‹ Mémoires posthumes (volume 4)Chapitre 29 sur 50 · PROCES DES MINISTRES · texte numérisé non relu

PROCES DES MINISTRES

sang eût coulé. Après avoir visité avec soin le terrain, donné toutes les instructions, le général Lafayette vint s'installer au Luxembourg, et je vins l'y joindre à travers la foule déjà agglomérée, seul, à pied et en uniforme de préfet. Il était facile de prévoir que le moment de la crise serait celui où le résultat de l'accusation serait connu du public, si ce résultat n'était pas la peine de mort : car c'était alors seulement que le sentiment de haine devait faire explosion contre les accusés et les juges; jusque-là, la multitude ne pouvait qu'attendre et les meneurs seuls s'agitaient. C'est, en effet, ce qui arriva : tant que l'arrêt ne fut pas connu, il y eut des cris, des masses se pressant vers le Luxembourg et reculant devant Ja garde nationale ; mais, lorsque le soir l'arrêt fut connu, il y eut une explosion très-inquiétante. Les bataillons serrés de la garde nationale qui remplissaient la cour du palais du Luxembourg se précipitèrent aux portes en poussant des cris de mort. C'en était fait si ce premier mouvement n'était pas comprimé et se répandait au dehors. Ce fut alors que le général Lafayette alla se placer devant la porte et apaisa par sa résolution, par ses exhortations, cette effervescence que le faux bruit de la condamnation à mort des accusés, répandu je ne sais à quel dessein quelques moments auparavant, avait augmentée. Dans la journée, nous étions vivement préoccupés au Luxembourg du parti que prendraient les jeunes gens des écoles. On vint nous avertir qu'ils étaient réunis en &rand nombre et délibéraient; que les motions les plus violentes étaient faites sur la place du Panthéon. Nous leur fîmes exprimer le désir qu'une députation d'entre eux vint conférer avec nous. Il vint en effet plusieurs jeunes gens très-exaltés, et la conférence eut lieu ça présence de tout l'état-major de la garde nationale de Paris; elle fut longue et vive.

Pourquoi, leur disions-nous, vouloir souiller, par le meurtre de quatre hommes, une si belle révolution? leur sang est-il donc indispensable à la liberté conquise? etc..

Ils nous répondaient : Il ne s'agit pas des accusés, nons q 'avons pas plus soif de leur sang que vous, nous les protégerions même s'il le fallait; mais il s'agit cKun gouvernement qui a trahi la révolution. 4 /occasion de le renverser se présente; nous la saisissons. — C'est-à-dire, leur répliquionsqous, que vous voulez préluder à une nouvelle révolution, par le meurtre de quatre accusés; mais cette révolution est* elle

nécessaire? désespérez-vous déjà de la force de l'opinion publique, de l'influence de la presse, de l'accord des patriotes dans les Chambres, hors des Chambres? Sauvons le gouvernement de cette crise: nous n'en aurons que plus de titres, plus de moyens pour le forcer ensuite à satisfaire à toutes les conditions de notre révolution. —.Oui, nous disaient-ils, on a besoin de vous aujourd'hui, on vous subit; demain, et le danger passé, on vous renverra, et la réaction vers le passé s'accomplira.

Cette discussion devenait déjà trop vive et se prolongeait; nous y mîmes un terme, en déclarant que notre parti était pris, et qu'on n'arriverait aux accusés que sur nos cadavres. Ils parurent se rendre. Et, en effet, les écoles défilèrent bientôt après au milieu du peuple, portant sur les chapeaux pour devise : Ordre public. Cette manifestation, qui mérita à cette jeunesse les remercîmentsde la Chambre des députés, remerctments qu'elle repoussa trop dédaigneusement, fit la plus heureuse diversion sur les esprits, et contribua beaucoup à assurer l'issue de la journée.

J'avais, à tout événement et pour moyen extrême, réuni à l'Hôtel de ville tous les blessés de Juillet, qui avaient confiance en moi, parce que je m'étais occupé avec quelque sollicitude de leur sort; sur la demande qu'ils m'avaient faite de leur dire l'objet de leur réunion, je leur avais déclaré que mon intention était, s'il y avait combat, de m'avancera leur , tête et de nous interposer sans armes entre les combattants. Je ne doute pas que la vue de ces citoyens glorieusement mutilés pour la cause de la révolution n'eût désarmé les plus furieux.

Nous n'avons pas eu, Dieu merci, besoin de recourir à ce moyen.

Je n'entends nullement contester le mérite de M. le comte de Montalivet dans ces circonstances; mais on conviendra que si, à sa place, un brigadier de gendarmerie eût chevauché à la portière de la voiture des ministres, les choses se seraient passées comme elles se sont accomplies.

