VOYAGE DB CHERBOURG
Nous aTons promis de reporter ce dernier Toea à Votre Majesté.
Nous joignons à la présente dépêche un procès-verbal destiné à donner au jour de rembarquement tout le caractère d'authenticité dont il est susceptible.
Nous retournons ce soir à Valognes, et demain nous coucherons à Saint-Lô, d'où, après avoir donné les instructions et délégations nécessaires au général Gruson, que le maréchal charge du licenciement des gardes, nous partirons pour Paris, par la route de Gaen. Nous espérons, le 20, pouvoir remettre aux mains de Votre Majesté les pouvoirs qu'elle nous avait conférés ; heureux si nous avons su mériter son auguste approbation et si nous avons pu donner à Votre Majesté, ainsi qu'à notre patrie, en cette grave circonstance, une preuve de notre dévouement.
Au moment de terminer notre dépêche, nous venons vous annoncer que les vaisseaux qui portent la famille déchue sont déjà hors de vue, c'est-à-dire à plus de huit lieues en mer, sous le vent de la corvette la Seine.
Les 600,000 francs avaient été payés sur reçu, visé par le roi.
Procès-verbal.
Nous, Gommissaires délégués auprès du roi Charles X pour le conduire, lui et sa famille, à Cherbourg et veiller à leur sûreté;
Nous étant transportés à bord du navire américain la Grande'Bretoiine, avons constaté que le roi Charles X; le duc d'Angouiême, son fils ; le duc de Bordeaux^ son petit-fils; laDauphmet duchesse d^Angoidéme; la duchesse de Berry^ ont été embarqués à deux heures sur ce navire, le seize du mois d'août i830, et à trois heures précises ont quitté le rivage de France pour faire voile vers la céte d'Angleterre. De tout quoi, nous avons dressé le présent procès-verbal et l'avons signé et fait signer, tant par le préfet maritime du port de Cherbourg, que par les officiers municipaux de cette ville, présents audit embarquement
Londi, 16 août 1830.
Ainsi s'accomplit ce grand événement, qui a déjà frappé d'étonnement et d*admiration les contem*
lea MÉMOIBEB D'ODIIiON BARKOT.
porsÛDs, mais <pii, à mesure que les générations s*en éloigneront, prendra un caractère de plus en plus saisissant, jfusque-là, toute révolution qui avait violemment substitué un gouvernement à un autre avait offert le même spectacle : le vaincu ou bien avait péri dans la lutte, ou bien n'avait trouvé son salut que dans une fuite précipitée. Le vainqueur ne s'était cru assuré de sa victoire que par la mort , ou du moins par Temprisonnement de son compétiteur, Malheur aux vaincus I ou bien : // n'y a que les morts qui ne reviennent pas y tels étaient les adages cruels mais vulgaires de ces sortes de conflits dont le pouvoir suprême était Tobjet. C'est pour la première fois qu'on voyait le vainqueur veiller à la sûreté du vaincu , avec une pareille sollicitude ; un peuple tout entier, soulevé et sortant d'une lutte prolongée et sanglante , se calmer tout à coup et s'associer avec une admirable abnégation à cette générosité, et cela non dans un premier mouvement, mais pendant un voyage de quatorze jours et un parcours de plus de quatre-vingt lieues.
Les étrangers ont peut-être mieux apprécié, plus admiré que nous-mêmes ce grand acte ; leurs adresses étaient alors remplies de l'expression enthousiaste de cette admiration. Une révolution accomplie sous de tels auspices, un gouvernement qui, à son début, s'honorait par une telle grandeur, semblaient mériter de meilleures destinées que celles qui leur étaient réservées. Pouvais-je penser qu'un jour viendrait, jour fatal pour la France, où ce même roi Louis-Philippe , qui entourait de tant d'égards la retraite do Charles X, serait obligé lui-même de quitter la France en fugitif, sous un déguisement, et à peine suivi d'un serviteur?
C'est à Saint-Lô que nous devions opérer le licenciement des gardes du corps du roi ; cette opération ne rencontra aucune difficulté, et, en gens d'honneur qui, bien qu'appartenant à des opinions et à des partis
T0TA6S DE CHEEBOCBO. 187
contraires , ont le sentiment d'avoir accompli leurs devoirs respectifs avec loyauté , nous nous quittâmes dans des dispositions bien différentes de celles où nous étions lorsque nous nous étions rencontrés à Rambouillet! Je fus heureux de rédiger Tordre du jour suivant , qu'ils accueillirent avec joie et reconnaissance: