‹ Mémoires posthumes (volume 4)Chapitre 31 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SlTL'ATlilN A MON ENTRÉE DANS LA CHAMBRE

L'année 1 830 venait de se dote par l'heureuse issno de la redoutable crise du procès des ministres.

« Le gouvernement de Votre Majesté, a disais-je au roi en lui portant comme préfet de la Seine les hommages de la ville de Paris au renouvellement de l'année, h a constaté sa force dans une (-preuve décisive et comme il convenait a un gouvernement libre cl paternel de le. faire, c'est-à-dire par le seul empire des luis el de hi raison publique; notre hr ave garde nationale a découragé tous les fauteurs de troubles, déjoué toutes les intrigues coupables : désormais pleins de confiance dans noire indépendance nationale, dans la tranquillité intérieure (lu pays, dans le développement progressif de nos institutions et de nos libertés, nous allons entrer pleinement dans les voies de notre régénération. > [Moniteur du 2 janvier 1831.)

Cet optimisme était, dans ce momenl. à peu près général; il exprimait malheureusement plutôt nos désirs et nos espérance: '

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était pure dans son origine, généreuse dans ses sentiments, modérée dans ses prétentions. Faite au nom du droit, pour venger le pacte violé et le rendre désormais inviolable, il n'y avait en elle ni le besoin d'exterminer des adversaires, ni celui de conquérir le monde pour le convertir, ni celui de refaire à nouveau toute une société ; son but comme son principe était simple, et non-seulement réalisable, mais nécessaire: car il n'était autre que rétablissement sincère , et dans ses vraies conditions, du gouvernement parlementaire, cette impérieuse nécessité des monarchies modernes.

Toutefois la mission offrait de grandes et sérieuses difficultés ; difficultés qui se produisaient dès le début, et qui, loin de s'aplanir avec le temps, comme nous l'espérions, n'ont fait malheureusement que s'aggraver.

Et d'abord il importait de bien se rendre compte de la portée naturelle et légitime de la révolution : car son avenir dépendait de la manière dont ceux quidevaientla diriger l'apprécieraient. Toutdépendait du point de départ. Si la révolution n'était que la continuation de la Restauration, alors il était naturel de s'en éloigner le moins possible ; de conserver ses institutions, sa pairie, sa Chambre des députés, sa magistrature, son organisation administrative, de se borner à modifier hâtivement quelques dispositions de la Charte octroyée qui ne cadraient plus avec le nouvel établissement : ce qui la conduisait fatalement à cette politique de défiance et de résistance que nous avons vu pratiquer avec plus ou moins d'habileté pendant dix-huit ans, et qui a eu une si funeste issue. Que si, au contraire, on reconnaissait dans l'événement de Juillet tous les éléments d'une grande révolution nationale, qui changeait complètement le principe et la condition du gouvernement de la France, alors

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républicaine qui est le seul Lïou\ernemenl possible dans une grande dcmneralic ■>

J'expliquais ensuite que le gouvernement du roi, dans ces conditions, ne manquerait ni de force ni de stabilité ; j'insistais surtout sur l'avantage qu'il y aurait à détourner V ardeur des esprits vers la pratique des affaires. « Si l'organisation des municipalités, des conseils généraux, disais-je; si l'émancipation entière des assemblées communales et départementales vient absorber une grande partie de cette chaleur qui agite les esprits, pour l'appliquer aux besoins positifs des populations, il en résultera que nos débats législatifs auront plus de calme, que les députés arriveront mieux préparés au maniement des affaires et plus en garde par conséquent contre la séduction des théories : l'action du gouvernement en deviendra certainement plus facile, » etc.

Je terminais ainsi cette note :

« Enfin, Sire , avec un roi qui n'a ni octroyé ni concédé la constitution de l'État, mais dont le pouvoir a son origine dans cette constitution même ; avec deux Chambres, dont l'une serait le résultat d'une élection faite par toute la partie intelligente de la nation ; dont l'autre, sortant de cette classe d'hommes qui auraient dévoué une partie de leur vie à l'administration gratuite de la cité ou du département et qui représenteraient ainsi une noblesse conquise et retrempée dans les services rendus au pays ; avec une administration qui ne resterait centralisée que pour protéger les individus et les communes contre les abus de pouvoir et la violation des lois ; avec un jury étendu à tout ce qui est arbitraire dans la justice, c'est-à-dire à l'appréciation et à la déclaration du fait; avec une magistrature renfermée dans la simple interprétation et dans l'application de la loi; avec une garde nationale de trois millions d'hommes prêts à

marcher pour le maintien de Tordre ou la défense du territoire et une armée se recrutant tous les ans et par cinquième parmi nos jeunes concitoyens, la France,, dans ma conviction intime, présenterait l'organisation la plus favorable au progrès, en même temps que la plus forte et la plus stable qu'aucun des gouvernements de l'Europe possède encore : nous aurions ainsi résolu ce problème dont ils chercheront longtemps encore la solution à travers les révolutions.

