‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 5 sur 57 · ÉDUCATION (1701-18U · texte numérisé non relu

ÉDUCATION (1701-18U

assassinat furent arrêtés et fusillés. Mon père eut toujours le soupçon que Taffaire de Tabbé de Ceyran et les ressentiments qu'elle avait laissés après elle pouvaient bien avoir été pour quelque chose dans Tacharnement de ces bandeà qui se disaient Tarmée de la Foi.

Ce ne sont, au reste, que de simples soupçons contre lesquels l'abbé de Ceyran, que mon père avait eu la générosité de faire rayer de la liste des émigrés, se défendit dans une série de lettres que j'ai retrouvées dans nos vieux papiers de Planchamp.

Telles étaient les crises au milieu desquelles se passa mon enfance. Il arrivait parfois à mon père, le plus doux et le plus naturellement bienveillant des hommes, attristé par toutes ces scènes violentes, de regarder ses enfants, les larmes dans les yeux, et de nous dire : «Mes pauvres enfants, je traverse de bien mauvais jours, mais ce qui me console, c'est que vous n'en verrez pas de pareils.» II se trompait: son fils devait revoir à peu près ces mêmes scènes de violence, et si j'avais des fils, je n'oserais pas leur donner l'assurance qu'ils n'en verraient pas de pareilles à leur tour. Terrible cercle dont il faudra bien que la France sorte un jour pour sa régénération ou pour la mort.

Je ne dis rien des crises de misère et de famine que toutes les familles, les riches comme les pauvres, eurent i subir à cette triste époque. La nation enfiévrée avait tout détruit et prétendait tout reconstruire à neuf, selon le modèle que ses idéologues lui avaient tracé : elle n'avait oublié qu'une seule chose, c'était de cultiver ses champs; en outre, par ses émissions désordonnées de papier-monnaie, il fallait des monceaux d'assignats pour se procurer une livre de pain ou de viande, et je me souviens d'avoir vu dans les mains de ma mère des bons pour quelques paquets de chandelles que la Convention délivrait à chacun de

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ses membres. C'est ainsi que vivaient ees eonventionnels qui faisaient trembler le monde.

Quand Tâge des études sérieuses commença pour moi, j'entrai au Prytanée de Saint-Cyrqui venait d'être fondé. M. Ghaptal, ami et compatriote de mon père, lai avait signalé cet établissement comme étant l'objet de la prédilection du gouvernement qui y avait placé les professeurs les plus distingués; et, en effet, dans le commencement, les études y étaient assez fortes ; mais, à raison de cette prédilection même du gouvernement, l'institution se dénatura, et finit par devenir une sorte de succursale de l'école militaire de Fontainebleau. Les événements marchaient; le consulat succédait à la république, l'empire au consulat, et nous avions parmi nos camarades un grand nombre de fils de généraux illustres, Désaix, Kléber, Oudinot ou de grands fonctionnaires de l'Empire. Aussi Napoléon, au retour de chacune de ses campagnes, ne manquait-il jamais de venir nous passer en revue. J'ai même eu quelquefois l'honneur, pour le désordre de ma tenue militaire, d'attirer l'attention de Sa Majesté qui daigna de sa main impériale agrafer mon uniforme, et de son côté, notre excellent proviseur, M. Crouzat, ne laissait jamais échapper l'occasion de refaire sa harangue obligée sur les temps héroïques de Tantiquité effacés par les exploits du grand homme des temps modernes, et de rappeler que Saint-Cyr, qui, sous la ^ monarchie, était un nid de colombes, était devenu un nid d'aiglons sous l'empire.

Comment toute cette jeunesse n'eûtrclle pas été enivrée des gloires de cette époque et ne se fût-elle pas dévouée corps et âme à celui qui les personnifiait? Et comment, moi-même, k cet âge où les impressions sont si vives et se reçoivent si facilement, ai-je pu échapper à cette contagion? Je le dois, sans doute, à une certaine indépendance naturelle dont je retrouve

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le témoignage dans les notes qu'on envoyait a nos parents. Cet enfant^ y étaitril dit, peut tout ce quU veui ; mmis il vêtit â son hetare.

