‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 18 sur 57 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

Le roi vient de se décider à partir : notre mission a obtenu ce premier résultat heureux ; mais, pour Dieu ! donnez les ordres les plas sévères pour que vos gens ne nous suivent pas, car ils nous rendraient notre tâche plus difficile^.

J'adressai également au lieutenant-général cette lettre k laquelle les événements devaient donner, vingt ans plus tard, le caractère d'une prophétie.

Mon PaurcB,

Le roi Charles X se décide à quitter Rambouillet. Vous n'avez plus désormais de compétiteur pour le tr6ne. Le seul héritier que vous puissiez avoir, c'est la République.

J'écrivis également au général La Fayette là lettre qui est transcrite dans les notes et documents.

Après avoir apposé les scellés sur le fourgon qui renfermait les diamants de la couronne et l'avoir sur* monté d'un drapeau tricolore, nous les confiâmes à la garde du maire de la ville, puis nous fîmes atteler à notre voiture quatre mules qui restaient dans les écuries, et, traînés par ces animaux, emblèmes assez fidèles du caractère tout pacifique de notre mission, nous nous acheminâmes lentement à travers cette belle forêt de Rambouillet qu'éclairaient çà et 1& quelques

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rares lumières» rencontrant des groupes disséminés de soldats et de serviteurs épars qui formaient le convoi lugubre de cette malheureuse dynastie ; nous arrivâmes ainsi au château de Maintenon au milieu de la nuit.

Nous étions épuisés de fatigue : toutefois» avant de nous livrer au repos, nous voulûmes pourvoir au licenciement des troupes qui ne devaient pas faibe partie de Tescorte et régler la marche pour les jours suivants.

Les quatre capitaines des quatre compagnies des gardes assistaient à cette espèce de conseil de guerre ; après que les détails du service furent épuisés, la conversation se porta naturellement sur les événements qui venaient de s'accomplir. — «r Je ne suis pas bien sâr, nous dit M. le duc de Luxembourg, que vous ne nous ayez pas fait faire une grosse sottise, en déterminant le roi à se retirer...

« — Pourquoi? hd rôpoodis-je, je suppose qu*avee les forces que vous commandiez, vous eussiez pu obtenir un avantage momentané sur cette troupe irrégulière qui s'avançait vers Rambouillet; que vous eussiez réussi à la ramener sur Paris; à Finstant même le tocsin eut sonné dans toutes les campagnes. Ces populations dont vous avez pu juger Tesprit se seraient levées en masse, vous auraient entourés et pas un de vous, peut-être, n'aurait échappé.

« — Cest égai, répliqua le gentilhomme, avec ce tour d'esprit tout à la fois impertinent et sérieux qui distingue seul les hommes de Taneienne cour ; ûV0uez qu'en balaycaU eeiie canaille nous eussions rendu un grand sermee à voire Lomp-Philippe.,. »

An moment où j'allais m'étendre sur un lit de camp qui avait été préparé pour moi, dans la salle de billard, M. le due de Noailles entra : il n'avait pas hésité k donner l'hospitalité à son roi malheureux; mais il

n*était pas rassuré sur les conséquences de cet acte dt dévouement. Il croyait voir arriver d'un moment ù Tautre la colonne des insurgés de Paris, et il craignait, surtout pour sa femme alors enceinte, les secousses que lui occasionnerait une lulte suivie peut être de graves excès; je le rassurai, en lui communiquant les ordres que nous avions donnés, et je m'endortnis.

Le son du clairon qui annonçait le départ put seul me réveiller, et le convoi était déjà en marche, lorsque je me levai.

Je n'assistai donc pas à la scène très-touchante de la séparation du roi et de la partie de sa garde qui ne pouvait raccompagner : mes collègues me dirent que madame la duchesse d'Angouléme avait surtout été très-pathétique dans ses adieux, et qu'elle n'avait pu retenir ses larmes.