«Je n'ai pas besoin d'assurer à Votre Majesté qu'alors même qu'EUe n'approuverait pas mes idées et que je me verrais obligé de renoncer à faire partie de son gouvernement , je lui resterais toujours dévoué de coeur et lui appartiendrais encore par l'affection la plus vive et par l'estime profondé que je ressens pour les vertus publiques et privées dont Elle honore le trône. »

Dans une autre note également remise au roi, mais un peu plus tard, et dont je retrouve dans mes* papiers la minute annotée au crayon, sinon de la main du roi, au moins de celle de ses intimes conseillers, après avoir exposé la situation extérieure et exprimé le regret que le gouvernement n'eût pas profité de l'élan sympathique des populations belges et rhénanes, pour reporter nos frontières sur le Rhin; après avoir insisté sur la nécessité d'empêcher à tout risque, même au risque de la guerre , l'Autriche d'intervenir par la force dans le gouvernement des États de l'Italie, je traitais de nouveau la question intérieure et je m'exprimais ainsi :

« Ce qu'il y avait surtout à éviter lors de l'avènement du roi, c'était tout ce qui le rapprochait de la Restauration.. . La majorité a voulu s'emparer de la révolution et la diriger : elle s'est trompée ; elle devait se borner à proclamer le vœu général en faveur de la nouvelle

royauté et se retirer : te roi eût convoqué les assemblées primaires et leur eût demandé une représentation qui , née de la révolution, eût pu bien plus sûrement la diriger et l'organiser largement. Nous le pouvions alors, sans courir aucun danger, » etc.

J'ajoutais plus loin : « Le roi s'associe trop directement à tous les travaux de ses ministres; il embarrasse leur marche et perd cette vue d'ensemble si nécessaire à un souverain , vue qu'au milieu de tant de détails la tète la plus forte aurait peine a conserver. Que le roi use de son ascendant, non pour jeter le trouble et la désunion dans les mesures de ses ministres, mais pour rallier à lui les populations; qu'il fasse voyager les princes; qu'il multiplie les rapports de cette belle et bonne famille avec le pays; enfin, qu'il laisse faire les affaires aux ministres, et ne garde pour lui que la haute direction de cette représentation royale, toujours si influente sur le public.

« La circonstance est décisive: il faut oser, et se rappeler que, s'il y a des gouvernements qui ont péri pour avoir trop osé, il y en a aussi qui périssent pour n'avoir pas su prendre à temps une détermination forte et vigoureuse. »

Ces conseils étaient ceux d'un ami sincère, mais ils n'étaient pas ceux d'un courtisan : car ils étaient bien loin de s'accorder avec la pensée du roi.

Cependant ils reposaient sur une donnée toute de bon sens pratique.

En effet, pour tout gouvernement qui se fonde, il s'agit avant tout de bien savoir oit sont ses amù > ses adversaires naturels; de s'assurer l'appui îles no» par une loyale et franche iiiiiliance, de désarmer h» autres à force de justice et de fermeté.

Notre gouvernement était sorti, pour ainsi dira, «V entrailles de la classe moyenne : c'était d par elle et avec elle qu'il devait viv

u Je sais bien où sont nos partisans , me disait un jour le fils aîné du roi , le duc d'Orléans, dans un langage expressif : ils ne sont ni au premier ni dans les mansardes ; ils sont dans les étages moyens. » Et il avait pleinement raison.

Quoi de plus naturel, de plus indiqué dès lors, que d'emprunter à cette classe moyenne toutes les forces qui étaient en elle? et ces forces sont grandes : car, en France, cette classe monte bien haut et descend bien bas. Le jour où la célèbre définition de Siéyès : le tiers état est tout , ne sera plus vraie, notre société sera bien malade.

U ne fallait donc pas marchander à ce tiers état les droits politiques , comme Louis-Philippe le faisait ; il fallait lui concéder une large participation dans le gouvernement de l'État. On pouvait pénétrer bien loin dans ces couches de la population , sans y rencontrer autre chose (l'expérience l'a bien prouvé) que des sentiments libéraux sans doute, mais en même temps très-conservateurs.

Voilà pour les appuis naturels ; quant aux adversaires, il n'était pas difficile de les reconnaître : ils se trahissaient assez eux-mêmes par la violence de leurs attaques : c'étaient tout à la fois les légitimistes, les ultramontains, les bonapartistes et les républicains. Tout cela faisait grand bruit, mais n'avait rien d'effrayant.

La Restauration , dans la prévision d'une nouvelle lutte avec la Révolution, avait bien préparé à l'avance, dans les départements de l'Ouest, les cadres d'une chouannerie , et nous devions nous attendre à ce qu'il serait tenté quelque chose de ce côté. Mais les dispositions des esprits étaient bien changées dans ces contrées depuis les guerres de la Vendée. Une administration équitable, partiale même en faveur de ces provinces; les progrès de l'instruction primaire , la propagation

des idées nouvelles au moyen des communications rendues plus faciles rtout, jusqu'à la conscription elle-même , autrefois si odieuse à ces populations de l'Ouest et qui avait même motivé leurs premiers soulèvements, y avait infiltré lentement et successivement les idées et les sentiments du siècle ; chaque année les conscrits avaient rapporté ces idées dans leurs familles : il était donc facile de prévoir que les tentatives qui pourraient être faites pour reconstituer une Vendée n'auraient rien de sérieux.

Le parti légitimiste nous était plus nuisible par son obstination et par le vide qu'il laissait dans le cadre des influences sociales, qu'il n'était redoutable par ses agressions directes. Il y avait d'ailleurs tout lieu d'espérer qu'il ne résisterait pas pendant plus d'une ou deux générations à l'attraction que devait exercer sur lui le jeu de nos institutions , et qu'à l'imitation des jacobites d'Angleterre, ce parti finirait par se transformer et par se fondre dans les partis parlementaires.

Le clergé ultramontain, quoique ne manifestant pas son opposition avec moins d'éclat, était plus à craindre. Son organisation si habilement combinée, sa forte discipline, ses appuis au dehors, son influence au dedans pénétrant par les sacrements dans le sein de toutes les familles, ses trente à quarante mille chaires, toujours debout, toujours retentissantes, en faisaient et en feront toujours un ennemi très-redoutable, avec lequel tout gouvernement est obligé de compter; mais c'était encore par la liberté qu'on pouvait combattre et neutraliser cette dangereuse hostilité. Le mot d'ordre de ce parti ultramontain avait été sous la Restauration : Union du trône et de Vautely et, pa>% suite, soumission aveugle à Vautorité; depuis la révolution de 4830, ce mot d'ordre était complètement changé : c'était maintenant : Séparation complète du

trône et de F autel; indépendance absolue des deux pour voirs.

