‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 41 sur 57 · MINISTÈRE DU 1« MARS · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DU 1« MARS

consentit pas. II voyait d'ailleurs l'occasion de se délivrer 4e ce dernier débris de la coalition, et il n'entendait pas la laisser échapper ; il avait fait sonder M. Guizot, qui s'était empressé d'accepter la succession de M. Thiers : celui-ci dut donc donner sa démission, et cette fois sa rupture avec le roi fut définitive.

« Je placerai mon vaisseau sur le promontoire le plus élevé du • rivage, disait-il en 4846, et j'attendrai que la mer soit assez haute pour le faire flotter. »

La marée a en effet monté un jour assez haut pour mettre à flot ce vaisseau, mais aussi pour emporter tout à la fois et le navire, et le pilote, et les pas^ sagersl...

On m'a souvent reproché l'appui que j'ai prêté au ministère de M. Thiers. Ceux qui m'adressaient ce reproche ne se rendaient pas bien compte de la règle de conduite que je m'étais imposée dès mon entrée dans le parlement, et que j'ai suivie invariablement jusqu'au dernier jour de ma carrière politique : cette règle, je l'avais cependant assez souvent formulée à la tribune.

Nous savons, disais-je dans la séance du 10 janvier 1840^ que les réformes chez nous sont toujours sorties de la fournaise des révolutions ; et nous, nous voulons faire une réforme politique dans le calme et le silence des passions , par la seule force des convictions et sous la seule influence du parlement.

Or, pour atteindre ce but, je n'avais d'autres moyens que de me rapprocher de toutes les fractions du parlement qui montraient quelques affinités avec mes opinions, d'ouvrir nos rangs à tous ceux qui se détachaient de la majorité; d'apporter dans ce travail lent et successif un grand esprit de conciliation, et non un exclusivisme qui n'aurait laissé de place que pour les solutions violentes : tel était mon programme obligé.

C'est en me maintenant avec une certaine persévérance dans cette voie que j'étais parvenu à dissoudre le parti de la résistance, ou du moins à le transformer à tel point, que sur tous les bancs se répétait ce mot si connu : Ily a quelque chose à faire.

C'est le 5 novembre 4840 que se forma le nouveau ministère, dont le vieux maréchal Soult avait consenti à être le président nominal, mais dont les membres dirigeants étaient : aux affaires étrangères, H. Guizot, qui, la veille, ambassadeur chargé de suivre et faire triompher la politique de H. Tbiers, consentait, alors que cette politique avait échoué, à le remplacer au pouvoir ; et au ministère de l'intérieur, H. Duchâtel, dont l'esprit souple et facile, fécond en expédients, et toujours sûr de rencontrer la raison vulgaire qui était le plus à la portée de la majorité, corrigeait ce que le talent de M. Guizot avait de trop dogmatique et de trop abstrait.

C'était donc la partie défectîonnaire de la coalition des doctrinaires qui avait la direction réelle du cabinet. C'est peut-être par ce point que cette combinaison plaisait le plus au roi : il connaissait assez le cœur humain pour être convaincu qu'il ne trouverait nulle part autant de docilité que chez des hommes qui avaient rompu avec éclat avec leurs anciens coalisés, et que son gouvernement personnel ne pouvait être mieux servi par nul autre que par ces transfuges qui se livraient à lui corps et âme après avoir brûlé leurs vaisseaux*

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