Notre voiture suivait d'abord les voitures du roi et de sa famille, mais, en approchant de Dreux, nous vîmes arriver à nous un fourrier de la maison du roi tout effaré. Il avait été envoyé en avant pour préparer les logements et il avait trouvé la ville fermée et barricadée : on l'avait même arrêté et conduit à l'hôtel de ville où on lui avait signifié que toute la population armée s'opposerait à l'entrée de Charles X dans la ville. On l'avait ensuite relâché pour qu'il rapportât cette réponse à son maître, et il venait de la part du roi nous rendre compte de cet incident pour que nous eussions à y pourvoir.

Ainsi commençaient déjà les devoirs de notre mission : nous fîmes prendre à notre voiture, hors de laquelle flottaient nos écharpes tricolores, la tête de l'escorte, et lorsque nous fûmes en vue de la ville, de Schônen et moi, nous descendîmes et nous avançâmes vers le poste des gardes nationaux qui gardait la porte de la ville. Reconnus et acclamés.

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nous fûmes portés pour ainsi dire à Thôtel de ville, au milieu d'une affluence inimense des habitants de la ville et des campagnes environnantes, et là, chacun de nous, monté sur une table, harangua cette foule.

La cause du droit et de la liberté a triomphé, leur disions-nous, il n'y a plus de combat et par con* séquent plus d'ennemis. Il n'y a plus que le mal* heur d'une famille déchue et s'acheminant vers lexil, à respecter. Le peuple de Paris qui a versé son sang pour le triomphe de la cause commune a donné l'exemple de ce respect pour le malheur ; serez-vous. moins généreux que lui?...

Aon! non/ qu'il entre/... telle fut la réponse que la foule fit retentir de toutes parts à l'hôtel de ville, comme dans les rues et les places publiques.

Le maréchal des logis qui nous avait accompagnés, au lieu de se réjouir du succès de notre intervention, s'arrachait les cheveux et se répandait en gémissements: «Faut-il que j'aie assezvécu, s'écriait-il dans sa douleur, pour entendre traiter ainsi mon maître?...

<i — Vous êtes fou, mon cher, lui dis-je, dites-moi donc quel moyen il faut employer, pour entrer dans une ville fermée, quand on ne peut pas y entrer par la force? »

Ce malheureux homme avait été tellement troublé par les événements dont il était le témoin, que sa raison en avait été dérangée. On m'a assuré que, depuis ce moment, il était devenu entièrement fou.

Nous rencontrâmes à notre retour le duc d'Angoulême, qui était à cheval à la tôte de l'escorte. Je m'approchai de lui, pour rendre compte de ce que nous avions fait et obtenu : « Cela ne me regarde pas, me dit-il, allez le dire à mon père. » Je vins alors à la voiture de Charles X et lui dis que l'obstacle qui s'opposait à son entrée à Dreux était levé; qu'il pouvait s'avancer en toute sécurité; que, seulement, il

devait être préparé à trouver toute la ville pavoisée des couleurs nationales. «Cela m'est égal, dit-il, pourvu que j'entre; » et il donna l'ordre d'avancer.

La promesse qui nous avait été faite fut exactement tenue : cette population, si effervescente quelques in> stants auparavant, vit passer dans le plus grand calme toute cette longue procession d'hommes et de bagages. Pas un cri, pas une insulte ne furent adressés aux gens de l'escorte, et jusqu'au moment de notre départ, nous n'eûmes pas à regretter le plus léger xiésordre.

Nous passâmes la nuit à Dreux. Là, un aide de camp du roi vint le rejoindre : on était avide de nouvelles; on l'interrogea sur toutes les circonstances de la journée de la veille. On lui demanda de combien d hommes était composée la colonne qui s'était avancée sur Rambouillet , si elle était en ordre et bien armée...

Il répondit qu'il y avait environ de quinze à vingt mille hommes; qu'une grande partie n'était pas sérieusement armée et que le plus grand désordre se faisait remarquer dans toute cette foule qui marchait pêle-mêle sans être formée en bataillons. Cet officier exagérait peut-être dans un sens opposé à l'exagération du maréchal Maison : mais on peut juger de l'exaspération que ce récit jeta dans l'àme de tous ces hommes qui regrettaient de n'avoir pas combattu et qui se plaignaient hautement de ce que le roi s'était laissé tromper par le maréchal Maison. Tel qui s'était félicité tout haut du dénouement pacifique que la retraite prudente de Rambouillet avait substitué à un conflit sanglant qui avait ses hasards, criait le plus fort à l'infamie et à la trahison.