Eh bien, j'aurais été d'avis que notre gouvernement s'emparât de ce nouveau cri de guerre pour en faire sortir la séparation effective de l'Église et de l'État. C'eût été hardi , j'en conviens ; mais on n'avait pas le choix, si l'on voulait en finir une fois pour toutes avec cet antagonisme qui existe depuis si longtemps entre le catholicisme tel qu'il est organisé et les institutions libres de notre pays : antagonisme qui a placé tous nos gouvernements dans cette alternative dangereuse, ou de se faire les auxiliaires du clergé catholique et d'en être compromis , ou d'avoir à le combattre et à en subir les hostilités. Ce clergé s'est bien concilié avec la liberté en Amérique : pourquoi cette conciliation ne s'opérerait-elle pas en France?

Cette redoutable question de la séparation absolue des deux pouvoirs ne tarda pas à surgir des événements. Les provinces de la Romagne s'étaient insurgées, le pouvoir temporel du Pape était en grand danger, et Louis-Philippe eut à prendre parti pour ou contre ce pouvoir. II me fit appeler dans ce moment pour en conférer avec moi. Il commença par m'expliquer très au long tous les dangers qui pourraient naître d'une révolution qui déposséderait le Pape de son pouvoir temporel, et combien il avait d'intérêt à l'empêcher. C'était , on le sait , sa manière de discuter : il vous appelait pour prendre votre avis, et il employait tout le temps de la conférence à vous expliquer le sien.

Je l'avais écouté avec grande attention sans dire un mot; cependant, au moment de nous quitter, je lui dis : « Vous m'avez appelé , Sire , pour connaître mon opinion sur cette grave affaire de la Papauté; la voici en deux mots : La destruction du pouvoir temporel du Pape peut apporter, j'en conviens, de graves modifications dans la constitution du clergé catholique

en France, dans son esprit et dans les influences qui le dirigent; mais serait-ce bien à vous de vous en plaindre? Et si, faute d'un appui à Rome, il en cherchait un dans votre gouvernement, la liberté pourrait s'en inquiéter, j'en conviens; mais je ne vois pas pourquoi vous vous en effrayeriez tant. » La conférence en resta là.

J'étais bien loin d'avoir converti le roi : il prît hautement parti contre les insurgés de la Romagne et pour le gouvernement temporel de la Papauté. Il put voir par la suite que ce service n'avait nullement désarmé les rancunes implacables du clergé. Neût-il pas mieux valu pour son gouvernement un divorce complet , que cette union troublée par tant d'incompatibilités et qui a produit de si graves conflits ?

La question reste encore entière, elle se posera pour tous les gouvernements; elle appelle une solution, et je n'en vois pas d'autre que celle que je conseillais. Voilà pour les légitimistes et pour le clergé.

Quant aux républicains , comme je l'avais écrit au roi dans ce billet tracé à la hâte au moment du départ de Charles X, il était facile de désintéresser ceux d'entre eux qui cherchaient de bonne foi dans la république la plus grande somme de liberté possible : car notre monarchie constitutionnelle et parlementaire se prêtait, dans sa merveilleuse élasticité, à tous les progrès que les esprits les plus avancés pouvaient désirer. Quant à ceux qui, sous ce titre de républicains, n'étaient que des chercheurs d'aventures, la force publique les eût contenus et réprimés facilement: ils ne représentaient, au milieu de notre société de propriétaires et de travailleurs, qu'une très-infinu1 minorité x.

1 . Dans la lelire que j'écrivis un peu plus tard à M. Nicolas Kschlin, riche manufacturier et député de l'Alsace, lettre qu'il fit imprimer

11 y avait peu à s'occuper des impérialistes: le césarisme ne sera jamais redoutable en France, alors que des institutions libres et sagement progressives y régneront. Les bonapartistes l'avaient bien senti eux-mêmes : aussi les uns par calcul, beaucoup par conscience, mais la plupart par nécessité , s'étaient-ils ralliés au drapeau libéral constitutionnel et se montraient nos soldats les plus disciplinés.

Enfin, tous ces ennemis ouverts ou cachés, légitimistes boudeurs, républicains effervescents, prêtres hostiles, bonapartistes transformés, tout cela venait

et qui eut alors un certain retentissement, je m'exprimais ainsi sur le parti républicain :

t Ce parti dont vous parlez, et qui ne trouve de remède à notre situation que dans une révolution qui proclamerait Napoléon II ou la république, fait aussi un grand mal à la liberté. Il y a toujours danger à placer un peuple qui sort d'une révolution en face d'une révolution nouvelle. Il faut bien se rendre compte de ce qui forme l'immense majorité de la nation : ce sont des gens qui ont besoin de repos pour travailler et pour jouir du fruit de leur travail ; le nombre des hommes qui ne vivent que de la vie politique, qui en font leur carrière, est très-petit dans notre société. Ces hommes ont sur les masses l'influence que leur donnent leur talent, leur caractère ; mais ils ne les entraîneront pas facilement à courir les chances d'une nouvelle perturbation sociale, pour avoir le droit, avec quatre ou cinq millions de leurs concitoyens, de désigner, tous les quatre ou cinq ans, un président de la république; que s'ils réussissaient, par suite de quelque incident malheureux, à briser le trône de Juillet, ils se trouveraient le lendemain en présence d'une société qui leur demanderait & grands cris le repos, la sécurité, la prospérité matérielle; et, au lieu de cela, ils auraient à demander a cette société de se préparer à un demi-siècle peut-être de nouveaux combats et de nouvelles agitations. Le résultat d'une telle tentative serait, j'en suis convaincu, une forte réaction vers l'unité plus absolue du pouvoir et un pas rétrograde de la liberté et de la civilisation. C'est assez vous dire que je n'appartiens pas à ce parti, et je vous» remercie de m'avoir rendu cette justice. Être mal jugé par mes adversaires, c'est » quoi je suis tout préparé ; mais je ne me résignerais pas au malheur de n'être pas compris de mes amis, » etc.

