‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 2 sur 57 · TANT- PROPOS. XIII · texte numérisé non relu

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ment la théorie étroite de TuDité législative. C'est ainsi encore qu'après renyahissement du 15 mai et Tinswrection de juin, il présida la commission chargée de rechercher les causes de ces funestes événements et d'en découvrir les auteurs. La majorité de TAssemblée était fort loin de partager toutes les opinions de M. Odilon Barrot ; mais elle avait conBance dans son bon* neur, dans sa probité, et son avis était toujours d un grand poids, parce qu'il ne s'y mêlait aucune considération personnelle. Plus d'une fois, un homme qui était l'honneur du parti républicain, le général Cavaignac, voulut se mettre en rapport avec lui et obtenir publiquement son assentiment. 11 avait même été convenu dans une conférence à laquelle j'assistais avec M. le général de Lamoricière, MM. de Rémusat et de Maleville, quelechef du pouvoir exécutif ferait, du haut de la tribune, un appel à tous ceux qui acceptaient la république et que M. Barrot y répondrait par une franche adhésion. Mais dans une courte allocution le général Cavaignac substitua au programme convenu un programme un peu différent et s'adressa uniquement à ceux « qui juraient de vivre et de mourir pour la république. » — a Croyez-vous, me dit alors M. Barrot, que je puisse jurer de vivre et de mourir pour la République? d et il se tut. L'occasion fut ainsi manquée, mais elle se retrouva plus tard, quand MM. Dufaure et Vivien entrèrent au conseil, et à partir de cette époque le gouvernement du général Cavaignac put compter M. Odilon Barrot parmi ses plus fennes appuis.

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n fut pourtant, quand eut lieu Télection présidentielle, de ceux qui adoptèrent et soutinrent la candidature du prince Louis-Napoléon Bonaparte. C'était un mouyement presque général dans ce que Ton appe* lait : les vieux partis^ et bien peu d*entre nous surent y résister. Je m'honore d'avoir été de ceux-là, avec mon ami M. de Rémusat ; mais M. Odilon Barrot était dans une autre situation ; il avait eu d'anciens rapports avec plusieurs membres de la famille Bonaparte; il la jugeait moins sévèrement que nous, et il espérait que la popularité du nom servirait à établir un gouvernement libéral et modéré. Après Télection, appelé d'un consentement commun à devenir le chef du ministère, il accepta cette mission sans en prévoir toutes les difficultés. Dès les premiers jours, en effet, il se trouva placé entre les prétentions personnelles du nouveau président, et l'impatience du parti républicain, mécontent de son échec et disposé à faire obstacle au gouvernement. Pour surmonter ces difficultés, il ne suffisait plus d'être un grand orateur, il fallait encore être un honune d'État consommé ; et M. Odilon Barrot prouva qu'en le mettant à la tête du gouvernement ses amis l'avaient bien jugé. Chaque jour sur la brèche, il devait au même moment réprimer les velléités de pouvoir absolu qui éclataient dans les actes comme dans les discours du président, et contenir les défiances légitimes d'une grande portion de l'Assemblée qui menaçaient de faire explosion. Il suffit à cette double tâche et, grâce à ses efforts, grâce aussi à l'estime qu'il ins«

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pindt à tons les partis^ l'explosion redoutée n'eut pasUea.

On lira dans les mémoires le récit fidèle et animé des grades discussions qui, pendant les dernières séances de TAssemblée Constituante, agitèrent l'opinion et menacèrent la paix publique • Des questions qui se posèrent alors, deux surtout avaient une grande importance, l'nne extérieure, celle de la révolution romaine; l'autre intérieure, celle de la dissolution de la Chambre. M. Barrotn'avaitjamais passé pour dévoué aux intérêts de l'Église ; mais il voyait avec douleur que le chef alors libéral de la religion catholique eut été forcé de finr ses États, après l'assassinat de Rossi, son habile ministre, et il craignsdt que, sous le prétexte de rétablir l'ordre, l'Autriche ne vînt à Rome exercer sa prépondérance. De plus, il espérait que le parti libéral romain, au lieu de combattre les Français^ serait heureux de se mettre sous leur protection et d'obtenir ainsi du Pape les garanties désirables. L'opposition, an contraire, s'appuyant sur le texte de la constitution, ne voulait pas que la France intervint dans les affaires du Pape, au détriment de la république romaine. Ce ne fut pas sans de grands efforts que M. Barrot arracha à la Chambre un vote favorable à l'expédition, et, lors du premier échec, il n'évita qu'à grand'peine un acte d'accusation. A ce moment, d'ailleurs, l'Assemblée était à la veiUe de se dissoudre et la France se prépandt aux élections. Contrairement à ce que l'on a vu depuis, la gauche qm se méfiait des âectioQS prochaines aurait voulu prolonger l'exis-

