ÉDUCATION
sentation, et malgré Tadmirable économie de mon excellente mère, la charge était pesante. Je m'en apercevais et je souffrais d'y ajouter, moi déjà grand garçon et qui aurais tant voulu venir en aide à mes parents.
L'impatience s'emparait de moi et je devins inquiet et morose : mon père s'en aperçut, m'interrogea et je lui avouai que le chagrin d'ajouter aux charges déjà si lourdes qu'il avait à supporter me rendait profondément malheureux. Je lui dis que la carrière qu il m'avait fait prendre, toute belle qu'elle était, produisait des fruits trop tardifs et que nous n'étions pas en position de les attendre ; que, comme l'ainé des enfants mâles, j'avais des devoirs à remplir envers mes frères et sœurs, et que de longtemps la profession d'avocat ne pourrait me fournir les moyens d'y pour\'oir.
Vainement mon père chercha-t-il à combattre ces accès de découragement, m'assurant qu'il n'était nullement inquiet de l'avenir, qu'il avait traversé de bien plus mauvais jours et qu'il suffirait à tout ; que je ne devais pas avoir moins de courage et de patience qu'il n'en avait eu lui-même, etc. Toutes ces exhortations étaient vaines ; ma tristesse et mon découragement persistèrent. Il faut bien dire aussi que ce n'était pas seulement la lenteur et l'incertitude des résultats lucratifs de ma profession qui me préoccupaient ; les personnes et surtout les vieux avocats qui prenaient intérêt à moi me pressaient beaucoup de travailler chez les avoués et pour eux. J'essayai, et pour prouver ma bonne volonté, je fréquentai une ou deux études ; mais soit que je fusse mal disposé, soit que j'eusse mal rencontré, ce travail me rebuta. La fortune qui m'arriverait par cette voie me semblait trop chèrement acquise, et je ne me sentais pas le courage, pour devenir avocat indépendant, de dépendre pendant cinq à six ans des avoués.
10 MâMOIB£S D'ODtLOlf BAR&OT.
Enfin, mon père, désespérant de surmonter mon déeouragement, me demanda an jour sérieusement quelle autre carrière, à défaut de celle du barreau, je voudrais embrasser? « Celle de Tadministration, » lui répondis-je. Quelques-uns de mes jeunes camarades du lycée Napoléon, Pastoret, Brévîlle, Germain et d'autres y étaient déjà entrés, touchaient des traitements, se suffisaient à eux-mêmes et me faisaient naturellement envie. « Hé bien, soit! me répondit mon bon père, j'avais rêvé pour toi un autre avenir; mais tu me parais si malheureux que je ferai ce que tu désires. »
Il connaissait le directeur du personnel du ministère de l'intérieur, M. Benoit, et à quelques jours de cet entretien, il recevait une lettre du ministre lui annonçant que j'étais sous-préfet dans le département de la Haute-Loire ; et me voilà ravi. Déjà, je me vois en uniforme et Fépée au côté ; mais mon pauvre père à son tour était triste et ne se pressait pas de répondre au ministre lorsque, par le plus étrange des hasards, il rencontra dans la rue un de ses vieux collègues de la Convention qui, après être sorti de la politique, s'était créé , par sa connaissance approfondie du droit romain, par la sûreté de son jugement et par une probité à toute épreuve, une éminente position parmi les avocats au conseil d'État et à la Cour de cassation : c'était M. Mailhe, le célèbre rapporteur dans l'affaire de Louis XVI.