Cette lettre est datée du 27 avril 1832; elle mérite attention, non-seulement comme profession de foi, mais comme prophétie. On U trouvera tout entière dans les documents.

se perdre ou s'absorber dans ee vaste océan de la classe moyenne, laquelle était résolument dévouée à la nouvelle dynastie. C'était donc là qu'étaient, pour notre gouvervenement, la vie, la force, le salut : cYst dans cette voie que pendant dix-huit ans je me suis vainement efforcé de le pousser. Heureux gouvernement, qui, né dans la liberté, trouvait dans la liberté le plus sûr moyen de se fortifier et de neutraliser ses ennemis, et qui pour vivre et prospérer n'avait autre chose à faire qu'à rester fidèle à son origine ! Malheureusement, une tout autre politique prévalut, et Ton verra que cela lui a bien peu réussi : dès son début, le gouvernement de Juillet se laissa entraîner dans d* autres voies et il a persisté jusqu'à la catastrophe. Bien des causes ont contribué à faire prévaloir cette politique à contre-sens ; mais la première et la principale a été la peur de la Révolution : c'est cette peur qui explique en grande partie les fautes commises au point de départ, comme la persistance opiniâtre avec laquelle on les a continuées jusqu'au fatal dénoûment.

On a dit, non sans raison, qu'il n'y a pas de pays dans le monde qui soit tout à la fois plus disposé aux entreprises téméraires et plus accessible à la peur que notre France : il est certain qu'il n'y en a pas où l'on ait vu succéder aussi souvent aux élans d'une témérité excessive des paniques plus subites et plus irréfléchies. Y aurait-il là une question de race ? Je crois plutôt que notre société, sans trop s'en rendre compte, a la conscience des vices d'une organisation sociale qui la laisse exposée aux attaques et aux surprises les plus folles. C'est pour cela qu'après un excès de confiance, le sentiment du danger la saisit tout à coup et qu'alors elle s'affole de peur et se rejette en arrière.

C'est ce qui se produisit aussitôt après la révolution de Juillet.

Ces braves bourgeois qui, mêlés aux ouvriers et à

la jeunesse des écoles, venaient do faire courageusement le coup de feu contre les Suisses et la garde royale pendant trois jours, maintenant que la chaleur du combat était passée, eurent peur de leur propre victoire; ils s'étonnaient, après un pareil ébranlement, que tout ne rentrât pas immédiatement dans Tordre ; ils s'en indignaient, et, dans leur impatience du retour des affaires, ils auraient volontiers défait le lendemain ce qu'ils avaient fait la veille.

On aurait pu attendre plus de sang-froid des hommes politiques qui avaient engagé avec la couronne cette lutte à outrance, dont ils auraient dû prévoir l'issue.

Eh bien, non ! La Révolution, lorsqu'elle apparut avec ses agitations inévitables, les jeta dans une sorte d'épouvante; ils avaient hâte d'en finir avec elle: s'ils l'avaient pu, ils l'auraient supprimée ; — dans tous les cas, ils agissaient comme si elle n'eût pas existé.

Je causais un jour familièrement avec Casimir Périer. C'était avant son ministère1.

Le malheur de ce pays, me disait-il, est qu'il y a beaucoup d'hommes qui, comme vous, Monsieur Odilon Barrot, s* imaginent qu'il y a eu une révolution en France. Non, Monsieur, il n'y a pas eu de révolution ; il n'y a qu'un simple changement dans la personne du chef de F Etat* — Et moi, je vous affirme, Monsieur Casimir Périer, lui répondisse, qu'il y a un malheur bien plus réel que celui-là: c'est que vous et vos amis vous pensiez qu'il n'y a pas eu de révolution, car je crains bien qu'alors il n'y en ait deux au lieu dune. Je n'avais que trop raison.

Et en effet, si une révolution sans cause est fatalement condamnée à avorter, l'avortement n'est pas

1. 11 avait pour moi quelque affection; il m'avait même désigné pour faire partie d'une commission chargée de décerner un prix qu'il avait fondé pour le meilleur ouvrage sur le jury. J'étais moimême attiré vers lui & raison de la fermeté de son caractère et du sentiment de dignité personnelle qu'il portait très-haut.

moins infaillible pour une révolution sans effet. 11 a été donné à notre génération d'assister à cette double expérience.

Tout ce parti qui se qualifiait de conservateur et qui n'imaginait pas d'autre moyen de conserver un gouvernement issu d'une révolution populaire, que d'en arrêter les développements les plus nécessaires, do l'étouffer dans son germe et de la réduire ainsi à une espèce de non-sens, faisait ce raisonnement, qu'il croyait irréfutable, et qui n'accusait que l'inintelligence de ce qu'il venait d'accomplir : « Vous avez obtenu, nous disait-il , tout et môme plus que vous ne demandiez avant les journées de Juillet : un roi par la volonté nationale au lieu d'un roi par droit de naissance ; le nombre des électeurs et des éligibles a été presque doublé. Vos exigences au delà de ces résultats acquis de la révolution sont injustes et factieuses. »

C'est-à-dire qu'ils prétendaient qu'un peuple se contentât, le lendemain de sa victoire, des concessions dont il aurait pu se déclarer satisfait la veille : ils demandaient à une révolution populaire une abnégation qu'ils n'auraient pas demandée à la diplomatie d'un gouvernement victorieux ; ils faisaient abstraction et du sang versé et des passions soulevées, du besoin de plus fortes garanties pour l'avenir, et enfin des droits de la victoire: c'est ainsi qu'ils étaient conduits à nier la révolution, pour n'avoir pas à la satisfaire.