Quant à l'idée de faire partir les ministres aussitôt après la clôture du débat et avant le prononcé de l'arrêt de la Cour des pairs, elle ne lui appartient pas au moins exclusivement; elleétait venue à tous ceux sur quipesaitla responsabilité de l'événement. J'en avais donné le conseil plusieurs fois dans mes conversations avec S. M. et avec sa sœur; et,

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lorsque M. Pasquier vint dans la salle où nous étions nous annoncer que le débat était clos, le général Lafayette, M. de Montalivet, M. de Sémonville et moi, nous fûmes tous d'avis qu'il ne fallait pas attendre le prononcé de l'arrêt pour faire évacuer les accusés.

M. de Montalivet me demanda même si je voulais les accompagner. Je lui fis observer que si ma présence pouvait être utile quelque part, c'était au Luxembourg, pour faire tête à la sédition lorsque l'arrêt viendrait à être connu, et non sur la grande route. Il n'insista pas et monta le cheval d'un brigadier; il avait même oublié l'ordre de transfèrement qu'il vint chercher. Telle est la part qui revient à chacun.

Sans le général Lafayette, le procès aurait eu le plus déplorable dénoûment : ce ne sont pas seulement les accusés qui auraient été victimes, leur mort eût été le signal d'une révolution violente. Si, en juillet et août 1830, le général Lafayette a élevé le trône, en décembre, il l'a préservé d'une catastrophe inévitable. C'est là une vérité que la camarilla peut bien nier aujourd'hui après l'avoir d'abord emphatiquement proclamée, mais que l'histoire enregistrera.

Cependant ce que les jeunes gens avaient prévu arriva : dès le lendemain du procès, je ne sais quelle intrigue était dirigée contre le général Lafayette pour le déposséder de ses fonctions. Lorsque la proposition en fut faite à la Chambre des députés, nous étions avec le général chez Dupont (de , l'Eure), lui faisant en quelque sorte une violence morale pour l'engager à rester au ministère de la justice, dont il voulait absolument se retirer. Le soir, en apprenant que Ion avait enlevé au général Lafayette le commandement des gardes nationales du royaume, M. Dupont prit la résolution, désormais inébranlable , de se retirer, et le général donna sa démission.

J'avoue que je me permis de blâmer cette double retraite : c'était abandonner le champ à nos adversaires. Dans tout gouvernenent organisé, le pouvoir est un levier immense, et il y a quelque puérilité, lorsqu'on est engagé dans une lutte politique, à en armer ceux qu'on veut combattre. C'est dans ce sens que je parlai au général Lafayette pour le dissuader de donner sa démission ; je lui parlai du pays, de l'intérêt de la liberté, mais non de sa gloire personnelle, comme le suppose M. Pépin.

J'avais ébranlé le général : tout pouvait s'arranger; mais d'autres déterminations avaient été prises au château. Il ne fut pas fait de réponse au général : on avait déjà pressenti qu'on pouvait se passer de lui.

Je ne crus pas devoir suivre mes amis, et en cela j'étais conséquent avec moi-même; cependant je voulus avoir une explication avec les ministres, et je l'eus. Je déclarai, en présence des ministres en conseil chez M. Laffltte, que si je consentais à rester à la préfecture de la Seine, c'est parce que je voyais à la tête du ministère un homme qui professait les mêmes opinions que moi, et que je n'avais pas, malgré les déviations du gouvernement, perdu l'espoir que sous un tel ministre sa marche ne devînt telle que pouvaient le désirer les plus sincères patriotes.

M. de Montalivet dit alors : if. Barrot veut, en restant, compromettre le ministère dans le sens de ses opinions. — Je répondis que telle était précisément mon intention. M. Laffitte déclara à son tour que nos opinions étaient les mêmes, et l'explication en resta là.

Cependant je m'aperçus bientôt que ma position, au moins comme préfet, était fausse. J'avais offert à M. de Montalivet mon concours bien loyal : appartenant comme moi à la jeune génération, libre de tout antécédent, j'espérais qu'il saurait comprendre l'élévation de sa position, et je lui offris sincèrement tous mes efforts. Je n'eus pas le bonheur d'obtenir la confiance du jeune ministre. Ses amis, ses journaux répétaient sans cesse que ma mission politique à l'Hôtel de ville était terminée avec les troubles, que je devais désormais me renfermer dans mes fonctions purement civiles de préfet, et qu'au besoin on saurait bien m'y forcer. J'acceptai volontiers cette nouvelle situation, dans laquelle il y avait certes encore trop à faire pour mes forces et ma capacité. Aussi, lors de l'événement de Saint-Germain-l'Auxerroi3, M. Baude fut prévenu avant moi : je ne l'appris qu'à la Chambre et lorsque la sédition était déjà flagrante. Je quittai aussitôt la Chambre et me rendis sur les lieux, où je trouvai seulement quelques gardes nationaux réunis. Je courus à l'Hôtel de ville, et pris sur moi d'écrire aux maires des arrondissements menacés, de diriger la garde nationale sur les églises pour les protéger.

Le soir, je fus, accompagné de mon secrétaire, M. Millot,

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