Il y avait longtemps que ces deux ideux collègues ne s'étaient vus; ils s'interrogèrent sur leur famille. «On m'a dit que tu avais un fils reçu avocat et qui annonce des dispositions; que comptes-tu en faire? — Mon plus vif désir c'était qu'il suivît la carrière du barreau pour laquelle je lui croîs quelque aptitude; mais il trouve que les fruits de cet arbre sont trop lents à mûrir ; il perd patience, il me désole par son
ifenCATIOK (1791-1814). U
découragement, et j'ai fini par céder, je viens de le faire nommer sous-préfet. — Tu t*es bien pressé : tous les jeunes gens ont passé par ces moments de découragement. Envoie-moi ton fils, je verrai bientôt ce dont il est capable, et, s'il en est temps encore, nous lui ouvrirons une carrière dans laquelle il ne re* lèvera que de lui-même. »
Le lendemain de bonne heure, j'étais dans le cabinet de M. Mailhe qui, après avoir causé avec moi pendant quelques instants de droit et de jurisprudence, me dit : « Hé bien, jeune homme, votre père m*a dit que vous préfériez la carrière des places à celle du barreau !» Je lui expliquai de mon mieux que ce n'était pas par goût, mais par nécessité ; que j'étais Fainé d'une nombreuse famille, que mes par rents avaient de lourdes charges i supporter, etc. «Ah! je vois, me dit-il en m'interrompant, ce qui vous manque : c'est de voir devant vous un but certain à atteindre. Il y a moyen d'y pourvoir : voulesvous travailler avec moi? — Certainement, lui répondis-je sans hésiter, devinant la pensée de ce brave homme. — Hé bien, j'ai précisément dans ma maison utt rez-de-chaussée (il demeurait alors rue Monsieurle-Prince), un petit appartement tout à fait indépendant et qui vous conviendra; nous ferons ménage ensemble. Allez chercher votre paquet, n
Le soir même j'étais installé chez IL Mailhe : la sousi>réfecture était refusée ; les fumées de la vanité s'étaient évanouies et avaient heureusement fait place 1 de fortes résolutions de travail.
Une perspective sérieuse m'était enfin ouverte: j'avais devant les yeux un but vers lequel mes efforts pouvaient se porter, et que je me sentais la force d'atteindre.
Lorsque j'avais accepté le patronage de M. Mailhe avec la chance de lui succéder un jour, j'avais ii peine
dépassé l'âge de la majorité; j*espérais pouvoir profiter longtemps encore des leçons et de Texpérience de mon patron et préparer ainsi de loin la transition qui devait faire passer son cabinet de ses mains expérimentées dans les miennes. Les événements en décidèrent autrement.
. L'année 4814, on le sait, vit la chute de Tempire, et la position de M. Mailhe ne fut plus la même. La première restauration se montrait plus empressée de récompenser les vieux dévouements de ses anciens serviteurs, que de persécuter ceux qui avaient figuré dans les gouvernements précédents ; elle affectait même* sur ce point, une assez sage impartialité. Cependant, lorsque la liste des avocats au conseil d'État fut présentée à M. le chancelier Dambray et qu'il vit le nom de M. Mailhe, il n'hésita pas à déclarer qu'il ne consentirait jamais à ce que le rapporteur du funeste procès de Louis XYI figurât parmi les avocats aux conseils du roi. Ces avocats, dans l'ancienne monarchie, étaient réputés les commensaux du roi et faisaient en quelque sorte partie de sa maison. Aucune considération politique ne put surmonter les scrupules du vieux chancelier, et alors M. Mailhe dut présenter un successeur. Malheureusement je n'avais pas atteint l'âge de 25 ans requis par les règlements et il n'y avait pas d'exemple que des dispenses d'âge eussent été accordi^es pour ces sortes de fonctions ; néanmoins, comme la circonstance était toute particulière et qu'on voulait surtout éviter un éclat, je fus agréé moyennant des lettres de dispense d'âge qui me furent accordées exceptionnellement.
Je devins donc titulaire de la charge d'avocat aux conseils du roi ; mais, comme bien on le pense, M. Mailhe restait toujours dans la réalité le directeur de son cabinet. Il était d'ailleurs demeuré avocat à la Cour de cassation, car à cette époque les deux titres
RESTAtTRATION (18U-1815). 13
n'étaient pas encore confondus ; il n'y avait donc rien
de changé dans ma situation. Je continuai à travailler
avec ardeur et confiance pour me rendre digne de
recueillir la succession qui devait m'échoir dans un
avenir que je croyais encore éloigné.
Apres la douleur et l'humiliation que l'invasion et la présence de l'étranger à Paris causaient aune jeunesse enivrée de gloire et habituée aux succès de la patrie, vint le réveil du sentiment de la liberté, longtemps comprimé. Les nouvelles institutions fondées par la charte de {844 en favorisaient l'expansion: la discussion publique recommençait en France. Déjà et dans les derniers jours de l'Empire, nous avions sympathisé avec ardeur aux remontrances que M. Laine avait adressées à l'empereur au nom du Corps législatif.