De cette fausse appréciation de la révolution sont découlées toutes les fautes qui, en définitive, l'ont fait avorter.

Ce sentiment de la peur, qui agitait la bourgeoisie et les députés, était encore plus vif chez le roi, et cela se comprend : il n'avait pas, lui, comme eux, fait la révolution ; il l'avait plutôt subie qu'acceptée.

Comme Guillaume en 1688, il avait été appelé pour affirmer et garantir le triomphe définitif du droit contractuel sur le droit divin, de la souveraineté nationale sur le bon plaisir d'un seul homme. Mais là s'arrêtaient les ressemblances : le Guillaume des Anglais n'avait pas attendu qu'on vint le chercher et qu'on lui imposât en quelque sorte la couronne ; il était venu en personne la saisir à la tête de son armée ; il avait pris l'initiative de la révolution qui le faisait roi ; il y avait risqué sa fortune et sa vie. Louis-Philippe, au contraire, n'avait rien risqué dans cette révolution, qui lui donnait la plus beHe couronne du monde ; il n'est même pas certain qu'il n'eût pas reculé au dernier moment, s'il n'eût pressenti que son refus emporterait pour lui la perte de ses biens et l'exil.

Aussi quelle différence dans la conduite des deux usurpateurs !... Guillaume, à peine proclamé roi de la Grande-Bretagne, jette à Louis XIV un fier défi, qui devait aboutir à l'abaissement du grand roi et au triomphe de la Réforme dans une partie de l'Europe. Louis-Philippe, au contraire, cherche à se faire pardonner son avènement: ce n'est que pour rétablir Tordre en France, pour contenir la Révolution, qu'il avait consenti, disait-il dans ses discours, à monter sur le trône. Plaidant ainsi les circonstances atténuantes, il s'oubliait même, dans sa fameuse lettre à l'empereur de Russie, jusqu'à qualifier de catastrophe l'événement qui l'avait fait roi des Français.

11 ne sentait pas que toute usurpation a besoin de se faire absoudre par la grandeur du but, et qu'il est moins permis à un usurpateur qu'à tout autre . de se faire humble et petit.

Le roi n'avait pas des vues plus hardies sur les réformes que la révolution avait nécessitées à l'intérieur. On en jugera par cette anecdote.

Un jour, il me fait appeler ; il était encore au Palais-

218 MÉMOIRES DODILON BARROT.

Royal. Je le trouvai se promenant à grands pas dan* son cabinet et livré à une très-vive agitation. «Serait-il arrivé quelque malheur dans votre famille? lui demandai-je. — Bah! me répond-il, il s'agit de bien autre chose ! Vous ne savez pas, ils me jettent dans Tinconnu ! » Comme je ne comprenais pas, il ajout*- : « Oui, met ministres me proposent d'abaisser le cens électoral à 200 francs ! — Ah/ lui dis-je, Sire, je désire quù n'arrive jamais de plus grand malheur à Votre Majesté. » Et je me retirai stupéfait de la disposition d'esprit do cet homme, à qui venait d'échoir la destinée de gouverner une révolution populaire.

Ce qui produisait surtout cette disposition chez lui. c'est l'impression qu'il avait gardéo des souvenirs de sa jeunesse.

Dans un de ces entretiens familiers auxquels il me conviait quelquefois, même depuis que nos rapports officiels avaient cessé, comme je m'efforçais de combattre les similitudes qu'il prétendait établir entre les deux révolutions de 1830 et de 1793, et de lui faire comprendre combien elles différaient : « Vous êtes trop jeune. Monsieur Odilon Barrot, me dit-il : vous riavez pas vu la révolution l. . . » — Me laissant emporter par un mouvement de vivacité fort peu convenable, je lui répondis: « Moi, Sire, je commence à craindre que vous ne soyez trop vieux et que vous ne l'ayez trop vue, cette révolution /... » Madame Adélaïde, chez laquelle avait lieu cette conversation, me rappela avec bonté que je parlais au roi: je m'excusai; mais le mot était échappé, et il ne s'est trouvé que trop vrai.

En effet, c'est ce fantôme de la Terreur et de ses échafauds qui a offusqué les lumières naturelles de cet esprit, d'ailleurs si vif et si ouvert ; c'est ce même fantôme qui, au dernier moment, a fait faillir ce courage que n'avaient ébranlé ni le feu des Prussiens à Valmy, ni les cruelles épreuves d'un long exil, ni plus tard les

attentats répétés des assassins : la défaillance du roi dans la matinée du 34 février et surtout sa fuite précipitée n'ont pas d'autre explication possible.

Louis -Philippe, d'ailleurs, quoique très-sincèrement pénétré de la nécessité des institutions représentatives pour la France, et très-résolu à respecter le serment qu'il avait fait de les maintenir, avait dans son caractère des tendances très -peu compatibles avec les conditions les plus essentielles de ces institutions.

