CENT JOUR (1815). S
Le maréchal Ney était parti des Tuileries plein de foi et de sincérité, résolu à servir courageusement le gouvernement qui invoquait son épée ; il avait même mêlé à ses protestations de ces paroles soldatesques qui attestaient son extrême confiance dans le succès : Je veux vous le ramener dans une cage I avait-il dit à Louis XYIII en parlant de Napoléon, et il était de bonne foi, dans ce moment d'épreuve ; pour moi, je n'en ai jamais douté. Seulement la tête de cet homme si brave sur les champs de bataille était faible et ses impressions mobiles.
Autre était l'impression à laquelle il obéissait en présence de la cour, loin de Napoléon, lorsqu'il prononçait ces bravades ; autre fut celle qu'il éprouva lorsqu'au milieu de son corps d'armée en révolte, séparé par quelques lieues seulement de l'homme qui avait exercé si longtemps sur lui l'ascendant du génie et l'influence du commandement, il recevait les communications ou plutôt les ordres de Napoléon par le général Bertrand, son compagnon d'armes. Ses résolutions alors s'évanouirent tout à coup ; les traditions de toute une vie de gloire et de dangers l'emportèrent sur l'engagement d'un moment ; la passion ^étoufi^a le devoir et même l'honneur, car le maréchal Ney, impuissant à dominer l'insurrection de ses troupes, et ne pouvant les disputer à Napoléon, pouvait, devait même se retirer, plutôt que de fausser son serment. Je raconterai plus loin le procès à la suite duquel il expia par la perte de la vie une faute, qui était plutôt celle de Fentraînement tout-puissant des circonstances, que celle de l'homme.
La nouvelle de la défection des troupes vint redoubler Talarme et le trouble des hommes qui dirigeaient le gouvernement : le comte d'Artois et le duc d'Orléans furent envoyés en toute h&te à Lyon, le duc d'Angoulème dans le midi , la duchesse à Bordeaux ;
puis le comte d'Artois, de retour, passa en revue la garde nationale de Paris et invita les hommes dévoués qui voulaient servir comme volontaires la cause de la monarchie à sortir des rangs : un assez petit nombre obéit à cet appel. Je ne faisais pas alors partie de la garde nationale, et , loin de sortir de ses rangs pour me faire volontaire , je me fis porter sur ses centrales avec plusieurs de mes camarades d'études, espérant bien que Paris ne se livrerait pas sans résistance à celui dont les folies lui avaient déjà valu, après un long despotisme militaire, Thorrible malheur de rinvasion étrangère. Le 19 mars, je montais la garde, comme soldat de la 14* légion, dans les appartements des Tuileries : Fesprit de cette légion, le dévouement éprouvé de son colonel, M. Alcocq, lui valaient probablement Thonneur de garder les Tuileries dans ce jour de danger.
Dans la journée du 19, la place du Carrousel était remplie d'une population immense, pressée autour du palais des Tuileries et qui paraissait animée du plus vif enthousiasme pour la cause des Bourbons. Nos patrouilles, qui circulaient au milieu de cette foule, entendaient partout retentir le cri de : Vive le Roi. Cependant nous rencontrions quelques détachements de soldats qui se dirigeaient vers le camp de Saint- Denis, et qui nous montraient les pièces d'argent qu'ils venaient de recevoir en affectant de nous faire voir la face de Napoléon, ce qui était d'un triste augure.
C'est au milieu des mouvements divers de crainte et d'espérance dont cette foule était agitée, selon les nouvelles contradictoires qui arrivaient de tous côtés, que s'écoula cette soirée du 19 mars. Bientôt le vide et le silence se firent dans cette vaste place du Carrousel, théâtre de tant de catastrophes ; la compagnie de garde nationale dont je faisais partie prit son poste