Ces premiers signes de vie publique, après une si longue léthargie, nous avaient profondément remués dans le jeune barreau de Paris. Nous pressentions qu'une nouvelle ère allait commencer pour la France et chacun de nous s'y préparait, selon ses goûts, ses habitudes d'esprit, son éducation. C'est à ce moment que commença ma liaison avec Berryer, qui débutait, comme moi, au barreau de Paris; il faisait déjà pressentir ces éminentes qualités de l'orateur qui Tont placé au premier rang des princes de la parole ; sa grâce personnelle, la bienveillance naturelle de son caractère, le faisaient aimer de tous. Ses croyances religieuses mêlées à un libéralisme sincère qui, je dois le dire à son honneur, ne s'est jamais démenti, une remarquable capacité des affaires qu'il tenait de son père, avocat et praticien consommé, la puissance de son action oratoire que favorisait un organe admirablement timbré, tout cela joint à une âme tendre et expansive rappelait à jouer un grand rôle dans un pays où la parole allait redevenir une puissance.
Quelques conversations échangées entre nous suf-
firent pour nous montrer que» bien qu'opposés par nos origines, par nos croyances, nous nous rapprochions dans un sentiment commun, celui de Tamour de la liberté et de la haine contre le despotisme de Napoléon.
Dans les rangs de ce jeune barreau, se faisait remarquer également Mauguin, que la nature avait admirablement doué et pour Tintelligcnce et pour les avantages physiques qui sont loin d'être indifférents chez Torateur.
Au milieu de ses brillantes facultés, et comme pour les neutraliser, quelque fée maligne avait malheureusement glissé un amour-propre désordonné, qui ne lui a jamais laissé le moindre doute sur son infaillibilité. La confiance en soi, dans une certaine mesure, est un élément de force et de succès ; les hommes sont naturellement livrée au doute et à Thésitation : celui d'entre eux qui ne doute ni n'hésite jamais a déjà sur ses semblables une véritable supériorité. Je dis dans une certaine mesure, car, si cette confiance est telle qu'elle ne permette pas à celui qui la ressent d'apercevoir les difi'érentes faces d'une question, si elle éloigne et dédaigne tout conseil, alors elle devient un véritable aveuglement: l'avortement est inévitable. La fable d'Adonis est vraie au moral comme au physique : c'est, je lé crois, l'histoire de Mauguin.
Avec les plus beaux éléments de succès, après les plus brillants débuts au barreau et à la tribune, après avoir même occupé le premier rang pendant quelque temps parmi les orateurs de l'oi^osition, cette maiheureuse înfatuation de hii-mème l'a fait déchoir et n'a malheureusement pas compromis seulement sa carrière politique, mais lui a causé des embarras de fortune qui ont empoisonné les derniers jours de sa vie.
avait aussi sa place dans eette pléiade de jeanes gens qui se préparaient par les luttes du barreau au rôle politique qu'ils devaient jouer un jour : il avait été magistrat, et Topinion publique lui tenait compte du libéralisme de son langage. Orateur sans éclat et sans facilité, on peut dire de ses succès et de sa position au barreau qu'il les devait à son caractère et à Testime qu'il inspirait plutôt qu'à son talent : aussi la chute a-t-elle été aussi lourde que subite, lorsque le caractère politique s'est démenti et lorsque certains désordres privés sont venus jeter quelque ombre sur sa moralité. On ne peut dire qu'il y ait une grande pruderie en France: on y pardonne beaucoup aux bommes qui sont exposés aux regards du public, mais c'est à la condition que les faiblesses humaines soient recouvertes d'un certain vernis.
La personnalité originale de Dupin tranchait sur son caractère: scolasie par goût, par nature, pour ainsi dire, sa vocation le portait vers le professorat, et ses premiers efforts furent dirigés vers une chaire de droit à Paris. Les concours sont si intelligents qu'il se vit préférer des hommes qui n'avaient pas la centième partie de son érudition et surtout de son esprit, un des plus vifs, des plus prompts qui aient Jamais l^illé dans le monde des affaires. Brusque , inculte dans ses manières, sa laideur même, comme celle de Mirabeau, s'harmonisait avec son esprit et lui venait en aide; inépuisable dans sa verve, personne n'a jamais eu la répartie plus vive et n'a enfiMieé le trait plus avant. Travailleur infatigable et avec <Mrdre, il avait beaucoup amassé avant d'entrer dans la lutte, et cela lui a assuré de grands avantage» sar ses émules moins bien préparés.
Cependant on peut dire que, chez lui, il y avait plus d'esprit que de philosophie, plus de raison que d'élévation, plus de recherdie de l'effet et du succès que
de véritable chaleur d*âme : sous le rapport du caractère , il offrait un étrange composé de courage et de faiblesse , de rude franchise et de servilité ; mais ce qui domine dans ce caractère, c'est le sentiment trèsvif de ia personnalité étendu tout au plus de Tindividu à la famille, et par suite une espèce de calcul qui a fait que Dupin ne s'est jamais engagé avec personne, avec aucun parti, qu'il s'est toujours réservé une certaine liberté de prendre conseil des circonstances ; aussi a-t-U tiré parti de toutes.
En défmitive et sauf le moi humain, sa disposition était pour le juste et pour le bien auxquels son puissant appui n'a généralement pas manqué.
Barthe est venu un peu plus tard prendre son rang : il arrivait du midi de la France avec toutes les qualités et tous les défauts des populations de ces contrées. Une imagination exaltée jusqu'au désordre semblait exclure en lui tout esprit de conduite, toute pensée de calcul : j'y ai été trompé, comme beaucoup d'autres. Je l'avais vu s'impressionner jusqu'aux larmes pour les causes les plus différentes; je ne fus pas peu étonné de trouver en lui, plus tard, en 4830, un courtisan des plus raffinés et un calculateur consommé.
Au reste, à la même époque, j'éprouvai à peu près une semblable surprise au sujet de Mérilhou qui, sans cependant se dépouiller tout à fait de son enveloppe un peu lourde, singeait passablement l'homme de cour : cette merveilleuse facilité de transformation est, à ce qu'il parait, propre à notre nation. Napoléon disait de la France qu'il y avait en elle les éléments de vingt comités de salut public; il aurait pu ajouter qu'il y avait aussi de quoi défrayer vingt cours de roi, et que les mêmes éléments serviraient au besoin à l'un et à l'autre rôle : il en avait fait l'expérience. Cette mobilité des caractères et des esprits n'est
pas nouvelle dans notre pays. César, lorsqu'il décrivait les mœurs de nos pères, faisait de cette motnlité le trait caractéristique de notre nation : il faut donc eroire qu'elle est organique chez nous, et que, ni les siècles, ni les grandes épreuves, ni les catastrophes répétées ne Tout modifiée. L'homme politique doit donc en tenir grand compte.
Cette galerie de portraits serait incomplète si je n'y plaçais pas ceux de deux de mes confrères à la Cour de cassation, Nicod et Isambert, qui tous deux, par des mérites bien différents, ont obtenu une certaine célébrité. Nicod était le véritable modèle du jurisconsulte : esprit sérieux, appliqué, suffisamment élevé, il avait sondé toutes les profondeurs de ce vaste océan qu'on appelle la science du droit; il avait pu en saisir la philosophie, à la différence des hommes que leur profession condamne à constamment occuper la scène , dont la personnalité se trouve plus ou moins exaltée, soit par les succès, soit par les revers. Nicod, et c'est ce qui le rendait si profondément estimable, n'avait jamais une préoccupation personnelle.
Essentiellement homme du devoir, il ne voyait dans la mission qu'il remplissait que le devoir, toujours prêt à faire le sacrifice de ses succès comme de ses intérêts.
J'ai longtemps été son émule à la Cour de cassation : nous nous rencontrions dans presque toutes les grandes causes, chargés des rôles contraires; jamais le moindre sentiment de rivalité n'a troublé notre amitié. Il a emporté mon estime et ma bien vive affection, sentiments qu'une alliance de famille, le mariage de mon plus jeune frère Ferdinand avec sa fille Gabrielle, avait rendus plus intimes encore.
Isambert offrait avec Nicod un contraste parfait* Esprit vif, un peu inquiet, ardent et superficiel, opiniâtre au travail, mais sans faculté oratoire, il est
16 MiMOIRBS D'ODILON BARROT.
parvenu cependant à se faire un rang au barreau, et plus tard dans le monde politique. Il avait épousé la cause des noirs , s'était fait leur avocat avec une persévérance et un talent de mise en scène qui ont contribué à sa réputation; d'ailleurs, foncièrement libéral, dévoué aux causes honnêtes, le sentiment de la personnalité, assez vif en lui, ne Ta jamais, à la différence de beaucoup d'autres, fait dévier de la ligne libérale. Je ne dois pas oublier enfin le fondateur du Censeur j Charles Comte qui, avant même la Restauration, avait eu la plus grande influence sur la direction de mes idées. Plus âgé que moi de quelques années, il était déjà utilement employé à la rédaction du Recueil de Jurisprudence de J. B. Sirey, lorsque je débutais dans la carrière. Nous étions nés tous les deux dans la Lozère , et cette circonstance établissait un lien naturel entre nous. Arrivé à Paris, seul, sans appui et sans fortune, mais doué d'une grande énergie de volonté, il avait pu se suffire à lui-même, se créer par sa plume des moyens honorables d'existence, tout en se livrant à des études approfondies de la législation et de l'économie politique. Son extérieur était rude, mais son cœur excellent et son âme élevée. L'austérité de son caractère, le sérieux de sa vie m'inspirèrent tout de suite une grande estime. Ses conversations, ses exemples fortifièrent et épurèrent en moi le sentiment de libéralisme dont .mon éducation et mon origine m'avaient donné le germe.
Tels sont ceux de mes contemporains avec lesquels j'ai commencé et passé une partie de ma vie ; ils ont été acteurs comme moi et avec moi dans ce grand drame dont je vais décrire les péripéties : il n'était donc pas inutile de les faire connaître.
Napoléon, en quittant la France en 1814, pour aller occuper à Tile d'Elbe le lieu de retraite que les rois de la Sainte-Alliance lui avaient assigné, laissait après
BXSTAUKATION (1814-1815). 19
lui, en France, deux espèces d'auxiliaires qui devaient travailler efficacement pour lui. C'étaient d'abord tous les débris de l'Empire qui, depuis le maréchal, blessé par les prétentions de la vieille noblesse, jus* qu'au soldat, regrettaient la chute de Napoléon ei aspiraient à son retour. C'étaient, en second lieu, les émigrés dont on disait avec tant de raison qu't& n'avaieni rien appris ni rien oubliée Us se persuadaient qu'ils avaient conquis la France, et la traitaient en vaincue, au lieu de s'accommoder tant bien que mal avec cette société nouvelle qui s'était entièrement renouvelée dans ses lois comme dans ses mœurs pendant leur absence. Cette noblesse était d'ailleurs divisée : la partie jeune et virile avait cherché un asile dans nos armées. Là, dans la communion du drapeau et sous la sanction de la gloire, ils s'étaient réconciliés avec la Révolution et en avaient pour la plupart adopté les principes ; plus tard, ils s'étaient attachés à rÉmpire, qui leur avait généreusement rendu leurs biens, et qui, en règle avec la Révolution, avait pu faire pour eux ce que la Restauration ne pouvait faire sans éveiller de terribles susceptibilités et sans préparer des orages.
Il ne restait donc dans Tarmée du vieux régime que des hommes revenant de l'étranger, inconnus à la génération nouvelle, dont l'âge, les manières, le costume même prêtaient au ridicule. En même temps la prétention qu'ils affichaient de rentrer dans leurs biens et d^accaparer les places et les hommes dans tontes les branches du gouvernement froissait tous les sentiments et alarmait tous les intérêts nés de la Révolution.
Les acquéreurs de biens nationaux, qui couvraient la surface ^le la France et qui exerçaient une grande influence, étaient particulièrement dans une profonde anxiété ; les propriétaires des biens qu'ils détenaient
étaient là, à côté d'eux, revendiquant leur ancien patrimoine au même titre, à un titre plus sacré que celui auquel le roi légitime avait recouvré sa couronne; ils faisaient appel à l'équité naturelle et se prévalaient même de leur dévouement et de leurs malheurs.