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tence de rAssemblée, tandis que la droite et le sident de la République demandaient que le pay consulté de nouveau. Après une lutte achaméi majorité avait donné raison à la droite et au présic mais la gauche espérait encore que cette résoli pourrait être rapportée. Les quinze dernières séa furent donc pleines d'agitations et de combats \\o où M. Barrot, à son grand honneur, continua rAle de conciliateur. Mais, pendant quelques jouri put croire que la guerre civile allait éclater dans F et pour réviter il fallut l'admirable mélange de sion et de sang-froid, d'habileté et de patience déploya M. Barrot. C'était un beau et triste spec que celui de cet orateur, naguère si populaire, f tout en défendant la cause de l'ordre, de se défe lui-même contre des accusations aussi injustes qi trageantes, et réduisant ses adversaires au silène la netteté de ses explications. Certes, dans le cou sa vie, M. Barrot a eu des triomphes plus éclatan n'en a pas eu qui méritât davantage la reconnais^ des honnêtes gens de tous les partis. À cette ép< personne ne la lui refusait, et chacun reconna qu'à lui surtout la France devait d'avoir pu p d'une assemblée à l'autre, sans d'horribles co sions. Malheureusement le souvenir des services dus s'efface vite, et il ne devait pas tarder à s'en cevoir.

Malgré ces désordres passagers, aucune asseï plus que l'assemblée de 1848 n'a droit à l'es tin tionale. Composée en grande majorité, au mom<

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son élection, dliommes sans expérience et pleins de préjugés, elle avait su s'en dégager à la voix d'orateurs qui lui étaient suspects, mais qui lui disaient la vérité. Elle avait d'ailleurs un rare mérite, celui de sentir qu'elle était responsable des destinées du pays, et de ne vouloir se décharger sur personne de la responsabilité. Dans l'Assemblée plus éclairée qui lui succédait, il fut au contraire aisé de voir dès le début que chaque parti cherchait le salut ailleurs que dans l'assemblée elle-même, et que l'idée d'une révolution monarchique, césarienne, ou socialiste, avait gagné presque tous les esprits. La situation de M. Barrot, bien loin qu'elle fût simplifiée, était donc plus compliquée que jamais. Il ne lui suffisait plus de résister au président et à la fraction violente du parti républicain, il fallait encore arrêter le parti monarchique qui, enivré par son succès, voulait s'emparer du pouvoir pour frayer le chemin à l'antique monarchie. Quand, à gauche, on lui reprochait de trahir la révolution, on lui reprochait à droite de la servir ; et le centre, qui déjà tournait les yeux vers l'Elysée, ne lui donnait qu'un faible appui. Il n'en continua pas moins son œuvre, s'efforçant de calmer les susceptibilités, de désarmer les hostilités, et de rapprocher les pouvoirs aussi bien que les partis. Il avait d'ailleurs fortifié son ministère par l'accession de MM. Dufaure, de Tocqueville et Lanjuinais ; mais ces trois noms qui appartenaient au parti de la répubUque modérée n'étaient pas faits pour plaire aux monarchistes de la droite. Ceux-ci adressaient alors à M. Barrot le repro-

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che qui, de nos jours, a été adressé à un autre homme d'État, le reproche de ne pas destituer tous les fonctionnaires républicains. Quand donc, au mépris des grands services qu'il avait rendus, le président jugea à propos de lui enlever brusquement le pouvoir pour le mettre dans des mains complaisantes , cet acte inouï produisit dans l'assemblée plus d'étonnement que de colère, et elle n'y répondit pas, comme elle aurait dû le faire, par un refus de concours énergique et motivé. C'était le préliminaire du coup d'État de Décembre, et, à partir de ce moment, l'Assemblée ne dut pas douter du sort qui l'attendait.