Étrange mélange de simplicité bourgeoise et de besoin de dominer, d'esprit philosophique plus que libre sous certains rapports et de préjugés de naissance , de sentiments révolutionnaires et de peurs irréfléchies de la Révolution, il y avait en lui un composé des qualités et des défauts les plus contraires, qui étaient comme les reflets des milieux si différents qu'il avait traversés dans son orageuse existence. On retrouvait chez lui tout à la fois l'élève de madame de Genlis et le secrétaire du club des jacobins, le général des armées républicaines et le prince du sang de Louis XIV; mais, au milieu de ces éléments si contraires, dominaient surtout une confiance imperturbable en lui-môme et un assez grand mépris des autres hommes.

Ajoutez à ces traits que Louis-Philippe, dans les longues et difficiles épreuves de sa vie, avait dû beaucoup à la souplesse de son caractère et même à une certaine duplicité1. Forcé de sortir de France en 1793

1. J'entends par ce mot une disposition à préférer aux routes droites et simples les moyens détournés. Je ne confonds pas cette espèce de finesse, que d'autres appelleraient habileté, avec cette ruse grossière qui se joue de toute moralité, et qui est d'ailleurs toujours prête à se compléter par la violence. Il est certain que Louis- Philippe se serait fait scrupule de violer un serment et qu'il avait horreur de (a violence; mais il aimait a tourner les difficultés et ne

comme prince du sang, repoussé avec une sorte d'hor reur par toutes les cours de l'Europe et pour la conduite de son père et pour sa propre participation aux premiers actes de la révolution, il s'était vu obligé pendant quelque temps de se faire, pour vivre, professeur de langues en Suisse ; et certes, ce temps n'était pas la partie de sa vie dont il eût le moins à s'honorer. De cette position désespérée, il était parvenu à force d'habileté à se réhabiliter aux yeux des vieilles cours, au point d'obtenir la main d'une fille du sang des Bourbons de Naples, de la descendance de la fameuse Marie-Thérèse d'Autriche : il était devenu Tépoux de notre bonne et vertueuse reine Amélie. II avait même fini par reconquérir, non-seulement la tolérance et l'oubli, mais la faveur de ses aines de la famille des Bourbons de France : ils lui avaient rendu le titre d'Altesse Royale, et de plus les riches apanages des d'Orléans.

De là, cette habitude de ruser avec toutes les situations.

On se rappelle les circonstances qui accompagnèrent notre mission auprès de Charles X : et cette sauvegarde qui aurait été demandée, et qui, dans la réalité, ne l'avait pas été ; et la scène de désespoir de la veille, contrastant avec la froide résolution du lendemain ; et la double dépêche envoyée à Charles X, dont l'une officielle, destinée à être montrée aux députés, l'autre secrète et que l'émissaire de la veille devait cacher dans sa cravate (voir les Mémoires de M. Dupin aine); et les concessions faites et retirées aussitôt, etc.

Je citerai un détail qui, bien qu'assez peu important en lui-même, n'en est pas moins carastéristique.

reculai! pas toujours devant la petitesse des expédients : en un mot, il manquait complètement de cette élévation, de cette résolution généreuse qui seules pouvaient donner à son avènement au trône le caractère et la force de la grande mission qui lui était échue.

La résidence du nouveau roi se prolongeait au Palais- Royal, et ses ministres insistaient, non sans raison, pour qu'il allât habiter les Tuileries. Croyez-vous, me dit-il un jour avec une vive émotion, qu'on veut absolument que j'habite les Tuileries? Ne sait-on pas que sur chacun des murs de ce funeste palais sont écrits les malheurs de ma famille ?.. . — Mais, Sire, lui répondis-je, vos ministres ont parfaitement raison : il y a des places quil faut occuper; sans quoi, aux yeux du public, elles paraissent toujours vacantes l

Le lendemain, j'apprenais qu'il était aux Tuileries, et je me demandais à quoi lui avait servi de jouer devant moi cette petite scène.

On peut affirmer que les caractères de Charles X et de Louis-Philippe formaient un contraste parfait.

L'un, fort de ce qu'il regardait comme un droit sacré, avait revendiqué ouvertement la toute-puissance; l'autre prétendait y arriver par des voies détournées: le premier n'avait pas craint d'attaquer la Révolution en face et à force ouverte ; l'autre rusait avec elle et cherchait à la tourner : le but était le même, les moyens seuls différaient ; ils devaient avoir le même résultat.

Un autre trait du caractère du roi était de concentrer ses affections dans sa famille, et tout au plus dans sa domesticité. Je n'ai pas d'amis, me disait-il un jour, et je ne veux pas en avoir, ajoutait-il avec une certaine affectation.

Enfin, ce qui rendait pour lui la pratique loyale et consciencieuse du gouvernement parlementaire impossible, c'était cette manie de tout faire par luimême qui dominait en lui et l'obsédait pour ainsi dire.

La veille du procès des ministres, et au moment où, placés sur la galerie du Palais-Royal, au milieu du tumulte populaire le plus effroyable, nous discutions

les moyens de conjurer les dangers du lendemain, il s'interrompit tout à coup, et, appelant le duc d'Orléans, qui était à quelques pas derrière nous, il lui demanda avec vivacité : « Est-ce qu'ils sont assemblés? — Oui, mon père. — Quoi/ sans moi! c'est <Tun détestable exemple. Cours-y bien vite. » Ce que le prince fit à Tinstant même. Il s'agissait du conseil des ministres, qui avait cru pouvoir se réunir hors la présence du roi. — Et nous n'en étions encore qu'au début!

Ce n'était même pas encore assez pour lui de gouverner, de paraître gouverner ; il aurait voulu ausM justifier lui-même sa propre politique, et en cela il était conséquent : car, dès qu'il assumait sur lui toute les responsabilités de cette politique, il était naturel qu'il voulût la défendre en personne, et nul mieux que lui ne pouvait en expliquer la pensée. C'est ainsi qu il était entraîné à tous les modes de compromission.