Tout Tesprit, toute Texpérience de Louis XVIII ne pouvaient triompher d'une situation aussi difficile. Vainement il avait ouvert aux passions politiques cette puissante diversion du gouvernement représentatif ; les passions prirent la concession et s'en servirent comme d'une arme plus redoutable pour combattre et renverser. La presse, la tribune devinrent autant de foyers où toutes les anxiétés, toutes les haines que ce passage de la Révolution à la Restauration devait soulever, vinrent s'alimenter et s'exalter. La diversion ne fut qu'une aggravation du mal ; il est surprenant que, ni dans les conseils des deux grands corps de l'État, ni dans ceux de la royauté restaurée, on n'ait mesuré les difficultés, les impossibilités de cette situation, et que les uns et les autres se soient abandonnés avec une confiance aveugle au cours forcé des circonstances.
Il est vrai que la facilité avec laquelle la Restauralion avait paru acceptée par l'universalité des citoyens pouvait faire illusion et éloigner toute prévision d'un danger imminent. C'est plus d'une fois que, dans le cours de ma vie, j'ai vu se produire cette illusion : elle tient à l'effet inévitable de notre système administratif. Lorsque le gouvernement, par un événement, par un accident même, est changé, ce système pèse d'un tel poids sur le reste du pays qu'il décourage et paralyse, par le fait même, toute résistance partielle ou locale, et donne une fausse apparence d'unanimité à un changement qui n'a souvent pour lui qu'une très-minime partie de la population : nous aurons plus d'une fois occasion, dans ces Mé*
moires, de revenir sur cet effet à peu près forcé de Fabus de la centralisation.
Deux passions agitaient alors la France : Tune était celle de Torgueil national blessé, les regrets et les douleurs que le renversement de TEmpire avait laissés après lui ; Tautre était celle de la liberté politique rétablie. L*impérialisme avec ses regrets du passé, le libéralisme avec ses aspirations vers l'avenir : ces deux éléments étant naturellement opposés Tun à Tautre pouvaient dans les mains d*un gouvernement habile se neutraliser Fun par Tautre. Louis XVIII avait trop d'esprit pour ne pas comprendre et suivre cette politique, mais il ne le fit pas avec assez de résolution ; il croyait avoir du temps devant lui, et il se trompait. La première de ses fautes, très-grave, parce qu'elle renfermait en germe toutes les autres, fut de dater son règne de dix-neuf ans, et plus encore de reprendre les couleurs de la vieille monarchie. C'était nier le fait même d'une grande révolution qui avait renouvelé la société, et qui, malgré de cruels excès, avait élevé la nation à un haut degré de gloire et de civilisation ; c'était se séparer tout d'un coup et vio^ lemment de la nouvelle génération qui, née depuis 1789, connaissait à peine de nom les princes de la famille restaurée ; c'était encourager les dan[;ereuses prétentions de toutes ces familles qui, dépouillées ou ruinées par la Révolution, entendaient, elles aussi, avoir leur Restauration ; c'était de prime abord partager la nation en deux , et la partie la plus forte en nombre, en énergie, en courage, n'était pas du côté du trdne restauré.
Une discussion malheureuse sur l'interprétation à donner à l'article de la Charte relatif à la presse , et dans laquelle le gouvernement s'efforçait de confondre la prévention avec la répression^ vint jeter du doute, même sur la sincérité de cette Charte et sur la possi-
B MÉMOIRES D'OBILOK BÂRROT.
bilité de retenir par la ruse ce que la politique avait concédé. La lettre imprudente, par laquelle Louis XVIII déclarait qu'après Dieu c*était au régent d'Angleterre qu'il devait sa couronne, ajoutait encore au mécontentement public. Ces paroles malheureuses n'auraient dû être prises que pour l'expression courtoise de reconnaissance envers un souverain allié; mais elles rencontraient une irritabilité excessive du sentiment national, et elles produisirent le plus funeste effet, celui de constater par le témoignage personnel du roi une corrélation entre la Restauration et nos défaites, que la plus simple politique commandait à la monarchie restaurée de contester ou tout au moins de faire oublier.
Les premiers symptômes d'agitation sérieuse se manifestèrent au sujet de ces nombreux officiers de la grande armée qui, licenciés et en demi- solde, voyaient se fermer une carrière que la plupart d'entre eux avaient déjà scellée de leur sang ; ils étaient en proie à l'exaltation la plus fiévreuse ; ils remplissaient les lieux publics de la capitale, assiégeaient les joiirnaux de leurs doléances, et cette activité, cette énergie que la patrie ne pouvait plus employer, se tournait en complots et en projets de renversement.