Mais laréflexion sur la situation de cette petite troupe de fidèles que chaque pas éclaircissait de plus en plus et qui, entourée de populations hostiles, ne pouvait

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même traverser une ville sans Tintervention de ses sauvegardes, fit bientôt évanouir toute colère.

Cest à Dreux que la duchesse de Berry, qui n'était pas à Paris lors des journées de Juillet, rejoignit la famille royale ; afin de traverser les campagnes avec sûreté, elle avait cru devoir prendre un déguisement; elle était revêtue de la veste et du chapeau d'un meunier.

C'est aussi dans cette ville que le soir, réunis dans un salon, madame de Gontaut-Biron, gouvernante du duc de Bordeaux, nous dit ce mot, si plein de sens et d*esprit : « Si, le trente Juillet, je vous avais apporté le jeune prince royal à l'Hâtel de ville et que je Teusse mis sur les genoux du général La Fayette, qu'auriezvous fait?...

« Ma foi, Madame, il est probable qu'alors, ni vous, ni nous, ne serions ici...»

Nous repartîmes le lendemain de bonne heure pour Vernenil, après avoir mis un peu plus d'ordre dans Teseorte et être convenus que nous aurions tous les jours deux conférences avec le roi, une à l'arrivée et une autre au départ pour régler la marche, convenir de l'étape et pourvoir aux incidents de la route; mais cette fois nous ne suivions pas, nous précédions le convoi ; l'expérience faite à Dreux avait fait sentir la nécessité de placer notre voiture en tête pour avertir les populations du caractère de ce voyage à travers des contrées où, indépendamment des passions politiques, fermentaient alors des sentiments de haine et de terreur qu'y avaient excités de nombreux incendies attribués bien à tort à la politique.

Nous partions de Dreux le lendemain à quatre heures du matin, précédant le départ de la famille royale dune heure environ pour préparer les populations et lever au besoin les obstacles qui pourraient s'opposer à notre marche.

14ft MÉJIOIRES I>*ODILON BARROT.

Voici, au reste, le texte même de la lettre que j'adressais au lieutenant-général : on y retrouvera d'une manière plus minutieusement exacte et les faits et même les impressions que je ne reprodui rais pas aussi fidèlement d'après des souvenirs déjà si éloignés.

A Son Altesse Boyak Monseigneur le duc d'Orléans.

Monseigneur,

Nous sommes partis de Dreux à quatre heures du matin, précédant la famille royale d'une heure, ainsi que cela avait été convenu, pour disposer les populations au calme et prévenir toute manifestation blessante. Partout, nous avons trouvé l'unanimité, au moins apparente, pour le nouveau gouvernement. Les gardes nationales étaient sous les arme«, et portaient la cocarde nationale; le drapeau tricolore était arboré. Nous avons fait halte à TiUicres; le roi et sa suite s'y sont reposés; sa suite ne se compose plus que de 500 gardes du corps environ > quelques gendarmes à cheval et gendarmes d'élite^ deux pièces de canon; beaucoup de bagages et de valets.

Nous avons insinué de renvoyer une grande partie du service, mais la force des habitudes l'emporte : le roi paraît satisfait des soins dont nous l'entourons; nous n'avançons que bien lentement; le roi dit qu'il ne peut pas faire de plus fortes journées, et il n'est ni dans notre mission, ni dans notre volonté de le contraindre à voyager plus vite. Tout le convoi est arrivé kVemeuU à 2 heures et demie, des logements et des vivres étaient préparés; tout se passa avec ordre : la population est calme et réservée , mais très-prononcée pour les idées constitutionnelles : c'est le caractère normand. Les renseignements pris sur les pays environnants sont bons et tout nous fait espérer que notre voyage, malgré sa lenteur, se terminera heureusement; ce qui ne sera pas un des phénomènes les moins étonnants de cette révolution.