11 trouvait que les ministres le défendaient mal : Je ne suis pas défendu, me disait-il souvent. — Eh bien, lui disais-je , il ne vous reste qu'à venir vous-même à notre tribune débattre votre politique; seulement, Sire, je vous avertis que vous aurez seul la parole et que nous ne vous répondrons pas.

M. Lemoyne a textuellement rapporté une conversation que Louis-Philippe eut avec des gardes nationaux qui étaient venus lui apporter leurs doléances et leurs hommages sur la terre d'exil, et dans laquelle nous retrouvons un témoignage bien direct de cette prédisposition de son esprit; voici ce que nous y lisons : « On m'a défendu, dites-vous : oui, quelquefois. FBO forma, en passant, par exception; mais sérieusement, jamais/ Mes ministres songeaient à sauver leur* portefeuilles ; mais ils n'avaient pas le temps de sauver la popularité, la dignité, l'honneur du roi... Pour vous en citer un exemple, je vous rappellerai l'histoire du programme de l'Hôtel de ville... Un jour, j'écrivis

moi-même la réfutation de cette histoire... je 1a signai : Un Bourgeois de Paris. Casimir Périer lut mon travail et le loua beaucoup... « Alors, repris-je, nous allons faire imprimer cela. — Que le ciel nous en préserve! s'écria-t-il. Quoi! le roi livrerait son œuvre, son nom, sa personne à la discussion ! — Mats je ne signe pas. — Qu'importe? on saura bien vite que récrit a été fait par le roi, etc.. » (Voir cette conversation entière dans l'ouvrage de M. Lemoyne.)

Qui avait raison de Louis-Philippe ou de Casimir Périer ? qui comprenait le mieux la première et la plus essentielle condition du gouvernement parlementaire? Certes, ce ministre avait une bien meilleure manière de défendre le roi, que de lui laisser écrire des pamphlets; c'était de le couvrir réellement de sa propre responsabilité et de détourner sur lui-même les passions des partis1, en ne permettant pas qu'il y eût pour le public une politique du roi , mais bien celle d'un ministère responsable. Plût à Dieu que tous les autres ministres l'eussent imité !

On peut dire que le règne de Louis-Philippe, depuis le premier jusqu'au dernier jour, n'a été autre chose qu'une lutte opiniâtre du roi contre les conditions les plus élémentaires du gouvernement qu'il avait été appelé à défendre. C'est, il faut bien le reconnaître, dans les défauts de ce caractère, dont d'éminentes facultés aggravaient encore le danger, que s'est rencontrée la plus sérieuse difficulté du règne, celle contre laquelle tous nos efforts ont échoué.

Au reste, ce n'était pas seulement le roi qui comprenait si mal le gouvernement parlementaire : notre

1. Aussi, lors d'une émeute qui éclata à l'occasion des affaires de la Pologne, ce fui contre le ministère et non contre le roi que les passions se déchaînèrent : Casimir Périer, se rendant à la chancellerie, fut entouré, insulté par des gens du peuple, qu'il déconcerta par son sang- froid et son courage.

224 MEMOIRES D'OPILON BARROT.

société en avait elle-même bien peu l'intelligence et y était bien mal préparée. Servir aveuglément le gouvernement ou le renverser : telle était, telle est peutêtre encore la seule alternative que notre natiou permette à ses hommes politiques. La lutte patiente et pacifique pour faire triompher un principe ouunr réforme ; une opposition qui se contente de corriger des abus ou de redresser une mauvaise politique, d'avertir le pouvoir pour le préserver et non pour le renverser : voilà ce qui n'a jamais été bien compris de la grande masse du public français. Pour lui, être opposant, c'est être ennemi1 ; et op cela le< ministres se gardent très-bien d'être d'un autre avi> que le public, car c'est une manière de rendre Topposition impossible pour le pouvoir et d'assurer leurs portefeuilles.

Une autre conséquence de cette disposition des esprits, c'est de leur inspirer un certain mépris pour les réformes et pour ceux qui s'en contentent, et par contre, une grande admiration pour ceux qui travaillent à un changement radical et poussent à une révi*lution. Combien de fois n'ai-je pas lu dans les journaux et entendu de la bouche des hommes les plu* considérables des paroles de mépris pour ce qu iU appelaient nos petites réformes! M. de Lamartine nous déclara un jour du haut de la tribune que /«• France s'ennuyait de la lutte qui avait un but aussi mesquin, et il traduisait assez fidèlement le sentiment public. Il fallait en effet, pour amuser ou distraire et public, de grands coups de théâtre, comme ceux qu'où

1. Il était curieux de voir l'étonnemenl, en 1848 et 1849, de n* Montagnards radicaux, lorsque, «'attendant à trouver en moi un complice, ils n'y rencontrèrent qu'un rude adversaire : ils s'étaient imaginé que, parce que j'avais averti le gouvernement de Louis-Philippe, j'étais son ennemi et devais me réjouir avec eux de sa chute.

lui a prodigués depuis. Mais ce sont là des distractions qui coûtent cher à la France.