Le maréchal Soult, ministre de la guerre, crut devoir, dans un intérêt de sûreté puMique, les éloigner de Paris ; ils résistèrent au nom de leurs droits en prétendant qu'ils n'étaient plus sous la discipline do l'armée.
L'un d'entre eux, le général Excelmans, fut, à raison de cette résistance aux ordres du ministre de la guerre, traduit devant un conseil de guerre ; mon ami Charles Comte accepta la défense du brave général dont la cause devint bientôt celle de l'armée et de la Révolution. Les esprits étaient livrés à la plus\îolente fermentation. Une réaction s'opérait, même dans les
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campagnes, en faveur de Napoléon, de ce même bomme qui, naguère, avait été obligé de se déguiser pour traverser la France. C'était le résultat à peu près inévitable des sottes prétentions du vieux régime.
A La Fère, se trouvaient les frères Lallemand, tous deux généraux d'artillerie, qui avaient ourdi une conspiration militaire, non précisément en faveur de Napoléon, mais contre la légitimité restaurée. La conspiration avait même reçu un commencement d'exécution, quand la nouvelle du débarquement de Napoléon tomba comme un coup de foudre.
L'effet de cette terrible nouvelle fut bien différent dans les différentes classes delà population française. Chez les partisans de la légitimité, ce fut un sentiment de terreur et de colère tout à la fois ; dans la masse des ouvriers et des paysans, ce fut, au contraire, rivresse de la joie et de l'enthousiasme ; la double passion de la gloire et de l'égalité les portait audevant de Napoléon, en qui cette passion se personnifiait.
A côté de ces deux partis opposés se trouvaient des hommes qu'agitaient des sentiments contraires. Les officiers qui, soit à raison de leur origine, soit à raison de leurs grades élevés, occupaient de hautes positions dans le nouvel ordre de choses et goûtaient avec délices les biens d'une paix depuis si longtemps désirée, quoiqu'entrainés par leurs souvenirs ou leurs sympathies vers leur glorieux général, ne voyaient pas sans terreur un retour qui les rejetait dans les hasards d'une guerre désespérée. Les vieux libéraux qui n'avaient pas déserté leurs principes, les jeunes hommes qui avaient salué avec ivresse le retour de la liberté et de la vie politique, se trouvaient partagés entre leur animadversion pour les projets contre-révolutionnai-* Tes du parti légitimiste et la crainte d'un retour au despotisme militaire de TEmpbe. Ce dernier patrti
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était nombreux et puissant dans le Corps législatif, dans la presse, dans la jeunesse studieuse. J'en étais, et c'est sous Tinspiration du désir bien vif que j'éprouvais alors d'éloigner de mon pays les désastres d'une tentative de restauration impériale, aussi funeste à la liberté qu'à l'indépendance de mon pays, que je rédigeai* une sorte de manifeste ou adresse que mon père proposa et fit adopter dans le Corps législatif: ce fut là mon début dans la vie politique, et j'éprouve quelque fierté à pouvoir dire que, dans une carrière de plus d'un demi-siècle, je n'ai pas un seul jour dévié de cette lignée
Le but de ce manifeste était de séparer la cause de l'Empire de celle de la Révolution ; de rattacher celleci par le sentiment de la liberté à la défense de la constitution et du gouvernement représentatif contre TEmpire.
Louis XVIII sentit, de son côté, que là était son salut ; dans son adresse aux Chambres il était prodigue de promesses et de garanties ; mais il était trop tard. Mot fatal que, dans ma vie, j'ai entendu trois fois résonner à mes oreilles, au moment suprême marqué pour la chute des empires : le mouvement était déjà imprimé aux esprits et il était inévitable.
Les régiments que l'on envoyait au-devant de Napoléon, à peine en sa présence, saluaient son aigle aux cris de : Vive t Empereur I et faisaient volte-face en formant son avant-garde sur Paris. Parmi les officiers» les uns se laissaient entraîner, les autres prenaient l'initiative et donnaient l'impulsion : peut-être était-ce mettre à une trop forte épreuve la loyauté de ces hommes que des liens si récents et si puissants attachaient à Napoléon dont le prestige irrésistible avait été augmenté plutôt qu'affaibli par le malheur.