Je me rappelle le mouvement d'indignation que je ressentis lorsque, tout enfont que j'étais encore, je vis pour la première fois nos soldats marqués de la lettre N. « Tiens, dis-je avee amertume à un de mes camarades, je croîs que c'était le jeune Oudlnot; il n'y a pas longtemps que j'ai vu passer un troupeau de moutons qui portaient aussi la lettre initiale 4e leur propriétaire. »

Je suis bien loin cependant de regretter cette éducation à moitié militaire et un peu rude que j'ai reçue à Saint4}yr. Mes études ont pu en souffrir, mais mon corps et mon caractère ne s'en sont pas mal trouvés.

Il irint un moment cependant ob mon père dut me retirer de Saint-Cjr : tout notre temps y était employé en exercices militaires. Nous nous vantions de manœuvrer mieux qu'aucun régiment de TËmpire, et, toos les ans. Napoléon faisait au milieu de nous sa triste moisson* A une certaine époque de l'année, on voyait ces pauvres jeunes gens, à peine adolescents, sortir de nos rangs ; quelques jours après, ils venaient nous visiter, fiers de leurs galons de sergents ou de fourriers, et puis i peine quelques mois s'étaient écoulés qu'un fimeste bulletin nous apprenait combien avaient été courts leurs rêves de gloire.

Je n'avais pas grande disposition pour être soldat; mon père, de son cdté, voulait que je fusse avocat ; il me mit an lycée Napoléon, à Paris, pour y achever mes études. Là, je fis, ou plutôt je refis ma seconde et ma rhétorique ; car j'avais fait ces deux classes à Sainl-Cyr, mais d'une manière trop imparfaite. Malgré ce retard, à dix neuf-ans j'avais terminé mes classes, j'étais licencié en droit et reçu avocat. Ma prestation

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de serment devant la Cour impériale de Paris date de 4811.

Ce fut alors que commença pour moi la jeunesse, cet âge des passions, de Tinexpérience et des désirs impatients. Quelques succès dans nos conférences de jeunes avocats, quelques plaidoyers heureux en cours d'assises pour de pauvres diables que les magistrats nous livraient afin de faire sur eux nos premières expériences, expérimenta in anima viliy firent dire que j'avais quelques-unes des conditions essentielles à Tavocat.

Je me souviens que, chargé de plaider pour un vagabond accusé d'avoir volé la nuit et avec effraction quelque volaille dans une ferme, j'allai, comme d'usage, visiter mon client à la Conciergerie. Ses haillons, sa barbe inculte donnaient à ce malheureux un aspect si repoussant que je ne pus m'empécher de lui dire : « Vous êtes condamné d'avance, soyez-en certain, si vous vous présentez demain dans cet état devant le jury. — Que faut- il donc faire, monsieur l'avocat? — Parbleu, vous laver, et surtout vous faire faire la barbe. — Mais je n'ai pas de quoi I — Qu'à cela ne tienne. Voilà pour la barbe; » et je lui remis une petite pièce de monnaie dans la main.

Le lendemain, mon client était tout autre ; il ressemblait presque à un honnête homme, aussi fut-il acquitté et certainement le rasoir du barbier avait eu autant de part dans cet acquittement que ma jeune éloquence.

De pareilles causes pouvaient me faire honneur, mais ne me rapportaient aucun profit. Mon père n'avait guère alors d'autre revenu que son traitement de dix mille francs du Corps législatif et trois ou quatre mille francs d'une place qu'il avait acceptée dans les bureaux de son ancien collègue, M. Pelet de la Lozère. Il avait six enfants, était obligé à une certaine repré*

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