H. Barrot avait amèrement ressenti l'injure qui lui était faite ; mais il n'était point homme à prendre conseil de son mécontentement personnel, et sa politique resta la même. Il ne cessa donc pas de poursuivre, dans une assemblée plus que jamais divisée, la conciliation des pouvoirs et des partis, sur le terrain neutre de la république modérée, et on le trouva également opposé aux projets de restauration monarchique et aux conspirations impérialistes. Au moment de la fameuse revue de Satory, il était de ceux qui voulaient convoquer l'Assemblée pour lui dénoncer le complot, et il regretta vivement Tinaction qui prévalut dans la Commission de permanence. Quelques mois plus tard, quand le président destitua le général Changarnier qui avait toute la confiance de la Chambre, il vit dans cet acte inattendu une déclaration de guerre au Parlement, et, appelé à l'Elysée avec plusieurs de ses collègues pour entendre de la bouche même du Prési-

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dent les motifs d'une aussi grave résolution, il ne dissimula pas son sentiment. Mais, e&ajé des conséquences que pouvait avoir une mptnre ouverte entre rÉlysée et le palais Bourbon, il n'approuva pas toujours lesreprésailles de rAssemblée. À cette époque encore, il ne désespérait pas d'amener un rapproehement. U a expliqué lui-même son plan, lequel consistaH à obtenir un vote qui permit de réviser la Constitution afin de rendre le président rééligible et de créer une seconde chambre. Hais pmir que ce vote pût réunir la majorité constitutionnelle des trois quarts il fallait s'assurer le ecmcours d'une portion notable de la gauche, et on ne pouvait y parvenir qu'en revenant sur la loi du 31 mai. Or, la majorité qui avait fait l'année préc(^ dente la loi du 31 mai ne voulait pas la défaire, et le président lui-même avait de tout autres visées.

Ni d'un côté ni de l'autre, H. OdUon Barrot ne trouvait donc l'assentiment dont il avait besoin, et parmi ses amis les plus intimes, plusieurs lui reprochaient de proposer une combinaison qui, selon eux, tendait à livrer légalement la France à l'ambition d'un honune dont les vues ne pouvaient plus être dissûnulées. C'était, disaiâatnils, favoriser l'usurpation au lieu de la contrarier. Avaientrils! raison ou tort? Je suis de caix qui pensaient alors et qui pensent encore acrjourd'hui que le aoeoès de cette combinaison était impossible, maïs IL Barrot croyait le contraire et, jusqu'à la fin de sa vie^ il est resté convaincu que, plus écooté et mieux secondé, il aurait pu réussir. Quoi qu'il en soil^ dans le grand débat surb révision^ il fit valoir avec

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beaucoup de force toutes les raisons qui devaient justifier un nouvel appel au pays contre une constitution manifestement imparfaite. Par malheur, les orateurs légitimistes, M. Berryer, M. de Falloux, donnèrent un tout autre tour au débat en soutenant la révision comm^/noyen de rétablir la monarchie. C'était mettre rAssemëlééen demeure de choisir entre la république et la monarchie, et lever tous les doutes de la gauche si elle avait encore hésité.

La révision de la constitution était définitivement rejetée, et, à partir de ce moment, le coup d'État se prépara ouvertement. On le savait à droite comme à gauche ; msds, ni d'un côté ni de l'autre, on ne voulut faire le plus léger sacrifice pour s'y opposer. La droite détestait la gauche, la gauche craignait la droite plus que le président et, à droite conmie à gauche, on oubliait que ce n'était pas trop de toutes les forces parlementaires réunies pour résister au chef du pouvoir exécutif, maître de l'armée et de l'administration. Sur ce point, M. Barrot était plus clairvoyant que la plupart de ses collègues ; il sentait que tout ce que l'on faisait contre la république on le faisait pour l'usurpation, et alors, comme vingt ans plus tard, il sacrifiait à son devoir de bon citoyen ses prédilections personnelles. Dans les jours qui précédèrent la catastrophe, il se tint à l'écart, espérant toujours que quelque heureuse circonstance lui permettrait d'intervenir entre les belligérants. Mais le 2 décembre, quand l'acte fut accompli, il fut de ceux qui conseillèrent la résistance et qui en prirent l'initiative. C'est dans sa