Nous avons adressé hier un courrier à Paris; nous en envoyons un aujourd'hui à Caen, pour avoir de l'argent; le roi en manque absolument; il parle de sa volonté de rembourser les sommes dépensées : ce point ne nous regarde pas.

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Madame la duchesse de Berry fait prier S. À. Royale la dachesse d'Orléans de faire veiller à son château de Rosny ; la duchesse d'Angoulême paratt toute absorbée daus sa douleur.

L'inspecteur des postes Wîscher \ient de nous offrir quelques mille francs qu'il a à sa disposition.

Nous allons coucher demain à L'Aigle. Des publications qui feraient une sorte de point d'honneur aux populations que nous devons traverser, d'imiter la réserve et les égards des villes par lesquelles nous avons passé, faciliteraient de plus en plus notre mission dont les difQcultés s'aggravent, on ne peut se le dissimuler, par la lenteur du Toyage.

Je suis avec le plus profond respect. Monseigneur, de votre Altesse Royale, le très-humble et très-obéissant serviteur.

Signé : Odilon Barrot.

Rien de digne d'être raconté ne se produisit à Verneuil, notre troisième étape. Seulement, l'exaspération des gardes du corps ne s'était pas encore entièrement calmée : parmi eux se trouvait un de mes anciens camarades de collège, le baron Lambert, aide de camp d'un des quatre capitaines généraux ; il venait d'assister à une conversation animée dans laquelle quelques gardes du corps furieux et m'imputant la résolution que Charles X avait prise de se retirer, voulaient, disait-U, me brûler la cervelle : il me rapportait ces menaces afin que je prisse mes précautions. « Je n'en prendrai aucune, lui répondis-je, et j'estime trop ces messieurs les gardes pour prendre au sérieux un propos qui ferait d'eux de lâches assassins.

« Au surplus, si quelqu'un d'entre eux pouvait encore se méprendre sur le véritable caractère de la mission que nous remplissons auprès de leur maître, vous leur direz de ma part que nous sommes prêts, au premier désir que nous en manifesterait Charles X»

à nous retirer : que c'est à lui seul à juger si notre présence auprès de lui est ou non nécessaire. S'il se croit en situation, à la tête de ses gardes, de traverser cette partie de la France en toute sécurité, qu'il le dis(^, nous sommes prêts à nous retirer, car nous avons reçu mission de le protéger et non de le contraindre. »

Cette explication produisit un bon eifet, et depuis ce moment nos rapports furent meilleurs. On verra plus tard dans quels termes nous étions avec messieurs les gardes du corps à la fin du voyage, quand nous dûmes nous séparer.

Le 6 août, nous couchâmes à Laigle; je me réfère encore, pour les détails, au rapport que nous adressâmes de cette ville au duc d'Orléans.

Laiglc,le6ioûtl830.

MONSBIORBOBv

Partis ce matin de Verneud, vers huit heures et demie» nous avons précédé le roi. Il y est arrivé deux heures environ après nous ; au moyen de l'envoi de M. Lionnet, sous-caissier du Trésor, nous sommes parvenus à arrêter le service du roi et des troupes et autres personnes qui l'accompagnent jusqu'au port de Cherbourg, où il doit s'embarquer. Si aucun empêchement ne vient porter obstacle à la marche do ce cortège, nous devons arriver le 15 du courant à Cherbourg.

Nous avons fait connaître au roi les dispositions que Votre Altesse Royale avait prises pour munir Sa Majesté d'une somme de 600,000 francs en quadruples d'Espagne. Elle ne s'est pas explitiuée sur la question de savoir si elle accepterait ou refuserait; mais, dans tous les cas, elle a assuré que son acceptation serait subordonnée essentiellement au remboursement de cette somme par un tiers qui a sa confiance et qui l'efTectucrait à Paris.