11 y avait aussi une autre classe d'hommes qui, tout en voulant sincèrement le gouvernement parlementaire, se refusait à en admettre les premières conditions. H. Dupin aîné, entre autres, était un assez* fidèle type de ces hommes. Il a passé sa vie à rejeter tout engagement quelconque ; il se vantait de n'être d'aucun parti; il maudissait les coalitions et en même temps il déblatérait contre les abus du gouvernement personnel: étrange contradiction qui accusait chez cet homme, d'ailleurs si spirituel et parfois même si sensé, une très-grande inintelligence politique. Comment en effet former un ministère assez fort pour couvrir la couronne tout en la contenant dans sa sphère ? Si quelques hommes politiques, ayant sur le parlement et l'opinion publique une certaine influence et entre eux de certaines affinités, ne se sont pas préalablement entendus et liés ensemble pour atteindre le but qu'ils se proposent, comment ce ministère une fois formé pourrait-il remplir sa mission, s'il ne se sentait appuyé lui-même par un parti que relie fortement à lui la communauté des opinions et par une discipline d'autant plus efficace qu'elle est toute volontaire? C'était vouloir le but, tout en repoussant les moyens les plus indispensables pour l'atteindre. M. Dupin cédait trop à ses habitudes de légiste; il comprenait les devoirs du député comme un avocat comprend les devoirs de sa profession, et cependant rien de plus dissemblable : l'avocat se présente à la barre d'un tribunal, fort de sa conviction personnelle et de sa confiance dans le juge qui l'écoute ; il est seul et n'a pas besoin d'auxiliaire, il ne répond de lui qu'à lui-même et à son client ; et, après avoir plaidé sa cause, il s'asseoit et n'a plus qu'à attendre la décision du juge. Le devoir politique du

député est tout autre : il s'agit pour lui, non d'un droit individuel à faire consacrer, mais de toute une politique il faire triompher ; il a besoin pour cela d'une forée, non pas simplement individuelle, mais collective ; il lui faut, s'il ne veut pas être une unité parfaitement impuissante, s'unir à d'autres qui pensent comme lui : les partis sont de l'essence de tout gouvernement parlementaire, etc'est ce qui n'a pasété assez compris en France et ne l'est peut-être pas encore. On le voit, nous n'avions pas seulement h vaincre les antipathies du roi, les peurs de la majorité; il fallait encore faire l'éducation politique de notre pays et lui donner toutà la fois le goût, l'intelligence et les mœurs du gouvernement parlementaire : ce qui n'était pas peu de chose. Ajoutez que cette classe moyenne sur laquelle nous avions notre point d'appui, décapitée de toute aristocratie, n'ayant ni l'habitude ni la tradition des affaires publiques, n'était guère propre à jouerce rôle de résistance patiente, de contrôle intelligent, qu'aurait nécessité sa participation au gouvernement; elle était trop disposée à passer du dévouement aveugle à la haine ; et c'est en effet ce qui nous est arrivé: ses mœurs politiques n'étaient pas assez formées pour apercevoir de prime abord le point précis où elle devait céder ou résister, soit aux exigences du pouvoir, soit aux entraînements des masses. Il n'y a guère que les aristocraties intelligentes qui aient ce tact politique et qui sachent céder à propos, Nos bourgeois voyaient dans le droit électoral, dont une bien minime partie d'entre eux était investie, plutôt une situation a garder qu'un devoir à remplir; or on n'abandonne pas volontiers dans cette eliuutt' un droit utile : dit là, la t^tÊÊÊkJttUà jorité do laCliambro trouvait mallieiireu:

corps électoral.

Du reste, l'ancienne noblesse avait fait la même faute : elle avait vu dans ses privilèges, non les devoirs, maïs les bénéfices qui s'y rattachaient, et c'est pour cela qu'elle avait péri. La même chose devait arriver à ce qu'on appelait alors le pays légal.

Le temps et le jeu persévérant des institutions libres auraient seuls pu former cette éducation politique qui nous manquait, et, par des réformes successives, infuser dans ce corps électoral, que les calculs égoïstes égaraient trop souvent, un sang plus jeune et plus généreux. Aussi la patience et la persévérance étaient-elles les vertus les plus nécessaires & notre opposition. Mous devions nous attendre, en effet, à traverser une période plus ou moins longue d'agitations, sans but raisonnable d'un côté, de peurs tout aussi irréfléchies et d'égoïsmes inintelligents de l'autre: c'étaient les conséquences à peu près inévitables de la révolution et de notre constitution sociale; mais nous pouvions, nous devions espérer que, ces premiers temps traversés et le calme renaissant, l'opinion publique reprendrait inévitablement ses tendances libérales de 1830, et qu'elle entraînerait alors dans son irrésistible courant toutes ces résistances, même celle du roi, quelque opiniâtre qu'elle fût. On verra' dans la suite de ee récit pourquoi et comment cet espoir a été déçu.

Dans cette situation, notre ligne de conduite était en quelque' sorte forcée: tout attendre du temps et du fonctionnement régulier de nos institutions, rien de la violence ; tendre la main à tous ceux qui se

tproeliaient de nous, pour assurer le jeu vrai et

gouvernement représentatif; repousser au

toute solidarité avec les gens qui voulaient

(évolution; ne rien demander comme

fussions prêts ;i réaliser tout

ivions au pouvoir, et pour cela

garder une grande modération dans nos projets de réforme ; tout en travaillant à améliorer lentement, progressivement, nos institutions et nos lois, nous efforcer de former également les mœurs politiques de notre pays par de bons exemples ; enfin, à force de fermeté dans les opinions et de modération dans les formes, ramener le gouvernement de Juillet, même malgré lui, aux conditions de son origine : tel était le programme obligé de ce parti constitutionnel et parlementaire que l'opinion publique a très-justement appelé Y Opposition dynastique: car cette opposition voulait sincèrement conserver la dynastie, et jusqu'au dernier moment elle Ta défendue.

Qu'il me soit permis d'éprouver quelque fierté d'avoir été honoré pendant dix-huit ans de la confiance de ce parti, et d'avoir été solidaire avec lui dans cette longue carrière de loyauté et de vrai libéralisme qu'un coup d'État nous avait ouverte en 1830, et qu'un autre coup d'État a pu seul nous fermer en 1852. Ce sont les péripéties de cette longue carrière qu'il nous reste à parcourir.

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