VOYAGE DE CHERBOURG
pas de temps à perdre pour préparer votre défense et pourvoir à votre salut. »
Alors cet homme, comme accablé par la révélation d'une situation qu'il paraissait ignorer, s'approche de nous avec une voix entrecoupée et suppliante : « Qu'y a-t-il donc à faire, Messieurs? que dois-je espérer? Je vous en conjure, aidez-moi de vos conseils et de votre influence
— Votre seule chance de salut, lui dis-je, est dans la douceur de nos mœurs, dans la générosité de notre révolution, qui ne voudra sûrement pas se tacher de sang. Nous venons de lire dans le Moniteur une proposition de H. de Tracy pour Tabolition de la peine de mort : là est peut-être votre salut...
— Oh ! fit-il avec l'accent pénétré d'un homme qui renaît à l'espérance : oui , il faut appuyer cette proposition. Veuillez y employer votre influence, celle de vos amis. »
Au moment de sortir, je lui proposai de me charger des communications qu'il aurait à faire à son avocat. (cJe ne sais lequel désigner: pourriez->vous me diriger dans mon choix?» me dit-il ; puis, se rapprochant de moi: « Pourrais-je espérer que vous ne me refuserez pas votre ministère?
— Non, certainement, me hâtai-je de lui répondre; et les devoirs seuls de ma profession , vis-à-vis d'un homme qui est dans votre situation, m'interdiraient un tel refus. Mais je viens de recevoir du ministre de l'intérieur une lettre qui, à ma grande surprise, m'annonce ina nomination à la préfecture du département de la Seine. Je ne sais encore si j'accepterai ces fonctions: dans cet état d'incertitude et vu l'urgence, je vous engage à désigner tout de suite un autre avocat; il en est qui ont avec vous des rapports de sentiments et d'opinions, et qui seront heureux de se vouer à votre défense. » Je lui nommai Berryer, Hennequin...
« Oh ! non , je ne choisirai pas dans cette cou* leur. »
Il fit plus tard le choix parfaitement politique et intelligent de K. de Martignac, c'est-à-dire du ministre qu'il avait si imprudemment et si témérairement remplacé. Cette dernière désignation me prouvait qu il • n'était pas aussi simple qu'il en avait Tair, et nous nous quittâmes. Je ne Tai revu qu'au Luxembourg, où j'ai pu, ainsi qu'on le verra plus tard, concourir plus efficacement comme préfet de la Seine à lui conserver Ja vie que si j'eusse été son avocat.
L'état d'exaspération dans lequel nous trouvâmes à son égard les populations des villes que nous eûmes à traverser lors de notre retour à Paris, nous prouva que nous n'avions rien exagéré sur le sentiment populaire qui existait contre lui. Plus d'une fois notre voiture fut arrêtée par des groupes tumultueux qui prétendaient vérifier si elle ne renfermait pas Polignae. — <c Et que lui auriez-vous donc fait à ce malheureux, si vous l'eussiez trouvé ? » disais-je à une femme qui se montrait plus animée que les autres.
— «Ah ! c'est que, voyez-vous, Monsieur, je l'aurais étranglé avec ces mains. » Et cette furie ajoutait le geste à la parole. Il semblait en effet que toute la fureur populaire se concentrât sur cet homme, peut-être moins coupable que les autres ministres, à raison de son aveugle fanatisme pour son maître et de sa vieille habitude d'obéissance passive : le nom de Polignao résumait pour les masses le grand crime des ordon* nances, et les mêmes hommes qui venaient de se ran* ger avec respect pour laisser passer le monarque, auteur véritable de ces ordonnances, auraient égorgé ce ministre, qui n'en était que le signataire et l'éditeur eonstitutionnellement responsable. Tout cruel qu'il était, ce sentiment était un progrès dans nos mœurs politiques, une consécration instinctive de l'inviola-
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biUté royale et de la responsabilité ministérielle : car il était impossible de ne pas rapprocher les temps et de ne pas comparer ces populations à celles qui arrêtaient Louis XVI à Yarennes, en 1792, le ramenaient ^iolemment à Paris, arrachaient par leurs menaces Tarrét de mort de cet infortuné monarque à la Convention, et assistaient à son exécution avec des cris d'une joie stupide et féroce. C'est que près de qua-^ rante ans d'essai et de pratique du gouvernement représentatif avaient passé sur la France et y avaient laissé quelques impressions.
Le 20 août, j'étais de retour à Paris, et je rendais compte au roi Louis-Philippe des détails de notre mission ; il me remerciait avec effusion et me confirmait qu'il m'avait, en récompense de mes services, nommé préfet du département de la Seine.
« Si c'est une récompense des quelques services que j'ai pu rendre, Sire, veuillez rétracter cette nomination, qui me place trop en dehors de mes habitudes, et me fait sortir d'une carrière dans laquelle j'ai passé tant d'heureux jours et acquis le peu de considération dont je jouis. Permettez-moi de retourner à mes dossiers. Je me tiens pour suffisamment récompensé par l'hon* neur d'avoir été l'humble instrument de la générosité de mon pays dans cette circonstance mémorable.
— Oh ! non , ce n'est pas ainsi que je l'entends , me répondit le roi avec quelque vivacité. Croyez-vous que moi-même j'ai consulté mes convenances, lorsque j'ai accepté la couronne? Chacun se doit à son pays dans la situation que les événements nous ont faite. Nous aurons encore de rudes journées à traverser. Je vous ai placé à un poste dangereux, et par conséquent d'honneur. Vous serez à l'Hôtel de ville, où vous pourrez exercer utilement votre influence. Ne me parlez pas de votre inexpérience dans l'administration : il s'agira bien de cela dans des temps de crise pareils à ceux-ci!
Quand les orages seront passés, hé bien, alors, nous verrons à consulter vos goûts. Quant à présent, mes ministres et moi, nous avons été unanimes à penser que personne mieux que vous ne pouvait occuper le poste si important de THôtel de ville. »
Je ne pouvais plus persister dans mon refus : il y aurait eu trop d'égoïsme et peut-être trop d'orgueil à prolonger ma résistance. C'eût été pourtant un grand bonheur pour moi de clore ma brève participation aux affaires publiques sur cette mission de Cherbourg, laquelle ne me laissait que de bons souvenirs. Mais ma destinée me réservait à de plus rudes épreuves. (Pièces justificatives n« S à n*' 35.)
Pendant que H. Barrot était préfet de la Seine, de graves événements s'accomplirent auxquels il prit une large part. Malheureusement cette partie de ses Mémoires a été perdue et n'a pu être retrouvée ni par lui, ni par sa famille, ni par ses exécuteurs testamentaires. Nous avons essayé d'y suppléer en publiant quelques fragments d'une lettre qu'il écrivait en 1832, en réponse à un écrit ministériel, et qui contient des détails intéressants sur le procès des ministres et sur le sac de l'archevêché. Nous y joignons une lettre d€ l'archevêque de Paris, qui nous paraît répondre victorieusement aux calomnies dont M. Barrot a été l'objet à l'occasion de ce dernier événement.