‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 3 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J'ai été mêlé aux grands événements qui ont rempli le demi-sîëcle qui vient de s'écouler : je n'ai cependant pas la prétention d'en écrire l'histoire. Il y a entre le rôle d'historien et celui d'acteur une trop grande incompatibilité. Celui qui a participé à l'action est très-peu propre à la bien juger ; peintre et modèle tout à la fois, il pose, alors qu'il croit simplement raconter. Comme je n'ai pas la prétention d'échapper plus qu'un autre à cette disposition d'esprit à peu près inévitable, je me bornerai, comme témoin et comme acteur, à faire ma déposition au tribunal de l'Histoire, heureux si mes concitoyens trouvent à y puiser quelque utile enseignement.

En écrivant ces mémoires, j'obéis à un autre sentiment. Je les avais promis à ma chère fille dont la perte prématurée a été la grande douleur de ma vie.

C'est à elle que je les adresse, ie tâcherai de les rendre dignes d'elle, au moins par leur sincérité.

Je suis né le 19 juillet 1791, à Taurore même de cette Révolution qui devait bouleverser le monde, et qui, après bientôt un siècle, est encore loin d'avoir dit son dernier mot. Mes ancêtres vivaient paisibles et relativement heureux dans leur petit village de Planchamp, situé au pied de la Lozère, au confluent de trois rivières torrentielles, qui se jettent dans TArdèche, et j'ai retrouvé dans mes papiers de famille un vieux titre signé Barrotus notarius, en date de 1337. Mon père, qui avait pris son grade d'avocat au parlement de Toulouse, se préparait, comme aîné de la famille, à continuer la profession de ses pères, quand le vent de la révolution vint s'abattre sur son rocher. Déjà les prétentions du clergé, dans le domaine temporel, avaient amené quelque agitation. Dans un procès que mon grand-père avait soutenu contre Tabbé de Ceyran, grand-vicaire de Tévêque de Mende, mon père avait montré beaucoup de fermeté et de talent, ce qui lui avait valu une certaine popularité. Dé^gné pour rédiger les cahiers du bailliage, puis nommé juge au tribunal du district de Langogne, il fut, enfin élu député à la Convention, et il se rendit à Paris, où je fus expédié par mon grand-père maternel M. Borelli, quand j'avais à peine trois ans.

Le plus vieux souvenir de mon enfance se rattache à la célèbre journée de veodémiaire an IV. La Convention, qui se vantait d'être plus politique que la Constituante et de ne pas l'imiter, surtout dans ses scrupules, bien loin de décider, eomme cette as* semblée, qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu^ s'était tout simplement élue elleHOoéme, et avait décrété cpi'elle composerait en partie les conseils législatifs que la nouvelle e^Histitution de l'an lU avait insUtaés. Par cette espèce de coup d*Étal, la Conveo-

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