurais pu entrer avec eux dans une combinaison ministérielle qui- n'eût pas été sans force : malheureusement, ni M. Guizot ni même M. Thiers n'en étaient encore arrivés là. Il fallait à ce dernier de nouvelles épreuves pour le conduire à reconnaître la nécessité de ces réformes. Je ne pouvais donc entrer dans un ministère avec ces messieurs, et je le leur déclarai.

J'avais trop vivement attaqué à la tribune le système

qui consistait à séparer les hommes des idées qu'ils représentaient pour en offrir un exemple dans ma personne. Tout le monde dans la Chambre était d'ailleurs à peu près d'accord que je ne pouvais arriver au pouvoir, sans y porter avec moi, sinon la totahté, au moins une notable partie du programme politique de mon parti.

MM. Guizot et Thiers le comprenaient bien euxmêmes : aussi cessèrent-ils d'insister pour ce ministère à trois dont ils avaient parlé d'abord ; mais, ne croyant pas qu'il fût politique de laisser complètement en dehors le chef et le représentant du gros de l'armée qui avait combattu et vaincu, ils voulurent bien dans leurs projets d'arrangement me réserver la présidence de la Chambre.

La vérité est que tout dépendait, pour la formation du nouveau ministère, de l'accord de MM. Thiers et Guizot, et qu'ils ne purent pas s'entendre. M. Guizot, non sans une apparence de justice et même de modération, expliquait ainsi la situation : « Trois fractions de l'Assemblée ont combattu et triomphé dans la lutte de la coalition ; il est juste que chacun de leurs représentants, MM. Thiers, Odilôn Barrot et Guizot, soient compris dans la combinaison ministérielle issue de cette victoire. Je consens à ce que M. Thiers ait le portefeuille des affaires étrangères; que, si M. Odilon Barrot ne peut et ne veut pas être ministre, il soit le président de la Chambre des députés ; mais, dans ce cas, je tiens à obtenir pour moi le ministère de l'intérieur. » Là il reproduisait sa théorie sur la nécessité de mesurer sa situation dans le cabinet à l'importance que ses amis et lui avaient dans le monde politique : théorie qu'il eût peut-être été plus patriotique de subordonner au salut du gouvernement de Juillet.

La prétention de M. Guizot rencontra un double obstacle : l'un, qui se produisit ouvertement; l'autre^

en secret. Le premier venait des préventions de la gauche : nous acceptions tous la rentrée de M. Guizot dans le cabinet comme ministre de l'instruction publique, mais il y avait chez nous une vive répugnance à lui concéder le département de l'intérieur. Cette répugnance n'était pas inspirée par de vieux ressentiments politiques que sa conduite récente dans la coalition avait fait disparaître, mais par un sentiment moins aveugle : nous trouvions que les luttes qu'il avait soutenues contre toute réforme libérale et surtout sa par ticipation ouverte aux corruptions électorales étaient trop récentes pour lui confier celui des ministères qui, de tous, était en contact le plus direct avec le corps électoral. Nous soutenions, d'ailleurs, pour adoucir notre refus, que l'importance d'un ministre se mesurait bien plus à la puissance qu'il apportait à son cabinet qu'au titre du portefeuille qu'il possédait, et que M. Guizot, quelque ministère qu'il occupât, serait toujours bien assuré de se faire sa place dans toute combinaison ministérielle. — Cependant M. Guizot et ses amis persistèrent dans leurs exigences.

Quelques députés de la gauche parlaient déjà de faire scission et s'indignaient assez hautement que ce parti doctrinaire, que représentaient de vingt à trente voix au plus, eût la prétention de faire la loi et de s'imposer à la grande opinion libérale.

En ce point, mes amis montraient peu de sens politique : car, si les doctrinaires étaient peu nombreux, ils avaient dans le monde politique une grande valeur relative, indépendamment de ce que, par leurs travaux, leurs habitudes d'esprit, leur talent d'écrivain et d'orateur, par leur ambition même, ils étaient les plus propres dans l'Assemblée à comprendre et àtonder le véritable gouvernement parlementaire. Dans l'état de fractionnement de la Chambre, ce groupe des doctrinaires, tout petit qu'il était par le nombre,

avait cependant formé l'appoint qui nous avait donné la victoire. Ces hommes, qui venaient d'être ministres pour la plupart, avaient pu dire aux préfets et autres fonctionnaires, leurs collaborateurs de la veille : « Souvenez-vous qu'il peut y avoir un lendemain, que les vaincus de la veille peuvent être les vainqueurs du lendemain, et que c'est à ceux-ci que vous aurez à rendre compte de votre conduite. » Cette menace , il faut l)ien le dire , n'avait pas peu contribué à notre victoire ; il n'eût été que juste de s'en souvenir.

M. Guizot et M. Thiers n'ayant pu s'accorder, ce dernier se montra d'autant plus exigeant sur la condition de mon élection comme président de l'Assemblée, et je vis le moment où cette condition allait être présentée comme le seul obstacle à la formation du cabinet et où j'allais porter toute la responsabilité de l'avortement de la coalition : je dus donc écrire et faire publier par les journaux que ni mes amis, ni moi, n'avions jamais entendu que cette nomination fit obstacle à la formation d'un ministère parlementaire; que la Chambre, d'ailleurs, devait toujours rester parfaitement libre dans le choix de son président, et que, pour moi, j'étais prêt à renoncer à toute prétention à cet égard; je dus même renouveler cette déclaration à la tribune.

Le véritable obstacle à la combinaison, et il ne s'avouait pas, bien qu'il fût connu de tous, c'était la répugnance que montrait M. Thiers à avoir à côté de lui M. Guizot dans un ministère aussi important pour la direction du parlement que celui de l'intérieur; aussi ne fit-il rien pour vaincre les scrupules de la gauche, et la combinaison Thiers-Guizot avorta.

On en essaya une autre sous la présidence du maréchal Soult, qui avorta également par l'insistance que mettait le maréchal à refuser à M. Thiers, qu'il quali-

fiait fort lestement, le portefeuille des affaires étrangères.

On se sépara donc et la coalition fut dissoute ; le pays légal, un moment surexcité, retomba dans l'affaissement et le découragement.

Quant au roi, il n'avait eu rien à faire pour aider à cette dissolution de la coalition : l'orgueil, la vanité, l'entêtement des coalisés y avaient suffi ; il n'avait pas eu à s'en mêler, du moins ostensiblement. Il dut éprouver un grand soulagement le jour où l'on vint lui dire que les coalisés, ne pouvant s'entendre, se séparaient plus irrités que jamais les uns contre les autres. Son gouvernement personnel triomphait, en effet, mais aussi aggravait pour lui cette responsabilité qui devait finir par l'écraser.

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