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msdson qu^accoururent spontanément des représentants de toutes les fractions de la majorité pour aller d'abord chez M. le comte Dam, vice-président de TAssemblée , puis à la mairie du X* arrondissement où, par une délibération unanime, le Président de la république fut traduit devant la haute cour comme coupable de haute trahison. Cette délibération, strictement légale, avait le plein assentiment de M. Barrot. Conduit avec ses collègues à la caserne du quai d'Orsay, entre deux rangs de soldats, il refusa Télargissement qu'on lui offrait en souvenir de la haute position qu'il avait occupée. Il avait l'âme trop fière pour vouloir se séparer de ses collègues et, enfermé à Vincennes, il fallut user de ruse pour lui rendre la liberté avec plusieurs de ses collègues.

A partir de ce moment jusqu'aux derniers jours de Fempire, M. Odilon Barrot resta complètement étranger aux affaires publiques, déplorant la ruine des institutions parlementaires, prévoyant les malheurs que le despotisme devait attirer sur la France, gémissant sur l'abdication de cette nation, autrefois si libérale, et qui paraissait accepter son abaissement sans trop de répugnance, mais prêt à recommencer la lutte le iour ou la lutte serait possible. 11 permit donc que sa candidature fût posée à Strasbourg contre une candidature officielle ; la pression administrative était trop forte et il ne put pas venir, à côté de M. Thiers, réclamer à la tribune les libertés nécessaires. Néanmoins, par son attitude, par son langage, par ses écrits, il contribua aussi au réveil de l'opinion publique. De-

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puis qa'il était entré dans la TÎe politique, il poursuivait avec une persévérance infatigable la réforme des institutions administratives et judiciaires de la France : c A quoi, disait-il, se réduirait la souveraineté d'une nation qui n^aurait conservé ni le droit de s'adminis* trer, ni le droit de se juger? Tout au plus au droit de changer de maître à volonté. Cette nation aurait beau inscrire dans toutes ses constitutions, graver sur tous ses monuments le principe de sa souveraineté, elle n*en posséderait que la formule ; elle en aurait aliéné les attributs les plus essentiels. »

Ce n'était pas chez M. Barrot une opinion de ciiv constance ; c'était une opinion profonde, fondamentale ; et le mariage du gouvernement pariementaire avec Tadministration impériale lui paraissait quelque chose de monstrueux. Placer une tête libre sur un corps servile, c'était, à ses yeux, violer les lois de la nature, et créer un être hybride qui ne pouvait pas vivre. De là, surtout, venait l'échec de toutes les tentatives libérales que la France avait faites depuis 1789. Le premier devoir était donc d'en finir avec la centralisation et de rendre aux divers organes de la vie publique la liberté de leurs mouvements. C'est dans cet esprit que M. Odilon Barrot publia, en 1861, un volume intitulé : € Delà ceniralisation et de ses effets. 1» Il examinait dans cet écrit llnfluence de la centralisation sur les rapports des classes de la sodété entre elles, sur la prospérité du pays, sur la stabilité des gouvernements, sur les institutions représentatives, et partout il prononçait contre elle une condam:-

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nation fortement motivée. C'est surtout au point de TOe moral qu^il la réprouvait : « La centralisation, disait<-il, détruit chez les peuples toute fierté, toute intelligence et jusqu'au goût des affaires publiques. La question de la bonne ou de la mauvaise administration est bien secondaire à côté de la question morale. Que les citoyens fassent bien ou mal leurs afiaires, cela sans doute est important; mais il y a quelque chose de plus important encore, c'est qu'ils les fas* sent, et qu'en les faisant ils apprennent à défendre leurs droits, à respecter ceux d'autruiet surtout qu'ils y puisent cette dignité, cette confiance, cette force virile que donne toujours la pratique des devoirs publics. » Pour M. Barrot, cet intérêt primait tous les autres : aussi, quand, au début de l'Assemblée actuelle, il la vit former une commission de décentralisation et attribuer à la plupart des communes la nomination de leurs maires, éprouva-t-il une joie sincère et commença-t-il à mieux augurer de l'avenir de la France. Ce n'était, selon lui, qu'un premier pas, mais que d'autres devaient suivre. Qu'aurait-il pensé s'il avait assez vécu pour voir la même assemblée rebrousser chemin, rétracter ses premiers votes et revenir à une des plus mauvaises lois de l'empire en rendante l'administration la libre nomination des maires, sans même exiger, comme sous le gouvernement de 1830, qu'ils fussent pris dans les conseils municipaux?

Sot cette question de la centralisation, M. Odilon Barrot était d'accord avec la presque totalité du parti libéral. Il en fut autrement quand, dix ans après, il

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compléta son travail par un nouveau livre sur Torganisation judiciaire. Ici, la contradiction fut plus générale et plus forte. Ainsi, on ne niait pas « que le respect du droit ne fût Tancre de salut des sociétés modernes » ; mais quand l'auteur ajoutait que a la justice n'était pas organisée en France de manière à être la garantie de tous les droits » et que, pour bien remplir ses éminentes fonctions, « la magistrature française n'était ni assez élevée, ni assez forte », M. Odilon Barrot s'attaquait tout à la fois à des intérêts puissants et à l'esprit légiste, qui a joué un si grand râle dans notre histoire. Il était, d'ailleurs, impossible de diminuer notablement le nombre des magistrats, sans séparer le fait du droit en matière civile comme en matière criminelle, et sans donner au jury le jugement du fait. Proposée par Duport à l'Assemblée constituante ; par Cambacérès en l'an III ; par M. Odilon Barrot lui-même en 1848, cette réforme avait toujours échoué contre les habitudes invétérées de l'ordre judiciaire ; et aussi, il faut le dire, contre de graves objections. Cette fois encore, à l'Académie des sciences morales et politiques, dont il était membre, M. Odilon Barrot eut à la défendre contre d'habiles jurisconsultes, et il ne réussit pas à la faire triompher. Mais, dans ce débat, où il se présentait affaibli par l'âge et par la maladie, il retrouva toute la vigueur, toute la verdeur de son talent. M. Barrot, d'ailleurs, avait embrassé dans son écrit toutes les questions relatives à la procédure civile ou criminelle, dont il signalait les vices, et dont il proposait la réfor-

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mation radicale. C'est une thèse qu'il avait soutenue plusieurs fois dans le cours de sa vie, non-seulement parla plume ou par la parole, mais par son exemple ; et personne ne pouvait avoir oublié avec quelle passion généreuse il avait, quelques années auparavant, pris la défense d'une femme, qu'un abus de la procédure criminelle avait amenée à se déclarer coupable, et dont l'innocence venait d'être reconnue. Grâce à lui, une souscription fut ouverte, à laquelle contribuèrent des hommes de tous les partis, et qui suffit pour garantir de la misère cette victime d'une erreur judiciaire.

Peu de temps avant la chute de l'Empire, une tentative s'était faite pour rendre à ce gouvernement le caractère parlementaire, et M. Odilon Barrot, fidèle à sa politique, avait été d'avis qu'il fallait encourager cette entreprise. En conséquence, il lui fut offert d'être ministre de la justice dans le nouveau cabinet, ou procureur général près la Cour de cassation. Il ne pouvait accepter ni l'une ni l'autre de ces propositions ; mais il consentit à présider la commission de décentralisation qui se formait alors. C'était, pour lui, une occasion inespérée de faire prévaloir les opinions de toute sa vie, et il s'y dévoua tout entier. Il eut même à ce sujet une entrevue avec l'empereur, dont on trouvera le curieux récit dans le dernier volume de ses Hémoires. Mais, bientôt, son espérance s'évanouit : le ministère parlementaire se démembra, et la France, vaincue, ruinée, mutilée, fut cruellement punie de la complaisance avec laquelle elle s'était abandonnée,

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pendant lôngt ans, au pouvoir personnel d'un Bonaparte. A cette époque douloureuse, les sentiments de M. Odilon Barrot furent ceux de tous les bons citoyens, et, dès que l'Assemblée se réunit à Bordeaux, il yint, k la demande de M. Thiers, lui apporter ses conseils et Fautorité de son nom. Plus que jamais, M. Thiers regrettait de ne pas l'avoir à ses côtés dans la Qiambre, et le jour où le Conseil d'Ëtat fut constitué, il l'appela à le présider.