Le roi a recommandé ses troupes, c'est-à-dire les gardes du corps, quelques grenadiers à cheval, gendarmes des chasses, deux batteries de canon à noire sollicitude. Ces

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tiommes appartiennent à la France ; leur fidélité à un pou- Toir déchu ne les rend que plus dignes de la sollicitude de ceux qui la représentent. Après l'embarquement, on permettra aux gardes du corps d'aller en congé déterminé, avec armes et bagages dont ils seront responsables, et ils forme» Tont une classe de disponibles toujours prêts à être appelés pour entrer daos certains cadres.

La population ne cesse pas d'avoir la même attitude; elle est noble^ ferme et compatissante ; elle a toute la dignité du triomphe senti et toute la modestie qui sied au triomphateur. Le peuple est entièrement constitutionnel, et les divergences d'opinion sont à peine aperçues. Partout les gardes nationales s'organisent et rivalisent entre elles de dévouement au bien public.

Le roi, avant de nous congédier, nous a parlé des droits de monseigneur le duc de Bordeaux. Il a insisté sur le danger qu'il y avait pour les peuples à sortir de la constitutionnalité et à se choisir un souverain. Votre Altesse Royale sentira que nous n'avons point pensé à discuter une pareille question, en présence du roi Charles X. Le respect pour le malheur nous eût empêchés de professer nos véritables principes; mais ils n'en sont pas moins vrais et ils n'en recevront pas moins, dans l'immense événement qui vient de se passer^ une grande et magnifique sanction. Oui, monseigneur, nous en sommes convaincus, Votre Altesse Royale pense comme nous que le choix libre et éclairé des peuples est la base la plus sûre d'une monarchie, d'autant plus légitime qu'elle est l'expression de toutes les volontés généreuses d'un grand peuple.

Demain, nous partons à sept heures pour Mellerault, où nous allons coucher. Nous tiendrons Votre Altesse Royale an courant de tout ce qui nous arrivera.

Nous sommes avec respect. Monseigneur, de Votre Altesse Royale, les très-humbles et très-obéissants serviteurs.

Signé : Ooilon Barbot.

Je crois que c'est à Laigle que le roi, frappé deTuniversalité des manifestations de la population en faveur de la révolution, voulait nous persuader quo ^es manifestations avaient été d'avance préparées et

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combinées par les soins de la police du nouveau gou* vernement. Pauvres princes, qu'ils sont faciles à se faire illusion et à se tromper ! Ils ne croient qu'aux hommages dont ils sont Tobjet, et c'est cependant ceux-là surtout qu'ils devraient suspecter comme souvent inspirés ou par l'intérêt ou par cet entraînement irréfléchi de curiosité qui pousse toujours les foules avides d'émotions et de spectacles au-devant des puissances du jour.

C'est aussi dans cette ville, si mes souvenirs sont fidèles, que se passa un incident puéril, mais bien caractéristique ; on vint nous dire qu'on était fort en peine de trouver une table carrée pour servir le dîner du roi. On n'avait rencontré que des tables rondes : or, autour d'une table ronde, tous les convives sont au même rang; une table carrée seule permettait de conserver au roi la prééminence qui lui appartient. Nous donnâmes la solution de ce difficile et important problème en conseillant tout simplement de scier la table ronde de manière à en faire une table carrée, ce qui fut fait.

Notre cinquième étape fut auMerleraut, célèbre par un haras distant seulement de quelques lieues de Laigle; comme on le voit, nous voyagions à trèspetites journées. C'était une conséquence à peu près forcée du mode de voyage qu'avait adopté Charles X ; il désirait être entouré de toute sa maison civile et militaire jusqu'au dernier moment.

II fallait donc ménager et les hommes, dont quelques-uns suivaient à pied, et les chevaux qui ne se relayaient pas. Cet immense convoi s'avançait lentement, au pas, à travers une double haie formée par les populations accourues de dix lieues à la ronde, pour jouir de ce spectacle, dont l'histoire du monde n'offre pas un seul exemple et qui, très-probablement, ne se reproduira jamais. Çà et là, quelques familles de

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