M. Odilon Barrot était alors malade, et, dans ses conversations intimes avec ses amis, il prévoyait qu'il n'avait pas longtemps à vivre ; mais, quand il y avait un service à rendre, il ne croyait pas qu'il lui fût permis de s'abstenir. Il accepta donc cette nouvelle tâche, et rien n'égale le scrupule avec lequel il voulut la remplir. Je l'ai vu, l'hiver qui a précédé sa mort, revenant du Conseil d'État, fatigué, épuisé, mais ne voulant pas admettre que le soin de sa santé pût le retenir un seul jour. Malheureusement, ses forces n'étaient pas en rapport avec sa volonté, et, dans l'été de 1873, il dut se mettre au lit. Il fut bientôt aisé de voir que les sources de la vie étaient taries ; et tandis que les journaux parlaient de convalescence, ceux qui l'entouraient de leurs soins aiSectueux perdaient toute espérance. Chaque jour il s'affaiblissait ; ses yeux restaient fermés, et il était muet. Quelquefois pourtant, en entendant une voix amie, il paraissait se réveiller, et l'on comprenait, à son regard clair et ferme, que la vie intellectuelle n'était point éteinte. Dix jours avant sa mort, le président de l'Assemblée nationale,

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H. Buffet, était venu le voir, et il avait Toulu le recevoir, malgré les représentations de sa famille. C'était un suprême effort, et, dans son ardent désir d'être utile à son pays, il trouva, en exposant son opinion sur les deux Chambres, un dernier souffle d'éloquence. A partir de ce moment, il ne prononça plus que des paroles brèves et sans portée, et le 6 août, il s'éteignit doucement*.

Un écrivain qui l'a bien connu disait, le lendemain de sa mort, qu'il n'avait pas été seulement un excellent citoyen, un homme politique conâdérable, un grand orateur, un jurisconsulte éminent ; mais que c'était en outre un type, et que nul autre n'avait mieux résumé en sa personne la noblesse, la générosité, les illusions même du libéralisme français. A ce portrait fort ressemblant, il manque un trait, c'est qu'il n'était pas d'homme meilleur et plus digne de toute l'affection de ses amis, de tout le respect de ses adversaires* Pendant une vie fort agitée, pas un mauvais sentiment n*était entré dans son âme, et il avait pour ceux-là même qui le méconnaissaient et l'outrageaient, des trésors d'indulgence. S'il avait tort, c'était de trop juger les autres d'après lui-même et de croire que, dans tout débat, le dernier mot doit nécessairement appartenir aux meilleures raisons. N'est-ce pas par suite de cette croyance qu'il se flattait encore, peu de temps avant le coup d'État, de rammer le président i

1. Je tiens ees tristes détails de son trhre Ferdinand Barrot, qui a vaille à m longue agonie.

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la pratique loyale du gouvernement parlementaire, et qu'il se tenait prêt, malgré TafFront sanglant qu'il avait reçu, à tenter de nouveau l'entreprise ?

Rien qu'à voir cette robuste carrure et ce visage, dont les traits, rudement taillés, s'illuminaient par un bon et franc sourire, on pouvait reconnaître une nature forte et douce tout à la fois, également faite pour la vie publique et pour la vie de famille. Aux qualités qui sont l'honneur de la vie publique, il joignait, en effet, celles qui font le charme de la vie privée : une générosité de sentiments qui avait survécu à toutes les épreuves, un complet désintéressement, une bonté inaltérable. Il avait le tempérament oratoire, et quelquefois, dans ses conversations les plus intimes, il paraissait se croire encore à la tribune. Mais, en revanche, que de bonhomie, que de bienveillance pour ses interlocuteurs les plus humbles ! quelle attention à ne rien dire qui pût les blesser ! II fallait le voir dans sa maison paternelle de la Lozère, au milieu de ses rochers, comme il disait, causant familièrement avec les curés de son voisinage, donnant aux paysans et à leurs enfants les plus sages conseils ; puis, reprenant avec ses amis de graves entretiens sur les maux de la France et sur le moyen d'y remédier. C'est un souvenir que ne perdront jamais ceux qui ont eu le bonheur de recevoir son hospitalité. Il aimait, d'ailleurs, la campagne pour elle-même, et les amis qui allaient le voir à Bougival le trouvaient souvent maniant la pelle et la pioche, et cultivant son jardin. A Mortefontaine, où ilpassait plusieurs semaines chaque

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année, chez son ami M. Gorbin, il menait ]a vie la plus active et la plus saine ; et, pendant la durée de TEmpire, j*ai eu la satisfaction de le recevoir chez moi, chaque année, avec plusieurs de ses anciens collègues, qui Taimaient tous. De ceux qui lui ont survécu, il n*en est pas tm qui ne sente douloureusement la perte que la France a faite, et qui ne le regrette comme un ami.

En perdant M. Odilon Barrot, la France a perdu un des plus illustres représentants de cette forte génération libérale qui, formée, après la tyrannie de TEmpire, dans les luttes de la Restauration, croyait avoir fondé, en 1830, un gouvernement solide, durable, éloigné de tous les excès, et capable de donner à la France ce quel' Angleterre possède depuis plus de cent cinquante ans. A son grand regret, ce gouvernement est tombé ; mais la France n'est pas tombée avec lui, et, fidèle à ses vieilles convictions, M. Barrot a cherché à les faire prévaloir sous les divers régimes qui ont smvi. Non qu'il ait cessé de préférer la monarchie constitutionnelle et parlementaire à la répubUque : dans les derniers temps de sa vie, il professait encore sa prédilection pour cette forme de gouvernement, plus propre qu'aucune autre, selon lui, à donner à la France la plus grande somme de liberté, sans compromettre Tordre public. Mais, avec tous les vieux libéraux, il pensait que la forme du gouvernement est un fait secondaire qui peut varier, selon l'esprit du temps. Ce qui doit rester invariable, disait-il, sous la république comme sous la monarchie, c'est le respect

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des droits individuels, ce sont les principes qui perr mettent aux nations de se gouverner elles-mêmes. — Aussi se désespérait-il de voir que, dans tous les camps, Tesprit de parti subordonnait le fond à la forme, et que chacun aimait mieux laisser périr la France que de la sauver par d'autres voies que la sienne propre. Que de fois, depuis trois ans, je Tai exH tendu déplorer qu'il ne se formât pas, dans TAssem* blée actuelle, une majorité disposée à accepter la seule forme de gouvernement qui soit aujourd'hui possible, tout en l'entourant d'institutions libérales et conservatrices ' 1 Bien que radical lui-même en beaucoup de points, M. Odilon Barrot ne se dissimulait pas le danger de ce radicalisme violent et anti«social auquel il avait si énergiquement résisté en 1848 et 1849 ; mais, pour le vaincre, il comptait sur les forces morales bien plus que sur les forces matérielles , sur la liberté bien plus que sur la compression.

La meilleure partie de la vie de H. Odilon Barrot s*est partagée entre trois époques mémorables par les grandes luttes dont elles ont été le théâtre : la lutte des idées libérales contre les passions et les préjugés de Tancien régime ; le triomphe de ces idées bientôt compromis par de tristes divisions et par la prédominance malsaine des intérêts sur ks opinions ; une nouvelle lutte contre les violences révolutionnaires et contre la folle tentative d'une aveugle réaction. A

t . Depuis qae ces pages sont écrites, TAssemblCe a fait ce que V. Barrot lui eoDieilIait. Piev Teuille que et b« aoit paa trop tard !

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toutes ces époques, M. Odilon Barrot a été au premier rang des combattants, et jamais il ne s'est montré au dessous de sa position. Puis, quand sa vieillesse, comme celle de ses amis, a été affligée par le retour de ce despotisme dont il avait jadis applaudi la chute, et qui devait perdre encore la France après l'avoir asservie, il a su se renfermer dans une attente pleine de dignité, jusqu'au jour où il a pu honorablement consacrer à la résurrection de son pays les restes de son existence. Assurément, il est peu de vies aussi belles, et c'est un modèle qui mérite d'être offert à tous ceux qui, après lui, s'engageront dans la carrière politique. Qu'ils apprennent, par son exemple, à être inébranlables dans leur opinion, conciliants dans leur conduite ; à rester, à travers toutes les vicissitudes, les honmies du droit et les hommes du devoir ; à ne jamais désespérer de leur cause, et à la servir dans la défaite aussi bien que dans la victoire. C'est ainsi, seulement, que la France pourra se relever, et le nom de M. Odilon Barrot, associé à notre régénération, restera un des plus glorieux de notre histobe.

DUYEBGISB DE HaURANNE, Ancien député.

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